‹ L'échelle de femmesChapitre 7 sur 32 · LA COUR D'ASSISES · texte numérisé non relu

LA COUR D'ASSISES

Grâce mx Jirys t le citoyen »t jugé par ses pairs.

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Ou était au dernier jour des assises trimestrielles ouvertes à Quimper. La séance, suspendue depuis une heure , allait se rouvrir, et déjà la foule se portait avec empressement vers Ja salle où se jugeait le vol du chantier Bordenson. L'huissier avait frappé trois fois sur la porte de chêne, et les Jurés arrivaient l'un après l'autre, se hâtant d'expéaier le dessert dont ils avaient eu soin de garnir leurs poches en quittant la table d'hôte. La salle se remplissait d'ouvriers sans travail, de vieillards, d'écoliers qui avaient manqué leurs classes pour écouter les avocats faire des amplifications françaises ; tandis que

Tordre public, dans son costume ordinaire de gendarme à pied , veillait au seuil du tribunal , et montrait dé loin la pointe de sa baïonnette, comme enseigne de notre justice humaine.

Bientôt les juges gagnèrent leurs sièges, et le président arriva.

C'était un bon gros homme d'une soixantaine d'années, la trogne fraîche et l'œil gaillard; aimable à tout le monde, même à ceux dont il brûlait l'épaule, et trouvant le mot pour rire jusque dans l'article 302 du Code pénal. En un mot, le vrai type de cette justice bourgeoise, joyeuse, bien nourrie, et chargée de venger la morale publique, aux appointements de trois mille francs par an.

M. Toussaint appartenait à une famille fort ancienne dans la robe, et avait été élevé au milieu des actes d'accusation. Aussi passait-il pour l'homme le plus habile à déconcerter ou à circonvenir un prévenu. Sa figure réjouie déprécautionnait l'accusé le plus soupçonneux. Puis Toussaint savait si bien feindre l'intérêt ! jeter d'un air indifférent la question captieuse qui perdait ! D'un aveu unanime, nul, dans toute la cour royale de Rennes, n'escamotait plus adroitement la tète ou l'honneur d'un prévenu. Aussi jouissait-il de l'estime profonde des autorités constituées. Sa présidence était accordée comme une faveur : « Vous aurez M. Toussaint, » écrivait-on au paiv quet du chef -lieu protégé, et le procureur du roi et ses substituts s'endormaient dans la douce certitude d'avoir de bonnes assises cette fois : c'était, en un mot, l'homme de la chose, comme le disait, d'une manière si pittoresque, le commandant de la gendarmerie départementale.

Dans l'affaire du vol Bordenson, M. Toussaint s'était surpassé lui-même. Barazer et ses compagnons avaient en vain essayé de s'envelopper d'une triple écorce d'impassi-

bilité ; ils avaient en vain dérouté les dépositions les plus accablantes avec cette maladresse d'innocence dont il est si difficile de soupçonner l'hypocrisie^, M. Toussaint était parvenu à les mettre en contradiction avec eux-mêmes, à les déshabiller pièce par pièce du costume frauduleusement niais qu'ils avaient revêtu. Il leur avait soudé aux pieds, anneau par anneau , la chaîne des galères , et, dans cette lutte de l'astuce de la justice contre l'astuce du crime, le dernier avait succombé; comme le moins habile.

Un intérêt puissant s'était attaché à ces longs débats, et une foule considérable les avait suivis. Nous ne dirons pas si la publique solennité de ce drame avait été ou non favorable à la morale, seulement, il avait semblé à tous les hommes attentifs que, pendant ses curieuses scènes, tout l'intérêt des auditeurs s'était porté sur les accusés. On eût dit que le récit de leurs angoisses, pendant cette affreuse nuit du vol, inspirait plus de pitié et de trouble que l'immoralité de leur action n'excitait d'indignation ; et peut-être^ à voir la curieuse sollicitude de la foule pour les prévenus, eût-on pu croire que la seule pensée du peuple dans ces débats était celle de sa misère, qui le poussait au crime par une pente irrésistible et fatale.

Cette impression avait dû s'accroître par les plaintes énergiques qu'avait fait entendre Cosquer dans le cours' de l'affaire, et surtout par la présence de Marguerite entourée de ses deux enfants. Inhabile aux déguisements, la pauvre femme avait avoué son ignorance, relativement aux moyens d'existence de son mari; mais, en même temps, elle avait fait l'histoire des progrès de leur misère, elle avait raconté ses heures de faim et de froid, et la pitié avait été générale. Le procureur du roi lui-même avait prononcé à ce sujet une phrase de compassion officielle.

M. Toussaint seul était demeuré impassible. Pour combattre Feffet produit par la déposition de la femme de Cosquer, il interrogea la petite Catherine. Or, ce fut un spectacle à voir, que l'effroyable adresse d'un tomme d'expérience déjouant la fragile prudence d'un enfant. Chaque réponse surprise à l'ignorance de la jeune fille passait plus ayant le triangle de fer au cou de Cosquer ! Cette déposition, accablante par sa naïveté, décida du sort du maçon.

Cependant, un avocat prit la parole en faveur des prévenus, et s'efforça de détruire l'impression produite par les diverses dépositions à charge. C'était un beau jeune homme frisé avec soin , haut cravaté , dont la robe était neuve, et la toque parisienne ; un des plus beaux cavaliers de F endroit, comme on disait à Quimpej*. De retour depuis peu de l'École de Droit, il avait commencé sa repustation en jouant des charades chez le président du tribunal, et en dansant au bal de M. le préfet, et on lui avait jeté Cosquer à défendre pour coup d'essai, comme on livre une existence vulgaire à l'élève chirurgien, qui ne s'est encore exercé que sur le cadavre. Lui aussi, c'était la première fois qu'il opérait sur la chair vivante. D'abord on avait quelque peu balancé à lui confier une cause aussi grave; mais M. le président l'aimait; c'était d'ailleurs un jeune homme bien né, et dont la famille méritait des égards : on ne pouvait lui refuser une occasion de briller et de se faire connaître. Il fut donc nommé d'office pour défendre Cosquer; comme il eût été nommé commissaire du bal de la Saint-Louis. Ce fut une galanterie de magistrat qui parut naturelle à tout le monde.

Du reste, le but fut atteint ; car le jeune avocat fit preuve de facilité et d'esprit dans la défense^ qu'il présenta. Son exorde surtout , dans lequel il parla de lui

avec beaucoup de modestie, parut faire le plus vif plaisir au tribunal et à trois dames auxquelles le président avait galamment fait offrir des fauteuils dans l'enceinte réservée. Le public fut aussi sur le point d'applaudir une délicate allusion à la mort du général Foy, qui était alors récente. Enfin, le débutant obtint un succès complet, et, au sortir de la séance, deux avoués lui serrèrent la main.

L'affaire en était là lorsque les débats se rouvrirent. M. le président commença son résumé, qui fut» comme d'habitude, un nouvel acte d'accusation. Les questions furent ensuite posées,

A toutes, les jurés répondirent affirmativement. Le procureur du roi requit l'application* de l'article 384 du Gode pénal, et, après un léger débat entre lui et les avocats des prévenus, le tribunal prononça son jugement.

Les accusés étaient condamnés à vingt ans de travaux forcés.

Tous demeurèrent immobiles sur leur banc. Le public se retira.

Une femme seule restait avec deux enfants. Quand la

salle fut vide et que les gendarmes ordonnèrent aux pré-

# venus de se lever, elle s'approcha de Gosquer, sa petite

fille dans ses bras, l'autre serrée contre elle et Jtenant sa

main.

— Yvon^ dit-elle, voilà tes enfants, embrasse-les encore une fois.

— Laisse-moi, Marguerite, répondit brusquement le maçon sans lever les yeux. Va-t'en, et ne pense plus à

moi.

— Gosquer, au nom de Dieu, embrasse tes enfants ! Elle poussait Catherine et Marie entre le bras de l'ouvrier.

Celuinci leva la tête; ses yeux s'allumèrent d'un cour-

roux sauvage, tous les muscles de son visage tressaillirent, et sa large main repoussa rudement les deux petites filles.

— Va-t'en, femme de malheur : laissez-moi toutes ! C'est pour faire taire vos cris de faim que j'ai volé ! Vous avez été mes mauvais anges. Allez-vous-en, voua dis-je, allez-vous-en, et soyez maudites 1

Il sortit avec les gendarmes.

L'avocat qui avait défendu Gosquer regardait cette scène avee étonnement. Il pensa qu'il y avait là matière à faire tin article pour la Gazette des Tribunaux, et il s'approcha de Marguerite, qui était restée sans mouvement, devant la sellette vide.

— Votre mari parait brutal, ma brave femme,Hit le jeune homme en faisant tourner nonchalamment une breloque suspendue à son cou par une chaîne d'or ; vous devez avoir eu beaucoup à souffrir. '

— Gela est vrai, Monsieur, répondit la femme accablée, Cosquer a la parole et la main rudes.

— Vous aurez moins à regretter,, alors, que la société vous le retire et vous mette ainsi à l'abri de ses mauvais traitements*

Marguerite leva ses yeux noirs sur le jeune avocat.

— C'est donc la société qui me prend mon homme, Monsieur ?

— Oui , ma bonne femme, pour le punir et le corriger.

— Alors la société nourrira mes enfante , n'est-ce pas ? Puisqu'elle prend Cosquer, qui seul nous faisait vivre, il faut bien qu'elle le remplace pour nous*

L'avocat sourit de nouveau»

— Vous ne me comprenez pas , dit-il ; la société c'est tout le monde. Tous les hommes sont unis comme une grande famille ; c'est cette famille qu'on appelle la société,

et qui punit un de ses membres quand il fait tort aux autres , comme vous puniriez votre petite fille si elle faisait mal à sa sœur. Cosquer a fait tort à un membre de la société en dérobant ce qui lui appartenait, et , pour le châtier, on l'envoie aux galères. Comprenez-vous maintenant?

-— Oh ! oui , Monsieur ! mais alors, moi et mes enfants, qui n'avons fait de tort à personne, pourquoi sommesnous punies ? Car nous voilà sans pain maintenant ! Gosquer sera en prison; mais on lui donnera à manger. Nous, nous serons libres ; mais nous mourrons de faim. Vous voyez bien que nous serons encore plus à plaindre que lui.

L'avocat tournait toujours sa breloque, mais il paraissait éprouver quelque embarras à répondre.

— C'est un malheur inévitable, dit-il enfin.

— Cependant, Monsieur, si nous' sommes tous une famille, comme vous disiez tout à l'heure, ça ne devrait pas être ainsi. Quand je punis ma petite fille , moi , parce qu'elle a mal fait, je ne jette pas une partie de la punition sur sa sœur. Car, voyez-vous, Monsieur, m'enlever mon homme pour vingt ans, c'est comme si vous me l'aviez tué ; encore il eût mieux valu pour moi qu'il fût mort : j'aurais peut-être trouvé un autre père pour ces- pauvres enfants.

— Votre mari est mort civilement, dit l'avocat, enchanté de trouver un moyen de déplacer la question ; sa succession est ouverte. Vous pouvez vous regarder comme veuve; les enfants que vous auriez maintenant de lui seraient bâtards. S'il gagne quelque chose avant de mourir, vous n'hériterez pas. Désormais la société le considère comme n'existant plus.

— Je puis donc me remarier, Monsieur , si je trouve quelqu'un qui veuille gagner du pain pour mes enfants ?

— Mais du tout, ma brave femme, du tout, dit Tavocit impatienté...

Ces gens du peuple sont stupides , ajouta-t-il tout bas ; ils n'entendent rien au Gode !

Effectivement , Marguerite avait trop de bon sens pour comprendre nos lois.

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