RÉCIT D'UN VOYAGEUR
En entrant au salon pour la première fois , je fus saisi d'une e'motioD douloureuse ; je vis confusément toutes ces peintures , et au milieu de ce débordement de toutes couleurs, au milieu de cet enchaînement déformes bizarres , dans ce pêle-raèlc de composition de tous genres , je m'arrêtai épouvanté, ne sachant plus devant quel spectacle je me trouvais. Ceci est un des effets les plus pénibles de ma longue absence dans les pays étrangers, j'avais quitté la France après le beau salon , où Delaroche et Léopold Robert avaient exposé lun ses fils d'Edouard et son Cromwel , l'autre ses Moissonneurs , de véritables chefs-d'œuvre. J'avais quitté la France avec cette pensée immuable dans mon esprit , que l'art avait résisté à la révolution et qu'il ne périrait pas. Insensé que j'étais î je ne calculais pas que cette exposition des Delaroche et des Léopold Robert appartenait Bonpas à la révolution de i83o,maisàla restauration; la restauration avait fait beaucoup pour les artistes, elle leur avait donné, autant qu'elle avait pu , de l'argent et de la liberté: ces deux choses qui font les grands arts. Louis XVIII et Cliarles X étaient des gentilshommes de bonne maison, qui n'avaient pas la prétention bourgeoise de se connaître en bons tableaux , mais qui avaient la prétention royale de bien les récompenser. Ils laissaient l'artiste accomplir lentement et librement son œuvre , et quand cette œuvre était accomplie , ils laissaient le public se déclarer pour ou contre , après quoi ils jugeaient comme le public. L'effet de ce patronage , tout de bienveillance et de générosité , a été grand ; il a
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produit de grands résultats , on lui doit de grands ouvrages et de grandes renommées , on lui doit tous les plafonds du Louvre , on lui doit le musée Charles X, on lui doit les chefs-d'œuvre de Gérard et les chefsd'œuvre de Bosio. La France a été un instant , sans le savoir , la nation la plus artiste de l'Europe ; on y parlait beaucoup moins d'arts qu'on ne le fait aujourd'hui , mais on les récompensait mieux. Voilà les réflexions que je n'avais pas faites quand je partis puur les rives du llhin , quand je passai les Alpes pour aller en Italie , quand j'allai revoir là-bas tous ces chefs-d'œuvre amoncele's , mon premier et mon dernier amour. Insensé que j'étais, encore une fois I je jugeais d'après les jugemens vulgaires , je me figurais que ce qu'on disait était vrai , et que l'art devait gagner quelque chose à une révolution. — A mon retour d'Ilalie , que j'ai c'te cruellement de'çu I Combien mon premier coup d'œil dans les galeries du Louvre m'a ramené à la réalité triste et nue I A peine entre dans le premier salon , je me trouvai entoure' d'une immense populace de chefsd'œuvre sans nom , sans poésie , sans invention , sans formes , sans couleurs j c'était des fjç^ures grimaçantes , c'c'tait des êtres hideux, c'e'lait des scènes d'hôpital où l'on n'a de pitié' pour personne, c'était des jeunes filles fardées où blafardes , c'était des marines sans transparence , dcj paysages vert-pomme , des portraits de magistrats , de gardes nationaux , de receveurs de contributions et autres fonctionnaires dccorc's de la le'gion d'honneur ; c'était leurs femmes en bérets , en toques de velours , en robes de gaze , en gros bras rouges , au sourire fade et alloDgéj tout ce chaos tourbillonnait autour de moi, faisant d'horribles grimaces, se tenant à peine sur les deux pieds j j'eus besoin de tout mou sang-froid pour revenir de ma première surprise et pour distinguer quelque chose dans cet immense bazar.
Alors seulement , je pus faire un choix. Mon analyse fut longue et pénible, mais enfin j'en vins à bout. D'abord je distinguai deux portraits d'un homme qui a été bien long-temps à vaincre les préjugés qui l'entouraient de toutes parts , cet homme c'est M. Ingres y celui-là n'a reconnu pour son maître que Raphaël, celui-là est le plus grand dessinateur de son temps; dédaigneux de flatter la foule et jaloux avant tout de vérité, a été vrai en dépit d'elle-même, il a élevé une formidable école qui a fait pâlir les coloristes. 11 a exposé cette année deux portraits que ne désavoueraient aucun des anciens maîtres de la grande peinture. Le portrait de M. li., et le portrait d'une dame romaine, conçus et exécutés à deux époques bien difA-rentesde la vie de l'auteur, sont à mon sens deux chefs-d'œuvre , qui ne dép.ireraient aucune des plus rares collections de l'Espagne ou de l'Italie. Il est impossible de pousser la vérité plus loin ; c'est là vraiment un homme qui respire ; c'est là vraiment une
femme qui sourit I Comme ce visage est noble et grand ! comme il est candide et plein de grâce ! aussi tous les regards s'arrêtaient devant ces deux tableaux, qui tout d'abord m'ont console du spectacle affligeant e'tale sur les murailles du Louvre.
Cette première dc'couverle m'encouragea quelque peu à poursuivre mes observations et mes recherches. Dans la foule des spectateurs, je retrouvai plusieurs vieux amateurs comme moi , artistes à force d'aimer l'art et de le sentir, qui venaient, comme moi, chercher quelques impressions nouvelles au salon de i833; nous eûmes bientôt fait connaissance , eux et moi; ils me tendirent la main avec un air de tristesse , comme on fait toujours à l'enterrement de ceux qu'on aime ; moi, les voyant si tristes , je leur demandai en tremblant des nouvelles de Delai'oche , et des nouvelles de Lëopold Robert, des nouvelles de M. Hersent et de M. Gérard : ils étaient tous absensî Mais qui donc a la palme de la peinture, aujourd'hui ? oîi sont donc les beaux ouvrages de cette anne'e ? Et alors ils me menèrent en soupirant devant quelques tableaux très-rares dont je ne fus pas toujours très-satisfait. Ils me montrèrent entre autres la composition d'un jeune homme qui commence avec e'clat , la Mort du Titien par M. Hcsse. Le jeune peintre a rc'uni dans son tableau toute la magnificence de l'e'cole vénitienne. Quel noble commencement! quelle spirituelle audace! que ce jeune homme ira loin s'il est encourage! (J'apprends aujourd'hui que ce jeune homme n'a pas c'tc' encourage : le gouvernement, qui devait tendre la main au pre'sent et à l'avenir du jeune peintre, n'a pas acheté son tableau de cette année, ne lui a pas commande de tableau pour l'année prochaine^ ce sera plus glorieux pour M. Hesse , s'il se tire d'affaire à lui tout seul.) De la Mort du Titien, j'allai aux tableaux des deux frères Johannot, artistes égaux, gloires jumelles, rivalités toutes fraternelles, qui se combattent en s'embrassant. J'ai vu Mademoiselle de Montpensier, d'Alfred Johannot. J"ai vu la Scène vendéenne de Tony Juhannot, et j'aurais e'te' bien embarrassé, moi, le vieil amateur, de décider auquel des deux tableaux j'aurais donné la palme. Le tableau d'Alfred est ingénieux, plein de finesse. Mademoiselle de Montpensier, toujours grande dame au milieu de la populace qui lui baise la main, est d'un effet piquant et plein de charme. Le tableau de Tony est terrible; cette jeune fille égorgée aux pieds de son père , ce vieux père qui va être égorgé à son tour; dans le coin du tableau cette vieille feiiune qui tremble en veillant sur le petit enfant, c'est là une scène bien sentie, et bien vraie, et bien terrible. J'étais donc indécis entre les deux frères ; cette année , comme toutes les autres , je me rappelai leurs dessins charmans et leurs compositions si bien comprises à l'aide desquelles ils ont partagé la popi:larité de Walter Scott; et je me disais qu'on ne courrait pas giaiid risque de les récompenser tous deux et à la fois. Par une injustice qui a été bien
sensible à Alfred , et dont Tony ne s'est pas aperçu , Alfred seul a eu la croix d'honneur.
En me retournant, et l'anie encore fatiguce par le ta])lcau de Tony, j'aperçus dans un paysage charmant doux jeunes lillcs à cheval qui i iaient en passant un ruisseau. Oh! quelle scène charmante, comme ces arbres sont frais et purs ! comme ce ruisseau est limpide ! comme ce soleil est chaud sans être brûlant! comme ces deux jeunes fdles sont rieuses et modestes! et le jeune homme qui tient leur cheval par la bride, et qui IcMr fait passer le gue : ce jeune homme, c'est J.-J. Rousseau , dans toute son ignorance et sa candeur. Tout cela est plein de candeur, plein de charme plein de finesse ; on s'arrête enchante en présence de ce tableau • c'est le chef-d'œuvre de Roqueplan. Il y en a qui ont fait encore plus son ëloge, en disant (jue ce serait le chef-d'œuvre de Wattau,
Louis-Philijipe, qui se connaît, dit-on , en j^einture , voulant recompenser dignement le jeune peintie, lui a fait offrir 2000 francs de son tableau, Roqueplan l'avait de'jà refuse pour 1000 e'cus à un sirajile homme de lettres de ses amis.
A force de liien regarder, j'ai encore distingue sur les murailles du Louvre plusieurs tableaux qui prouvent tous pour la plupart (juel noble parti on pourrait tirer de la France ajtiste , si l'on savait la comprendre et l'encourager. M. Orsel a fait un tableau charmant qui n'a eu qu'une mention honorable , c'est-à-dire presque rien. M. Paul Huet a expose un beau paysage qu'il vendra à des brocanteurs. M. Champmartin , le grand portraitiste, pour deux portraits d'un mérite immense, le portrait de M. de C*** et le portrait de M. P***, a cte' attache, lui aussi, à la mention honorable pour toute récompense. N'oublions pas madame de Mirbel- elle a fait de la miniature un art véritable, sa miniature est toutà-fait ce que la miniature n'avait jamais cte avant elle, c'est de la peinture; pour moi, un portrait de madame de Mirbel et un portrait de M. Ingres, c'est la même chose, c'est la même vente', c'est la même expression , c'est la même vie; on n'a pas même donne une meniion honorable à madame de Mirbel.
Dans quelques places e'ioigne'es, écrasées sous de grands cadres , suffoquées par toutes les platitudes qui les entouraient, mon vieux regard d'artiste a découvert et salue avec transport les ravissantes compositions du plus grand j)eintre de son temps, peut-être. Ce grand peintre s'appelle Decamps; c'est le pins habile colorislede l'école moderne; il est aussi spirituel compositeur que Charlel : c'est tout dire ; il excelle à faire de petits tableaux de genre, auxquels on ne peut rien comparer. Le sculpteur Barye seul est son égal. Rien n'est joli comme le singe de Decamps faisant un tableau , spirituelle caricature de ses confrères; rien n'est ciiaud et anime
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comme sa Halte des Arabes dans le désert; mais ce sont là de ces merveilles qui échappent aux regards et aux encouragcmens du pouvoir.
Deux hommes qui ont eu la vogue, l'un trcs-long-temps , l'autre un jour , ce qui revient au même quand on ne l'a plus , Horace Vernet et Delacroix, ont expose' aussi plusieurs tableaux. L'un a fait le portrait d'une Romaine qui touche du piano poiu' amuser son enfant; l'autre a représenté Charles-Quint jouant de l'orgue pour se distraire de ses ennuis. Ces deux compositions portent chacune le cachet particulier de ces deux altistes. La dame romaine d'Horace ^ crnet est d'une beauté molle et indécise; tout est vague chez elle, son regard, son expression et son amour maternel, qui ressemble beaurouj) à de la coquetterie. C'est toujours Horace Vernet que nous connaissions, faisant Irès-facilcincnt des choses faciles à ilùre , n'obéissant jamais à l'inspiration , cette inspiration de: grands maîtres ; médiocre enfin , il faut le dire , avec toutes les qualités d'un homme supérieur, à qui deux choses ont manqué , la conscience et le travail. Le peintre de Charles-Quint, M. Delacroix, est évidemment, lui, un homme triste , découragé, aussi mécontent de sou sort que M. Horace Vernet doit être content du sien ; homme découragé autant par ses succès passés que par ses défaites présentes. Ce découragement dans les jeunes artistes est un très-grand malheur et un fort triste pi'ésage pour l'avenir de la peinture en France.
Une remarque que j'ai faite , et que je n'aurais jias crue vraie si je ne ne l'avais pas faite, c'est que l'absence totale des tableaux d'église est une perte pour la peinture dont elle ne se relèvera pas. En effet, c'est avec l'ancien et le nouveau Testament qu'ont été composés tous les chefsd'œuvre de toutes les écoles depuis la venue de Jésus-Christ. Le christianisme , en donnant au monde tous les principes d'égalité et de liberté , lui a révélé en même temps toute une nouvelle série de beautés , de grandeurs, de poésies, de drames; c'est au christianisme que le monde doit Raphaël, Michel-Ange, le Titien et Vernet, Saint- Piei're de Rome et l'église du Vatican. De nos jours la peinture des tableaux d'église a été remplacé par le portrait de famille , et c'est un grand malheur.
C'est une ressource qu'on ne remplacera pas pour les jeunes ariisles; déjà cette année l'absence de tableaux d'église est une des plus grandes raisons qu'on puisse donner à la déplorable médiocrité de cette exposition.
H n'est que trop facile de prévoir que la grande peinture, livrée à ellemême , dépourvue de toute espèce d'encouragement , n'osant plus produire aucune grande toile qu'elle ne saurait où placer, n'ayant pas même à espérer une commande, est une chose tout-à-fait perdue chez nous. Désormais , grâce à l'indifférence sordide du gouvernement , nos malheureux artistes sont obligés de comprimer leur génie et de fabriquer, pour vivre, de petits tableaux d'intérieur et des portraits de famille, à l'usage
(les bourgeois de Paris et de la banlieue. C'est déplorable à penser. T^a sculpture n'est pas dans une position moins déplorable ; elle ne demandait, elle aussi, comme la peinture sa sœur, qu'à aller en avant, mais elle a c'tc' arrêtée dans sun noble essor par la même avarice sordide qui fait la honte de la nation. Nous avons des jeunes artistes, gens de cœur et de talent, qui n'ont pas pu exécuter leurs pensées, faute d'un peu de marbre, qu'ils n'étaient pas assez riches pour acheter. C'est ainsi que M. Étex, qui a composé un Caïn, admirable création dans laquelle est empreint tout le génie de la Bible, se voit forcéde ne pas mettre à exécution sa belle idée, le gouvernement n'ayant pas voulu venir à son secours. Pour toute consolation on lui a donné un Louis-Philippe à faire. II en est à peu près demêmedeM. Barje; il avait fait des pctitsaniraaux cliarmans, on lui a commandé les bustes des ducs d'Orléans et de Nemours. Que voulez- vous? nous sommes sous un gouvernement à bon marché , dit-on ; c'est ce qui doit consoler tous les artistes. Jusqu'ici les hommes d'art et de poésie ensemble ont été les seuls sans s'en apercevoir.