‹ L'Écho de la jeune France (volume 2)Chapitre 50 sur 82 · AUTREFOIS · texte numérisé non relu

AUTREFOIS

',' Il y a à Paris, dans les environs de ISoire-Dame^ un beau vieux logis , nous ne dirons ni le nom de la rue , ni le numéro de la maison , parce que tout ce qui s'y est passé n'est pas digne de louanges, et qu'il ne faut désigner et n>.onlrer au doigt que la demeure de la vertu , pour que le père et la mère qui se promènent par la ville, tenant par la main leurs enfans, puissent leur dire, arrives devant le seuil, ici telle belle action ads^int.

Or, dans la maison dont je veux aujourd'hui parler, maison à beau pignon pointu , à merveilleuses sculptures , et à gouttières avancées comme des dragons qui vont s'élancer du toit , à petite statue de saint Denis tenant sa tète mitrée dans ses mains , sainte image placée dans

^ 3'47 — une niche au-dessus de la porte de bois de chêne k caissons et à heurtoir de fer. Dans cette maison , deux faits bien différens se sont passés. En l'an de grâce 1420 , vivait un notable prudhommeen ce logis. Cet homme de bien avait été échevin de la Cité , et avait nom Denis du Rosais ; sa femme , pieuse comme une sainte , douce comme un ange du paradis , partageait avec lui la vénération de tout le quartier, et parmi les fidèles qui entraient à l'église , les pauvres mendians les reconnaissaient toujours et disaient entre eux : Nous pouvons tendre la main à ceux-là , ils écoutent les nécessiteux comme ils veulent que le bon Dieu les écoute.

Pour être heureux en ce monde, pour avoir des jours sans angoisses de l'àme , et des nuits sans torturantes insomnies , c'est beaucoup que la vertu... mais n'en déplaise à Dieu , ce n'est pas tout; à l'homme et à la femme que religion, amour et convenances ont unis, il faut encore quelque chose... il faut des enfans... Des enfans c'est la preuve que votre mariage a été bien vu là haut, et qu'il a été béni. ♦ Cette pœm^ de la bienveillance de Dieu ne manquait pas à Denis du Rosais ; Geneviève Dandelle au bout d'une année de mariage lui avait donné une fille , des fils avaient suivi ce premier enfant , mais n'avaient pas vécu : Marie-Anne avait seule survécu à une terrible maladie , qui en 14^7 fit périr la plupart des petits enfans, jamais si cruelle année ne s'était levée contre les mères : sur tous les seuils , dans toutes les rues, dans toutes les éghses, on ne voyait que des cercueils de deux ou trois pieds de long, recouverts de draps mortuaires blancs, et cette ftnnée là , un homme de religion renommé pour son savoir et son éloquence avait dit , en préchant en TÉglise de ÎSotue-Dame :

Cette année ^ tous les anges de la terre prennent leur iH)lée veî's le ciel y et le mauvais vent à soufflé si fort que toutes les roses sont tombées des rosiers.

Envoyant tant de trépas soudains, le père et la mère de Marie- Anne avaient envoyé quénv\e phjsicieji pour lui demander comment

garantir leur fille bien aimée du fléau destructeur De ce que

cet homme savant ordonna , je ne sais rien, mais je sais que le 8 septembre, jour de la Nativité de la bienheureuse Vierge, INIarie- Anne fut menée en l'église de Notre-Dame , devant l'autel de la sainte mère du Sauveur, et que là , ses parens, après y avoir entendu pieusement la messe j la vouèrent au blanc pour toute sa vie* ^

En ces jours-lh , voyez-vous , dans leur tendresse , les pères et les mères ne trouvaient pas que l'art et les soins des hommes fussent assez, et pour mieuxyiz/V'e gardet' leurs enfans, ils les mettaient sous la protection de Dieu, des saints et des anges.

]\Iarie-Anne , à partir du jour de ce vœu , mit de coté tous ses vètemens de couleur, les distribua aux pauvres filles du quartier, et grandissant, ne se montra plus qu'avec de blanches parures; ses robes, ses voiles , ses chaussures , tout cela était blanc. Si elle avait un peu de rose sur elle , c'était seulement sur ses joues et ses lèvres , et à l'extrémité de ses jolis doigts.

Marie- Anne du Rosais eut été belle vêtue comme toutes les autres jeunes filles, mais, ainsi distinguée, elle semblait plus belle encore.

Quand, vers le soir, après avoir travaillé au logis avec sa mère, elles allaient toutes les deux au salut, les voisins disaient : Voilà dame Geneviève avec son bon ange. .. Et vraiment c'était quelquefois comme une vision que cette gracieuse et blanche figure au milieu des ombres tombantes de la nuit. Marie-Anne avait seize ans. ......

Du haut des tours de Notre-Dame, les lintemens de la grosse cloche des morts se faisaient entendre lents et entrecoupés, tristes comme les derniers soupirs d'un agonisant. Ces funèbres sonneries appelaient les fidèles aux funérailles de messire Armand de Chevreuse , archevêque de Paris.

Par la cité, c'était grande et sincère douleur ; car l'homme de bien que Dieu venait d'appeler a lui avait été de son vivant plein decharilo et de compatissance pour le menu peuple, et les pauvres l'avaient sui** nommé leur père. Denis du Rosais , Geneviève et Marie- Anne avaient quitté leur logis de bonne heure pour se rendre à l'église où toute la foule se portait.

La belle et haute cathédrale était toute parée de deuil , et vraiment elle avait raison de se revêtir ainsi de ses tentures noires ; car la mort, en frappant l'archevêque , l'avait fait veuve d'un saint.

Quand la foule s'assemble , ou pour la joyeuse fête de Noël , ou pour les alléluia de la Résurrection, ou, à la Pentecôte, pourvoir dans les églises , les langues de feu et la blanche colombe, il s'élève de toute la multitude un immense bourdonnement produit par une sainte allégresse ; mais, parmi tout ce peuple qui emplit la vaste basilique, pas le moindre bruit : la vue du mort a saisi chacun, et les vivons se

— 34Q — sont tout-à-coup faits silencieux comme le trépassé qui s'oiïrc aux yeux de tous sur son Ut funèbre. Sa mitre d'or en tcte, sa crosse à la main, le pasteur semble dormir , et l'on dirait que la foule craint de le réveiller.

Marie-Anne n'avait jamais vu un visage de mort , et elle s'étonnait qu'il y eût si peu de changement entre la mort et la vie. Toute absorbée dans cette contemplation , toute saisie de graves pensées , elle ne remarquait pas qu'un des quatre seigneurs placés aux pieds du lit mortuaire, jeune damoisel de vingt ans, darnoisel tout vctu de deuil et qui aurait dû pleurer et prier, car c'était le neveu de messire l'archevêque , ne faisait autre chose que la regarder.

D'abord ses rec^ards avaient été attirés sur M^irie-Anne à cause de la blancheur de ses vétemens qui tranchaient tant avec tout le deuil, de la multitude , et puis, ils avaient été fixés, fascinés par la ravissante beauté de la jeune fille... Étrange passion que cet amour qui naît là , au coin d'un cercueil!... Amour qui fut bientôt partagé, mais dont je ne puis aujourd'hui redire toutes les phases. Raoul , bien jeune encore, avait appris à la cour, pour vaincre l'innocence, toutes les élégantes tromperies , toutes les ruses qui s'enveloppent de satin et de velours, de brocard et d'or.

La haute naissance du damoisel aurait effrayé la sage simplicité de Denis du Rosais, le prudent bourgeois ne voulait laisser voir à Marie- Ann€ que les jeunes hommes de sa sphère. Souvent il répétait : /^/olette ne \>ient bien sous les cèdres. Force fut donc à Raoul de se faire petit et humble, de se vêtir de la bure d'un étudiant pour franchir le seuil de la maison habitée par celle qui occupait toutes ses pensées et tous ses désirs.

Grâce aux modèles qu'il avait eus sous les yeux, Raoul sut se dépouiller de ses nobles airs qui lui devenaient gcnans avec son perlide projet; ses cheveux ne furent plus humectés de parfums, son col ne fut plus serré dans une fraise de dentelle raidie , sa taille ne fut plus étreinte par un ceinturon portant dague ou épée , de hautes et llexiblés plumes n'ondoyèrent plus sur son chaperon. L'orgueil se lit humble , et tromperie s'affubla de franchise et de bonne foi. . . Pauvre jeune fille! si le damoisel savait tromper. . . elle! elle ne savait qu'aimer. . . et elle aima de toutes les forces de son amc ; mais son amour, restant chaste et puv couuuc celui d'un ange 5 uc suffit bientôt plus à Raoul . , . H avait

— -^50 — aimé en un clin J'œil , il oublia en un jour ; cet amour qui était d'abord né dans son cœur à lui , il put s'en défaire comme d'un vêtement qui ne lui tenait pas beaucoup; il jeta l'étincelle à ]Marie-Anne, et cette étincelle devint comme les feux grégeois , qui ne cessent de brûler que lorsqu'ils ont entièrement dévoré l'objet sur lequel ils sont tombés.

Lui alla a d'autres aventures , elle demeura dans les chagrins de son solitaire amour ; lui alla sourire a d'autres femmes , elle ne sourit plus à rien ; ses journées lui devinrent longues, ses nuits toutes troublées , ses prières toutes distraites , ses ouvrages moins bien faits, ses caresses à sa mère moins tendres, ses joues moins roses et ses regards moins vifs. La vie décroissait en elle... et son père et sa mère avaient senti leur bonheur s'en aller le jour où la tristesse était venue à leur fille.

C'était donc grand malheur que ce premier regard d'amour donné dans une église!... Parti d'auprès d'un mort, il avait été comme miprégné de mort. La pauvre Marie-Anne allait en mourir. Aujourd'hui , avec cet amour si profond et si vite trahi , femme n'aurait pu vivre , et pour cesser de souffrir, la victime abandonnée aurait voulu mourir; mais Marie- Anne heureusement n'avait pas devancé son siècle , et à sa cuisante douleur, elle trouva un autre remède que la mort.

Un jour, elle entendit parler d'un échevin de la Cité qui se présentait pour demander sa main. Or, elle avait eu beau faire, elle n'avait pu encore éteindre en son cœur son amour pour Raoul ; et après avoir bien prié toute la nuit, après avoir consulté le saint prêtre qui dirigeait sa conscience , après s'être bien convaincue qu'il n'y avait plus de chances de bonheur pour elle en ce monde, elle vint gravement et respectueusement dire à son père et à sa mère :

^— Mon père et ma mère, bénissez-moi. Et elle se mit à genoux.

— Eh! pourquoi donc te mettre ainsi à genoux devant nous, dc^ manda Denis du Piosais?

— Et pourquoi ne pas nous embrasser comme tous les matins , dit Geneviève ?

— Oh! c'est qu'aujourd*hui , j'ai pris une grande résolution.

— Laquelle , s'écrièrent ensemble et le père et la mère ?

— Celle de n'apparlenir qu'à Dieu.

' — Mais tu allais devenir Tépousc d'un homiDO picu!»: et proi3e? • ''•^

"' — Je ne serai jamais que celle du Sauveur.

— En prenant si grande résolution, as-tu pense a nous?

— Oh ! oui , bien souvent. Sans l'idée de votre douleur, voilà Xonqtemps que j'aurais demandé le voile.

< — Dans le cloître , seras- tu heureuse?

■ — Je ne pense plus au bonheur,

« — Nous , nous allons être bien à plaindre.

— Moins que si vous me voyiez dépérir sous vos yeux.

' — Avec nous, tu aurais oublié ce malheureux amour qui te fait prendre une si cruelle résolution.

— Si j'ai chance à^oiibllev celui qui m'a fait tant de mal, ce sera aux pieds des autels; là , Dieu envoie de saintes pensées aux amcs qui se consacrent à lui. Quand la plante se meurt sous le soleil, il faut la portera l'ombre. Dans le monde, je mourrais; dans le cloître, je pourrai vivre...

A ces mots, Marie-Anne voulut sortir, mais son vieux père, se levant de son grand fauteuil, alla à sa iille , et, lui prenant les deux mains, lui dit d'une voix émue :

— Ma fille , ta résolution est-elle bien prise? -— Oui , mon père.

■ — Mes prières, ma douleur, celle de ta mère, pourront-elles te il\ire changer de dessein ?

— Mon père... ma mère... avant de vous la dire, j'ai consulté Dieu.

' — Eh bien ! que sa volonté soit faite...

— Oh! s'il avait voulu détourner de nous cet amer calice!

— Femme, ne nous opposons pas à la volonté du Seigneur, et bénissons notre enfant chéri...

*• A ees mots, Marie-Anne tomba à genoux ; et son père et sa mère , étendant leurs mains sur sa tète , lui donnèrent une muette bénédiction ; s'ils avaient parlé , leurs cœurs se seraient fondus en larmes , et ils se le seraient reproché; car, en ces jours de foi , des parens se se-» raient crus coupables s'ils s'étaient opposés trop long- temps à une vocation qu'ils croyaient venir d'en haut. , «

Un matin, le prêtre qui dirigeait la conscience de Marie-Anne entra avec un front attristé dans le salon de Denis du Rosais. En l'aperce-

— 352 -^ vant , la mère de IMaric-Anne lui dit d'une voix pleine d'anxiété : ■ — Notre fille, où est-elle? nous ne l'avons pas vue aujourd'hui.

— Voici une lettre d'elle.

• — Où est-elle ?

— Sous l'aile de Dieu. Au couvent de Sainte-Maric-dc Cbaillot.

— Oh! mon Dieu ! mon Dieu ! lit la pauvre mère en sanglottant... nous voilà seuls !

— Oui, bien seuls!... ajouta Denis.

■ — Dieu vous enverra des consolations , dit le prêtre. • — Et à elle aussi... la pauvre enfant , elle en a bien besoin ! ' — Le Seigneur n'abandonne pas ceux qui se donnent à lui. - — Espérons-le... Et, en prononçant ces mots, Denis du Rosaia essuya des larmes qui s'échappaient malgré lui de ses yeux.

Pauvre dame Geneviève ! elle avait rêvé toute sa vie le bonheur qu'elle aurait a attacher la couronne nuptiale sur la tète de sa fille ; et Toilh maintenant que c'est un voile noir qu'elle va avoir à mettre sur 'es beaux cheveux blonds de Marie-Anne... Que dis-je , cette belle chevelure... il va falloir aussi la sacrifier; les ciseaux sacrés vont la faire tomber...

Si Marie- Anne avait accompli le rêve chéri de sa mère , M. et madame du Rosais auraient eu à inviter leurs parens , leurs amis, h la messe, au festin , aux réjouissances du mariage... Pour la prise d'habit , le père et la mère de Marie-Anne firent aussi des invitations ; mais Dieu sait combien de larmes s'échappèrent de leurs yeux et tombèrent sur le papier de leurs lettres.

Enfin vint le jour du sacrifice... L'autel de Saintc-Mavle était paré comme pour une grande fête. Et la jeune fille en riches atours du monde s'avança vers ses parens, et, avant de se vouer tout-à-fait au: Seigneur, vint se mettre à genoux devant eux , leur demander agrément et dernière bénédicLion,

En se relevant pour aller aux degrés du sanctuaire , Marie-Anne fut obligée de faire un instant face à la foule qui remplissait l'église... Alors , malgré le respect du à la maison de Dieu , il v eut dans la mul- Uludc con>me.uniréBiissemiînt ; la beauté de la jeune fille n'avait jamais été si frappante qu'à travers ce voile qui la séparait à tout jamais du monde... et c'était un jcgret général qui venait d'éclater

Sous le voile sacre , je ne sîais si l'amour de jMarie-Anne pour Raoul fut étouffe 3 mais la tradition raconte que la jeune religieuse après trois années de profession s'éteignit doucement dans le cloître des sœurs de Sainte-Marie comme un de ces flambeaux de cire blanche bénite et parfumée qui se consument près des autels.

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