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DEUX AMIES

Ou ne vit qu'une (ois, on n'a qu'une fois de la

force et de l'avenir; celui qui n'en use pas pour

le mieux, qui ne se pousse pas aussi loin que pos*

sible, est un insensé. L'aimer, c'était naturel ; lui

' promettre le mariage était une folie, et ai tu avais

tenu parole, c'eût été de la pure démence»

Goethe (Glavijo).

Quand les demoiselles sont conduites dans le monde, elles peuvent voir, mais non choisir, On leur montre les jeunes gens les plus aimables, et elles sont condamnées à épouser les. plus odieux. Dans ces sortes d'unions, ou plutôt de contrats, les femmes qui ont le moins de sensibilité, ont le

Elus de chances , non-seulement d'être les plus eureqses, mais encore même de se bien conduire. D'abord elles ne débutent point par une fausseté. Le coeur qu'elles n'ont pas , elles ne peuvent affecter de te donner au mari ; et cela vaut mieux que de le donner à quelqu'autro.

Maria Edgeworth.

Ernestiûe, quoique levée depuis deux heures, n'était point encore habillée. Elle était étendue sur sa causeuse , frileusement enveloppée dans son peignoir de cachemire, et son pied blanc et nu jouait avec une pantoufle de velours œuvré.

Un feu joyeux brillait devant elle, et sa main effeuil-

lait avec distraction les rares fleurs d'un oranger placé à ses côtés, dans sa caisse d'acajou.

La jeune fille était sortie du lit, toute nonchalante et toute soucieuse. Elle éprouvait cette langueur mélancolique qui rend si triste un lendemain de bal. Peut-être aussi, quelque tracasseuse pensée venait-elle semêler à sa rêverie, lorsque la porte de sa chambre s'ouvrit doucement, et madame de Carthon entra en riant.

— Comment , encore au saut du lit! dit-elle en tendant les deux mains à Ernestine et l'embrassant sur les yeux; mais voilà une paresse du meilleur ton, et qui ne sent pas du tout la pension.

— Le bal d'hier m'a lassée.

— Et pourtant tu as plus causé que dansé. , Ernestine baissa les yeux, et rougit.

— Allons, enfant, je ne te dis pas cela pour te faire honte. Te voilà embarrassée comme si je voulais te gronder. Est-ce que j'ai l'air si lerrible ? je ne suis pas une grand' tante, qui regarde les amants comme des bêtês féroces. Envisage-moi donc bien; je n'ai ni lunettes ni barbe au menton.

La jeune comtesse ne put se défendre d'un sourire.

— Tiens, laisse là tes frayeurs , Ernestine, dit la jeune femme , en s'asseyant à côté de son amie avec une caressante familiarité, et lui passant un bras autour de la taille; tu n'as pas oublié, n'est-ce pas , que j'ai sauté à la corde avec toi , en pension ? A la vérité , je faisais des amplifications sur la bienfaisance et le lever du soleil, lorsque loi , tu commençais à peine les verbes de la première conjugaison; mais cette petite différence d'âge s'est effacée maintenant : et voilà une grande demoiselle. Voyons, ma camarade, sommes-nous encore de bonne amitié?

— De bien bonne amitié , Nathalie.

LA GIVANDE DAME. 22^

— A la Eônneftheure , et ne m'appelle plus <jue par mon nom dé baptême. Cela me rappelle le temps où nous faisions nos quatre repas^ et où nos sarrea\ix sentaient toû- . jours la tartine de'beurre. Te souviens-tu?.

Les deux^ 6 *** 168 femmes se mirent à rjre comme deux pensionnaires. '

— TVfais, à propos de ton monsieur d'hier, sais-tu, ma petite , qu'il est très-bien ?

— Tu parles de M. Alphonse Tersin*^

— Fois donc t l'ignorante , petite hypocrite ;* tu ne le r .

• connais pas , n'est-ce pas ? . i

— Oh ! je ne dis pas cela, Nathalie; c'est un"biep noble\ et.biêj. boBt jeune homme.

# — Et plein d'esprit.

. — N'est-ce pas?

— Original un peu, seulement.

— ; >, 11 a été si malheureux , va.

— Oh, oui, je sais; ils sont tous comme cela, ces jeunes gens qui ont {le beaux fronts pâles et de grands, yeux noirs. A les entendre, leur cœur est un cimetière, où ils ont enterré toutes les joies et toutes les espérances^ • de la vjp.

— Tu plaisantes , Nathalie ; mais lui dit vrai , sois-env sûre.

— Ifon ; sans rire , M. Tersin est un joli cavalier. Mais, mon ange , je te donnerai un conseil d'amie : tu lui laisses trop prendre de liberté près de toi. Il faut, vois-tu, qu'une demoiselle soit prudente. Quand on est mariée, à la bonne heure. On se met au-dessus de toutes ces choses-là. Ou fait ce que Ton veut. Mais , dans ta^position , on finira par remarquer les assiduités de M. Tersin. Hier, déjà , on en parlait ; on croit toujours le mal dans le monde. Cela pourrait te faire beaucoup de tort, pour ton établissement.

226 i/ÉCHKLLE BE ?E¥*ES.

— Mais, ma bonne amie, je ne songe nullement, je t'assure , à me marier.

— Sans y songer, on prend des précaution*, U ne faut pas écarter un parti avantageux,

— Je serais trop heureuse que personne ne pensât à moi.

— Et pourquoi cela, m& chère? demanda Nathalie, en fixant un regard sérieux sur sa jeune amie,

— Pourquoi ? murmura Ernastina èa détournant la tète , toute honteuse et jouant aveo le gland de s* causeuse.... pourquoi?... Parce que.,,* je ne désire pas me> marier.

— Est-ce que tu songerais sérieusement à M, 7$v$n î La jeune fille ne répondit rien; mais son troubla et sa

rougeur répoudaîent pour elle.

Nathalie laissa échapper un long éclat de rira*

— Pourquoi ris-tu ? demanda la jeune comtesse presque offensée.

— Oh î ne te fâche paa, ma petite, de grâce. Mais tu es bien la plus folle enfant!... Allons, ta main, et ne me boude pas. Chère Ërnestine 2 va! Mais d'où a pu te venir une si singulière idée, mon ange? Gomment, toi, épouse* le secrétaire de M. le comte ?

— Je ne t'ai pas dit cela; mais quand cela serait, que voisktu là-dedans de si insensé? Est-ce parce qu'il n'est

.pas noble?

— C'est quelque chose déjà; mais je n'ai pas de préjugés, mai. Je pardonnerais à M. Tersàn d'être ta fils d'un avocat, s'il avait une position dans le monde. Mais songe, ma chère petite, qu'il n'en a pas.

-«• fl pourra s'en créer une. .

— Et comment? il est sans fortune.

— J'en aurai, moi.

LA GRANDE DAMS. 227

— Raison de plus pour que tu puisses prétendre à un mari qui t'en apporte. Et d'ailleurs , dis-moi, crois-tu que ton père consente jamais à une pareille union, ?

— Je ne t'ai point dit cela, je ne t'ai point parlé d'épouôer M. Tersin; mais mon père l'estime, il dit que c'est un homme de talent. Et peut-être.... il consentirai«. ..«

— Jamais , ma chère ! Ton père connaît trop bien le mondé pour te permettre une pareille étourdetie. Eh! ma charmante folle, qui n'a pas eu de ces inclinations-là , en sortant de pension ? Ça occupe , ça fait pleurer ; c'est bien gentil. On s'adore et on se désole ! Mais on ne s'épouae pas, ma belle, parce qu'en se mariant, vois-tu, il faut songer au bonheur de toute la vie.

— Tu orois donc qu'on n'est point heureuse avec un mari qu'on aime?

-*- Eh ! chère enfant, cela est bien beau.... dans le commencement ; mais cet amour, qui tient lieu de tout , crois-tu qd'il dure toute la vie ? Les mariages d'inclination sont toujours les plus malheureux. C'est triste, mais c'est une chose prouvée. Vois Caroline Àrvou, qui a épousé son colonel, malgré sa famille!... Eh bien, il lui a mangé toute sa fortune. Madame Dortin, que tu connais!... C'était encore un mariage d'inclination, et son mari lui refuse le nécessaire : elle n'a seulement pas de cabriolet ! Le mariage, vois-tu, est une action sérieuse. Pour être bien sûre de ne pas se tromper, en la faisant, il ne faut pas être sous l'empire d'une passiofi , parce que la passion aveugle. Ainsi , il n'y a rien de dangereux comme d'aimer Phomme que l'on épouse. Il faut bien penser, mon enfant , que le mariage est une position dans le monde, et non pas un sentiment. Les jouissances qui résultent de la fortune sont de tous les instants...

— Et celles qui résultent de l'amour, Natkalie ?

— Ne tiennent qu'une bien petite place dans la journée, ma belle. Quelque amoureux que Ton soit, on passe plus de temps à s'habiller, à promener et à faire des visites qu'à s'aimer. Puis, dis, Ernestine, si tu te trouvais ainsi sans rang, sans fortune, confondue dans la foule, est-ce que toutes les fois que tu verrais tes anciennes amies plus riches, plus brillantes, plus heureuses enfin, que toi, tu ne regretterais pas d'avoir compromis ton existence pour une fantaisie d'enfant? Les rangs, ma chère petite, ne sont pas une chimère , il n'y a que ceux qui n'en ont pas qui disent cela : c'est une phrase de journaliste. Au spectacle, tu ne changerais pas ta loge, n'est-ce pas , pour la dernière galerie, car tu t'y trouves mieux? Eh bien, mon ange, les places du monde sont comme celles du théâtre : les plus chères sont les meilleures.

— Mais, Nathalie, en supposant que tout cela fût vrai, on n'est pas sa maîtresse d'aimer ou de ne pas aimer quelqu'un. Et quand on l'aime, on ne peut pas l'oublier I... ,

— Allons donc , enfant , cela est moins difficile que tu ne le crois. Écoute , je veux être confiante avec toi, parce que je suis sûre que tu seras discrète. Moi aussi j'aimais quelqu'un quand je me suis mariée. Oh ! si tu m'avais vuel... j'étais au désespoir!.... Pendant trois nuits j'ai pleuré à m'en rendte laide ! Eh bien, mon Dieu! après, cela m'a passé, sans que je sache comment.... J'ai eu des bals , une loge aux Italiens , un équipage; je n'avais pas le temps de me rappeler mon chagrin. Et maintenant, je suis parfaitement heureuse.

— Mon Dieu ! dit Ernestine pensive, il me semble que moi je ne pourrais jamais faire ainsi !

— Essaie, répondit Nathalie, et tu verras.

La c&versation continua quelque temps sur ce ton. Madame de Carthon plaisanta avec douceur et amitié son amij, mais en ayaflt soin de ne point heurter de front son jeune amour ; seulement, elle l'entoura de doutes et de captieuses objections.

Quand elle quitta Ernesiine, celle-ci était plus mécontente, peutrêtre et plus agacée qu'en se levant; mais elle -était m'oins triste.

En rentrant chez elle, madame la duchesse de Carthon sejeta brusquement dans un fauteuil, avec im mouvement de mauvaise humeur qu'elle ne se, donna même pas ta peine de déguiser.

Un homme d'une quarantaine d'années, qui lisait le journal sur un canapé, leva la tête au bruit qu'elle avait fait,

' ' — Ah! c'est vous, Honoré? dit-elle en l'apercevant; je croyais que c'était M. le duc.

— Non; mon frère est au Pèrë-Lachaise. Il enterre un conseiller d'État, avec le discours d'usage.

— Oui, toujours le même. Ces messieurs de la Chambre haute fournissent des discours comme l'entreprise pour les pompes funèbres fournit les cierges et les crêpes noirs. Moi aussi je viens de faire l'orateur.

— Où donc? Vous avez l'air toute contrariée.

— Je suis d'une humeur affreuse. Je suis allée chez Ernestine.

— Ah!... Eh bien?

— Eh bien ! ce que je vous avais dit est arrivé. Elle aime Tersin.

WO l'échelle de femmes.

— Le secrétaire de son père? Mais ce ne peut être un obstacle, cet homme n'a rien.

— Est-ce qu'elle pense à cela, elle? Elle consentirait à aller à pied toute sa vie pour l'épouser. Elle est folle.

L'homme assis sur le sola se prit à rire.

— Est-ce que voijs croyez beaucoup à la ténacité de ces passions, ma chère sœur? Le cœur des femmes, voyezvous, est comme ces peaux préparées que nous avons dans* nos mémento; il suffit de passer le doigt sur ce qu'on y a le plus solidement écrit pour Peffacer.

— Je sais que c'est votre opinion à vous, Messieurs,* s'écria Nathalie en se levant avec colère. Il n'y a chez nous ni énergie, ni constance, ni volonté. Eh bien! monsieur mon beau-frère, voyez vous-même à passer le doigt sur le nom écrit au cœur d'Ernestine. Pourquoi me mêierais-je de cette affaire? Puisque c'est chose si facile, vous suffirez bien à la traiter.

— Allons, allons, folle, vous vous fâchez? Vous savez bien que nous ne pouvons nous passer de vous; qu'il faut que ce mariage se fasse, que je le désire beaucoup, et que vous m'avez promis de me seconder.

Puis, ajouta-t-il plus bas et plus gravement, vous n'ignorez pas , Madame , que cela entre dans nos projets politiques. En alliant notre famille à celle du comte, votre ipari et moi pouvons prétendre à tout.

4?**— Et je sais tout cela, Monsieur. Mais je connais Ernestine mieux que vous, La présence de Tersin ici est dangereuse. Il faudrait l'éloigner.

— Cela n'est pas impossible; j'y aviserai. Chargez-vous de la jeune personne, ma chère Nathalie; moi, je verrai le comte et je préparerai les voies. A la Chambre des députés je puis, sans affectation, me rapprocher de lui. Je sais qu'il a pris des engagements avec le gouvernement

pour appuyer le dernier projet de loi; je devais parler contre, je le soutiendrai. Ce sera un acheminement à nous entendre.

— Mais ne craignez-vous pas l'impression que cela pourra faire dans le public ?

— Non. Mon libéralisme est assez bien établi pour que je me permette de temps en temps de ces velléités ministérielles. Gela donne même un bon air d'impartialité.

— Jl faudrait que M. le duc agît de même à la Chambre •des pairs.

— 11 s'en gardera bien ! Nous aurions l'air de suivre un plan. Il parlera -contre le. projet, et votera pour; comme cela les journaux et le ministère auront leur affaire.

La jeune femme et' le député se regardèrent, et partirent ensemble d'un éclat de rire.

— Vous deviendrez ministre, dit Nathalie.

— Je l'espère bien, répondit Honoré de Carthon,

Four vivre dans 1» monde, il faut savoir traiter avec les hommes, il faut connaître les instruments qui dorment prise sur eux, iLfaut calculer l'action et ja réaction de l'intérêt particulier.

J.-J, Rousseau.

Il est une foule de cas où les femmes ne sont autre ckose que les appoints d'un marché politique.

Barnabe Crdx.

La. famille de Carthon ne tardais à mettre ses projets à -exécution. Le comte fut circonvenu de toutes parts, accablé de prévenances et de délicates politesses. Honoré de Carthon était chef, à la Chamire des députés, d'une de ces sections flottantes, toujours prêtes a faire pencher à droite ou à gauche une douteuse majorité. Il avait su donner à cette position prudente tout le coloris d'une généreuse indépendance. Son hermaphrodisme politique le faisait craindre et rechercher également des deux partis, autour desquels lui et les siens caracolaient en vrais pandours

LÀ GRANDE DAMB. 233

parlementaires. En lui se trouvait représenté cet éclectisme politique qui avait la prétention de fusionner les idées comme des liquides : tartufisme encore nouveau à cette époque, et qu'avaient adopté tous les gens qui ne voulaient point de cocarde à leurs chapeaux; transaction cachée de la conscience et de la peur; espèce de juste milieu entre l'honneur et l'infamie.

Honoré de Carthon avait, du reste, adopté cette non intervention plutôt par calcul que par pudeur. C'était un homme dévoué, par nature, au parti qui pouvait l'élever; mais la prudence avait chez lui borné l'ambition et la cupidité. £n fouillant d'une main dans la fange pour en retirer l'or et les honneurs, il gardait son autre main pure et tendije vers ceux qui avaient refusé la corruption. Il s'était parfagé lui-même en deux êtres : à l'un il avait confié son ambition, à l'autre sa probité. Aussi y avait-il en lui une complaisance pour toutes les lâchetées fructueuses, une sympathie pour tous les nobles élans. L'infamie et l'honneur vivaient en communauté dans son âme.

On conçoit combien cette position dut rendre facile un t rapprpchement entre lui et le comte, qui occupait un des rangs les plus distingués dans le parti royaliste. Rien de ce qui pouvait capter celui-ci ne fut négligé. Un journal, qu'Honoré de Carthon avait à sa dévotion, fut chargé de distribuer quofidieiyiement des éloges au comte , et l'on eut soin de faire savoir à ce dernier quelle main avait allumé l'encensoir.

Deux ou trois fois, en prenant la parole à 1» tribune, le député du tiers parti fit allusion au talent élevé etau noble caractère de l'un des honorables préopinants, qui n'était autre que le père d'Ernestine. Les journaux, qui remarquèrent cette galanterie constitutionnelle, en conclurent un changement de ministère et une réaction royaliste. Ils

234 l'échelle t& femmes.

imprimèrent, à ce sujet, de fort beaux articles, à la .suite desquels le Constitutionnel fut condamné à deux mille francs d'amende, et la Gazette de France perdit son principal rédacteur, tué dans une rencontre par le gérant du Courrier Français.

Cependant, le comte s'était bientôt aperçu des projets de la famille de Carthon. Les mêmes raisons qui avaient fait à ceux-ci désirer son alliance la lui firent envisager à lui-môme sous un jour favorable. Il se prêta donc volontiers à toutes les avances qui lui furent faites , et bientôt les deux frères pensèrent qu'ils pouvaient hasarder directement une proposition. Le comte la reçut avec politesse, mais sans trop d'empressement, voulant garder tous ses avantages pour la discussion de la dot. Le duc, qui traitait cette alfture, s'aperçut de la réserve du père d'Ernestine sans s'en inquiéter.

C'étaient deux hommes qui connaissaient le monde. Après s'être éprouvés, ils se décidèrent à agir avec franchise, par l'impuissance reconnue de se tromper réciproquement.

Pendant oe temps rien n'avait été négligé par Nathalie pour étouffer che* Ernestine un amour contraire à ses projets. Elle avait entraîné la jeune fille dans un tourbillon de fêtes si étourdissant, qu'Alphonse ne put bientôt lavoir qu'en passant et devant des tierces personnes. Il y avait bien parfois, chez la jeune comtesse, cqmme un remords de cette vie mondaine ; parfois son souvenir se reportait sur le jeune homme auquel elle avait fait des promesses et dont elle se sentait détacher chaque jour î mais le bruit des fêtes étouffait bientôt ces voix secrètes; de beaux danseurs venaient lui dire toiït bas qu'elle était belle ; elle voyait la foule se ranger devant ses pas pour l'admirer } elle entendait un murmure flatteur qui bruissait derrière

LA GRANDI DÀMK. ' 235

elle, après son passage ! Quel moyen de retenir une triste impression, au milieu de tifnt d'enivrement! Puis, Nathalie ne la quittait pas; Nathalie était près d'elle, comme son mauvais ange, déshabillant pièce à pièce son âme de ses langes d'enfance, et l'habituant à sa nudité. C'était sans mdesse, c'était au milieu des cajoleries de l'amitié, qu'elle détachait ainsi les oroyances de son cœur, et Ërnestine ne pouvait s'en effrayer ni presque s'en apercevoir; car la main qui lui donnait sa couronne de Jeune fille était adroite et légère, la voix qui la tentait était pleine de promesse et de mélodie. On ne choquait pas rudement ses amours, on ne blâmait pas ses cultes de cœur : loin de là ! Nathalie vantait avec elle le généreux caractère d'Alphonse; elle avouait avec elle qu'il eût été bien doux de ^poser son bras, pour la vie, sur le bras de ce jeune homme si puissant et si beau ; mais, toujours un soupir terminait ses éloges, toujours avec tristesse et douceur Nathalie démontrait l'impossibilité de cette union et le danger 4e s'arrêter à une pareille espérance. Ainsi Ërnestine s'accoutumait insensiblement à ne plus croire elle-même à la possibilité du bonheur.

— Ek bien! disait-elle alors, je ne me marierai pas, car je ne veux être à nul autre qu'à lui.

Nathalie souriait légèrement, en secouant la «tète.

~ Le pourras-tu , chère enfant î répondait-elle ; aurastu le courage de désoler ton père 1 Pourquoi faire un demi* sacrifice ?

Emêstine ne répondait rien; mais l'espérance était éteinte cJiqe elle; et l'âme humaine ne peut s'accroupir dans un long désespoir : on oublie bien vite le bonheur que Ton ne croit plus pouvoir obtenir.

Cependant le comte et Honoré de Garthon étaient tombés d'accord sur une union quïils désiraient tous deux. Une

affaira commerciale servit de prélyrainaireàrallianiee projetée. Ils acquirent en commun des miiyères que l'oj vendait alors en Alsace.

Avant cet achat-, le comte avait eu quelques pourparlers avec le président du conseil ; mais rien ne transpira sur ces entrevues. On remarqua seulement que deux projet du gouvernement, contraires à.U liberté publique, passèrent à la Chambre des députés , gr£ce> au tuerà/parti , dont Hoâoré était chef. Quinze jours après, le Moniteur contenait un long rapport da ministre de la guerre sur la nécessité de changer tas baïonnettes de l'armée, etl^on sut qu'un marché de plusieurs millions avait été passé, à ce sujet, avec les. forges de fer récemment vendues e|i Alsace.

Mais c'était là des faits vagues et insignifiants. Uif journal ayant voulu en Jirer quelques déductions défavorables à l'indépendance du. député de l'Isère, Honoré de Garthon lai adressa une lettre..plema de dignité, où le nom, de la charte se trouvait à chaque,paragraphe. 11 fut dès lors bien prouvé, pour toupie mqpde, que l'honorable 'représentait était dejueiyié aijg^i Jjyr et ajfesi^ncôrrup-. tible que par tapasse. fc . » £

Cependant, la présence d'un hommB-habileilans lequel on eût jipe entière confiance était indispensable aux minières v nouv«lleniept acquises; d'après l'avis d s Honoré, le comte y envoya Alphonse avep lps pouvoirs les plus étendus.

Depuis quelque teigps de bien ajnères pensée^fpréoccupaient tejeune secrétaire. ïl voyait l'entraîneçaejpt auquel cédais insensiblement v £rnestine. Il sentait se dénouer chaque jour le lien qui àvai^uni le cœur de la jeune fille au s\en. Plusieurs fois ii. avait essayé de se plaindre ; alors Ernestine avait pleuré, avait laissé tomber

quelques douces paroles , et , facile à l'espoir^il avait cru encore à son^àmourl II sentait pourtant que la* quitter (fêtait la perdre à. jamais, et qu'elle ne sgrait pas assez forte, lui absent* pour résister aux séâuctionsdh monde. D'un autre côfé, refuser d'obéir au comte &aiHifcpoSsible ; c'eût été rompre avec lui sans motif appafent. Du % moins s'il avait pu voir Ernestine avant lfrdépart !... mais toi^t avait été prévu ; la veille même, elle était partie avec madame de Carthon pour la campagne, et Ton ignorait l'époque* précise de son 'retour. Alphonse comprit qitfit devait se résigner. 11 se Hasarda, du mohis,.à écrire; sa lettre fut confiée à une femme de chambre d'Ernestiner, dont il avait éprouvé déjà la discrétion et le dévouement.

Le lendemain même du départ d'Alphonse pour l'Alsace, le comte,alla rejoindre sa fille avec Honoré. Ernestine remarqua que ce dernier l'entourait de politesses et d'attentions inusitées. Elle n'eut pas longtemps à en chercher la cause : deux jours après, son père la prit à part et lui' annonça que son mariage avec M. de Carthon était arrêté.

Ernestine fut saisie au point de chanceler. Elle chercha un fauteuil pour s'appuyer.

— Qu'avez-vous ? dit le comte.

— Mon père ! cria la jeune fille... mon pèrel...

Ses mains se croisèrent, tout son corps tremblait, mais, étouffée de sanglots, elle ne put continuer.

Le comte ne parut pas la comprendre.

— Allons, enfant, remettez-vous. ïl n'y a rien là qui puisse vous troubler. C'est un excellent mariage et qui peut vous conduire à tout.

Dans ce moment Honoré de Carthon entra.

— Venez, mon cher ami, dit le comte en lui tendant la main. Ernestine est prévenue. Voilà votre femme.

338 i/ÉCHBLLE DE FEMMK6.

Honoré s'avança avec une politesse plaine de grâce, prit la main 'de la jeune fille, la porta à des lèvres*

— Et puis-jé espéret que mes prétentions aient reçu l'approbation de Mademoiselle ? ditril.

— Qui pourrait en douter ? vous vous convenez si parfaitement I

Honoré avait trop de tact et de Bavoir* vivre pour insister davantage.

— Vene», mon cher, reprit le père d'Ernestine, et lais* sons un instant cette enfant se remettre* Elle -vient d'apprendre si subitement l'honneur que vous nous faites , qu'elle en est encore toute saisie*

Le député salua et sortit avec son beau-père*

Ernestine versa bien des larmes > mais sans que sa doubleur changeât rien aux projets de son père. Le comte feignit de ne remarquer ni sa pâleur ni ses yeux rougis. Un jour elle voulut se jeter dans ses bras qjt lui confier son secret; il la repoussa doucement, en lui disant :

— Calmez-vous, Ernestine> vous êtes folle* enfant.

Et après l'avoir embrassée au front il se retira.

Car le comte était un de ces pères qu'aucune faiblesse de cœur ne saisit devant les souffrances de leurs enfants , quand ils ont jugé ces souffrances nécessaires) un de ces pères qui règlent d'avance leur tendresse comme la dépense de leur maison, et qui ne dépassent jamais leur budjet d'affection ou d'argent; arithméticiens de sentiments, dont les prières et les larmes ne peuvent déranger l'amour régulier, et qui coordonnent les mouvements de leurs cœurs dans le calcul général de la vie.

L'honorable député n'avait pas été sans deviner qu'un amour caché causait les douleurs d'Ernestïhe. Mais il avait tout disposé pour son union avec Honoré de Garthon, et des pleurs de femme ne pouvaient renverser des projets aussi résolument formés. Il aimait sa fille, mais de cette affection qui distribue, jour par jour, à l'enfant* sa part légale de bonheur et de caresse ; de cette affection de propriétaire soigneux pour la chose qui lui appartient. Attachement d'habitude, qui fait dire de vous , dans le monde, que vous êtes un bon mari ou un bon père, et auquel vous ne sacrifieriez ni une volonté ni une passion.

Il savait -d'ailleurs que le temps guérit toujours ces blessures des cœurs battant sous les cachemires et la soie. Ce fut ce qui arriva.

Les pleurs d'Emestine ne pouvaient toujours couler. Ils se tarirent pour faire place à une tristesse qui* elle-même, se dissipa peu à peu. La jeune comtesse, encouragée par Nathalie, s'habitua à regarder sa soumission comme un louable sacrifice fait aux volontés de son père. Elle habilla ça lâcheté d'une robe de dévouement, et finit par croire, de bonne foi, à ce déguisement hypocrite. Elle adora saintement son infidélité, qu'elle appela sublime courage. Loin d'éprouver des remords, elle s'admira, elle se respecta comme une noble victime. Les fêtes vinrent bientôt augmenter son angélique résignation. On reçut beaucoup de monde à la campagne, et Ernestine, plus recherchée et plus louée que jamais, prit en patience sa généreuse infortune, en dansant des galopes et des monférines.

Un mois s'écoula ainsi; on songea enfin à retourner à Paris. A cette pensée, Ernestine éprouva quelque trouble; mais Nathalie eut soin de l'avertir sans affectation du départ d'Alphonse pour l'Alsace. La pensée qu'elle ne le

. trouverait pas en descendant de voiture rassura un peu la jeune fi] le.

En arrivant pourtant elle tremblait. 11 lui semblait toujours qu'elle allait le voir au balcon de l'hôtel, et que sa main serait la première qui s'étendrait devant elle quandla portière s'ouvrirait. Heureusement ses craintes ne se réalisèrent point : Alphonse était parti depuis longtemps.

ÏUle monta à sa chambre, qu'elle trouva dans l'état où elle lavait laissée lors de son départ précipité. Sur sa toilette était encore une rose desséchée qu'Alphonse lui 1 Savait donnée au dernier bal. Cette vue lui serra le cœur.

Mais, en jetant les yeux sur sa cheminée, elle poussa tout à coup une exclamation, rougit et saisit une lettre doût elle venait de reconnaître l'écriture.

C'était celle que le secrétaire lui avait écrite avaqt de partir.

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