‹ L'échelle de femmesChapitre 5 sur 32 · TENTATION · texte numérisé non relu

TENTATION

Si profond que soit l'abîme dans lequel tombe l'homme du peuple, nous ne nous semons pas la force de le lui imputer à crime. Que celui-là qui s se croit en droit d'affirmer qu'il n'a rien épargné pour le préserver du péril se lève pour nous accabler et nous jette la première pierre.

Le Globe du 35 novembre.

La maison où Barazer conduisit Cosquer était peu éloignée du Pont de Terre. C'était un de ces repaires de forçats évadés et de marins déserteurs , tels qu'on en compte une douzaine à Brest. Espèces de champs d'asile ouverts, à toute heure, au crime ou à la débauche, et dans lesquels" les initiés se font recevoir, même au milieu de la nuit, en frappant d'une certaine manière à la porte ou au volet.

Barazer et son compagnon furent admis incontinent.

On les fit passer dans une salle basse et humide qu'éclairait une lampe de goudron. Sur un geste, deux bouteilles de vin bleuâtre furent placées devant eux, et on les laissa seuls.

Barazer remplit les verres, et, «'adressant au maçon :

— Que diable avais-tu donc contre ta femme, toi? Quand je t'ai quitté, tu avais Pair de bonne humeur, et je t'ai retrouvé furieux et prêt à faire un malheur ?

— Je t'ai dit qu'elle avait levé la main sur moi.

— Mais à propos de quoi î

— A propos que c'est une jgueuse,, dont les plaintes m'ennuient. Je ne veux plus rentrer chez moi. Je nîai rien à donner aux enfants , et cela me met en colère.

— C'est vrai qu'il est dur de voir son monde manquer de pain !... Sans compter que ça ira de pis en pis pour toi; car tu f es fait une mauvaise affaire avec le père Bordenson , tu as eu tort de le frapper.

— Crois-tu donc que j'aurais souffert de lui voir mettre la main sur moi , sans lui rendre ? Le gredin m'a fait perdre mon état; je sais bien qu'aucun entrepreneur ne voudra me reprendre à présent , mais ça m'est égal. Faut pas que les bourgeois pensent qu'ils me marcheront sur le corps, à moi! Ils m'en veulent, parce- que je n'ai pas voulu consentir tout de suite, cpmme vous, à la réduc- , tion des journées. Au fait, voishtu, vous a\ez fait les capons, vous autres. Et toi, Barazer, tu as été le plus lâche d^eux tous,

— Bah ! dit Barazer eu vidanj tranquillement son verre à petits coups, est-ce qu'ils n'avaient pas le droit de nous payer moins cher, s'ils le voulaient?

— Non I tonnerre ! ils n'en avaient pas le droit ! Est-ce qu'on a le droit de tuer un homme, dis donc? Saisit u que c'est depuis ce temps-là queje pain a diminué chez moi?

C'est la vie de ma femme et de mes enfants que les gueux m'ont rognée.

Barazer leva les épaules avec un calme irritant.

— Que veux-tu ? ils sont Tiches, ils sont les maîtres. Qu'est-ce que ça leur fait que tu crèves?

— Et si je ne veut pas crever, moi ! cria le maçon en se levant, hors de lui. Est-ce que je n'ai pas le droit de vivre comme eux? S'ils ne me donnent pas à manger, estce que je ne peux pas prendre dans leur assiette, dis donc?

— Pourquoi ne Fas-tu paè fait?

Cette question avait été adressée d'un ton si direct, si incisif, elle avait été accompagnée d'un regard si significatif, que Cosquer se sentit tout embarrassé.

— Pourquoi , pourquoi. . .

— Oui, pourquoi? As-tu droit, voyons, à ce qu'on te paie tes journées comme autrefois , puisque tu travailles de la même manière?

— Tiens, parbleu!

— Eh bien! si on te retranche sur ta solde, que ne prends-tu toi-même ce qu'on t'a volé? Dis-moi, laisseraistu un autre ouvrier s'emparer d'une partie de ta pa}e de la semaine?

— Non, tonnerre !

— Alors, pourquoi laisserais-tu les bourgeois le faire? Quand un riche nous vole, vois-tu, on ne peut pas demander justice, comme si c'était un pauvre; mais on se la fait à soi-même, on reprend son bien où on le trouve; et voilà. Qu'as-tu à répondre à cela?

— Moi, rien, répliqua Cosquer sombre et pensif. •Les deux ouvriers achevèrent la première bouteille.

— Écoute, Cosquer, reprit Barazer, il s'agit de savoir si tu veux traîner misère, ou vivre à ton aise, avec un morceau de lard sous le pouce et un verre de vin devant toi.

— Et comment faire pour vivre ainsi?

— Je teTai déjà dit : si tu pvais voulu n'écouter, il y a un mois, quand nous étions ensemble à l'atelier Bordenson, nous aurions pu faire nos affaires.

— Et la prison !

— La prison est pour les maladroits! Et puis, écouté bien, si tu ne trouves pas d'ouvrage, tu vas être obligé de mendier, ou de quitter Brest, et tu seras arrêté comme un vagabond. Ainsi , de toute manière, la prison ne peut pas te manquer.

— C'est pourtant vrai, s'écria le maçon , en jetant au loin son chapeau avec désespoir, et plongeant sa tète dans ses deux mains. C'est dit que quand un malheureux est tombé à l'eau tout le monde viendra lui mettre une pierre an cou, pour qu'il aille au fond !.. Nous autres, pauvres gens, une fois par terre, personne ne nous tend la main pour nous relever; il faut que tout nous passe sur le corps.

— Alors, relevons-nous nous-mêmes.

— Tais-toi, Barazer; tu me feras faire un mauvais coup.

— Toi?., allons donc, tu as trop peur du procureur du roi. Va, mon vieux, va offrir tes bras pour vingt sous par jour à Lesneven, ou à Morlaix; tu trouveras bien toujours une place de gâcheur ou de manœuvre.

— Barazer, je te dis de te taire, cria Cosquer en se levant à demi, et grinçant des dents.

— Et quand je me tairais, ça empèchera-t-il ce que je dis d'arriver? Tu veux travailler; sais-tu bien que tu n'as pas seulement d'outils?

— Qu'est-ce que tu dis? mes outils sont au chantier.

— Oui, mais le bourgeois a déclaré qu'il les garderait pour les avances qu'il t'avait faites. Tu étais soûl à moitié, tu n'a& donc pas entendu ?

— Il a dit cela, le brigand !

34 L'ÉCHELLE DE FEJfMES.

— Et cç matin tes" outil* sont partis, avec d'autres, pour la forge.

— Est-ce vrai ça, est-ce vrai? Oh ! je lui mangerais le ventre à ce Bordenson!

— Ça pourrait te faire un repas , dit Bamer avec une souriante nonchalance, mais ça ne peut pas durer toujours.

Puis, allumant paisiblement sa pipe à la lampe de goudron :

— N'oublie pas, mon cher, que tu seras demain sans ouvrage, sans outils et sans maison .~

• Gosquer ne répliqua pas un mot. Sa tète se pencha, et ses yeux restèrent fixés à terre. Cette âme, lasse des mouvements furieux qui l'agitaient depuis quelques heures, venait de céder à tant de secousses, et, quand son compagnon détourna vers lui son regard rusé , le dur ouvrier pleurait!.. Un éclair de joie, passa sur la plate figure de Barazer.

11 s'approcha du maçon, prit dans ses mains maigres et osseuses la forte main du Breton, et, lui parlant à voix basse: .

— On fa volé tes outils, Gosquer, mais il y en a d'autres au chantier. Demain soir, viens ici, à neuf heures, et nous arrangerons tout cela.

Gosquer se leva sans répondre, poussa un soupir à la fois creux et strident, vida son verre d'un seul trait, puis, jetant autour de lui un œil effaré :

— Je viendrai, dit-il.

Les deux ouvriers sortirent.

Entraîné par le funeste ami que sa mauvaise destinée lui avait donné, Cosquer se rendit coupable d'un premier vol. Bientôt le besoin l'obligea à de nouvelles soustractions, et, l'impunité l'enhardissant de plus en plus, il appliqua à sa profession nouvelle la force physique et l'intelligence qu'il avait développées jusqu'alors dans son métier* Secondé par l'adresse inventive de Barazer, qui avaiX une longue habitude du crime, il multiplia ses tentatives et agrandit chaque jour le cercle de ses expéditions.

Cependant ce respect pour la propriété des autres qui, chez l'homme civilisé, est plutôt la crainte du châtiment que le commandement d'une vertu sentie, n'avait pas été violé impunément par le maçon. Il éprouva le regret qui suit toujours le changement d'une habitude que L'on a longtemps regardée comme un devoir; car il avait d'honnêteté tout ce que peut en avoir un homme qui a perdu ses croyances ; cette honnêteté d'instinct qui est chez l'être fort ce que la pudeur est chez l'être faible. Aussi, pendant un certain temps, éprouva-t-il ce qu'un procureur du roi eût appelé des remords : il eut honte et peur.

Mais le premier de ces sentiments s'iteignit dans l'habitude, et le second dans* le succès.

Bientôt Cosquer arriva à cette passion pour la vol, qui saisit tous ceux qui s'y sont livrés quelque temps. Car c'est un fait incontestable, qu'outre l'attrait d'un profit facile et d'une aisance sans travail,, il y a, dans la soustraction frauduleuse du bien d'autrui, je ne sais quelle volupté qui finit par subjuguer les hommes qui s'y adonnent : soit que cette conspiration de celui qui n'a pas contre

celui qui a, conserve le prestige de tout ce qui est mystérieux, difficile et périlleux; soit que cette partie jouée contre la société, ^en se cavant de sa liberté ou de sa tête, ait, comme tout autre jeu, l'attrait de l'incertitude,- et tienne l'esprit dans une activité dramatique pleine de je ne sais quel charme fiévreux.

Quoi qu'il en soit, l'aisance de la famille de Cosquer ne fut que bien faiblement augmentée par sa nouvelle industrie. Les bénéfices qu'il réalisa allèrent s'engloutir au cabaret, et il continua à chercher de plus en plus, dans l'exaltation factice de l'ivresse, une excitation à l'audace, ou un étourdissement pour ses retours aux pensées d'autrefois.

Barazer d'ailleurs exerçait sur lui un empire absolu, et ne tendait qu'à irriter toutes ses mauvaises passions. Cet homme, faible de corps, niais en apparence, mais cauteleux et tenace, était parvenu à dominer entièrement la nature toute sauvage du maçon. Il s'était fait le cornac de cette espèce de bête farouche, dont il employait à son gré la force et le courage.

Page 1