‹ L'Écho de la jeune France (volume 3)Chapitre 13 sur 99 · A MADAME LA COMTESSE DE R · texte numérisé non relu

A MADAME LA COMTESSE DE R

Oui , tu seras un jour chez la race nouvelle De l'amoar filial le plus parfait modèle. Tant qu'il existera des pères malheureux. Ton nom consolateur sera sacré pour eux. Ducis.

Tendresse filiale ! pensée permanente , pensée du cœur que rien jamais ne remplace dans la triste carrière humaine j seule fleur, placée au seuil de la vie , afin que traversant d'abord ses parfums , nous les répandions ensuite sur le reste de la longue route. Tendresse filiale î apj)rcnds-nous quelques-uns de tes secrets pour le bonheur, réveille en nous quelquesuns de ces souvenirs , qui gardent leur fraîcheur malgré la stérilité des vieux ans • donne-nous des lanncs, de ces larmes qui coulent toujours et que nul froid ne glace , et que nul soleil ne dessèche , et que nulle

1,'écho de la jeune trance. qd

joie ne peut deviner ! Dis-nous bien haut les noms ({iic tu as

rèadus bien grands , mais dis-nous tout bas celui de Rose-Madeleine. La jeune fille rougirait de l'entendre prononcer où ne sont pas les échos de ses montagnes.

Dans un des vallons du Béarn , à peu de distance de la ville de Pau , au bord du ruisseau de Nées , qui charrie dans ses sables de petites parcelles d'or, et dont la source surgit tout à coup du sein de la terre comme le jet d'eau d'un vaste puits artésien , est situé le village d Isestc , patrie du célèbre Bordeu , d'où l'on aperçoit le pic du midi , qui , après s'être élevé à une hauteur de plus de 1 500 toises , divise son sommet en deux flèches aiguës, ce qui lui a fait donner le nom de pic des jumelles. Un peu au-dessus de ce village, s'ouvre du côté du levant la grotte d'Espalungue, qu'on ne peut visiter qu'aux, flambeaux; ses larges voûtes présentent dans leurs stalactites et leurs pétrifications , une multitude de formes bizarres parmi lesquelles les habitans d'Iseste font admirer au voyageur des ressemblances extraordinaires , qu'on pourrait varier selon son imagination ou sa fantaisie , mais qu'on s'empresse de reconnaître pour ne pas affliger l'orgueil national. Cependant leur fameuse grotte n'est pas la seule chose qui doive exalter cet orgueil , car c'est dans le village d'Iseste qu'avait pris naissance Rose-Madeleine , la jeune fille dont nous racontons l'histoire. Elle avait perdu sa mère étant encore toute petite , et quelques mois après elle se trouva orpheline , parce que son père quitta le pays dans lequel il laissait sa fille confiée aux soins de Marguerite, sa seule parente. L'enfant croissait en âge et en sagesse, et le ciel la bénissait chaque matin et chaque soir afin de lui remplacer la bénédiction paternelle } à sept ans, bruvante et vive, elle courait le long de son frais ruisseau pour y cueillir les cloches blanches du liseron des fontaines , ou se pencher comme les fleurs de la circie sur le miroir fuyant des eaux , qui réfléchissait ses longs cheveux blonds , plus grands qu'elle , et d'une nuance dorée , presque inconnue dans le pays; à seize ans, modeste et baissant toujours ses beaux yeux noirs , elle était la bienvenue de tout le village; on lisait sa vie sur son front ; vie au soleil , au grand air , au bruit des cascades , au chant des oiseaux , vie active, transparente et fleurie qui s'effeuillera jour par jour, mais qui ne se fanera jamais ; et cependant à seize ans Rose-Madeleine avait beaucoup pleuré , beaucoup souffert dans ceux qu'elle aimait. Depuis quelque temps on ne la voyait plus le dimanche au village , bien qu'elle fût plus fidèle que toutes les autres au jour du Seigneur ; elle n'avait plus d'instant pour la danse , bien que pas une d* ses compagnes n'eût plus de joie au cœur , quand la fête révérée d'un saint béni ù la ronde venait accouxcir la longue semaine. Elle avait déjà

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refuse deux fois de se marier , d'abord avec Julien , fils d'un riclie fermier du village , et elle avait ëte joyeuse de son refus ; puis avec Alexis, sans he'iilage et orphelin , et elle en pleurait toujours : aussi Alexis n'avait pas perdu toute espérance j lui dont le travail de chaque jour était d'aller recueillir dans les sables des petites rivières voisines les paillettes d'or qui s'y trouvent mclc'es, lui si pauvre et que cet or n'enrichissait pas , pouvait du moins se croire aime'. 11 se dit en lui-même : essayons une nouvelle prière auprès de Rose-Madolcine , et pour que cela me porte bonheur chargeons notre bon cure' qui m'a protc'ge' dès mon enfance de fdire cette seconde demande à ma place. C'e'tait déjà lui donner une bc'ne'diclion , et le vieux pasteur dans sa longue vie n'en avait jamais refuse aucune. Prêtre selon le cœur de Dieu, homme de bien selon l'Evangile , il passait parmi les pauvres leur donnant le peu qu'il avait , puis leur prêchant le bonheur de la pauvreté' par expérience , et leur annonçant un royaume dont il ne se trouvait pas exclu.

Qu'il est grand et place' haut dans la chaire de ve'riîé , celui dont les œuvres traduisent les saintes paroles , les œuvres , intelligence de la loi, esprit de la lettre , alphabet de la vraie croyance pour les simples et les petits II!

Quand le pasteur visitait une de ses chaumières sans porter à toutes les autres leur part de consolation , de conseil , d'encouragement , les habitans de celte chaumière se faisaient de sa présence un présage de bonheur: aussi Rose-Madeleine le voyant entrer chez Marguerite eut une pense'e si douce qu'elle ne put cacher son e'raotion , d'autant que le pieux pre'sagc était bien pour elle , puisque Marguerite était absente j elle resta debout , immobile et ses grands yeux noirs se fixèrent sur les cheveux blanchis du vieillard, qui lui représentait son père , et le vieillard alors lui parla. On eût retrouvé dans ce doux tableau la simplicité grande et pure des mœurs antiques, et le souffle des vietix jours semblait lui prêter sa jeunesse. Le nom d'Alexis fut souvent répété dans ce long entretien , ou plutôt dans cette longue exhortation , car la jeune fille , par une habitude religieuse et comme si sa cabane se fût changée en église, écoulait toujours et tremblait d'avoir à répondre : « — Mon enfant , continuait » l'humble pasteur , mon enfant , Dieu permet rarement à l'homme de » refuser le bonheur qu'il prend soin de lui garantir; il veut autant de » soumission pour ses bienfaits que pour ses chàtimens , et ne demande » pas des sacrifices et des larmes à ces jeunes âmes dans lesquelles sa » bonté de père cherche une sainte joie en action de grâces. Une douce » union , un mariage chrétien est un don du ciel dont vous aurez à rendre » compte pour deux , si votre volonté est seule à s'y opposer ; vous êtes » bien jeune , dites-vous , ma fille , la sagesse lient lieu de longs jours; T) cl croyez-moi, a votre âge, quelques années de plus ne font pas avan-

» CCI' dans la vie j vous craignez la pauvreté peut-être dont vous souf- » fririez pour votre mari , pour vos enfans , mais la vertu dUine femme

V est toute la richesse d'une famille — Je sais , interrompit Made-

» leine , je sais qu'une femme appartient à ses enfans ; son travail , son » pain , ses veilles , sa vie , tout est à eux , il ne lui reste rien , plus

» rien Hc'las ! j'y ai pense bien souvent ! et c'est pour cela que j'ai

» dit à Alexis : non , non , nous sommes trop jeunes encore , moi sur-

» tout » Et elle répétait tout bas, «non je n'épouserai pas Alexis ! »

et son cœur se troublait à ces paroles , et son amour se réveillait sous la protection du pasteur. Cet amour pur et fier , le seul dont on ne sait pas rougir , dont on parle dans ses prières , dans lequel on veut tout le ciel de moitié , bien assure de la couronne qu'il lui garde. La lutte devenait terrible pour la jeune fille ; le bon vieillard lui semblait seul avoir raison. Par une inspiration filiale ;, elle leva sur lui ses yeux qu'elle tenait baisses , et l'image de son père passant encore devant elle : Oh ! ne me dites pas que ma conduite est coupable dans ce moment ; Oh ! non , ce n'est pas vous qui la jugerez sans indulgence , à présent que je vais tout vous expliquer, à vous seul , à vous seul au moins, en secret, comme en

confession Mon père autrefois riche est devenu pauvre , alors qu'il

devenait vieux j n'ajant plus son champ ni sa cabane dans ce village où il était ne, il me dit un jour : — Rose-Madeleine , si je demeurais plus long-temps dans le pays, je rougirais trop de ma pauvreté, sois s,ige, enfant, afin que le ciel me pardonne; je te laisse à la protection de Marguerite , près du cimetière oii nous avons une croix pour ta mère , que Dieu garde , moi je vais chercher un autre endroit pour mourir ! — J'étais bien petite , il me souleva dans ses bras , afin de me presser contre son sein , puis il partit j de longues années se passèrent , je jxiriais de mon père à tout le monde , personne ne me parlait de mon père : il est loin , très-loin sans doute , me disais-je , et je priais et je grandissais beaucoup pour lui.

« Je ne devais pas rester toujours malheureuse : il y a trois ans, le jour de ma première communion , j'avais pleuré plus qu'à l'ordinaire; mon père revint pour quelques instans dans ce village , ici , dans votre église ; vous vous en souvenez peut-être, il était aveugle , c'était pour me bénir seulement!!!... » La voix de Madeleine était entrecoupée , elle s'arrêta, se mit à genoux, puis continua plus bas : « Depuis celte époque , c'est moi qui suis la fortune , la famille , la bénédiction du vieillard ; je ne puis habiter près de lui dans la ville voisine , où il a voulu demeurer parce qu'on n'y connaît pas sa misère et où je me trouverais souvent sans ouvrage , mais le dimanche est à moi, et la semaine me paraît moins longue étant toute destinée à mon père. Car je lui garde le prix de mon travail de chaque jour ; si je ne pouvais pas travailler , je pourrais demander l'aumône à mon Dieu! l'auraônc oui, encore.,.,,.

gS^ l'écho de la jeune fratîce.

mais travail ou aumône, tout appartient d'avance à mon père c'est

un secret au moins I î î et j'aimerais mieux mourir que de le dévoiler même à Alexis.» Les larmes du prêtre tombaient comme une conse'cration sur le front baisse' de la jeune fille. « — Levez-vous , dit-il , levez -vous , la sagesse tient lieu de longs jours lî!» et toute'muil reprit lentement le chemin du presbytère. Alexis l'attendait debout devant la petite porte do l'e'glise : «Tu e'pouseras Rose-Madeleine , lui dit-il, et la paix du Seigneur sera sur ta maison comme elle est sur celle-ci ! » Ils s'agenouillèrent tous les deux devant l'autel.

Le lendemain le cure d'Iseste écrivit à l'e'vêque du diocèse , avec cette ardeur de cbarité qui obtient toujours , pour lui recommander le père de la jeune fille. La réponse ne se fit pas attendre , et le dimanche suivant le prêtre put annoncer à tout le village le mariage d'Alexis et de Rose-Madeleine; il prévint donc ses paroissiens que ce mariage serait be'ni, à pareille beure , dans Luit jours. Les deux jeunes villageois le savaient déjà, et pourtant ils se troublèrent à ces paroles comme si eux seuls ne s'y fussent pas attendus. Un murmure d'approbation s'élevait de tous côte's, un bruit prolonge de louanges entourait la jeune fille comme une première fête nuptiale j ses compagnes enviaient son sort par admiration. Elle, tremblante aux pieds de l'autel , rougissait et baissait la tête; Alexis, au fond de l'enceinte, cherchait dans tous les yeux tournes vers lui si l'on devinait son bonheur; mais la voix du pasteur se fit entendre, un profond silence se re'tablit, et le sacrifice e'ternel s'acheva; seulement on remarqua que Julien, le fils du riche fermier, n'avait pas assisté à la messe. — « Que mon père sera heureux bientôt à cause de moi î » Telle fut la dernière pensée de Madeleine le soir , et sa première pense'e du matin fut la même , tant son sommeil avait e'tc' calme et souriant à son avenir.

La semaine fut bientôt c'coulëe, on était déjà à la veille du mariage; le curé d'Iseste , que des obligations de son ministère avaient forcé de s'absenter durant quclqucsjours, devait revenir le soir même, et, d'un instant à l'autre, Rose-Madeleine attendait aussi son père. — Pourquoi Alexis semblet-il si triste? Pourquoi ses yeux se remplissent-ils de larmes en regardant entre ses mains une boucle blonde des beaux cheveux de sa fiancée? ce n'est pas d'elle qu'il l'a reçue ; il rougit devant les femmes du village qui l'entourent j)0ur le consoler : — Pauvre Alexis I lui disait l'une d'elles , BOUS n'aurions jamais cru cela de Rose-Madeleine , et sans cetle boucle de cheveux nous ne pourrions le croire encore. — Et c'est de Julien que vous la tenez, lui répondiJil toujoars Alexis? — De Julien, à qui Madeleine l'a donnée. Et une autre femme ajoutait : — De Julien, le lils du riche fermier, qui nous avait bien reconamandé de ne pas vous le dire. Et une

autre : — Rose-Madeleine e'tait trop jeune pour se marier, disait-elle , je

n'ai jamais dit cela moi. Et une autre : — Je n'avais jamais approuve ses longues absences Icdimanchc ; et ces jours de fête qu'elle n'employait jamais à la danse , qu'en faisait-elle ?

Alexis gardait le silence , le silence e'tait la preuve la plus douloureuse des craintes qui s'élevaient dans son sein. — Rose-Madeleine, c'est toi seule qui peux repondre , et en se donnant cette espe'rance il prit le chemin de la maison de Madeleine. Ce chemin long, e'troit, entre deux haies, à di'oitc de l'église, qu'il avait parcouru si souvent plein de douces pense'es quand il se croyait malheureux ; à prc'sent ses pas c'taient prc'cipite's , son front pâle , ses lèvres tremblantes } il savait cependant qu'il s'approchait de celle qu'il aimait, et qu'elle sourirait pour lui en le voyant.

La jeune fille, sa fiance'e, l'attendait toujours 5 assise sur un banc de chèvrefeuille qu'il lui avait fait, elle travaillait à sa parure du lendemain , et ne leva pas la tête , bien qu'elle sût qu'il e'tait là j il y avait de la place pour deux sur son banc de chèvrefeuille. Alexis se mit à côté d'elle, et ils ne se dirent pas un mot. (Qui pourrait se faire tin sort plus beau que le mien ? Mon père , trouvant dans ce village deux enfans pour lui remplacer sa fortune, ne voudra jamais le quitter, et je lui appartiendrai davantage, n'e'tant plus à moi.) Ainsi pensait Madeleine, et ses réflexJons se prolongeaient, bien qu'elle sût qu'il etaitlà. — Rose-Madeleine, dit enfin celui des deux fiances dont les idées e'taient sombres, quoique le cœur fût plein d'amour, Rose-Madeleine, ne porierez-vous pas, le jour de notre mariage, une autre parurequecelle que vous vous faites à pre'sent ? N'aurez-vous pas, ce jour-là, vos cheveux blonds tresses sur vos épaules, comme toutes vos compagnes ? — Pourquoi cette question ? répondit Madeleine , est-ce donc qu'il manque, selon toi, quelque chose à ta fiancée, même aujourd'hui ? L'aimes-tu , par hasard , pour ses longs cheveux , pour ses cheveux blonds , pour ses beaux cheveux , car on leur donnait tous ces noms quand j'étais petite , et que je ne les renfermais pas sous ma coiffure de velours noir — Personne n'en parle maintenant , n'estce pas? Personne ne les voit ? Personne ne les reçoit de ta main en souvenir, en gage de fidélité, d'amour même ? — 0 mon père, mon

père ! s'écria Madeleine , ayant , elle , ce nom protecteur dans toutes les émotions subitesdc l'arae, comme on a celui de Dieu ; elle se leva tremblante, interdite, ne comprenant pas, ne cherchant pas à comprendre, mais devenant pâle, peu à peu, à proportion que les larmes lui manquaient. — Ecoute, Madeleine, reprit Alexis, écoute, j'ai eu tort de penser que devenant ton mari je pourrais te rendre heureuse comme je le serais moimême ; je te croyais triste à cause de mon chagrin j hélas! il fallait me dire le contraire, et peut-être aurais-jc moins souflert sachant que j'étais seul à souffrir^ il fallait me dire : je ne suis plus libre de mon cœur,

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et même pour le vôtre, je ne puis avoir de reconnaissance, ne me faites pas ingrate, Alexis, et, si vous m'aimez, oubliez-moi. J'aurais pu me soumettre à la volonté' de Dieu sans l'offenser, et savoir gre' à Julien d'être le plus riche de notre village, puisqu'il était le plus aime. Pardonnemoi de t'affliger, Madeleine! mais vous avez mal agi ; car cette

boucle de cheveux , vois-tu , c'est toi qui l'as donnée à Julien • il s'en est

vante à tout le village. Ce sont bien tes cheveux, n'est-ce pas? — O

mon Dieu I ils sont faciles à reconnaître , dans le pays on en voit si rarement de cette couleur î ce sont mes cheveux , certainement; mais, Alexis, ce n'est pas moi qui les ai donne's à Julien , et je n'ai jamais aime personne, aussi vrai que je vous aime, devant vous épouser demain. La jeune villageoise n'ajouta pas un mot : cette réponse semblait entièrement rassurante à son cœur; il y a tant de confiance dans l'ignorance du mensonge ! Cependant Alexis , resté à ses pieds , se livrait à l'espérance de l'ardeur de toutes ses craintes : — Tu n'es pas coupable , non , je savais que c'était impossible que tu fusses coupable , même quand je te disais le contraire, et pourquoi aurais-tu voulu m'affliger, sachant combien je t'aimais , moi qui ne t'ai fait parler de mon amour que par notre vieux pasteur, qui me tient lieu aussi de père? C'est ce qui me rassurait quand ils me disaient tous dans le village : Tu es trompe', Alexis j Julien est aimé, Julien est aimé de Madeleine. Ce qui me consolait encore beaucoup, c'était de pouvoir leur répondre : mais je suis le plus pauvre des deux , et elle a refusé d'être la femme de Julien. Que j'étais fier pour toi de n'avoir rien! Mais ils ne comprennent pas ces choseslà, vois-tu, et je les crois tous raéchans , depuis que je suis malheureux.

— Pourquoi te laisser aller à des pensées qui gâteraient ton cœur à force de le rendre triste ? Qii'avons-nous besoin, Alexis, de mettre le village de moitié dans nos joies ou dans nos peines , et de lui demander s'il est vrai que nous nous aimons? Promets-moi de tout oublier... , promets-moi...

— Oui, oui, interrompit Alexis, et tu vas tout me raconter à présent, parce que je ne veux c-oire que toi... Comment laissas-tu couper cette boucle de cheveux que tu ne devais pas me donner?... Madeleine ne répondait pas. — Est-ce pour une de tes compagnes? pour ta cousine?... Madeleine ne repondait pasj ses joues brûlaient de rougeur; Alexis la regardait fixement. — Vous n'êtes pas habituée au mensonge, Madeleine, pourquoi me tromper? Ces paroles rendirent la pauvre villageoise à toute sa fierté de jeune fille. — Quand c'était le village entier qui parlait contre moi, je ne me suis pas troublée, à présent c'est vous... Je n'aurais jamais cru être accusée par celui qui m'avait choisie pour être sa femme! — Mais cette boucle de cheveux?... — Julien ne l'a pas reçue de moi; ces cheveux ne sont pas un gage d'amour, c'est tout ce que je puis vous dire.

— A qui conficrez-vous vos secrets si vous mêles cachez?... — C'est

l'écho de la JF.CNF. FRA.NCK. lOl

tout ce qiiejepuisvousdirc, — et demain, — demain, je vous ferais la même réponse, si c'était encore le jour de notre mariage. —Adieu, Rose-Madeleine, je quitte le village demain. — Hc'las I mon père y serai...» Des sanglots dëchirans furent alors les derniers adieux des deux fiances; ils se sc'parèrcnt cependant , et , sur la branche la plus fleurie du berceau de clièvrefeuillc où l\radcleine e'tait demeurée seule, un nid de loris bleuâtres se balançait au dernier souffle du matin , et tandis que la mère réchauffait , aux battcmens de son cœur, ses petits près dV'clorc, l'oiseau chanteur prolongeait ses voluptueux soupirs, qui montaient, en hymnes d'amour, vers un ciel de printemps , doux et parfume' comme eux.

Le regard e'tonne' de la jeune fille accompagna long-temps les pas d'Alexis; son cœur défaillait peu à peu à chaque re'solution nouvelle qui arrêtait ou précipitait la course lente et irrésolue de son fiancé. Victorieuse contre lui en ce douloureux combat , tant qu'elle apercevait son ombre passer à travers le feuillage; sans force, pour ne pas le rappeler quand la verdure, devenant plus épaisse, l'empêchait de voir toute sa pensée; et quand il se fut tout-à-fait éloigné, afin de ne pas le suivre, elle enlaça de ses deux bras un jeune peuplier qui bordait la route, demandant à tout ce qui l'environnait un appui contre son amour; mais il y avait en elle une affection dont la racine était plus profonde que celle de son amour luimêuie : sa tendresse filiale. Cette affection en son chaste cœur s'était fortifiée d'année en année, avait répandu de tous côtés ses rameaux chargés de feuilles, de fleurs et de fruits , et Madeleine pouvait déjà se reposer en assurance sous son ombrage, tant ce bel arbre avait grandi vile dans la terre vierge qu'il s'était choisie : aussi , pour triompher plus sûrement de son trouble, elle se ressouvint de son père, et, sans rappeler Alexis , qui croyait tant être rappelé; sans chercher à voir Julien; son ennemi, sans raconter à sa cousine, qu'elle alla rejoindre, l'entretien qui venait de changer son sort , elle la serra dans ses bras avec larmes. — « Adieu pour bien long-temps, lui dit-elle , pour toujours, peut-être. Mon mariage n'a pas lieu , je quitte le village avant que mon père y arrive , il n'y retrouverait pas sa chaumière!... Hélas! ce village lui a toujours porté malheur depuis la mort de ma mère !... « Et, s'arrachant des bras de Marguerite , elle prit le chemin sur lequel elle devait rencontrer son père. Elle marchait en toute hâte afin de s'éloigner d'Isestc plus vite que le vieillari n'en approcherait ; le village ne lui avait jamais semblé si grand , bien qu'elle l'eût traversé souvent pour son père , le matin , les jours de dimanche et de fête, quand le pauvre aveugle l'attendait, comptant l'absence de son enfant heure par heure. Aloi-s on disait en la voyant passer : — • C'est une bénédiction pour le pays que la sagesse de cette toute jeune fille ; — et chaque mère de famille la donnait pour exemple à celle de ses enfansqui avait son âge, et l'on ne parlait que de sa vertu , quoiqu'elle I. 8

fut la plus belle : à présent, comme autrefois , on se parlait à demi-voix j en la regardant , et comme autrefois aussi elle rougissait.

Elle ne p'Jt i-etenirses larmes en apercevant la porte du presbytère atec ses deux larges bancs de pierre blanche places sous une petite vigne rampante, et destinés aux pauvres des villages environnans qui se rendaient une fois par semaine chez le cure d'Iseste pour y recevoir ses instructions et ses aumônes; elle pleura donc abond ;mmenl et même s'agenouilla devant cet luimble seuil use par la charité' : — «C'est ici que mon père devait se reposer demain après mon mariage, ayant ses deux enfans à ses pieds : ô mon Dieu! que votre volonté soit faite, quoique vous ne l'ayez pas permis ainsi...» — Joignant les mains, clic ajouta : — « Je suis seule, et je m'éloigne profondément affligée... prenez pitié de moi, ô mon Dieu! Se relevant, elle aperçut dans les angles du vieux toit des nids d'hirondelles nouvellement construits, ce qui lui donna l'assurance que sa prière était exaucée. Puis elle reprit sa course, tout en se disant, pour se rassurer, que puisqu'un enfant accompagnait son père, ils seraient obligés de se reposer souvent Tun et l'autie durant le chemin ; elle ne savait pas , la pauvre Rose-Madeleine, combien le bonlieur peut remplacer de jeunesse, son père lui avait toujours semble si vieux I II était là pourtant, sur la grande place de l'église, marchant à tâtons au soleil, le vieillard, aussi vite que la jeune fille. Il anivait, lui , il arrivait pour conduire à l'autel son enfant, sa seule enfant... pour lui assurer un nouveau guide, un nouveau soutien , un nouvel ami, assez jeune, pour la vie entière...

Quand llose-Madelcine aperçut son père, elle n'eut pas la force de se jeter dims ses bras ni même de lui parler, l'aveugle passait à ses côtés et continuait son chemin : — «Votre fille... voilà voire fille I»s' écria l'enfant qui l'accompagnait; » — et , tout joyeux, il rejoignit en courant les autres çnfans du village. — «C'est toi, Madeleine, dit le vieillard, tu as bien fait de venir jusqu'ici au-devant de moi ; chère enfant ; viens , que je m'appuie sur ton bras jusqu'à ta chaumière... Tu vas trouver que je marche lentement... je ne suis pas fatigué , pourtant; li route n'est pas longue et je l'ai faite si souvent ai.trcfois , dans le bon temps, avec ta mère... Pas de tristes pensées, aujourd'hui, non, pas aujourd'hui,.. INIais ai-je mes enfans sous mes yeux? — car,dans sa joie, il croyait y voir encore; — clés- vous venus me chercher à deux? — Je suis seule, répondit à demi-voix la jeune fille désolée sur laquelle s'appuyait le vieillard content. — Allons, Madeleine, allons, te voilà déjà tout émue... lu trembles de joie , il faut que je te soutienne... Je suis bien heureux aussi à cause de toi... mais, grâce à Dieu, l'habitude du chagrin m'a fortifié I — Mon jière , disait tout bas Rose-Madeleine... — Me voiii donc v(nu pour ta nocel... rt- V£nu dans mon village, mon bien-aimé village , mon beau pays!... Le pys natal , ma fille, le pays natal quand on est vieux !.,. Aide-moi à tout

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reconnaître. A gauche, un peu loin dans la vallée, n'y a-t-il pas, Senlfe au bord du ruisseau, n'est-ce pas? la maison de ton grand'pèrc, la notre, la première, la plus belle de tout l'endroit? Quand j'y conduisis ta raèrb, enfant, il m'en souvient, elle tremblait comme tu trembles; alors j'étais riche, j'avais l'âge de ton Alexis; alors j'e'tais plein de joie... comme à présent, Madeleine, le bunheur ra'(St revenu... le même ; quoique je sois vieux, pauvt-e, ei que je ne puisse pas te voir... « Et les Vfux de l'aveugle avaient encore des larmes de joie qui se mêlaient aux sanglots déchirans de l'infortunée jeune fille... Toute la vie de l'enfant était réraontc'e au pèrel — «Il faut partir à présent... h présent!., s'écria Rose- Madeleine, — ayant rassemblé dans cette seule parole ce qui lui restait de courage pour la douleur. L'aveugle chancela comme un vieux chêne dont le premier coup de coignee brise la racine. — PartirI partir!... répélait-il; oui , pour la maison de ta cousine, pour la maison de ton fiancé; pour la noce... — Il n'y a pins de noces pour ta fille... Plus de Léne'diction pour ta fille, plus de fiancé pour ta fille!... Viens j mon père, viens, ce n'est pas ton chemin, là... Retournons à gauche ensemble, par où tu es venu seul... N'écoute rien , ne pâilc à personne, on ne nous voit pas... Allons , marchons vite, la route n'est pas longue, et je suis là pour te guider... ^ieus, appuie-toi des deux mains sur ton enfant... — Le vieillard ne bougeait pas... — t Je suis aveugle, Madeleine, je ne puis retrouver ma route ; les méchans, voilà q'i'ils ont mis des pierres pour me faire trcTjucher à chacpie pas et pour rire en me regardant.

■^Les méchans! oui, les méchans! fuvons-les.mon père; ilstcdiraient beaucoup de mal de ta fille ; ils t'enlèveraient le peu qui te reste , sans pitié pour ta pauvreté, comme si nous avions cherché à les affliger..... Ils ne m'ont pas chassée du village , oh ! non , non ; mais s'ils nous voyaient partir, parce que nous pleurons, ils s'en vanteraient peut-être devant toi..... Mon bras , mon bras... N'aie pas peur... II est plein de force... tu sais bien n'aie pas peur...» Eî le vieillard ne bougeait pas; vainement la pauvre Madeleine cherchait à le faire rétrograder et à l'emporter presque entre ses bras, comme si elle eût senti du feu sous ses pieds. L'aveugle immobile riait, riait à chaque nouvel effort, et cette joie stupide faisait fondre en larmes. Madeleine, effrayée de cette immobilité, de cette joie , de ce silence, et se croyant coupable à force de se sentir malheureuse, se mit aux genoux de son père pour lui demander pardon. — Alexis m'a abandonnée parce que tout le village lui a dit que je ne l'aimais pas, quoique je fusse sa fiancée, et que j'avais aimé Julien, bien que j'aie refusé de l'épouser sans que votre volonté se soit opposée à

ce mariage Alexis m'a trouvée coupable par bien des raisons

Jb n'ai pu me justifier par aucune Tout est fini pour le bonheur,

me suis-je dit alors 11 savait que vous veniez quand il m'a quittée...

Io4 l'écho de la jeune FRANCE.

0 mon père , pardonnez-moi , car je ne suis pas coupable. — Te pardonner! s'ccria le vieillard , dcint la raison s'était ranimée peu à peu à chaque parole de la voix aimée , mélodie incompréhensible et céleste , te pardonner, mon enfant I... Ah I je rends grâce à Dieu de m'avoir conduit jusqu'à Iscste aujourd'hui j je sentais bien que je marchais pour le bénir, et je te croyais heureuse pourtant I » La voix du père de Rose-Madeleine s'élevait pleine de force au-dessus des sanglots de la fiancée , et les enfans quittaient leurs jeux et venaient en riant regarder l'aveugle, etlci femmes laissaient leur ouvrage et sortaient sur la porte de leur chaumière , et puis s'avançaient; et les villageois, ceux qui étaient vieux, malades ou inoccu|)és, écoutaient, et la place de l'église devenait trop petite pour

cette foule curieuse, faible, infirme et railleuse « Avez- vous

des filles, vous autres qui venez voir rougir la mienne? Faites-leur place à vos côtés; et dites-leur en levant les yeux au ciel en action de grâces, dites-leur : Quand nous serons devenus vieux, c'est vous, enfans, qui travaillerez le jour, qui travaillerez la nuit sans relâche d'un bout de l'année à l'autre, pour que nous ayons un morceau de pain à manger, pour que nous ayons un lit et une couverture à notre lit lorsqu'il fait froid , et des sabots à nos pieds; dites-leur... » Madeleine mit précipitamment sa main sur les lèvres du vieillard qui, pour la première fois, venait de parler de sa misère. « Oui , oui, tu as raison ; ils ne comprendraient pas, eux qui ne savent ce que c'est que d'avoir un enfant quand on n'a rien, un enfant à soi qui vous aime alors que tout le monde s'est fatigué de vous

aimer , par cela seul qu'on a vécu long-temps Ils te chassent, enfant,

ne t'afflige pas je te reste encore Viens avec moi, loind'ici. sous

mon pauvre toit , il y a de la place pour deux : nous y étions deux autrefois, seulement les jours de fête; à présent nous y serons deux tous les jours. Tu travailleras pour moi , et moi je vivrai long-temps pour

toi Viens dans la ville où nous sommes étrangers , personne ne nous

haïra Ma Rose-Madeleine , ma pauvre enfant, si ta mère te restait,

elle te saurait mieux consoler »

Et il s'éloignait lentement, appuyé sur Rose-Madeleine , la fiancée d'Alexis; la foule se rangeait étonnée, pour laisser passer le père et l'enfant. Quelques femmes se parlaient encore , mais tout bas, car Rose-Madeleine était pâle comme la jeune fille ressuscitcc par la parole du Sauveur , et elle était seule pour soutenir les pas de l'aveugle.

Cependant Julien, l'accusateur de Madeleine, venait d'être témoin de celte scène déchirante. — Je n'aurais pas dû traverser la place de l'église aujourd'hui ; je ne me croyais pas si coupable. Dieu I que le feu prend vite ! que le maJ est facile à faire î ! î Allons je sais où est notre pasteur...

LÉCHO DE LA- JEUNE FRANCE. Io5

je lui ferai l'aveu de mon crime; allons... — Et tout en se parlant de la sorte, Julien avait devance de bien loin hors du village Rose-Madeleine et son père.

Ils allaient tous les deux sans prononcer une parole. L'attention de la jeune fille était occupée à ralentir sa marche selon les forces du vieillard; elle c'puisa toutes les siennes à le soutenir pour une petite portion du chemin, puis, quand l'espérance lui manqua , la charité lui tendit la main. C'e'tait le bon cure' d'Iseste , qui lui dit en l'abordant : « Je savais que je vous rencontrerais sur ma route ; je viens d'être prévenu par Julien... — Julien! s'e'cria-t-elle , vous ne le croyez pas, vousl — Je sais tout, mon enfant, je sais tout ; venez avec moi. Dieu est gnnd. Vous vous trouverez demain, avant la messe , à dix heures, dans l'église, et comme c'est dimanche , tout le village y sera. Laissez-moi conduire votre père. »

Le lendemain , quand les habitans d'Iseste furent rassembles pour la messe, le pasteur monta en chaire; il s'inclina vers l'autel; tous les assistans se signèrent. Une clrangè; e , voyageant dans ces montagnes , entrait en ce moment dans 1 humble e'glise. Les fleurs nouvelles dont les murs étaient couverts lui donnaient un air de fête ; mais les villageois paraissaient si tristes que l'étrangère se demanda si tout le pays avait été frappe' par l'orage une heure avant la moisson. Craignant de troubler le prêtre dont la parole consolait sans doute , elle s'arrêta au fond de l'enceinte , près du dernier pilier , loin des fidèles ; à côté d'elle était un vieil aveugle, les bras croisés sur la poitrine, et une jeune fille séparée de toutes les autres, les mains jointes, priant la vierge : on entendait ses pleurs , et elle priait cependant; mais quelquefois ses grands yeux noirs se portaient involontairement vers le côté opposé , sous la chaire, où un jeune villageois pleurait comme elle.

« Mes enfans, disait le prêtre, de temps à autre vos champs sont flétris , vos petites plantes sont inclinées vers la terre, parce que la rosce du matin ne leur suffit point; alors Dieu regarde, et il envoie à vos petites plantes, à vos champs, une rosée plus abondante. Quelquefois aussi vos cœurs sont tristes, sont languissans pour le bien; alors Dieu regarde, et il envoie à vos cœurs une nourriture nouvelle. Bénissez-le, mes chers enfans : il a regardé aujourd'hui ; et moi qui suis , en son nom , au milieu de vous , moi qui viens, à sa place , vous distribuer sa parole, j'ai aussi ma part d'édification et de larmes dans le récit bien touchant que je vais vous faire. Oui, nous pleurerons tous, sans doute; ce sera une prière de plus faite ensemble aux pieds de l'aulel. Nous pleurerons; car les exemples généreux , les actions vraiment chrétiennes , sont devenus rares parmi nous , et nous sommes pli, s sensihles aux belles œuvres, à raison du peu d'habitude que nous en avons. Nous pleurerons; mais nous deviendrons peut-être un peu meilleurs.

îo6 t/écho de la jeune frakce.

[' » Il y avait dans la ville voisine un pauvre vieillard , et quoiqu'il fût infirme et qu'il ne possédât plus rien sur la terre , jamais n'eut-il à se plaindre de son triste sort : sa misère lui était cachée par sa fille. Elle savait qu'il rougissait d'être pauvre; la pauvreté , le premier des biens , selon l'Evangile , la sainte pauvreté inspirait une fausse honte à ce fragile chrétien. Certes ce n'est pas nous qui entreprendrons sa défense I II était coupable, oui, coupable pa' ignorance, par faiblesse humaine; mais sa fille ne le jugeait pas : elle partageait avec amour les douleurs dont il ne lui était pas donné de le délivrer; elle partageait tous ses sentimens , tous , et l'obéissance changeait leur imperfection en sainte vertu. Or la jeune villageoise faisait deu:^ parts de spq travail , de ses repas et de son sommeil. Un jour , la part destinée à son père , bien ipie la plus grande, vint à se trouver tiop petite. Elle redoubla d'efforts , de vigilance , de prières ; mais l'hiver était rude , le pain était cher, la faim tourmentait le vieillard, le froid le chassait de son lit ; la pauvre enfant n'a-» vait plus rien, rien I elle cherchait, elle cherchait dans son cœur... Son cœur lui trouva quelque chose encore à donner I Sa chevelure était grande et belle; elle se souvint avec orgueil de tous les éloges qu'on en faisait; saint orgueil ! mes enfans , chaste vanité I car elle se disait, pleine dfi joie: — J'irai dans la ville voisine, je vendrai mes cheveux bien cher; mon père aura du pain bien long-temps 1 1 1

)j Tous ces cheveux furent coupés le jour même. C'était la seule parure qu'elle pouvait sacrifier; parure que la nature sans doute ne lui fit si belle f uc pour le triomphe de la tendresse filiale I Elle l'avait vendue scioa son espérance , assez pour deux mois d'hiver ; elle l'avait vendue seloa son amour: le vieillard ignorait son sacrifice... Oh I mes enfans, l'actico est touchante , n'est-ce pas ? Je vous vois émus profondément , comme je le suis moi-même en cette chaire de charité... Jeunes filles, vous voudriez être cette jeune fille... vieillards, vous voudriez être ce vieillard... Sa pauvreté! I qui est-ce qui pense à sa pauvreté?.... je vous le demande...

qu'cst-elle devenue à nos yeux, sa pauvreté! ! Nous pleurons,

eui , c'est bien ; mais je n'ai pas achevé encore... Voici ce qui arriva à la jeune fille. Tout son village l'accusa, la persécuta , la chassa ; et, deshdnoréc et perdue, elle traversa ce village, au bruit des huées, des railleleries, la pauvre jeune fille cachant son vieux père aveugle eu ses bras... et son accusateur était là , lui qui l'avait suivie à la ville , qui avait épié soa sacrifice, qui avait racheté, pour la vengeance, tme partie de la sainte offrande! !! Vous pleurez, oui, c'est bien... mais ce n'est pas tout encore...Elle n'avait qu'à dire un mot, et la calomnie retombait sur l'accusateur, et la honte s'attachait à lui, et le crime, sans expiation, lui restait, «t la sage jeune fille retrouvait, elle, tous ses droits à l'unioD de son fiancé! I Mais cette parole eût dévoilé la misère où son père te

L ÉCHO Dli L\ JEUNE IHANCE. lOy

trouvait réduit, cette misère profonde qu'il cacliait si soigucusernent , et qu'il ne connaissait pas lui-niême tout entière. Cette parole, elle ne l'a pas prononcée, et son accusateur a pu trouver le seul moyen possible d'effacer sa faute, celui de la confesser à tous par ma Louclic... Maintenant , mes cnfans, ne vous pressez pas ainsi avec tant de bruit autour de la verlutusc lille... Toi , son fiance, et vous, son père , retenez votre bonheur en votre ame. A genoux, à genoux, mais devant l'autel!! Dieu est impatient d'avoir aussi sa place dans cette église toute cliarilc! A genoux... » Et la sainte messe commence. La prière de tous fut plus ardente , celle de l'étrangère surtout. Elle s'arrêta quelques jours dans ces montagnes; clic v fut témoin du mariage de Rose-Madeleine, et c'est elle qui BOUS a raconté cette histoire.

Gabriei.li; Sot'MtT.

BEAUX-xlRTS.

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