UNE A60NIÉ
Ils me fuient, ils m'abandonnent dans la mort. Malheur! malheur! Personne ne vent-tt, par
Bitié, soutenir ma tête? Personne ne veut-il dévrer mon âme de son agonie? Point de ftte, point de fille , point d'amis !
Schiller (les Brigands).
Un matin, Tersin entra chez madame de Car thon, au moment même où la duchesse en sortait.
— Àhl celle-là du moins, dit-il à Ernestine, ne tous a point abandonnée ! . .
— Non, répondit la vieille femme amèrement; elle vient me voir pour faire' la comparaison de ses infirmités avec les miennes ; pour pouvoir se dire en sortant d'ici : — Je suis encore plus v forte qu'elle; elle mourra avant moi ! — Car c'est là tout le secret de l'amitié des vieillards.
— C'est vrai , dit Tersin d'un air sombre. Vous connaissez le cœur des hommes, Madame !
— Oh ! oui, reprit-elle, je sais ce que c'est maintenant, allez. J'ai vu le monde, moi ! J'ai appris à ne plus croire à rien... à rien, répéta la vieille femme. Hier, tenez, je puis vous dire cela à vous; hier, j'ai eu peur! J'ai fait venir un prêtre ! je l'avais envoyé chercher au quartier Saint-Marceau. C'était un prêtre habitué à voir mourir les pauvres. Je pensais que celui-là devait savoir consoler; eh bienl non, non, Tersin! Il était uniquement occupé du beau fauteuil sur lequel je l'avais fait asseoir. Il regardait les dorures de mes tableaux en me parlant du paradis !.,. Le luxe inaccoutumé qui l'entourait l'occupait plus que son ministère. Je lui ai demandé de m'enseigner une prière qui pût apaiser le cœur; et il m'a indiqué je ne sais quelle litanie latine ! Il m'a recommandé de pardonner à ma fille : et, à son détriment, il a voulu me faire doter les séminaires et son église! Voyez- vous, 'Tersin, l'argent! partout l'argent! Tous ceux qui sont ici autour de moi, c'est pour de l'argent qu'ils viennent! Quand ils me tendent une main- pour me soulever, je vois l'autre ouverte et qui guette sa récompense !.. Celui-là aussi voulait me vendre le paradis, comme on me vend mes tisanes. On sent leur égoïsme de prêtre entre le crucifix et les lèvres mourantes ! Savez-vous que c'est affreux cela ? Savez-vous que moi, il y a vingt personnes au monde qui désirent ma mort, et pas une seule intéressée à ce que je vive? Savez-vous que je suis seule, toute seule ici à me vouloir vivante et à m'aimer? Mon Dieu! toute seule, Alphonse! comprenez-vous!
L'accent dont la vieille avait prononcé ces dernières paroles était si déchirant; ce nom d'Alphonse avait été jeté avec un désespoir si vrai, que le vieil avocat en fut touché. Il lui sembla qu'il avait entendu la voix d'Ernestine, au temps où elle l'appelait Alphonse!..
hk GRANDE BAMK. 317
Il se rapprocha de l'alcôve, ému jusqu'aux larmes.
— Moi, je suis ici, dit-il avec une douceur mélancolique ; et, prenant la main ridée de la malade, il la serra dans les siennes.
Madame de Carthon le regarda : deux larmes coulèrent le long de ses joues livides.
— Ah ! oui, répondit-elle tout bas, vous, vous êtes revenu, quand tous les autres s'en étaient allés. J'aurais dû ne jamais vous quitter, vous !.. Mais ils m'ont trompée.
Puis, comme si cet élan eût usé toute la sensibilité de ce vieux cœur :
— Mais ma fille, ma fille, où est-elle? Oh I ma fille! Dans ma mort savez-vous ce qu'elle regrettera? La nécessité de porter le deuil! Un deuil de mère, c'est si long quand on aime le bal !
Elle s'arrêta tout à coup. Sa tête, comme accablée sous une pensée subite, se courba; ses mains, convulsivenient fermées, s'ouvrirent.
Elle ajouta d'une voix basse :
— Moi aussi j'ai pleuré de porter le deuil de mon père. Je m'en souviens.
Les larmes couvrirent alors soa visage. Tersin fut saisi de douleur et de pitié.
— Oui, reprit Ernestine au milieu de ses sanglots, oui, je n'ai pas droit de me plaindre. Je v.'ux lui pardonner à ma fille. Qu'elle vienne, j'oublie tout. Je veux voir ma fille. Je veux qu'elle me dise qu'elle m'aimfe. Je veux qu'elle mente, qu'elle me trompe. mon Dieu ! que je meure en croyant que quelqu'un m'aime ! Allez chercher ma fille, je veux la voir.
Dans ce moment un grand bruit se fit entendre dans le vestibule. On distinguait les pas de plusieurs personnes ; des voix qui disputaient.
La femme de chambre entra.
— Qu'est-ce que cela? demanda Tersin.
— Mon Dieu, Monsieur! dit la jeune fille, ils sont là plusieurs hommes, ils veulent entrer partout, ils disent qu'ils ont ordre de saisir le mobilier de Madame.
— Saisir mon mobilier! s'écria Emestine: et de quel droit?
— Je ne sais, Madame ; je crois que •' est de la part de M. Sarlof.
— Mon gendre l... ma fille!
Elle ne put prononcer que ces deux mots.
— Je vais parler à ces gens, dit Tersin en sortant. Son absence fut courte. Il rentra peu après avec un papier à la main.
— C'est la suite de ce procès, dit-il à Ernestine; vous n'avez pas rempli les formalités nécessaires, ils sont dans leur droit.
— Eh bien, qu'ils en usent, Monsieur I Ils sont là ces gens?
—Oui, Madame; ils sont conduits par un homme de loi.
— Faites-le entrer.
L'homme de loi entra.
— Approchez, Monsieur, dit Ernestine, qui était parvenue à se redresser dans sa couche, approchez. Vous êtes chargé par ma fille de saisir tout ce que contient cette maison? Faites-le, je ne m'y oppose pasj mais je vous prie de faire savoir de ma part, à Madame de Sarlof, que sa mère lui demande qu'on lui laisse cette chambre pour mourir. Ajoutez, Monsieur, de peur qu'elle ne soit trop impatiente, que je m'engage à ne vivre que peu de jours ; peu d'heures peut-être! Et pour qu'elle croie à ma promesse, regardezmoi bien, Monsieur, regardez-moi. Vous voyez, je suis bien pâle, bien faible, bien vieille; vous lui pourrez assu-
rer que sa mère ne la fera pas attendre longtemps. Et le bbnbeur qu'elle éprouvera de cette nouvelle la rendra peut-être indulgente, et elle voudra bien me prêter ce lit pour finir mon agonie. Allez, Monsieur.
Et, sur un geste, l'homme de loi sortit.
Ernestine avait épuisé ce qui lui restait de force ; elle tomba dans un long évanouissement. v
Lorsqu'elle en revint, le délire de l'agonie s'était déjà emparé d'elle. Elle ne reconnaissait plus ceux qui l'entouraient, elle parlait haut, et ses discours étaient étranges, entrecoupés.
Un instant pourtant elle parut reconnaître Tersin. Elle l'appela avec un signe mystérieux.
— Écoutez-moi bien, lui dit-elle; quand je serai morte, ils voudront prendre tout ce que j'ai. Cachez bien mon linceul et ma châsse. Us mettraient les scellées dessus ; cachez ma châsse là, sous mon lit, car ma fille me la prendrait, et je serais enterrée dans une vieille toile, comme une femme du peuple. Poussez ma châsse, poussez-la sous mon lit, qu'ils ne la voient pas !
Bientôt sa folie prit un autre cours : elle joignit les mains, murmura une prière et approcha sa bouche de l'oreille de Tersin.
— Oh! mon père, j'ai commis bien des péchés. Je suis comme la Madeleine, mon père ; mais je serai pardonnée comme elle, n'est-ce pas? Écoutez, je vais vous dire ceux que j'ai aimés.
Et alors* elle prononçait des noms connus \ elle entrait dans d'impurs détails, comme si elle eût répondu à des questions qui lui auraient été faites.
C'était affreux à voir et à entendre.
Tersin s'éloigna du lit, ne pouvant plus supporter un tel spectacle.
Mais il entendit tout à coup son nom prononcé à haute voix.
Ernestine était à genoux sur sa couche; elle semblait cueillir des fleurs et en faire un bouquet.
— Alphonse, viens donc voir, disait-elle à demi voix : c'est pour toi tout cela! pour toi, mon Alphonse. Eh bien! vous ne me remerciez pas, Monsieur?
Et elle tendait les lèvres comme si elle eût demandé un baiser; puis elle reprenait:
— Ange, va, que tu me fais heureuse ! Oh ! merci de m'avoir sauvée du grand monde !
Et comme si elle eût toujours parlé à la même personne :
— Tu m'as ouvert un asile dans tes bras, toi, Henri ; avec toi j'ai oublié les fêtes, les bals, tout.
Et ce mot de bal sembla tout à coup changer ses souvenirs. Elle sourit, se mit à pencher la tête avec coquetterie, et à arrondir les bras, comme si elle eût valsé.
Elle murmura encore quelques paroles presque inintelligibles.
— Trop vite... Monsieur... La valse... Étourdie... Insensiblement son corps s'affaissa et fléchit.
Tersin courut vers son lit et lui saisit la main; la main était déjà froide.
Il lui souleva la tête. Un sourire grimaçait encore sur sa bouche entr'ouverte.
— Tout est fini, dit l'avocat, elle s'est éteinte comme elle devait le faire, croyant valser avec la mort, qui lui a laissé sur les lèvres son cachet de femme du monde : un sourire qui ment!
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