GOMME ON AIME AUJOURD'HUI
Quand un père et une mère n'ont plus d'enfans, quand tout ce qu'ils aimaient est descendu dans la tombe avant eux, ils n'ont plus rien de mieux à faire que de mourir aussi. ''"^ " "
Denis du Rosais et dame Geneviève allèrent bientôt dormir auprès de leur fille, et, par permission spéciale , furent inhumés dans le cimetière du couvent de Sainte-Marie.,. Alors passa à un Pierre du Rosais la maison dont j'ai parlé au commencement de cette histoire.
Là , il y a peu d'années , vivait une jeune et jolie fille , arrière-cousine de Marie-Anne , celle ci s'appelait. AsPASiE... Née jolie, elle avait depuis son enfance sans cesse entend^i vanter sa beauté. Son père , sa mère , tous leurs amis ne l'entouraient que de louanges et de flatteries* Aussi, la jeune fille grandissait vite en coquetterie , et nous devons diro aussi que , dans tous les arts, elle faisait de rapides progrès.
Ses parens, idolâtres de sa beauté , forts de ses talens, la montraient dans tous les lieux publics , bals , spectacles, concerts, c'était là sa vie..
Dans une salle de spectacle, personne de plus regardée; dans un bal, pas une jeune fille aussi gradcu^c \ d^i]s uncc|ncextj,R?^,ïM^ji)i^plus belle que la sienne. ^ ...- ! - :• -^ï -^h • -frir;.-! \ ';-.• "r
Il y a des parens qui recherchent et qui aiment cette vie de succès pour leurs filles. Par instants, ils leur disent bien que la modestie est une grâce de plus pour une femme, mais, en parlant ainsi, ils les nourrissent d'encens. Si vous trouvez que l'ombrç y^ bien h, la violette, pourquoi mettez-vous l'humble fleur sous les rayons d'un soleil ardent? Ticomte Walsh.
, ,, . ., . (La suite au numéro du i''' jani^ier).
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CONSIDÉRÉS COMME MÉDECI>-S.
Voici du nouveau : un romancier et un comique docteurs en médecine ! deux hommes de génie envisagés sous le point de vue d'un art qu'ils n'ont pas exercé et dont ils n'avaient pas même reçu le premier grade ! Cervantes et iMolière, en un mot, atteints et convaincus après leur mort d'avoir excellé dans la science qu'ils ont livrée au ridicule pendant leur vie ! N'est-ce pas là un de ces titres effrontés que l'on place en tête d'un article comme le jongleur qui appelle la foule devant rofiicine d'un empirique ? Non. Sous l'étiquette d'un paradoxe , il y a une question sérieuse ; on me croira , sans doute, quand je dirai que cette question a été soulevée par la Faculté de la Vieille-Gastille , faculté qui ne porte plus , il est vrai , ni robes noires ni perruques gigantesques comme au temps de Sangrado , mais qui n'en a pas moins conservé une telle gravité, que personne ne s'aviserait d'en rire dans toutes les Espagncs.
Un digne émule de notre bon et savant Esquirol , don Antonio Hernandez ]Morcjon , a laissé plusieurs ouvrages que l'on imprime en ce moment à Madrid et dont l'un est intitulé : Beautés de la Médecine pratique découvertes dans Vingénieux chevalier don Quichotte de la Manche. iNIichel Cervantes prend une physionomie toute nouvelle dans ce curieux opuscule 5 on le savait moraliste , historien , philosophe, légiste, orateur et poète ; on apprend à le connaître comme médecin. Il a lu dans la tète comme dans le cœur de l'homme; c'est un de ces flambeaux de la science qui éclairent toutes les faces de l'esprit humain ; c'est un de ces anatomistes de la pensée qui saisissent les secrets les plus intimes de l'organisme intellectuel. La monomanie de don Quichotte n'est pas une démence de fantaisie ; elle se présente avec un système complet que n'a pu créer 1 imagination , mais que Tobscrvation a combiné suivant les lois les plus abstraites de la nature; pour tout dire d'un mot, il n'est pas de folie plus normale. Cervantes a résumé dans le magnifique sujet qu'il s'est proposé les travaux analytiques de tous les siècles. Hippocrate et Boerhaave n'ont pas indiqué avec plus de précision la situation actuelle de l'organe et l'agent prochain de la maladie ; il a devancé Piuel et tous les praticiens modernes
dans rapplication des traltcmens moraux aux affccùons mcnlalcs j il a fait plus , et iei , j'ignore si je dois le louer, ii a frayé la voie aux renièdes homœopathiques du docteur Hahneman, notre contemporain. L'espèce sur laquelle il a expérimenté offrait par sa rareté même de grandes difficultés d'étude , et il l'a suivie avec une sagacité merveilleuse jusque dans ses derniers développemens.
Morejon ne se borne pas à de vagues allégations; un tableau détaillé de tous les accidens physiologiques habilement groupés par Cervantes justifie son enthousiasme ; en voici les principaux traits :
Causes et prédispositions qui caractérisent le genre de folie dont le chevalier de la jNIanche était atteint :
Tempérament bilieux et mélancolique. — Don Quichotte grand, jaune , sec , velu^ avait la tristesse de sa maigreur.
Age mur, crise virile. — Don Quichotte approchait de la cinquantaine.
Culture et fertilité de l'entendement. — Don Quichotte avait beaucoup d'esprit , une mémoii'c heureuse , et son instruction était si variée , qu'elle aurait embrassé à la fois toute une encyclopédie.
Orgueil du sang , prétentions vaniteuses. — Don Quichotte était hidalgo et mancliego , descendant en ligne directe de Varon de la Alcurnia de Gutierre Quijada , vainqueur des fils du comte de San Polo.
Exercice forcé , courses violentes. — Don Quichotte était chasseur, et qui plus est, chasseur de lièvres.
Brusque transition de l'activité à l'inertie. — Don Quichotte oubliait d'un jour à l'autre et l'administration de son bien et jusqu'à sa passion pour la chasse,
Alimens échauffans de substance visqueuse et peu nutritive. — Don Quichotte vivait les jours gras de viande froide hachée et fortement épicée, soupait de lentilles les vendredis, de fatigues les samedis, et y ajoutait quelque pigeonneau les dimanches.
Solstices d'été, équinoxes d'automne. — Don Quichotte éprouva ses plus terribles accès le 28 juillet, le 17 août et le 3 octobre.
Passions amoureuses. — Don Quichotte fut toujours si amoureux qu'il n'eut pas même besoin de voir l'objet de sa ilamme pour W^ dorer.
Excès de lecture, — Don Quichotte vendait toute son orge et tout
son blc pour acheter des livres de chevalerie et des poésies erotiques.
Veilles trop multipliées et trop longues. — Don Quichotte , après avoir lu au clair de la lune durant la nuit entière , ne pensait jamais a se reposer pendant le jour , et c'est ainsi qu'à force de lire beaucoup et de dormir peu, il se dessécha si bien le cerveau qu'il perdit la raison.
De rénumération des causes passant à l'indication des symptômes , l'illustre docteur traduit littéralement dans son auteur la définition suivante :
(( Comme le mot folie est générique , il comprend différentes espèces qui toutes olTrcnt des variétés; les symptômes sont de nature corrélative ; ils répondent à la diversité des causes qui les produisent. Don Quichotte , enperdant le jugement , avait perdu la faculté de dis-* tinguer le faux du vrai; il n'était plus gouverné que par son imagination , et il croyait à tout ce qu'elle avait retenu de ses lectures; il ne rêvait qu'aventures et prouesses guerrières, que déclarations et doléances amoureuses, et tous ces rêves étaient de telles réalités pour lui 5 (ju'il n'aspirait qu'à les poursuivre par les chemins en se liiisant chevalier errant. C'est là le caractère spécial de cette étrange aliénalion ; l'ensemble des accès et de toutes les circonstances qui s'y mêlent forme ce que les médecins appellent le sindromc symptômatologique, La maladie de don Quichotte ne se dérobe pas un seul moment à l'œil yqui l'observe ; elle suit , dans le désordre apparent de ses phénomènes, le cours nécessaire de sa nature , soit qu'elle se manifeste par urt 'transport de fureur, par un mouvement d'arrogance, par un élan belliqueux ,-OU par une velléité galante. On voit à chaque paroxisme que les objets extérieurs qui ont été mis en contact avec les sens du malade , au lieu de produire des sensations et des images régulières , troublent son jugement, et ne se présentent à son imagination que ■ sous un aspect conforme h la disposition interne de sa tête. ))
Après la description de la maladie , vient l'exposé du régime curatif. Pour dii'iger le traitement moral de la folie , une étude approfondie du cœur et de- l'intelligence de l'homme est indispensable; il importe surtout de ne rien ignorer du malade. Or, qui pouvait mieux connaître 'don Quichotte que Cervantes! tempéramment , caractère, esprit, n'avait-il pas tout vu naitre? Aussi, avec quelle sollicitude il soigne son enfant! comme il sait bien deviner les remèdes qui lui conviennent !
Six personnages figurent dans son apologue, et chacun, chargé d'un rôle distinct, concourt^ selon les principes de Bocrhaave, à l'épreuve d'une double aclion. Le curé du village, maître Nicolas, et Samson Carrasco ont pour mission d'entrer dans la folie du pauvre chevalier et d'en caresser toutes les faiblesses, tandis que le chanoine lie Tolède , l'hôtesse et sa nièce doivent la heurter de front et la combattre k outrance. Le traitement commence par l'éloignement du malade de la cause première de la maladie ; les livres de chevalerie et d'amour sont jelés au feu ; une cloison de briques s'élève entre la chambre de don Quichotte et la pièce où ils étaient enfermés , et l'on ne manque pas de supposer que ce nouveau mur a été bâti par enchantement. C'est le sage Mugnaton qui est venu dans une nuage épais , monté sur un dragon, et qui est sorti par le toit en laissant la maison pleine de fumée.
Si le cordon sanitaire dont l'adroite main de Cervantes environne son malade vient à se briser, à qui la faute ? à cette nièce étourdie qui confond le nom de Freston avec celui de Mugnaton ou Triton : et encore en résulte-t-il cette observation essentielle, qu'il ne faut rien négliger avec les fous; qu'on doit, en les trompant, se méfier d'une lueur de raison, et que, sous peine de tout perdre , il faut craindre sans cesse l'instinct soupçonneux qui les tient en éveil.
Quand don Quichotte, arrivé au plus haut degré de démence, s'obstine à rester dans la Sierra-Morena , à quel artifice a-t-on recours pour l'en faire sortir? On amuse de nouveau les illusions de sa folie par des travestissemens bizarres. Le curé s'atfuble d'une robe de velours bordée de satin blanc , et le barbier suspend h son menton une barbe rousse qu'il a faite avec une queue de vache ; puis , voici venir la belle et malheureuse Dorothée ; elle se jette aux pieds du chevalier errant, lui apprend qu'elle est la princesse Micomicon , lui raconte ses infortunes et le conjure de la venger de Toffense qu'elle a reçue. Grâce à ce stratagème , don Quichotte abandonne sa retraite sauvage et se laisse rame- -ner à l'auberge où un lourd sommeil , entrecoupé de somnambulisme, éteint par degrés son délire; bientôt il tombe dans une atonie complète. On est maître de lui, et il rentre dans sa maison sur une charrette à bœufs , l'œil fixe , la bouche muette , la tcte baissée comme un homme encore étourdi par le songe qui a troublé sa nuit. Rien de plus prudent que la détermination prise par le curé et le barbier de s'abste^
nir pendant un mois de voir don Quichotte pour ne pas réveiller ses souvenirs. Il eût été encore mieux que le malade ne vît ni sa maison ni aucun des siens; sa pensée, entraînée dans une direction nouvelle, aurait pu se séparer entièrement du passé.
La contre-épreuve est conduite avec une rudesse héroïque; à l'exemple du chanoine de Tolède , l'hutesse ne fait usage ni de détours ni de raisonnemens j son incrédulité s'exhale en imprécations; qu'on ne lui parle plus de toutes les folies de don Quichotte, ou elle ira porter plainte à Dieu et au roi pour qu'on y mette bon ordre ; sa nièce appuie sur le mal plus durement encore ; l'ironie se joint dans sa bouche à l'invective ; tout ce qu'on débite des chevaliers errans n'est que fable et mensonge ; les livres qui racontent leurs exploits devraient être brûlés en place publique ; mais , par malheur, il n'y a plus d'auto-dafé ; il faudrait donc qu'on les clouât au pilori et qu'on leur mît un écriteau qui les déclarât infâmes pour cause d'attentat aux bonnes mœurs!. ., Qu'on juge de l'impression que devait produire l'idée seule de cette fié' trissure de galérien sur l'honneur si délicat du chevalier de la Manche!
A ces moyens d'influence morale, qui étreignent coup sur coup la maladie 5 Cervantes entremêle, suivant l'état du malade , les procédés homœopathiques; il pousse avec vigueur sa folie en avant pour l'épuiser par ses excès et pour la désenchanter par ses mécomptes. C'est ainsi que le malencontreux hidalgo perd Rossinante et se réveille à califourchon sur un chevalet de bois ; c'est ainsi qu'il est pendu par le poignet à la fenêtre de IMaritorne , qu'il est désarçonné par Samson Carrasco qui vient lui jeter le gant , tantôt comme chevalier des miroirs , tantôt comme chevalier de la lune ; c'est ainsi enfin qu'au déclin de sa folie , dans ce période d'élucidation où toutes les idées fléchissent et prennent une teinte pacifique , le bachelier, voulant l'exciter à commencer la vie pastorale , lui dit qu'il a composé une cglogue et qu'il vient d'acheter à un berger du Quintanar deux superbes chiens portant les noms fameux de Barcino et de Butron.
Les phénomènes moraux qui signalent le retour graduel de don Quichotte à la raison se succèdent dans une progression si exacte et sont décrits avec tant de fidélité , qu'au dire de Morejon , Cervantes semble avoir emprunté l'ingénieux pinceau du médecin de Cappadoce; il l'a même emporté sur Hippocrate de tout l'avantage d'une action sur une définition; au lieu d'un froid sujet d'amphithéâtre, il fait mouvoir un
personnage comique que l'on comprend toujours et qui ne cesse jamais d'intéresser.
On a blâmé le dénouement de don Quichotte ; et en effet , la merveilleuse histoire pouvait finir d'une manière moins commune ; mais , dans l'esprit de l'auteur et h son insu peut-être, la thèse médicale a prévalu sur toute considération littéraire ; Cervantes ne s'est armé du scalpel, et n'a procédé à l'autopsie de son héros, que pour démontrer l'insuffisance de l'anatomie pathologique dans ce genre mystérieux d'affections ; rien de semblable n'existe dans le cid Hamete Benengcii qui lui a fourni le canevas de son livre, et l'on conçoit aisément (pic Cervantes se soit laissé préoccuper par la pensée qu'il ne devait qu'à son propre génie.
Molière a été universel comme l'écrivain espagnol : même substance , même originalité dans tous les sujets qu'il a mis en scène ; mais est-il une matière qu'il ait traitée plus à fond que la médecine? Que de fois n'y est-il pas revenu! On a voulu que ce fût acharnement ; pourquoi? Quel motif avait-il? j'allais dire quel intérêt ; car , aujourd'hui, il est de rigueur que toute opinion doit avoir quelque intérêt pour mobile. Les traits décochés contre les médecins, quelque acérés qu^ils soient, ne portent pour la plupart que sur l'ignorance ou la pédanterie; ils ne s'arrêtent donc pas au but de la satire , ils vont plus haut et plus loin ; on peut les considérer comme un appel indirect fait au véritable savoir, et il est certain qu'ils ont été une cause efficace de progrès; la médecine routinière, toute hérissée d'aphorismes et de formules, s'était retranchée dans une scholaslique barbare ; Molière se jeta intrépidement a travers ses bastions de grec et de latin, et il lui suffit, pour la forcer à déguerpir et à marcher, d'exposer aux yeux du public les deux Diafoirus ; comment ne pas apercevoir h travers ces grotesques caricatures tout le néant des méthodes décrépites qui ne tiennent plus qu'à des m.ots en ruine ? Quel fervent disciple eût osé faire cortège à ces aveugles négateurs qui se vantaient d'être si fermes sur les principes qu'ils n'avaient jamais voulu ni comprendre 5 ni même écouter les prétendues découvei^tes de leur siècle suj' la circulation du sang- , et autres opinions de même farine ?
Les quatre premiers médecins du roi, Dcsfougerais , Esprit, Guenaut et Dacquin, à peine déguisés sous une pseudonymie composée par Boileau , viennent , à la voix de IMolière, représenter l'exagération
de^ deux systèmes alorâ en voo^ue: renofodement de'la saîonée lutte contre le fanatisme de la purgation, et de part et d'autre on est si passionné, si absolu, si tranchant, qu'une consultation est plus dangereuse qu'une maladie. — Si vous ne faîtes pas saigne?^ tout à riieure votre fille , c^est une personne morte , dit Tomes à Sganarello. — Si vous la faites saigner, elle ne sera pas en vie dans un quart- d'heure^ réplique DcsConandrcs — A qui croire des deux? se demande le père de la malade; 772e voilà justement un peu plus incertain que je ne Vêtais -, il me vient une fantaisie^ il faut que faille acheter de Vorviétan. Quoi de plus incisif, et pourtant de plus vrai? Le doute conduit au désespoir, le désespoir aux moyens extrêmes, et charlatanisme pour charlatanisme, le plus expéditif est celui qui obtient la préférence. « Ne voyez-vous pas bien quel tort ces sortes » de querelles nous font parmi le monde, dit la Faculté qui intervient » sous le masque du docteur Fillerin ; et n'est-ce pas assez que les sa- » vans voient les contrariétés et les dissenlions qui sont entre nos au- » tcurs sans découvrir encore au peuple, par nos débats, la forfanterie )) de notre art. » Bien qu'ici ÎNIolière frappe fort, il frappe juste; il était impossible de mieux faire sentir aux parties intéressées le péril de c s guerres de systèmes, et la nécessité d'y mettre fin. Si d'un coté la cérémonie burlesque du Malade imaginaire et la superstitieuse intolérance du docteur Purgon blessent à mort la foi classique ; de l'autre, la ferveur de la lancette, symbole des nouvelles cro}Tinces, est châtiée de main de maître , et les excès qui arrivent ne sont pas plus épargnés que ceux qui s'en vont.
C'est dans sa comédie la plus bouffonne que le courageux réformateur a laissé le mieux voir tout ce qu'il possédait de cette science , objet dc*s prédilections de sa critique ; il a, surtout, si bien rencontré Cervantes dans la définition et le traitement des maladies mentales qu'on pourrait croire que ces deux grands hommes avaient étudié su ; les mêmes bancs ; écoutez le médecin qui disserte sur la folie supposée de INI. de Pourceaugnac :
« Comme ainsi soit , dit-il , qu'on ne puisse guérir une maladie » qu'on ne la connaisse parfaitement , et qu'on ne la puisse parfaite- ;) ment connaître sans en bien établir Tidée particulière et la véritable » espèce, par ses signes diagnostiques et prognostiques, vous me pcr )) mettrez , monsieur notre ancien j d'entrer en considération de h
»• maladie dont il sagit, avant que de toucher à la thérapeutique et aux )) remèdes qu'il vous conviendra faire pour la parfaite curation d'icelle; )) je dis donc que notre malade, ici présent, est malheureusement atta- )) que, affecte, possédé, travaillé de cette sorte de folie que nous nom- )) mons fort bien mélancolie hypochondiiaque , espèce de folie très-fa- )). cheuse. . . Je l'appelle hvpochondriaque, pour la distinguer des deux au- )) très, car le célèbre Gai lien établit doctement, à son ordinaire, trois es- » pèces de celte maladie. . . La première, qui vient du propre vice ducer- » veau ; la seconde, qui vient de tout le sang, fait et rendu atrabilaire ; » la troisième, appelée hvpochondriaque, qui est la nôtre, laquelle pro- )) cède du vice de quelque partie du bas-ventre et de la région inférieure, )) mais particulièrement de la rate , dont la chaleur et l'inflammation )) portent au cerveau de noire malade beaucoup de fuliglnes épaisses et )> crasses, dont la vapeur noire et maligne cause dépravation aux fonc- » lions de la faculté princesse. Pour diagnostic incontestable de ce que )) je dis, vous n'avez qu'à considérer ce grand sérieux, cette tristesse » accompagnée de crainte et de défiance , signes pathognomoniques » et individuels de cette maladie , si bien marqués chez le divin vieil- )) lard Hippocrate ; cette physionomie , ces yeux rouges et hagards , )) cette grande barbe, cette habitude du corps, menue, grêle, noire et ;) velue, lesquels signes le dénotent très-afiecté de cette maladie pro- )) cédant du vice des hypochondres ; laquelle maladie^ par laps de temps, )) naturalisée, envieillie, habituée et ayant pris droit de bourgeoisie chez )) lui, pourrait bien dégénérer en une manie , ou en phthisie , eu en )) apoplexie, ou même en fine frénésie et fureur. »
Après cette analyse dont l'orthodoxie est inattaquable, quel est le traitement prescrit par le médecin queiNIoIière fait parler? celui qu'ordonnaient les plus habiles docteurs d'alors : « Mais, ajoute-t-il, je trouve ;> qu'il est bon, avant toute chose , de réjouir le malade par d'agréa- )) blés conversations, chants et instrumens de musique, à quoi il n'y a ;) pas d'inconvénient de joindre des danseurs, afin que leurs mouvc- )) mens, dispositions et agilité puissent exciter et réveiller la paresse de » ses esprits engourdis , qui occasionne l'épaisseur de son sang d'où ;) procède la maladie. ...
Supprimez maintenant la fiction de la démence attribuée à M. de Pourceaugnac, fiction qui est la part nécessaire du comique, et dites-
moi si les médecins d'alîéncs dont notre siècle s'honore tiendraient un langage bien différent de celui que vous venez d'entendre.
» O Cervantes! s'écrie Morejori dans les transports de son enthousiasme, lorsque tant de profanes osent se dire initiés aux secrets de la médecine, toi qui étais né pour elle, tu n'as pas même porté un titre que tu aurais immortalisé! Mais qu'importe! tout ce qu'il y a d'intelligent et de sage parmi nous t'admire et te vénère! )> O Molière , m'écrierai-jehmontour, que ne te doit pas l'art de guérir! Toi seul, désintéressé dans tous ses débats, tu pouvais lui donner l'essor qu'il a pris en l'arrachant de vive force à l'idolâtrie de ses erreurs ; planant du haut de ton génie sur toutes les connaissances de ton siècle , tu as ouvert à la médecine un avenir qu'elle ne voyait pas ; lu l'as contrainte à se dégager du lourd bagage qui embarrassait sa marche pour courir de progrès en progrès, et si une pratique sérieuse développe aujourd'hui les enseignemens variés et positifs de nos écoles, c'est h toi que doivent s'adresser les premiers hommages de notre reconnaissance !
Merveilleuse puissance du génie! Tout ce qu'il touche de sa baguette aimantée vient à lui et se détache de la terre pour suivre son essor ; jamais il ne s'arrête comme la médiocrité, à mi-cote d'un art; il va droit au sommet^ et de là il le domine. « Où Corneille a-t-il donc appris la guerre? » disait un des plus savans capitaines de Louis XIV. « Où l'auteur de Cînna a-t-il donc appris la politique? » demandait Napoléon. Et que n'a-t-on pas tiré, que ne tire-t-on pas encore des fouilles de Shakespeare, du milieu de ces blocs entassés qui récèlent et tant de trésors artistiques et tant de richesses morales ! S'il y a un si grand fonds dans les œuvres de ces hommes d'clile, c'est aussi, nous devons en convenir , qu'ils travaillaient en conscience ; aucun d'eux n'aurait jeté une paille au vent ; ils savaient tous, avant de semer, creu-^ ser de larges sillons; tandis qu'aujourd'hui, dès qu'on a quelques grains à confier au sol , on se donne h |>eine le temps d'en effleurer I^ surface. Est-ce crainte de rencontrer le tuf et d'effrayer, comme on le prétend, la frivolité du goût pubhc? Eh! de grâce, qu'on ne rapetisse pas le siècle pour avoir le droit d'être petit; qu'on nous donne de l'art et de la science à la manière de Cervantes, de INIolièré, de Corneille, de Shakespeare, et je réponds que le siècle s'en accommodera ; le siècle permet tout , excepté qu'on l'ennuie. La nature humaine ne change pas ; quels que soient son costume et son langage, riioaimc reste
toujours le même, et ce vieux sujet d'élu Jes a pour chaque généialion un attrait de nouveauté. Le maître de notre scène comique a tué les ridicules de son temps, mais il n'a pu tuer ceux du notre ; et quelle Sainl-Barthélemy ne pourrait-on pas faire si on savait où prendre sa massue! Ce docteur Pancrace, qui ne jure que par Aristote et qui argumente avec tant d'incandescence pour prouver qu'on doit dire la figure et non la forme d'un chapeau ; ce pyrrhonien ]Marphurius qui n'abdique un moment ses doutes que pour croire aux coups de bâton qui pleuvent sur ses épaules ; tous ces plagiaires, enfin, des rêves de l'antiquité n'ont-ils pas été remplacés par d'autres plagiaires ou par d'autres rêveurs î Je ne veux nommer aucune utopie, pas même celle de Saint-Simon ; mais cherchez bien, et assurément vous trouverez. Le bon jNL Jourdain se laisse défîiiir en termes techniques la grammaire, la logique, la philosophie, la morale, la physique, la musique, la danse , l'escrime et jusqu'à la science des bons morceaux ; c'est un inventaire complet des connaissances de son siècle auquel il assiste le plus gaîment du monde; et que de gens courraient encore s'instruire au théâtre, si l'on en faisait une école aussi amusante î Qu'on ne s'y trompe pas : ce jNL Jourdain, tout boursoufflé qu'il fût par la caricature , était un tvpe ; l'empreinte en a porté sur l'épicier moderne ; M. Jourdain voulait être gentilhomme ; l'épicier non-seulement ne veut pas de gentilshommes, mais il n'entend rien souffrir audessus de lui; il n'admet aucune supériorité de quelque nature que ce soit. De quel coté la vanité, l'ignorance, la prétention offrent-elles le plus de prise au comique? il me semble que la chance est meilleure pour nous qu'elle ne l'était pour ^lolière.
Il ne devait pas être facile , quand les Femmes savantes ont été jouées, d'exterminer VatJios elle pathos ^ car dans les salons à la mode on s'embrassait encore poui^ l'amour du grec ; cependant Molière a combattu et vaincu ; mais s'il n'y a plus ni Caritidès, ni Trissotin, ni Vadius, si l'on ne compose plus de sonnets comme celui d'Oronte, si les afféteries et les subtilités des Précieuses j'idicules ont passé de mode, d'autres subtilités, d'autres afféteries ont pris cours et circulent sans obstacles. Il v avait de la pruderie dans le spiritualisme du dix-septième siècle ; il y a du dévergondage dans celui du dix-neuvième. Le progrès est manifeste! est-ce donc une raison pour garderie sijcncc? Faut-il ne tirer aucun j)arti de nos avantages? Mais
a quoi bon ces conquêtes libérales dont on fait tant de bruit? A quoi bon la liberté d'examiner, de parler et d'écrire ? A quoi bon la pressa et le théâtre si , avec tant de moyens d'influence, on ose moins que le valet de chambre de Louis XTV! Non, ce n'est ni l'audace ni le talent qui manquent; c'est la foi dans une société que l'on fait plus dépravée qu'elle ne l'est : au lieu de diriger l'opinion dans de sages voies^ on la laisse tourner au souffle de toutes les folies ; au lieu de réprimer ses écarts, on les favorise, 'et il n'est pas de faiblesse que l'on n'exploite avec une servilité de courtisan. L'heure est venue, ce me semble, d'imiter la noble indépendance des maîtres de notre littérature. Quiconque sent pétiller dans sa tète quelque étincelle du feu sacré doit renoncer à ces maigres tableaux de genre et à toutes ces compositions sans substance qui n'alimentent ni l'esprit ni le cœur; aux grandes toiles les grands pinceaux ; la poétique de tous les arts n'est plus à cher cher ; elle est dans les œuvres même que nous admirons, et Lamartine i'a complètement résumée par un seul vers :
C'est pour la vérité que Dieu fit le génie !
Adolphe de Puibusque.
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