LA PETITE FILLE
L'unique soin des entants est de trouver l'endroit faible de leurs maîtres comme de tons ceux à qui ils sont soumis; dès qu'ils ont pu les entamer, ils gagnent là-dessus et prennent sur eux un ascendant qu'ils ne perdent plus. La Bruyère.
Toute méchanceté vient de faiblesse ; l'enfant est méchant parce qu'il est faible.
J.-J. Rousseau»
Point de mère, point d'enfants. Entre eux les devoirs sont réciproques , et s'ils sont mal remplis d'un côté , ils seront négligés de l'autre. Le même.
Neuf heures venaient de sonner à l'horloge de la petite chapelle que le conseiller d'État M . Honoré de Carthon avait fait bâtir depuis peu à son château de Saint-Cloud . Une petite fille, âgée de sept ans environ, descendait les grands escaliers, en tenant la main de sa bonne. Comme elle arrivait sur un des paliers, une porte s'ouvrit, et M. Honoré de
Carthon parut en robe de chambre et des journaux à la main.
— D'où viens-tu donc, Elisabeth? dit-il à l'enfant en passant une main dans ses cheveux.
— Je viens de me lever, mon papa.
— Mais tu ne couches pas en haut?
— Pardonnez-moi, Monsieur, répondit la femme de chambre, madame Ta fait monter depuis quelque temps.
— Et pourquoi ce changement?
— Je ne sais, monsieur; on avait, je crois, besoin de cette chambre.
— Oui, pour la donner au monsieur pâle , dit la petite , en relevant la tète d'un air colère et menaçant.
Le conseiller d'État regarda la femme de chambre, comme pour lui demander une explication.
— C'est M. Henri de Vernon qu'Elisabeth appelle ainsi.
— M. Henri de Vernon occupe donc cette chambre?
— Oui y Monsieur.
Honoré ne répliqua rien , il se retourna vers le couloir, y jeta un regard rapide; mais il eût été impossible de dire si ce regard avait pour but dé remarquer la proximité de la chambre en question de l'appartement d'Ernestine, ou si c'était un mouvement simplement instinctif et sans intention. En tout cas, il se contenta de frapper deux ou trois coups légers sur les joues de la petite Elisabeth, en lui recommandant d'être bien obéissante, et il s'éloigna sans l'embrasser.
L'enfant se dirigea, avec sa bonne , vers la chambre de sa mère.
La porte était entrouverte; Elisabeth la poussa doucement. Madame de Carthon lui tournait le dos; elle était assise, la tête appuyée sur l'une de ses mains, regardant avec attention un médaillon qu'elle tenait de l'autre.
La petite fille s'approcha doucement et sans que le bruit de Ses pas, étouffés par un riche tapis, avertît sa mère de son approche. Elle grimpa avec précaution sur un fauteuil placé derrière celle-ci, et passa sa tête par-dessus son épaule.
— Le portrait du monsieur pâle! dit-elle, en poussant un éclat de rire bref et aigu.
Madame de Carthon jeta un cri, et se leva si brusquement quelle faillit renverser la petite.
— Misérable enfant ! s'écria-t-elle efi apercevant sa fille, quelle peur tu m'as faite! Descends de là, descends... Mon Dieu !.. j'en tremble encore.
Et la jeune femme, toute troublée, se rassit.
— Pourquoi ne frappez-vous pas , Thérèse ? reprit-elle en s'adressant â la bonne; vous aviez donc laissé la porte de ma chambre ouverte en vous en allant? Voyez, vous m'exposez à être surprise; ce pouvait être un Autre aussi bien que cet enfant. Vous êtes bien peu attentive, bien peu attachée.
Thérèse parut comprendre la gravité du reproche, car elle se contenta de répondre avec timidité :
— Cela ne m'arrivera plus, Madame.
— Et vous, Elisabeth, continua Ërnestine, je ne veux pas que vous me fassiez peur ainsi. Si cela vous arrive encore, vous ne viendrez plus chez moi.
L'enfant ne répondit rien, mais resta debout, les deux mains dans ses poches de tablier, l'air boudeur et maugracieux.
Madame de Carthon cacha dans son sein le médaillon qu'elle avait encore à la main.
Elisabeth la regardait faire.
— Viens ici, dit la jeune mère.
La petite s'approcha lentement.
— Embrasse-moi, voyons , et ne garde pas cette figure de mauvaise humeur.
En parlant ainsi, Ernestine l'attira contre ses genoux et renversa sa tète en arrière en l'embrassant. Xe visage brun d'Elisabeth parut alors tout entier dégagé de ses cheveux d'un noir bleuâtre.
11 y avait quelque chose d'étrange dans les traits de cette enfant. Us rappelaient ceux d'Ernestine, mais comme Satan rappelle l'ange après sa chute. Son œil rond lançait un regard âpre, pointu, qui gênait; le rire ne sortait de ses lèvres minces que par bouffées rapides et éclatantes; l'habitude de son visage était grave, mais d'une gravité sans calme, mélangée de je ne sais quelle mobilité raide et métallique, comme pourrait l'être celle d'un masque articulé.
Si parfois une expression de douceur faisait fléchir le sérieux de sa physionomie, c'était une douceur rusée, comme celle d'un chat, une douceur qui ne passait point 1'épiderme, et qui n'était pas montée du cœur au visage. Cependant, après une étude attentive de ses traits, on y découvrait un reflet d'Ernestine et d'Honoré de Carthon : c'était l'âme de ce dernier, perçant à travers l'enveloppe de la seconde. Cette enfant révélait quelque mauvaise nature au berceau.
Madame de Carthon sembla être saisie de cette même pensée, car elle releva brusquement la petite, et lui dit :
— Maintenant, va jouer dans le petit bois, Elisabeth, et sois sage; je te verrai de ma fenêtre.
— Je ne veux pas aller dans le petit bois, répondit l'etifant.
— Pourquoi cela?
— Hier j'étais là, et le monsieur pâle m'a renvoyée. Il m'a dit d'aller jouer dans le grand jardin.
— Parce que tu le dérangeais, sans doute. Peut-être il voulait lire.
— Ob ! non, car tu es venue de suite après, et il est allé se promener avec toi.
Ernestine fit un geste d'impatience.
— Que vous importe, Mademoiselle? dit-elle à l'enfant, vous avez toujours quelques plaintes à faire de monsieur Henri!
— Je n'aime pas le monsieur pâle, répliqua la petite d'une voix sourde, et en secouant sa chevelure noire comme une crinière.
— Méchante enfant ! et pourquoi? lui qui vous donne des bonbons ! Emmenez-la, Thérèse. Allez, Mademoiselle, je ne vous aime pas !
Elisabeth prit la main de sa bonne en jetant à sa mère un regard irrité.
Dès qu'elles furent dehors, Thérèse la secoua rudement par le bras.
— Vilaine petite, pourquoi fâches-tu ta mère ainsi? 11 ne faut jamais dire que tu l'as vue avec M. Henri; jamais, entends-tu? ou tu lui feras bien du chagrin.
— Et cela fera-t-il aussi du chagrin au monsieur pâle?
— Sans doute. Tais-toi; ne pense plus à lui, et occupetoi de tes jeux.
— Ah! je pourrai faire du chagrin au monsieur pâle, répéta la petite fille ! N
Et elle sourit.