ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
Après avoir instruit les lecteurs de VEcho de ce qui se passé au-dessus et audessous de nous, qu'ils me permettent de leur donner le bulletin de la sphère des fées. Depuis le départ des demoiselles Essler et le retour de Taglioni,le camp des sylphides est agité ; je ne sais quel vent a soufflé sur toutes ces ailes de gaze, mais c'est un bruissement tel que celui du feuillage quand le tonnerre va gronder. M. Duponcliel aura-t-il la puissance d'Eole ? Parviendra-t-il à dompter son peuple de zéphirs? c'est lace qu'on se demande, et déjà l'agitation gagne les hauteurs du monde lyrique ; on parle de retraite, de fugues même ; c'est Nourrit, c'est Levasseur, c'est Lafond, c'est madame Dorus, qui menacent de sortir en chœur; quel affreux morceau d'ensemble I La consternation règne dans les coulisses; elle est plus grande encore à l'orchestre. « Des ministres, ça se trouve partout, me disait gravement un vieil amateur, on peut décomposer tant qu'on veut le cabinet, il ne sera jamais vide ; mais trouvez donc un ténor comme Nourrit, et une basse-taille comme Levasseur I » Peut-être un succès éclatant aurait-il ramené la concorde ; on pardonne si aisément lorsqu'on est heureux I Mais les espérances fondées sur la Esmcralda ne se sont pas réalisées ; il n'est sorti qu'une déception de V Hôtel des miracles de M. Yictor Hugo ; ses truands n'ont rallié personne ; le public n'a pas voulu prendre goût à des scènes de profanation et de cynisme encore inconnues sur la scène de rAcadcmic royale, et que les théâtres du boulevard ont fini eux-mêmes par répudier. Il est fâcheux que tant de talent ait été dépensé en pure perte. M. Yictor Hugo a beau faire, sa nature est plus forte que lui ; son génie veut qu'il marche seul ; qu'il se contente donc de ses harmonies sans emprunter celles d'un orchestre j sa part est assez
'Bette pour qu'il laisse à d'autres le secours de cette union^lrjtté'ôori originalité repousse. Ce qui console du moins, dans cette tentative malheureuse , c'est qu'elle a révélé, chez mademoiselle Louise Bertin, un talent d'une hiâle portée et qui nous promet de brillans dédommagemens. Chose à noter en encre rouge dans notre histoire contemporaine I c'est que les honneurs de la saison dramatique ont -appartenu, cette année, à trois femmes. L'auteur de Marie , madame Ancelot, l'auteur du Maïu'ais œil, mademoiselle Loisa Puget, ont précédé de quelques jours mademoiselle Bertin dans la lice, et forment avec elle les premiers rayons d'une ravissante pléiade. Qu'on vienne, après cela, nous parler de quenouille! Je suis chaud partisan de la loi salique \ mais je la maudirais à l'instant si elle devait s'appliquer à la gloire.
THEATRE ITALIEX.
S'il y avait un superlatif de superlatif, je l'emploierais pour caractériser l'état de prospérité du théâtre Faiart ; mais la langue française n'a pas, comme la langue italienne, de ces gammes montantes qui fusent dans le ciel ; au-dessus de l'apogée il n'y a plus de degré d'ascension ; il faut s'arrêter et se tenir là le plus longtemps possible. C'est ce que fait ]>L Robert; aussi, quelle vie de chanoine que cette vie de directeur I IM. le préfet de police serait fort en peine de me dire combien la Seine aura de mètres d'élévation dans deux jours. Mais, que je demande à M. Robert combien il entrera d'écus dans sa caisse, et il ne se trompera pas d'un seul ; jamais un billet au bureau, le calcul est facile. Un si grand succès est Justifié par un zèle infatigable ; le répertoire varie chaque jour. A la reprise dCll matrimonio sccreto, chef-d'œuvre de Cimarosa, a succédé la Gazza laclra, un des nombreux chefs-d'œuvre du grand maestro, de ce paresseux de Rossini, qui depuis six ans fait comme s'il était atteint d'une extinction de génie.
XOtVELLES DIVERSES.
Ce dernier chapitre de ma chronique n'est pas pour les habitans de Paris ; je n'ai rien à leur apprendre de ce qui se passe dans leur ville ; la race des flâneurs s'est trop multipliée depuis quelque temps pour qu'on puisse même espérer d'avoir la primeur d'un récit de suicide ou d'assassinat ; mais ceux qui vivent en province ne seront peut-être pas fâchés de savoir qu'il pleut ici depuis un mois ; que l'obélisque est toujours en chemise ; que bon nombre de rues sont transformées en canaux, et que nos quais sont menacés d'une inondation générale ; ce qui n'a pas empêché les plaisirs d'aller leur train, les conspirations de passer en poste, et les nouvelles de révolution de se croiser en l'air avec les nouvelles de contre-révolution. Je n'ai rien à dire des salons ministériels qui ^âennent de se rouvrir au noir troupeau des solliciteurs ; mais en revanche, je pourrais en dire si long sur les bals de jeunes personnes qui ont eu lieu dans quelques pensionnats pour fêter la sainte Catherine, que je m'abstiendrai de commencer dans la crainte d'être intarissable. L'industrialisme, ce choléra du commerce, ne diminue pas d'intensité ; une entreprise n'attend pas l'autre ; la crise commerciale n'y
peut rien ; on imprime surtout avec rage, et l'on se déchire comme on imprime. Quelle mêlée de spéculations, d'intrigues et de calomnies I Que de fiel et de venin I c'est à soulever le cœur ; il n'y a réellement qu'un grand homme en France aujourd'hui, et encore je le crois moribond; c'est le coq de Marseille qui vient de tuer un monstrueux reptile. Que n'ai-je ton bec et tes ergots, brave Phocéen I
Xavi£r de Moraldi.
Quand le diable devint vieux, il se fit ermite, dit un proverbe, et ce n'est point, à mon avis, ce que le diable fît de plus mal. A tout péché miséricorde , me paraît, quant à moi, une doctrine fort salutaire, et je suis tout-à-fait de l'avis de cet antique et bienveillant dicton : il n'est jamais trop tard pour s'amender.
C'est donc avec plaisir que je vois ce grand pécheur qu'on appelle le théâtre, abjurer peu à peu ses erreurs. Le repentir, cette vertu des mortels, g^gne de jour en jour jusqu'aux auteurs, les moins mortels du reste de tous les hommes. A l'adultère, au meurtre, à l'immoralité, à l'âge de fer du théâtre, succède, non point un siècle d'or, ce serait trop exiger sans doute, mais du moins un siècle d'argent. Ceci soit dit dans sa double acception, au propre comme au figuré.
Le fait est, quoi qu'on ait prétendu, que la caisse s'est assez mal sentie des effets du vaudeville et du drame modernes ; le public, le vrai public, celui des gens de cœur, des gens honnêtes, ne se laissait pas prendre à ces scènes d'horreur, de vices et d'obscénités qu'on décorait du nom d'art dramatique. Le vrai public fuyait cette scandaleuse qui, chassant du théâtre l'antique et vénérable devise: Castigat ridcndo mores y se faisait une loi de ne rire que des bonnes mœurs, et de ne corriger que la vertu.
Par bonheur, ces temps-là sont passés : le théâtre reprend, Dieu merci, des façons moins sauvages et plus civilisées ; ses héros ne sont plus des escrocs, des faussaires, des assassins ni des bâtards ; ses héroïnes ont presque toutes des mères et des enfans qu'elles peuvent avouer ; le théâtre revient aux honnêtes gens enfin : voilà pourquoi les honnêtes gens reviennent au théâtre.
Voyez le Gymnase, toujours si paternel aux petites maîtresses et aux mauvais sujets I le voilà qui, renonçant à ses fautes de jeunesse, donne des Ai'is aux coquettcs, et vante à ses dandys tout le prix du Bonheur ignoré ;
Les Variétés apprennent aux enfans que VEpée d'un père, ou plutôt que son souvenir console de bien des chagrins ;
Le Vaudeville montre à l'épouse que, fàtr,ç]l^yi^eq}p^ 4'un, épicier, l'amant le plus aimable ne vaut pas un mari ; : ,'r.. . ' ,
Le Palais-Royal même, terre classique des Georges Dandin, venge en M. de Charolais l'honneur conjugal outragé.
Il n'y a pas jusqu'au théâtre de la Porte Saint-Antoine qui ne mette sa scène popiUaivc au service dg la juoi\^le. La Chute des FcuilA's , premiçi* coup d'çssai
d'un compositeur devenu célèbre , Adolphe Adam , nous fait voir une jeune fille immolant son amour à l'amitié. Je signalerai , dans la Chute des Feuilles , ma-, demoiselle Mary , charmante actrice , qu'un grand théâtre dispute déjà , dit-on , au boulevard, et qui certes y sera mieux placée , car ses heureuses dispositions et la grâce avec laquelle elle joue la rendent digne d'un public d'élite.
Partout mêmes sentimens , même doctrine : ici , Jaffier le Corsaire arrachant sa fille aux plans d'un séducteur : plus loin , la Belle Ecaillère payant de sa vie la pensée même d'une faute.
M. Ancelot , lui-même , M. Ancelot , la régence et le dix-huitième siècle incarnés , l'homme des Daubigné , des Dubois , des Dubarri , des Pai-abère > est venu à résipiscence. M. Ancelot a compris que , même au théâtre , la vertu était bonne à quelque chose , et d'après ce principe , que dans un bon ménage on ne doit avoir qu'une pensée, il a pris celle de sa femme , cette Marie si dévouée, saciifîant son bonheur à celui de son enfant ; et de la comédie de la rue de Richelieu, il a fait un vaudevdle pour la rue de Chartres. Je ne sais si M. Ancelot s'en doute , mais cette pièce-là est assurément la meilleure qu'il ait encore faite, et peut-être lui vaudra-t-elle grâce pour toutes les rapsodies dont il nous accable depuis si long-temps, d'autant plus que , comme dit le proverbe (je suis grand partisan des proverbes) : Péché caché est à moitié pardonné.
Nous avons reçu de 31. Hains , le spirituel auteur de l'étude sur M. de Balzac, un article plein de verve et de talent sur Georges Sand, qui paraîtra dans notre livraison de janvier. Nous avons eu le regret de ne pouvoir le comprendre dans celle de décembre.
Parmi les ouvrages élégamment reliés qui se trouvent chez M. Cliaulhi, rue Kichelieu, 2, et qui se donneront beaucoup cette année pour étrennes, nous devons signaler le charmant volume de poésies de madame de la Berge , née de Yillars, sous ce titre : Brises du soir.
Il faut aussi que nous citions un line qui ne peut manquer d'avoir une gmndc vogue, Paris et Londres , keepsake composé d'articles de IM. de Chateaubriand, de madame la princesse de Craou, de madame Tastu, de M. Kniile Deschamps et autres notabilités littéraires du jnondc fasluonable. Chez M- Dclloyc, place de la Bourse, 7.
i- 391 -* TABLE DU CINQUIÈME VOLUME,