CONSÉQUENCES
Le monde ne tient pas compte de la manière dont les réputations se perdent, il ne voit que le fait et ne s'amose pas à chercher les causes. —La vertu et le vice misérables pèsent le même poids dans la balance.
Thadéus le ressuscité.
Les. débats de l'affaire Gosquer avaient révélé les coupables menées de Bordenson , relativement à rabaissement des salaires. Des reproches lui avaient été adressés à ce sujet, et les dépositions avaient généralement laissé une assez fâcheuse impression sur son compte dans l'esprit du public et des jurés. L'entrepreneur sentit qu'il avait besoin de se réhabiliter, au moyen de quelque bonne action. 11 n'avait pas vécu si longtemps sans apprendre qu'il faut parfois se résigner à faire un peu de bien par
convenance. Il savait que l'opinion publique regarde la vertu comme une dame peu agréable à voir d'habitude, mais avec laquelle on ne doit pas rompre entièrement , et qu'il faut honorer, de loin en loin, d'une carte de visite. Il proposa donc à Marguerite la place de portière dans son chantier, et ce bienfait, envers la femme de celui qui l'avait volé, fut jugé par tout le monde un acte sublime de bienfaisance et de générosité.
Marguerite vint donc habiter l'atelier Bordenson.
Mais le nom de femme de forçat la marquait comme un fer rouge , et elle eut à subir toutes les humiliations qui peuvent atteindre une vie aussi humble et aussi obscure. A défaut d'autre noblesse, le peuple a son aristocratie de probité, aussi injuste, aussi méprisante que les autres ! Marguerite dut renoncer à ses vieilles connaissances et à ses habitudes d'autrefois. Il lui fallut dire adieu à ces plaisirs de carrefour, aussi attrayants pour la classe pauvre, que, pour nous, les cercles et les bals d'hiver : bavardages du dimanche sur le bord du seuil ; histoires racontées au four par les voisines ; chansons répétées en filant, l'après-dîner, à l'ombre; belles rondes d'enfants pendant les soirées d'automne; tout était perdu pour la famille Cosquer ! Quand Catherine et sa petite sœur voulaient se mêler aux danses des autres enfants de la rue , toutes les mains se fermaient devant leurs mains'tendues pour former la ronde, et elles étaient forcées d'aller s'asseoir vis-à-vis, sur une pierre, regardant, avec de grosses larmes sur leurs joues, les autres rire leur joie au soleil, et folâtrer sans honte. Marguerite fut longtemps avant de pouvoir s'accoutumer à un pareil changement, et à accepter son lot d'infamie.
Quant à Catherine, elle supporta sa position plus courageusement. Une fois les premières larmes versées, elle
essuya résolument ses yeux, et s'apprêta à prendre la vie telle qu'on la lui donnait. Il y avait dans cette enfant quelque chose de la nature de Cosquer et de cette facilité à braver l'opinion, qui fait les grands caractères ou la canaille , selon la direction donnée aux actions. Elle grandit; et, devenue jeune fille, elle se montra encore plus insoucieuse du dédain des autres, plus hardie à se heurter contre le mépris. Cette âme vaillamment trempée se persuada facilement que là où l'honneur était perdu, la vertu était un luxe inutile. Repoussée pour une faute qui n'avait pas été la sienne, elle prit son parti, et, au lieu de s'irriter inutilement contre les préjugés qui la flétrissaient, elle accepta l'infamie à l'amiable, et s'installa à l'aise dans sa honte.
Cette espèce de philosophie dépravée ne fit que prendre de nouvelles forces dans la fréquentation de jeunes gens débauchés et de filles décriées, seule compagnie qu'il fût permis à Catherine de fréquenter. Son cœur se déflora et se prostitua dans ce contact impur; elle en fut bientôt à n'avoir plus besoin que d'une occasion pour se perdre. L'occasion se présenta.
Catherine était belle de cette beauté solide et pleine de sève qui sollicite si vivement les hommes que les sens dominent. Bordenson n'avait pas été sans s'en apercevoir. C'était là une nature à sa portée et selon ses goûts. Il n'eut point de peine à réussir dans ses tentatives de séduction. Bientôt la position de Catherine obligea son amant à la faire partir, secrètement, pour une ville voisine.
Sa mère apprit en même temps son déshonneur et son départ.
Elle s'abstint de reproches, dont on eût ri; mais elle résolut dès lors dp quitter Brest, et de se retirer en quelque endroit où les fautes des siens seraient moins connues.
Cependant un an s'écoula encore sans qu'elle pût mettre son projet à exécutionf.
Pendant ce temps, Catherine avait suivi sa route, et se trouvait arrivée au but. Elle était devenue fille de joie.
C'était trop de honte à la fois. La femme de Cosquer vendit tout ce qu'elle possédait à Brest, et partit avec sa petite Marie pour Ploudalmezeau, où Bordenson lui avait loué une auberge dont il était propriétaire. Le digne entrepreneur mit le comble à ses bontés .en accordant à la pauvre femme une lettre de recommandation pour le marchand de vins du pays. Il lui promit, en outre, de descendre chez elle lorsqu'il aurait des affaires de ce côté.
Au fond, c'était un excellent homme que M. Bordenson!