VOL DE NUIT
Bans le monde on appelle un voleur l'homme qui se permet de prendre le bien <f autrui , sans avoir dix mille livres de rente.
Barnabe Grux.
La cloche du couvre- feu finissait de sonner , lorsque deux hommes se glissèrent le long du mur du chantier Bordenson. La nuit était sombre et pluvieuse, le vent retentissait dans les grands arbres du cours d'Ajot, et le bruissement de la mer arrivait de loin, par intervalles, comme une voix triste et solennelle.
— Restons ici, Ivon, dit un des hommes «à son compagnon, les autres vont arriver.
— Leur as-tu bien indiqué l'heure?
— N'aie pas peur.
— Et tu es sûr que l'argent est dans le bureau ?
— Hier soir, quand j'ai remis les clefs à Bordenson , lui et son associé étaient encore à en compter les sacs.
— Tais-toi, voici quelqu'un.
Effectivement, deux autres hommes s'avançaient dans l'obscurité, lis se firent bientôt reconnaître, et, après une courte conversation à voix basse, tous quatre se dirigèrent vers un angle du mur qui entourait le chantier.
L'un d'eux s'appuya contre la muraille , un second lui monta sur les épaules, et un troisième, s'aidant des deux premiers, atteignit le sommet de la clôture. Là, il aida ses trois compagnons à le suivre, et tous quatre disparurent le long d'amas énormes de bois de chauffage qui les conduisirent, par une série de plates-formes, jusqu'au fond du chantier.
Arrivé là, celui qui était en tète s'arrêta.
— Deux de vous ici pour mater l'échelle, et surtout pas de bruit, car le bourgeois loge au-dessus.
— Mais le chien?...
— N'ayez pas peur, je m'en charge.
Barazer, car c'était lui qui venait de parler, attendit que ses trois compagnons se fussent emparés de l'échelle, qui était dressée contre une pile de planches, et il marcha ensuite à leur tète.
Au détour du magasin qu'ils côtoyaient, il s'arrêta.
— Attention maintenant ; Castor va s'éveiller. Restez là.
Effectivement, un groguement sourd et prolongé, comme ceux qui précèdent les aboiements d'un chien, se fit entendre. Barazer s'avança :
— Eh bien I Castor, qu'as-tu, mon vieux? est-ce que tu ne me reconnais pas?
Ces mots étaient prononcés d'une voix basse et précautionneuse, que le dogue ne parut pas reconnaître, car il
s'élança brusquement vers celui qui lui parlait; mais sa tête s'abaissa tout à coup sous des mains connues :
— Ici, Castor, ici, mon chien...
L'animal leva le cou sans défiance. Au même instant, il poussa un gémissement sourd, et tomba aux pieds de Thomme qui l'avait appelé. •
— Avancez, dit Barazer à ceux qui le suivaient.
— Est-il bien mort?...
— Regardez.
Le malheureux chien était en effet sous leurs pieds, la gorge ouverte et nageant dans son sang.
Ils arrivèrent vis-à-vis la fenêtre du bureau, qui était au premier étage.
— Dressez l'échelle maintenant, dit la même voix qui avait toujours donné les ordres, et toi, Jacques, monte le premier. .♦ à cause du carreau.
Un des trois hommes commença aussitôt à monter.
— Toi, Pierre, reste de garde, et avertis-nous au moindre bruit.
— Soyez calme.
— Cache-toi dans le petit magasin, vis-à-vis : tu pourras épier de là ce qui se passe dans le chantier. Toi, lvon, avec moi.
Et Barazer, suivi de son compagnon, se mit à monter Féchelle.
Jacques était déjà parvenu à la fenêtre du bureau. Le verre coupé par lui, avec une rare adresse, céda sans bruit sous sa main, et il ouvrit.
— Il n'y a qu'un vitrier pour démolir un carreau comme ça, dit Cosquer, qui montait derrière.
— Silence, Ivon.
Le vitrier était entré. Les deux autres atteignirent successivement le sommet de l'échelle, se glissèrent par la
croisée, et disparurent dans l'appartement. La fenêtre fut aussitôt refermée.
Pendant quelques minutes le chantier demeura enveloppé dans un silence complet. On n'entendait que les gouttes d'eau tombant du toit sur les dalles, et les sifflements du veift de. nuit dans les hangars déserts.
Une heure sonna.
Tout à coup un bruit de pas retentit confusément dans la maison Bordenson ; les verrous d'une porte crièrent , et un homme, demi-vêtu, parut dans la cour.
Un sifflement rapide et léger partit du petit magasin.
Aussitôt des ombres passèrent derrière les vitres du premier étage ; une tête même parut à la fenêtre, se pencha, puis disparut.
Et tout rentra dans le silence comme précédemment.
Cependant l'homme qui était sorti presque nu du rezde-chaussée se dirigea vers le fond du chantier, et s'éclipsa un instant derrière les piles de bois de construction.
Les mêmes ombres reparurent à la fenêtre du premier étage.
Un nouveau sifflement, si faible et si fugitif qu'on eût pu le prendre pour celui du vent qui grondait, se fit entendre, et elles s'évanouirent aussitôt.
Peu après, le promeneur nocturne reparut. Il longea les murs des hangars, cherchant à éviter les flaques d'eau qui inondaient le milieu du chantier. En passant devant le petit magasin, il s'arrêta :
— Au diable les drôles ! murmura-t-il entre ses dents, ils laissent tout ouvert. Nous qui avons là des outils que la pluie peut rouiller !
Et retirant à lui la porte du magasin, il donna un tour de clef.
Il traversa ensuite la cour pour retrouver l'entrée de la
LA FEMME DU PEUPLE. 4i
maison, et vint se heurter contre l'échelle appuyée au mur.
— Encore une échelle! niurmura-t-il : j'ai beau dire de les descendre!... Je n'aime pas à les voir dressées ainsi; c'est faire un chemin aux voleurs.
En parlant de 4a sorte, Durand détacha l'échelle du mur auquel elle était appuyée , retendit horizontalement à ses pieds ; puis rentra , en laissant échapper quelques plaintes.
Plus de dix minutes s'écoulèrent sans qu'aucun signe de vie se manifestât dans le chantier; enfin, un sifflement vif et court partit du magasin. Aussitôt la fenêtre du bureau s'ouvrit.
— Malédiction! il a retiré l'échelle, dit Ivon en se penchant à la croisée.
— Et Pierre est enfermé, ajouta Barazer, impossible de descendre !
— Ainsi nous voilà pris ! dit à son tour le vitrier.
— Vingt pieds au moins ! il n'y a pas moyen de sauter.
— Nous sommes perdus !
— Qu'allons-nous faire?
Les trois hommes se regardèrent dans la stupeur. Ivon serrait les poings et se frappait la tête à la muraille.
— C'est toi, damné de vitrier, qui nous as conseillé ce coup-là; si nous sommes pris, tu ne mourras que de ma main!
— Est-ce que je ne risque pas autant que toi, dis donc? Pourquoi es-tu venu, si tu as peur?
.. — Silence, silence ! dit Barazer, qui le premier avait recouvré sa présence d'esprit ; il s'agit bien de disputer maintenant! songeons plutôt à trouver les moyens de nous tirer d'ici.
— Et lequel ? il n'y en a pas !
— Il y en a un ; mais c'est le seul. Ce mur-ci donne sur le grenier dn hangar ; en le perçant., nous pouvons nous sauver par ce côté.
— Mais comment le percer ?
— Il y a toujours des pinces dp mineurs dans le petit cabinet près du bureau. Donne la lanterne sourde, qu'on voie. Tiens... regarde, avec cela nous pouvons faire un trou par où passer.
— Aurons-nous le temps ?
— Nous avons encore au moins trois heures devant nous. Vite , à l'ouvrage.
— Et Pierre ?
— Une fois en bas, nous lui ouvrirons la porte du magasin ; ce gredin de Durand n'a pas tiré la clef ; mais pas de retard surtout, ou c'est fait de nous.
Les trois voleurs se mirent vaillamment au travail. Les pierres disjointes avec précaution commencèrent à s'ébranler ; mais les coups de la pince devaient tomber sourdement, pour n'être point entendus. Une heure s'écoula dans ce travail , tout palpitant de craintes renaissantes ; enfin un gros moellon, qui interceptait encore le passage, fut repoussé d'un coup trop vif, et retomba du côté opposé avec un bruit terrible.
Les trois hommes restèrent immobiles.
— de n'est rien. Tout le monde dort, dit Barazer à voix basse ; voyons si l'on peut passer.
— Je vais essayer, dit le vitrier, qui se hâta de placer sa tête à l'ouverture.
Sans perdre de temps à disputer sur la préséance, ses 4 .compagnons le poussèrent par les pieds.
Mais l'ouverture, trop étroite, se refusait au passage du gros homme, qui se démenait en vain.
— Il ne passera jamais, dit Barazer.
— Il le faudra bien, murmura Ivon, en le poussant de toute sa force herculéenne.
— Au secours , j'étouffe ! cria le malheureux.
— Passe ! passe ! répétait Gosquer en le refoulant toujours avec une terrible énergie.
Les pierres qui environnaient le vitrier , ébranlées par tant de secousses, croulèrent et l'ensevelirent à moitié dans Pétroit passage.
— Mon Dieu, il est écrasé !
Ce cri partit en mèifte temps des bouches des deux voleurs .
Quant au vitrier, il ne poussa pas un soupir, ne fit pas un mouvement.
Barazer et son compagnon se regardèrent en silence , silence terrible , dans lequel se trouvait réuni tout ce que l'âme humaine a d'angoisses et de terreur.
Les pieds du vitrier passaient en dehors du trou ; son buste seul s'y trouvait engagé , et l'éboulement l'y avait resserré comme dans un étau. Les deux ouvriers essayèrent d'enlever quelques-unes des pierres qui avaient croulé ; mais le cadavre immobile bouchait toujours le passage, et ils tentèrent inutilement de le retirer à eux.
Plus d'une heure s'écoula ainsi, dans le délire du désespoir et de l'épouvante.
Et l'aube commençait à blanchir dans le ciel, et une pâle lueur tombait déjà à travers les vitres , qui se coloraient aux rayons de l'aurore.
Une sorte de rage furieuse s'était emparée de Barazer et du maçon ; l'écume tombait de la bouche de celui-ci et le sang ruisselait de ses mains, meurtries par de longs et vains efforts.
— Donne la lanterne, Barazer ! s'écria-t-il fou de colère et d'effroi j dussé-je briser ma tète contre chaque pierre, je passerai.
Ai l'échelle de femmes.
Barazer approcha la lumière.
En enlevant encore quelques débris, ils purent mieux juger de ce qui était arrivé.
Les pierres de l'éboulement étaient tombées de telle sorte que le passage n'en avait pas été entièrement obstrué ; Tune d'elles avait formé une espèce de voûte qui soutenait le reste ; mais l'espace resté libre était alors entièrement occupé par le corps de leur compagnon , qui s'était trouvé trop volumineux pour une ouverture pareille, et qui avait été sans doute suïfoqué dans cet étroit passage.
Les deux ouvriers comprirent d'un seul coup d'œil qu'il fallait retirer le cadavre ou renoncer à la fuite; mais toutes les tentatives faites pour l'arracher furent inutiles.
Les voleurs reculèrent découragés.
— Impossible de retirer ce corps en pièces, dit Barazer l'œil égaré. Ivon, il y va de la vie pour tous deux ; cet homme-là est mort, il faut l'avoir par morceaux, pour faire le passage libre.
— Qu'est-ce que tu dis là?
— Il n'y a pas d'autres moyens. Tire ton couteau , et aide-moi.
— Je ne pourrai jamais, Barazer !
— Alors , à moi seul.
Le couteau brilla dans la main du voleur, et s'abaissa sur le corps du vitrier.
Mais à peine le fer avait-il pénétré dans les chairs, qu'un cri étouffé^ortit de dessous les décombres ; le cadavre se crispa en un bond et disparut dans l'ouverture.
Arraché à son évanouissement par la douleur, Jacques venait de faire un de ces efforts qu'on ne tente qu'à l'heure de l'agonie, et il avait réussi à franchir le passage fatal.
Cosquer et son compagnon jetèrent une exclamation de
joie, et, se précipitant à sa suite, ils furent bientôt dans le grenier du hangar.
Un spectacle horrible les y attendait.
Le vitrier, assis parterre, tâchait de relever la peau de son crâi^e , presque entièrement détachée et qui flottait en lambeaux sur son visage inondé de sang. La chair pendait de ses bras et de sa poitrine, comme les guenilles d'un vêtement déchiré.
Les deux ouvriers sentirent le cœur leur défaillir à cet aspect. Cependant, le temps était trop précieux pour le perdre en expression d'une inutile pitié. Ils songèrent à sortir du grenier, ouvrirent la trappe , aidèrent Jacques à descendre, et parvinrent bientôt sous le hangar.
Deux minutes après, ils étaient à l'air libre , dans le chantier.
Déjà Cosquer se précipitait vers le magasin où était renfermé Pierre, qui ne cessait de les avertir par des sifflements prolongés ; lorsqu'une rumeur sourde sembla s'élever. Un cri partit de la rue ; le maçon se détourna.
Le feu était au bureau , où la lanterne sourde avait été oubliée.
Barazer et son compagnon n'eurent que le temps de se glisser le long des tas de bois , de gagner le mur et de se précipiter dans la rue.
Mais Pierre était resté prisonnier.