‹ L'échelle de femmesChapitre 24 sur 32 · EXPLICATION · texte numérisé non relu

EXPLICATION

Êtes-vous donc déjà blasée sur le reste»

belle dame ? C'est de l'amour maternel <ln'il vous faut maintenant? Le caprice vous en prend trop tôt, vraiment!

Mishel AUfiSGH.

Mais cPôû pouvait dôûô venir cette haine d'Elisabeth pour Henri de Vernon ? Quelle offense avait amassé tant de ressentiment <Jans une si jeune âme ?

C'était une longue histoire que nul n'avait cherché à suivre ni à connaître ; pour la raconter, nous serons obligé de reprendre d'un peu plus haut.

Lorsque Ernestine devint enceinte, deux ans après son mariage, elle en ressentit d'abord un vif jlépit. Elle s'afr fligea à la pensée qu'une grossesse allait lui gâter la taille et lui ôter cette virginale expression qui la faisait prendre par les étrangers pour une demoiselle à marier ; mais ce

sentiment fut court. Bientôt elle éprouva ce mystérieux instinct de mère , le seul qu'il n'ait point été donné à la société de détruire ; elle devint aère d'avance de cette ombre d'être humain qu'elle portait en elle j elle se respecta, comme si elle eût senti que désormais elle avait sur la terré une tâche d'utilité à remplir ; elle aima d'avance cet enfant inconnu qu'elle sentait remuer au-des- Sôus de son cœur. La nouveauté de ce sentiment vint encore en accroître la vivacité. Ernestine reporta sur lui tout Ce qui lui restait d'enthousiasme. C'était quelque chose d'inaccoutumé à ressentir ; une passion à mettre dans sa vie à la place de plaisirs déjà presque épuisés. Elle se fit d'avance mille images charmantes de sa nouvelle existence, toute de dévouement; elle rêvait l'enfance entourée de toute cette poésie que nous lui prétons, comme ses langes, qui vient de nous-mêmes et non d'elle. Aussi, fut-ce avec des transports d'ivresse qu'elle embrassa la fille qui lui était née.

Le peu de joie que témoigna Honoré de Çàrthon, lorsqu'il apprit le sexe de l'enfant, accrut encore l'amour d'Ernestine, en y ajoutant le charme d'une contradiction. Elle ne voulut confier à personne le sonfde la nourrir. Il lui semblait que c'eût été mettre sa maternité en société avec une autre femme» Elle-même voulut veiller sa .fille, apaiser ses plaintes, étudier ses capricieuses fantaisies,

Ce fut pour elle mille soins charmants et nouveaux. Ce balancement du berceau, ces cris de nouveau-né, ces chants de nourrice pour l'endormir ; tout cela était un monde inconnu qui s'ouvrait devant elle. Elle était heureuse comme le jour de son premier bal, ou de sa première communion.

Mais bientôt la fatigue amortit son zèle. Elle se vit dans une glace blême et les traits tirés ; elle en pleura de cha-

griii. Puis, Elisabeth grandissait sans réaliser ses rêves; Elisabeth était, comme toutes les autres petites filles de son âge, uniquement et brutalement occupée de \ivre. Son amour était de la faim. De sa mère, elle ne connaissait et ne cherchait que le sein«qui la nourrissait.

— Regarde- itîoi donc, petite, disait quelquefois la jeune femme , dans ses folles tendresses de mère ; tu m'aimes bien, n'est-ce pas, petite?

Et la petite jetait sur elle son regard vague et stupide, et ses yeux ne disaient rien, les ingrats ! quand ceux de sa mère brillaient d'amour.

Alors celle-ci secouait la tête tristement , car elle voyait qu'un enfant c'était déjà comme un homme : un je ne sais quoi de chair, pétri avec de l'égoïsme.

Ses belles illusions s'envolèrent, et son ardeur maternelle se ralentit.

Puis l'hiver était venu , et avec lui les fêtes.

Elle se rappela alors que le monde lui imposait des devoirs ; elle avait accompli, et au delà, les fonctions de mère, sa fille avait été nourrie de son propre lait : maintenant elle pouvait s'en occuper moins exclusivement. Tant qu'Elisabeth n'avait été qu'une masse inerte qu'il fallait laver et nourrir, c'eût été chose honteuse de la livrer à des soins étrangers ; mais aujourd'hui , qu'elle allait sentir et connaître, aujourd'hui qu'il était descendu une âme dans son corps, et qu'elle allait devenir un ange ou un démon 9 qu'était-il tant besoin de l'exclusive attention d'iîne mère?

Tout le monde pouvait la remplacer désormais ; l'enfant était sevrée !

On fit comprendre tout cela à madame Honoré de Carthon, d'autant plus facilement que son éloignement momentané du monde l'avait réattirée verg ses joies. Les meilleures mères d'ailleurs ne faisaient-elles pas ainsi ?

Elle se résigna donc à reprendre ses habitudes d'autrefois; surveillant, à ses moments perdus, les soins que Ton donnait à Elisabeth.

Celle-ci avança en âge, ainsi confiée à des mains louées. Elle grandit au milieu des mercenaires, entendant calculer ce que chaque action rapporterait, et sa jeune âme se modela sur cet égoïsme à gages. Ernestine s'aperçut de la sécheresse de cœur qui se développait chez sa fille; elle vit qu'elle économisait déjà ses caresses (seule chose qu'elle eût à donner) , pour en tirer le plus de parti possible. Un jour, un étranger qui était venu voir M. Honoré de Garthon voulut la prendre dans ses bras; il était laid, et elle se refusa avec de grands cris à ses caresses : sa mère l'attira vers elle, et lui fit des reproches tout bas, en l'engageant à ne point fuir ce monsieur.

— Que me donneras-tu , si je l'embrasse ? répondit l'enfant en la regardant.

Toute son éducation était dans ces mots.

Mais les efforts que fit madame de Garthon, dans le but de détruire ce caractère naissant, n'eurent ni assez de suite ni assez d'énergie pour produire un résultat. Peutêtre aussi y avait-il chez cette enfant une nature malheureuse, incapable detourner.au dévouement: l'âme de son père pouvait avoir été contagieuse, car qui sait jusqu'à quel point les mauvais penchants ne sont pas héréditaires comme les maladies ?

Quoi qu'il en soit, Ernestine, trompée dans ses espérances de mère, chercha ailleurs de quoi occuper son cœur. Les prestiges du monde s'étaient évanouis tour à tour ; fatiguée de tout , elle se mit à regretter ses joies de jeune fille , son naïf et premier amour. Elle devint l'être blasé qu'Alphonse Tersin avait peint si complètement, quand il avait dit à son pupille : C'est une femme qui

a perdu sa faim, et qui voudrait encore pouvoir manger.

Ce fut à cette époque qu'elle connut Henri.

Et Henri devint son amant !

Alors, ce qui restait d'amour maternel au fond de son cœur, se noya dans cette passion neuve et puissante. Élisabeth fut complètement oubliée.

La petite fille s'en aperçut, et en conçut une profonde colère ; non qu'elle regrettât les lueurs de tendresse de sa mère ; mais elle s'était habituée à ses complaisantes faiblesses , à ses caresses , qu'accompagnaient toujours des présents ou quelque plaisir accordé. Elle sentit , l'enfant précoce et intelligente, que Henri lui avait enlevé sa place de favorite, et que le cœur de madame de Carthon, occupé ailleurs , ne se retournait plus sur elle que par oisiveté ou vide d'amour. La jalousie lui vint alors, sentiment si vivace dans les cœurs d'enfant ! Elle commença à être plus assidue près de sa mère, parce qu'elle s'aperçut que sa présence gênait. Il fallut l'écarter de force, et sa colère s'en accrut.

Henri , de son côté , ne l'aimait pas ; car elle lui rappelait Honoré de Carthon ; et d'ailleurs sa tracasseuse importunité avait rompu trop de fois les entretiens les plus intimes avec Ernestine, arrêté sur les lèvres de celle-ci des aveux prêts à s'échapper". Il en avait témoigné son impatience, et était ainsi devenu souvent la cause du mauvais accueil fait à l'enfant, d'un brusque renvoi, ou même de quelque punition infligée. Elisabeth avait remarqué tout cela, et ses griefs contre le monsieur pâle, comme elle l'appelait, avaient lentement amassé en elle un sentiment rancuneux et féroce.

Peut-être aussi qu'un germe de haine naturelle pour Henri dormait au fond du cœur de cette enfant. De même qu'il est des attirements magnétiques et réciproques, il

est des antipathies mystérieuses, innées, qui rendent certaines natures hostiles Tune à l'autre ; de ces inimitiés préconçues qui s'allument en entendant un nom pour la première fois, à la simple approche d'un inconnu. Intentions vagues, mais senties, dont la manifestation est généralement un avertissement plus sûr que la raison !

Quoi qu'il en soit, Elisabeth était arrivée à détester Henri de Vernon de toutes les forces de son âme. Sa jeune méchanceté lui avait confusément révélé qu'elle pouvait lui nuire, et elle tenait sa petite main toujours levée et prête à le frapper dès que l'occasion s'offrirait. Chez elle pourtant, cette disposition n'était ni la suite d'une résolution arrêtée, ni même d'un vœu intérieurement formé; c'était quelque chose de plus invariable, de plus patient , de plus implacable que tout cela ; c'était un instinct !

Déjà quelques-uns de ses rapports malveillants avaient éveillé l'attention du conseiller d'État, auquel le long séjour de Henri de Vernon à son château de Saint-Cloud commençait à devenir désagréable et suspect. Le mécontentement d'Honoré s'envenimait chaque jour de quelque observation nouvelle.

D'ailleurs, des contrariétés croissantes avaient exalté depuis quelque temps son irritabilité. Sa situation politique, en se dessinant, l'avait forcé à prendre une allure plus franche devant le public, et son léger masque de libéralisme lui avait fondu au visage. Cette transfiguration ne s'était pas accomplie sans lui attirer de justes reproches, d'amères insultes. La presse, longtemps jouée par lui, se vengea en lui infligeant toutes ses tortures. Impuissant à arrêter ces attaques, Honoré de Garthon s'en ' aigrit. Gomme tous les hommes peu généreux que la souffrance rend méchants, il chercha autour de lui une cause de plainte, afin de laisser déborder sa rancune

quelque part. Furieux de ne pouvoir atteindre ceux qui le frappaient , il désira au moins une vengeance par représentation. Il sentit ce besoin de faire souffrir quelqu'un qui saisit si vivement dans les rages d'une colère étouffée, ' et son cœur devint d'autant plus facile au soupçon qu'il était plus désireux de trouver une faute à punir.

Il existait de plus une vieille hostilité entre Ernestine et lui.

Les semblants de générosité dont il s'était paré aux yeux de la jeune fille avaient bientôt disparu aux yeux de l'épouse. Celle-ci avait vu l'homme qui s'était montré si noble, dépouiller ses bons sentiments comme un incommode déguisement ; elle avait découvert combien de lâcheté et d'égoïsme croupissait sous la surface de loyauté qui l'avait séduite. Trompée dans ses espérances , elle comprit que son mariage avait été un guet-apens, et que cet homme avait assassiné son bonheur.

Alors, elle en eut horreur et dégoût.

Lui-même se trouva mal à l'aise devant sa, bassesse, quand il sentit qu'elle était comprise.

Ils conservèrent pourtant tous deux les apparences d'un contentement réciproque; des deux côtés la haine et le mépris restèrent polis.

Mais il y avait sous cette tranquillité apparente le germe de mille tempêtes. Le choc des circonstances pouvait, à chaque instant, briser ces dehors de bonne intelligence; car la communauté des intérêts matériels liait seule ces deux natures antipathiques .

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