‹ L'échelle de femmesChapitre 21 sur 32 · UNE JEUNE' FILLE ET UN DÉPUTÉ · texte numérisé non relu

UNE JEUNE' FILLE ET UN DÉPUTÉ

Ce qui prouve combien il y a de bonté Naturelle dans le cœut humain , clest que rien ne le séduit plus .facilement que l'apparence de la générosité* et de l'élévation des senliments. Madame de Staelt /

La vie est on tripot où la moitié des joueurs trompe l'autre. 'Barnabë-Grpx.

Le cœur humain ne peut lutter longtemps contre une espérance perdue.

George Sand.

Le jour était tombé : cependant les rideaux du salon du comte avaient été abaissés, comme pour diminuer e*v encore la clarté. On ne distinguait, dans l'appartement, que les larges dorures des tableaux qui brillaient dans l'ombre, et les facettes chatoyantes d'un lustre de cristal suspendu au plafond. Les portes avaient été fermées avec soin, et un feu abandonné s'assoupissait au foyer. Tout respirait la solitude et le recueillement; on eût dit que

ce lieu avait été apprêté pour quelque rendez-vous de mystère et de volupté.

Une femme était assise au fond de l'appartement ; son visage était si pâle qu'il se détachait en blanc dans l'obscurité, comme celui d'une statue de marbre; près d'elle, un homme tranquillement étendu sur un canapé semblait attendre.

C'étaient Honoré de Carthon et Ernestine,

La jeune filla s'était décidée à cette démarche désespérée après un jour et une nuit d'angoisses déchirantes. La lettre d'Alphonse l'avait si fortement émue, que tout lui avait semblé préférable au malheur d'épouser Honoré de Carthon. Le franc et pur amour que respirait cet adieu du jeune homme avait subitement brisé tout l'échafaudage d'excuses qu'elle avait dressé autour de son cœur pour le défendre du remords. Ce qu'il y avait encore de généreux en elle se révolta à cette lecture; elle eut honte d'elle-même. Alors, comme ces lâches qui, poussés a bout, jlevieiinent téméraires, elle passa de sa résignation indifférente à tin désespoir exagéré. Son exaltation s'accrut dans les larmes et dans la solitude, et bientôt elle se décida à une démarche extrême qui devait la sauver ou la perdre entièrement. Elle résolut de tout déclarer à monsieur de Carthon, et d'en appeler à sa générosité.

Gependant, prête à effectuer ce projet conçu dans l'égarement de la fièvre et de l'insomnie> elle sentait le courage lui faillir. Déjà toute sa confiance avait fait place à l'embarras et à la bonté*

Depuis quelques minutes elle était assise près du député, qu'elle avait mandé, et elle ne savait comment débuter dans cette difficile explication*

Honoré avait remarqué son trouble, mais sans cher-

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cher à le dissiper. Une soupçonneuse prudence régnait dans toutes ses manières, comme s'il eût senti la nécessité de se tenir sur là réserve dans l'explication qui allait avoir lieu. *

Enfin, Ernestine sentit qu'il devenait plus embarrassant encore de se taire que de parler»

— J'ai voulu vous voir seul,,. Monsieur,,, difc-elle d'une voix entrecoupée, et si basse, que son interlocuteur fut obligé de pencher la tête pour l'entendre, Dans quelque trouble que me jette la démarche,., que je fois près de vous... j'ai cru devoir m'y résoudre.

Elle s'arrêta; mais Honoré de Carthon garda le silence.

Ernestine sentit s'accroître sa timidité. Elle commença à se repentir d'avoir entrepris cette explication, et, cependant, elle sentait l'impossibilité de la suspendre. Oubliant alors tous les discours qu'elle avait préparés avec soin, elle voulut aborder directement le sujet de cette entrevue.

— Monsieur, balbutia-t-elle, je voulais-., j'aurais désiré... le projet de mon père.,. >

Les larmes la gagnèrent, elle ne put continuer.

— Qu'avez-vous, mademoiselle Ernestine? Pourquoi ces larmes? Parlez sans crainte; ne deves+vous pas avoir toute confiance en moi ?

-~ Ah! Monsieur, s'écria la jeune fille, soulagée par cette réponse, vous êtes bon et noble ! Il dépend de vous de sécher mes pleurs...

— Gomment cela?

*•* Cette union, dont vous êtes convenu avec mon père,., je l'ai apprise subitement... Pardon!.., Monsieur... Oh! ne vous offensez pas de mes paroles... Je sens tout ce que votre recherche à d'honorable pour moi; mais.., je me

trouve heureuse telle que je suis... Un changement d'état m'épouvante.

Aux premiers mots d'Ernestine, Honoré avait tressailli; il se remit presque aussitôt, et répondit d'une voix émue.

— Ce que vous mm ailes là m'étonne et m'afflige. Quand votre père m'a présenté à vous, pour époux, et que vous avez laissé votre main aller dans la miennje, j'ai eru que vous aviez consenti...

— Ah! j'ai eu tort!... Pardonnez-moi; mais j'étais éperdue!... Je n'ai pu parler.

— Et moi , mademoiselle Ernestine, votre silence a dû me paraître une approbation. Moi, j'ai dû m'abandonner tout entier à une espérance de bonheur, Savez-vous qu'il est cruel de voir ainsi un seul mot briser en deux votre vie ! Que n'ai-je pu deviner plus tôt le dégoût que je vous inspirais !

Honoré avait des larmes dans la voix ; Ernestine était désespérée.

— Ne parlez pas djs dégoût, Monsieur... Oh ! vous me comprenez mal... Mon Dieu! je souffre de vous faire souffrir...

— Pourquoi me repousser, alors ?

* — Ne m'interrogez pas !

— Ernestine, dit le député en s'approchant davantage, je ne suis plus un enfant. En vous désirant pour épouse , je n'ai pas cédé à un caprice frivole. Non, je songeais à me reposer de l'agitation de la vie politique, à me créer une occupation pour mon intérieur; le soin de vous rendre heurei^e !... J'aurais aimé vos goûts, joui de vos fantaisies. A l'âge mûr, auquel je touche, qn aime toute cette nature adolescente qui vous embellit; cette naïveté qui nous parle de notee enfance. Vous auriez reteint ma vie, •*

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que l'expérience a décolorée* Vous auriez lui sur mon me, comme un rayon d'aurore. Et, en retour de toutes les joies que je vous aurais dues , vous auriez pris, Ernestine, tout ce que ma vie pouvait vous offrir de bonheur : un beau ndm, un rang dans le monde, le luxe, qui rend plus belle, la fortune, qui permet d'étendre la main par- . tout çù se promène Je désir. Maintenant vous voulez que je «enoftce fa tout cela ! Dites, est-ce bien de me montrer un beau rêve et de me Pôter après ? Et cela pour une crainte que vous n'expliquez pas, pour une répugnance sans motif !

— Monsieur, oh ! ce n'est point un caprice ! croyezmoi ; quel plaisir trouverais-je à vous désoler? Votre bonté me pénètre. Vous avez toute mon estime, toute mon amitié; niais je ne puis, Monsieur.... je ne peux être votre femme."

— Et pourquoi cela?

r*-Qui vous dit, s'écria la jeune comtesse avec un éclat de larmes, que je sois encore libre ? que je n'aie point fait des promesses auxquelles je doive être fidèle? qu'il n'y ait pas quelqu'un à qui j'ai juré d'unir mon sort, avant de vous connaître?

— Assez, mademoiselle Ernestine, je neveux pas en entendre davantage. Vous avez déjà' fait cette confidence i Nathalie; elle m'en a parlé.

— Se peut-il !

— Et cependant je n'ai point renoncé à vous, car je savais que ces promesses étaient vaines. Vous avez cédé à l'exaltation d'un cœur chaud et pur, vous avez pris un rêve pour une espérance....

— Qu'importe? j'ai promis.

. — La promesse d'une chose impossible est nulle , Ernestine. Aviez-vous donc compté sur quelque miracle?

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*-*• J'avais compté sur le temps... sur le hasard,...

*~ Éeoutewnoi. Je suis plus vieil* que vous-, je connais mieux la vie, et je puis juger avec sang-froid ce que vous juge» avec passion. Moi aussi je sai&icom prendre avec le cœur. Dieu m'est témoin que s'il ne fallait que renoncer à mes espérances pour vous assurer une union capable de vous rendre heureuse, je ne balancerais pas un instant. Mais, il n'eu est pas ainsi. Vous n'êtes point fajte^TSrnestine, pour une obscure et misérable position. Lors même que voua voudriez vous y cacher, votre père s'y oppose* rait, car il vous aime et vous désire heureuse. Cependant, si je me trompais, si mes prétentions seules empêchaient la réussite de vos projets, parles, Ernestine, et je suis prêt à renoncer à vous, quelque peine que j'en doive souffrir. Vous vous êtes confiée à moi; vous avez pensé' que j'étais capable de sacrifier'mon bonheur au vôtre; merci, je ne faillirai pas à cette généreuse confiance. Ernestine, la pain suc votre coeur, répondez-^noi* Espérez-voys obtenir celui que vous aime*, ai je me retire? Le véritable obstacle, est-ce moi ou lui-même?

— Je ne puis mentir, dit la jeune comtesse on pleurant, c'est lui-même !

*«- C'est vous qui l'avez dit, Ernestine. Maintenant vous avez réglé ma conduite. Puisqu'une main pins obère ne peut vous donner le bonheur, permettez que ce soit la mienne. Bientôt, je l'espère, au milieu des scias d'une tendre amitié, vous oublierez une imprudente illusion. Votre époux, Ernestine, sera peu exigeant; il ne vous demandera, pour tout son amour, qu'un peu de Faffeotion d'une sœur ou d'une amie. Dites, eqla vous parait-il trop?

— Qh, Monsieur ! vous me confondez. Je voudrais vous répondre.... voue faire comprendre....

Honoré se leva. *

— J'ai tout compris; assez sur ce sujet, maintenant. Il vous fait pleurer, il m'attriste; nous n'y reviendrons plus, n'est-ce pas? Je vous laisse seule. Ernestine, quand le cœur est troublé, il faut l'ombre et le silence. A demain.

Il porta la main de la jeune tille sur«es lèvres, et réussit à y laisser couler une larme.

Il sortit ensuite en portant son mouchoir vers ses yeyx.

Ernestine le regarda partir d'un ail de stupide étoanement. „

Honoré, en rendant chez sa belle-sœur, lui dit :

— Elle est à moi, mais ce n'a pas été sans peine. Il a fallu dépenser ce soir plus de rhétorique, avec cette petite fille, que pour trois projets de loi.

— C'est un noble caractère, disait Ernestine au même instant; pourquoi ne l'ai-je pas connu plus tôt?... ou jamais !

Mais elle ne pleurait plus.

S-BCONDE PARTIE

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