DEUX VIEILLARDS
Quantum mutatus ab illo!...
Virgile»
Qui sait, Madame, et quelque jour, peut-être, Tous reverrez, dans un brillant salon, Des traits flétris que vous croirez connaître, Et, les montrant, on vous dira mon nom.
Lui, direz-vous, tremblante et sans sourire : Si vieux... mourant!.. Alors, Madame , «n vous, Pensez an jour où vous aurez pu dire :
Oublions-nous,
Un poète inconnu.
Les menaces d'Elisabeth ne tardèrent pas à se réaliser.
Le procès qu'elle avait intenté à sa mère recommença, et celle-ci se vit de nouveau accablée de tous les embarras et de toutes les inquiétudes d'un débat judiciaire.
Cependant, la surexcitation qu'occasionna en elle ces débats ne fut pas assez puissante pour la relevé? de son lit de malade.
Cette seule circonstance donna un immense avantage à madame de Sarlof. Elle ne négligea ni visites, ni sollicita-
tions , et sut détourner habilement sur sa mare tout l'odieux du procès engagé. Bientôt Popinion généralement répandue dans le monde fut que madame de Carthon avait frustré sa fille d'une partie de l'héritage de son père , et qu'elle tentait de la dépouiller de tout ce qui devait légitimement lui revenir à sa mort! Aussi , le cri d'indignation fut général.
Ce fut par suite de ces manœuvres, et de beaucoup d'autres qu'il serait trop long de rapporter ici, que madame de Carthon reçut un jour une lettre de son avoué, qui lui annonçait la perte de son procès , et sa condamnation à d'immenses dommages-intérêts envers sa fille.
D'abord, Ernestine demeura comme écrasée sous cette terrible nouvelle ; mais bientôt la rage et le désespoir réveillèrent en elle l'énergie.
Il existait un homme dont elle nese rappelait jamais le nom sans trouble, que souvent elle avait voulu consulter, mais dont elle avait toujours redouté la présence.
Seul, il pouvait l'aider dans les circonstances extrêmes où elle se trouvait, car son habileté égalait sa loyauté; elle se décida à implorer son appui.
En conséquence, le soir même, Tersin reçut une lettre qui le suppliait de se rendre chez madame de Carthon , pour une affaire pressante.
Cette lettre était écrite d'une main que la vieillesse et la maladie avaient rendue tremblante ; et pourtant, avant de lire, l'avocat en avait reconnu l'écriture. Après l'avoir achevée, il réfléchit un instant.
— J'irai, dit-il enfin à la femme de chambre de madame de Carthon.
Une heure après, on annonçait à Ernestine M. Alphonse Tersin. L'avocat entra : la vieille femme fit un effort pour se mettre dans son séant.
Les deux vieillards s'inclinèrent et restèrent muets l'un devant l'autre.
Le silence de madame de Carthon n'était que de l'embarras, mais celui de Tersin était de la stupeur, de l'épouvante ! Il ne reconnaissait pas Ërnestine !..
Oh ! cela ne vous est-il jamais arrivé ? Après une longue séparation; en voyant des traits longtemps aimés, n'avezvous jamais demandé : Quelle est cette femme?
Son nom vous tombe alors sur le cœur comme un éclat de tonnerre.
Tersin éprouva sahs doute cette sensation douloureuse , car il appuya sa main sur le dossier du lit de la malade et resta debout, sans pouvoir parler, la tète penchée sur la poitrine.
Les réminiscences du passé lui montèrent un instant au cerveau, comme un parfum connu, et qui enivre. Puis, par une sorte de réaction intuitive, il crut revoir ses illusions de jeunesse, son roman de cœur, ses extases et ses chimères d'autrefois, tout cela desséché, ridé, devenu cadavre déjà, et personnifié par ce je ne sais quoi qui était là, mourant devant lui, et qui avait été une femme aimée !
Il lui sembla assister à l'agonie de ses propres espérances et de ses plus doux souvenirs. Il sentit son cœur se serrer, et un froid aigu courir dans ses cheveux.
Cependant madame de Carthon s'était bientôt remise. . Après avoir adressé à l'avocat quelques excuses, entremêlées de remerciements, elle l'engagea à s'asseoir.
Cette voix sèche et saccadée vint , comme un son magique, briser l'espèce d'hallucination de l'avocat.
Il tressaillit, et ne vit plus devant lui qu'une vieille femme qui lui parlait de dommages-intérêts. Le sentiment vrai de sa situatiou lui revint.
H s'assit.
Alors, madame de Carthon l'instruisit de tout ce qui s'était passé , et lui remit en main les pièces du procès. Tersin avait déjà suivi au palais les débats de cette affaire ; il étudia pourtant avec soin les papiers qui lui étaient présentés.
Enfin, après un long examen :
— Votre cause est perdue, Madame, dit-il. Il ne vous reste aucun moyen de droit d'en changer les résultats.
Ernestine x à ces mots , se laissa retomber en arrière avec accablement. Son dernier bonheur venait de lui échapper sur la terre : elle venait d'acquérir la certitude qu'elle ne pourrait se venger.