‹ L'Écho de la jeune France (volume 2)Chapitre 23 sur 82 · PAR M. HENRI CARION · texte numérisé non relu

PAR M. HENRI CARION

Le Gambrésis est un pays de religion et de poésie ; fécondé tour à tour par le génie des trouvères, l'enthousiasme des pèlerins d'Orient et l'héroïsme du caractère espagnol, il a fleuri comme une terre méridionale au milieu de nos contrées du nord.

Cette heureuse physionomie a frappé M. Henri Garion, et ce jeune poète a cherché à en reproduire les principaux traits dans une suite de tableaux que l'on croirait empruntes à un Gastillan du quinzième siècle; c'est la même naïveté , la même grâce, le même éclat, et quelquefois aussi la même négligence.

Les monumens que l'homme élève avec la pierre, le marbre ou l'airain sont des pages d'histoire; on peut donc les commenter comme des manuscrits ou des livres , et il est souvent curieux, pour en expliquer l'origine et le sens , d'invoquer les traditions des légendes; c'est ce que M. Garion a voulu faire ; il a joué avec les chroniques autour de chaque monument de sa ville natale comme un peintre joue avec des arabesques autour d'un beau dessin ; les Sept merveilles dit Camhrésis sont autant de petits romans ou de fabliaux qui ajoutent aux fictions du peuple les fictions de la poésie ; le récit, fidèlement empreint de la couleur du temps, attache toujours par sa marche originale et vive; on sourit de bon cœur à une imagination qui sait si bien trouver, et dès que l'on a commencé une légende, on se laisse doucement porter de vers en vers jusqu'au dénouement.

Martin et Martine ^ les Troiwères du Cambrés is ^ et surtout VHorlog-e du berger méritent une mention particulière; l'action dramatique de ces poèmes décèle un talent de composition qui pourra s'appliquer avec bonheur à des ouvrages d'un ordre plus élevé ; nous recommandons seulement à l'auteur de se tenir en garde contre sa facilité; il a trop de penchant à laisser coUrir sa plume, et elle va comme sa pensée , avec une rapidité qui n'est pas sans péril. Après un consciencieux travail de recherches, il faut un travail d'exécution non moins consciencieux; rien ne vit, rien ne dure sans la pureté du style ; c'est à la pensée ce qu'étaient dans l'antique Egypte ces bandelettes de parfums qui avaient la propriété de conserver les corps et de leur donner

une sorte d'immortalité ; voyez quel changement vient de s'opérer chez les hommes qui, de nos jours, ont affecté le plus grand dédain pour la forme! l'expérience leur a démontré que, sans perfection de style^ jamais il n'y avait œuvre d'art , et que le génie qui s'obstinait à demeurer brut, finissait toujours par inspirer plus de regrets que d'admiration ; qu'importe, en effet, que le vase soit d'or ou d'albâtre, si au lieu d être taillé ou ciselé par un habile sculpteur, il semble n'avoir été pétri que par les mains grossières d'un potier d'argile.

M. Garion a étudié sérieusement le passé, et il sait trop bien comprendre les vieux monumens de notre France pour ne pas en tirer de meilleurs conseils que tous ceux que nous pourrions lui donner; aussi , loin d'insister sur une critique que nous craindrions de forcer, ne lui répéterons-nous point avec l'autorité d'une des plus imposantes autorités du dix-septième siècle :

Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage.

Nous nous bornerons simplement à lui dire : Relisez vos vers avant de les faire imprimer, relisez-les, ne fut-ce qu'une fois, et en vous adressant à la postérité ; n'imitez pas ces gens si pressés ou si imprudens qui ne prennent jamais la peine de relire la lettre qu'ils n'auront plus le pouvoir de ressaisir, dès qu'elle sera tombée dans la boîte de la poste.

A part cette observation, nous n'avons que des éloges à faire entendre. S'il est beau d'honoier les croyances de ses aïeux et de célébrer la gloire de son pays, si l'esprit et le cœur sont de moitié dans cette noble tache, le cœur seul se révèle dans les œuvres inspirées par le dévouement filial, et c'est assez pour en doubler le mérite ; félicitons donc hautement le jeune auteur de la généreuse destination que le fruit de ses veilles a reçue ; les principes qu'il défend avec autant de courage que d'habileté dans V Einancipatcur owl excité la colère du pouvoir, et son père qui occupait une petite place en dehors du domaine de la politique a été brutalement destitué ; cause involontaire de son malheur, M. Henri Caiion a voulu lui offrir une réparation digne de lui ; il a publié son livre et l'a présenté aux habitans de Cambrai comme une indemnité à laquelle tous les hommes de bien se sont ca)pressés de concourir, on ne pouvait laire à la fois une meilleure aciion et un

meilleur ouvrage. Un tel début, nous aimons à l'espérer, portera bon heur et à l'homme et à Fécrivain.

JEAN REBOLL.

Quand la renommée nous apporte un nom nouveau , avant de l'inscrire parmi ceux de nos illustrations, nous avons le droit de lui demander ses titres , et, lorsqu'ils pnt été soumis à notre appréciation^ nous demandons encore comme un extrait de naissance, nous voulons savoir où est né^ ce qu'a fait, et quelle position a l'auteur dont on nous parle pour la première fois.

A ceux qui pourraient avoir cette curiosité, en deux mots il est facile de répondre. Jecni Reboulàc Nimcs, âgé aujourd'hui de trentehuit ans, est boulanger; il n'a reçu aucune éducation ; les premières années de sa vie n'ont rien révélé qui put faire soupçonner en lui autre chose que les vertus simples d'un ouvrier laborieux. Mais, selon une destinée commune à presque tous les hommes^ sa vie ne fut pas longtemps calme; vint bientôt l'adversité, cette voix puissante qui secoue l'esprit et le cœur ; cette voix qui, s'indignant de n'exciter que de froides et rares sympathies, pousse quelquefois des cris de mort, ou s'élève vers Dieu pour lui demander des consolations. Reboul, doué d'une ame ardente et généreuse , avait une foi vive; malheureux , il devint bientôt poète. De ses premières douleurs datent ses premières inspirations. Son ame se soulagea par des chants plaintifs sans amertume ; son esprit subit un développement nouveau; il fut frappé de la majesté des monumens antiques qui font de Nimes une des villes les plus remarquables du continent. Ce n'était plus le simple ouvrier, mais le poète qui s'arrêtait devant les Jvhies ou V Amphithéâtre , qui contemplait ce Phare antique ou ce magnifique mausolée qu'on a surnommé la ToiW'Magne. C'était le poète qui s'étudiait à lire sur les murs de In Maiso7i-Carrée l'inscription dédicatoire de ce temple à Caïus et à Lucius, petits-fils adopfifs. d'Auguste; devant le temple de Diane , devant la Porte-cV Auguste , devant celle dite de France , par laquelle passa François r% c'était encore le poète. TS 'est-ce pas un abrégé d'histoire que toiis ces monumens des grandes époques? Les Vandales, les Visigoths, les Francs, les Maures, les Albigeois, les An

glais, lîi petite (la quinzième siècle , la rélbrme de Calvin, tout a pas&é par Nîmes en y imprimant un cachet ineffaçable. Cette ville, qu'on appelait autrefois la seconde Rome , n'avait-elle pas encore à offrir au poète des temps modernes les plus éloquens débris de l'antiquité. M. Reboul s'est inspiré de la vue de toutes ces grandes choses et des grands souvenirs qu'elles rappellent. Il a dépeint ce qui était sous ses veux, puis il a médité. De là, les trois genres qui dominent dans son œuvre, poésie intime d'abord, poésie descriptive^ puis méditations philosophiques .

Au milieu de toutes les publications immorales qu'on a répandues pendant ces dernières années, c'est une douce consolation qu'un livre tout empreint d'esprit religieux. Celui que nous annonçons est comme une feuille du rameau d'olivier, qu'après une époque de doute et de désordres sont venus nous apporter nos deux grands poètes, Chateaubriand et Lamartine.

Il y a beaucoup à admirer dans Reboul , il s'élève quelquefois aux plus hautes considérations. Loin d'imiter la plupart des écrivains qui sortent des rangs du peuple , il n'a pas d'invectives pour la royauté, il n'est pas le poète des passions populaires, il ne se plaint pas de son humble condition \ c'est un homme d'ordre. Voici quelques strophes que nous empruntons à une pièce dédiée à l'abbé de Lamennais :

Les princes, nous dis-tu, vieillards au teint livide, Se couvrent vainement de leur pourpre splendide : Leur ulcère commence à pourrir leur manteau ; La dissolution de jour en jour s'opère. Peuples, si vous voulez une ère plus prospère, Ainsi que l'Africain égorge son vieux père. Par pitié dans leur sein enfoncez le couteau !-...

Hélas ! les rois n'ont pas seuls trompé notre attente, La populace aussi compte une ère sanglante. Alors la liberté voila ses yeux de pleurs ; Le tyran en haillons n'en fut que plus farouche. Tout système a passé par la pierre de touche : Jamais le genre humain, se tournant sur sa couche, ^l'a pu complètement endormir ses douleurs.

Chaque jour qui se perd dans l'abîme des âges, We varie après tout que l'aspect des orages, Et ne fait que changer le mode de souflfrir. Toi-même tu l'as dit : l'exil est sur la terre , Les cris de l'opprimé ne s'y peuvent pas taire,

L'iftjustioe y possède un sceptre héréditaire Qu'à son poignet de fer nul ne pourra ravir.

Je n'attends pas ici le céleste royaume,

J'attends ce demi-jour où peut prétendre l'homme;

Je crois que tous ces os blanchis et parsemés

Sur ce désert sans fin que le soleil dévore,

Sous un souffle vivant se lèveront. J'ignore

S'il viendra du couchant, s'il viendra de l'aurore ;

Mais je crois fermement qu'ils seront ranimés.

Napoléon est une de ces grandes figures qui devait surtout frapper Tesprit des poètes de notre époque ; presque tous ont fait tomber à la fois sur cet homme extraordinaire anathème et admiration. C'est encore ainsi qu'a procédé Reboul. Il suppose deux voix se répondant alternativement ; l'une s'irrite des crimes , l'autre s'enthousiasme des bienfaits et de la gloire. Voici un extrait de ce dithyrambe :

Page 1