L'ÉCHO
IjSTRODUCTION
Toute littérature a sa poétique, sa foi, son symbole; tout journal qui vient toucher du bout de la lance l'écusson suspendu dans la lice doit arborer ses couleurs, exposer ses principes, confesser sa religion littéraire. Pour remplir ce devoir, il est une double question a laquelle il lui faut répondre en disant d'où il vient et où il va.
Il importe donc qu'il jette d'abord un regard sur l'histoire de la littérature, afin de signaler ce qu'il adopte de son passé et ce qu'il en répudie, les grandeurs qu'il veut continuer et les erreurs qu'il veut éviter dans sa course, les principes qu'il regarde comme un phare et ceux qu'il redoute comme un écueil. Tout s'enchaîne , tout se déduit dans l'histoire de la littérature. C'est comme une immense proportion dont le premier terme est le passé , le second le présent, le troisième l'avenir. A parler juste, il n'y a de bonne et vraie histoire que celle des lettres ; la on trouve la pensée dont les peuples ne sont que les mots. Que si l'on embrassait d'un coup d'œil large et rapide toutes les phases connues de l'histoire ; que , si laissant de côté les catastrophes des empires et les chutes retentissantes des trônes, on cherchait les grands résultats qui restent I. \
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après que la poussière îles inonai'cliies qui s'écroulent et les vaines fumées de la gloire individuelle sont tombées : on trouverait que, depuis l'origine des sociétés, deux ou trois grandes idées sont en marche, laissant derrière elles les cercueils des peuples et les débris des villes, s'ajipuvant successivement sur le bras de tous les grands hommes, qu'ils se nomment César, Charlemagne ou Napoléon , faisant une étape avec eux , et continuant levu' route quand ils s'arrêtent, marchant d'un pas lent, mais marchant sans cesse vers un tut constant et d'inévitables destinées. C'est donc chose grave que les leçons de la littérature , cette grande historienne de l'esprit humain. Par elle seule on embrasse ce mouvement des idées qui dominent, comme mie immense parallèle, la ligne des événemens matériels dont se compose l'histoire politique. Siècles et peuples ne sont que les artisans, souvent aveugles, de l'œuvre de la civilisation générale. C'est à la science de l'esprit seulement qu'on peut demander le secret de ces grandeurs et de ces décadences qui , vues d'en bas, nous étonnent et nous confondent : car on pourrait comparer les nations qui se succèdent sur la scène du monde à ces athlètes phéniciens chantés par Homère, qui , après avoir lancé le disque de toute la force de leur bras , cèdent la place h d'autres , qui, le ramassant où il est tombé, lui font paixourir une nouvelle ellipse dans les airs, et le rapprochent encore du luit.
INIais pour limiter cet horizon, si vaste que ses profondeurs effraientles regards, il faut se reporter k des époques plus rapprochées de la nôtre, et qui, par conséquent, doivent réagir sur nos esprits d'une manière plus intime et plus directe. Ces époques, mères par rapport au temps où nous sommes, ce sont le dix-septième pt le dix-huitième siècle. 11 est nécessaire de choisir entre ces deux autels rivaux, ennemis, qui se disputent le sceptre des intelligences.
Or le dix-septième siècle posa toutes les grandes bornes d'oii il faut partir, et le dix-huitième siècle tourna autour pour les renverser. Le dix-septième siècle enfanta toutes les prémisses , et le dix-huitième employa son temps "a les nier ; l'im créa, l'autre déiriiisit ; le premier crut, le second fut athée ; il y a entre eux toute la dislan((.' qui sépare l'ame du corps, la science de l'esprit de celle de la nature; et 11 en est de Ictu- voisinage connue de celui de ces
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immenses parallèles qui se pi'olongeraient jusqu'aux limites de l'espace, si l'espace avait des limites, sans jamais se rencontrer. Pour résumer cette comparaison d'une manière précise, on pourrait dire , avec un homme d'esprit , que le dix-septième siècle c'était le jour pendant lequel Pénélope faisait son voile , et le dix-huitième la nuit pendant laquelle elle défaisait l'ouvrage de la journée.
Sans doute , cette époque eut de hrilîans écrivains et de prodigieux génies, et cette ferveur de destruction dans le monde des esprits s'annonça avec autant de grandeur qu'elle se présenta depuis dans le monde des choses a l'origine de la révolution de 89. C'étaient des ruines, mais de grandes ruines; les Titans vinrent avant les nains. Dans toute cette armée de littérateurs qui s'élançaient au renversement de l'édifice que les générations précédentes avaient élevé, il y avait je ne sais quelle ivresse de cruauté, assez semblable a celle que donne sur un champ de bataille l'odeur de la poudre et la vue du carnage. Quand Voltaire combattait le dixseptième siècle, il ne raisonnait plus sa haine ; ce n'était plus ime discussion, c'était une curée à laquelle on se précipitait en criant : « Ecrasons l'infâme ! »
Ce n'est qu'après la bataille qu'on peut juger l'étendue des pertes; alors on n'est plus distrait par le retentissement du canon , le sifflement de la fusillade , le tumulte des tambours et des fanfares ; et la chaleur du combat étant tombée , cette exaltation des esprits qui empêche de voir s'étant refroidie, et le soleil commençant a percer de ses rayons ce mélange de bitume , de poussière et de fumée dont se compose la lourde atmosphère des champs de bataille , le spectateur promène de tristes et mélancoliques regards sur ces plaines muettes et désolées, où l'on n'aperçoit plus rien que de grandes ligues de cadavres. Il en fut de même lors de la grande guerre que fit le dix-huitième siècle a son aîné. D fallut attendre que le vainqueur eût quitté la place pour apprécier toute l'étendue du mal ; en d'aiUres tennes , ce fut après la mort des fondateurs de l'école matérialiste qu'on put comprendre le tort immense qu'ils avaient fait a la littérature. Alors on vit que la poésie avait perdu ses inspirations, son élévation et sa verve, et toutes les branches des lettres ce poids salutaire qui les retenait et les empêcliait d'aller se perdre
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dans de vaines frivolités, l^a littérature ressembla a un navire sans lest sur une nier orageuse ; et , désonnais sans utilité et sans but , au lieu d'avoir sa mission et sa moralité, elle ne fut plus qu'un vain amusement de l'esprit. Joignez h cela que les continuateurs de Voltaire et de Diderot ne peuvent que bégayer d'éternelles redites sur un sujet épuisé. Le pliilosophisme mort-né tomba dans la décrépitude en sortant de l'enfance; sa victoire l'avait tué, parce qu'elle lui avait ùté celte ardeur d'opposition, ce fanatisme d'incrédulité qui avaient fait sa puissance. Tant qu'il avait eu une religion à tuer, il avait vécu ; mais son ennemie a demi renversée, il tomba lui-même, car les (U'oyances négatives n'ont d'existence et de vigueur qu'autant qu'elles sont fortement réprimées par les croyances positives ; elles sont a celles-ci ce qu'est l'ombre au corps. Ce fut à cette époque que l'on put voir, comme le fait remarquer M. Schlegel, combien le sensualisme de Locke, l'athéisme de Diderot, le seplicisme de Voltaire, sont contiaires a la littérature. Le théâtre ne fut plus qu'un lieu commun , et , comme on avait fait autrefois des vers, on fit des tragédies d'allusion. Fine et spirituelle encore, la poésie ne fut plus ni haute ni inspirée. Au lieu de bâtir pour les siècles, elle aiguisait les traits del'épigramme, ou déguisait entre deux rimes la fadeur d'un compliment, et fuyant l'ennui de ces grandes compositions qui demandent des auteurs et des lecteurs de longue haleine, elle renfermait son enthousiasme dans les limites étroites d'une chanson , et recommençait , entre les femmes et les roses , ces parallèles consciencieux qui font le désespoir du goût et la fortune des libraires.
Mais pour mieux faire comprendre la différence et le contraste des deux écoles que nous avons mises en regard, prenons le point de notre comparaison dans un temps encore plus rapproché , et dans re genre de littérature familière qui a toujours excité dans notre nation d'universelles sympathies.
11 y a deux auteurs en France qui ont vécu a la même époque , qui tous deiix ont écrit des romans; et, dans les livres de ces deux auteurs, on peut déduire dans toutes ses phases la conséquence de ces deux principes qui, continuant leur duel infatigable au milieu d« s fMMpires cToulan» et des nations expirantes, partagent la
philosophie en deux écoles depuis trois mille ans. Osez monter jusqu'à M"'^ de Staël la spiritualisie ponr redescendre jusqu'au matérialiste Pigault-Lebrun , et demandez-vous ensuite lequel des deux vous semble avoir pris de la littérature le point de vue le plus digne et le plus grand. Voyez l'im faisant grimacer la vertu sous la figure grotesque de M. Botte; débauchant ce Trim si simple, si pur dans Sterne, pour en faire un Lovelace de caserne dans le Baron de Felsheim; amalgamant ensemble la pudeur et l'infamie dans cette M™*" Ruder , qui raisonne le vice , et fait de l'immoralité en conscience. Opposez a ces figures dégradées cette Delphine si chaste et si aimante, cette Corinne h l'ame de feu, dont les pas légers étaient accueillis av^ec bienveillance par les vieux échos du Capitole ; cette Thérèse d'Errins si ravissante dans sa piété et ses mélancoliques amours. Puis , si après avoir vu comment les deux écrivains comprenaient la vertu, vous voulez les suivre dans la peinture des défauts et des vices, souvenez-vous , dans M. Pigault-Lebrun, des caractères bas et hideux qu'il a prodigués avec une sorte de profusion cruelle , et rappelez-vous ensuite l'égoisme uni h l'amabilité dans M"^^ de Vermont ; l'exagération de la dévotion mêlée à la piété filiale dans Mathilde. Alors vous sentirez que l'un des deux auteurs juge la nature humaine d'en haut, et l'autre d'en bas ; qu€ l'un n'oublie point que chez l'homme il y a toujours une qualité à côté d'un vice , et que l'autre personnifie d'affreuses abstractions ; que le premier laisse toujours percer quelques vestiges de la dignité humaine , et que le dernier , semblable aux harpies , souille tout ce qu'il touche ; en un mot , que chez les personnages de M""*" de Staël il y a une ame derrière les vices comme denière les vertus, et que chez ceux de M. Pigault-Lebrun il n'y en a pas. On ne trouverait point de page des deux auteurs où l'on ne pût continuer ce parallèle; style et idées, tout est différent, contradictoire, séparé par des abîmes; ici l'élévation, l'enthousiasme, la poésie : là le pédantesque, le grotesque , le trivial et la prose de la pensée. Ouvrez un roman de M. Lebrun : vous le trouverez toujours occupé a peindre quelque scène d auberge ou de cabaret, des gens se poussant, seheurtnnt, se battant; le rendez-vous général de ses héros est dans les bourbiers et dans les mares. Corinne chaii-
tant les merveilles de l'Italie, Delphine pleurant au musée, les grandeurs du Capitole, la majesté des ruines, la sainteté des cloîtres, la mélancolie des tombeaux , voila ce qu'on trouve dans les pages de M"i^ de Staël. En un mot, l'homme, qui dans les peintures boutfonnes de l'auteur de l'Enfaîit du carnai^al semblait dégradé et flétri, a retrouvé ses titres de noblesse dans les tableaux du chantre de Corinne; et, comme le sénat romain qui remercia Varron après les désastres des guerres puniques , la société française, sortant delà tourmente révolutionnaire, dut remercier M.^^ de Staël, quelles que soient d'ailleurs ses hérésies, de n'avoir pas désespéré de l'humanité.
Ce n'est point sans dessein que nous avons pris M™»^ de Staël pour représenter l'école spiritualiste en regard de l'école matérialiste et athée. Nous avons voulu indiquer par là ce que nous entendions par notre culte pour le dix-septième siècle , de quelle manière large et indépendante nous le concevions. On ne recommence ni les époques ni les hommes. Quand on voidut refaire 89, on fit \ 850 ; quand on voulut recommencer Racine, on eutCampistron. Il n'appartient qu'aux esprits vulgaires de reprendre les sillons tracés ; qu'on les conduise ou qu'on les égare, que leur impoi'te? ils sont contens pourvu qu'ils marchent. Il y a des gens pour qui les défauts même sont des bonnes fortunes ; on sait que les courtisans d'Alexandre avaient tous la tête penchée et l'épaule gauche un peu haute ; c'est l'histoire des imitateurs , ils prennent tout au modèle, surtout ce qu'il a de mal. Mais telle ne saurait être la mission des âmes jeunes et chaleureuses qui , marchant a la tète de l'époque , veulent la faire avancer dans ces routes oii le dix-huitième siècle a enrayé la course de l'esprit humain. Laissant à d'autres la puérile occupation de ressusciter des cendres et d'appareiller des ruines, ils savent, eux, que les temps accomplis ne sortent pas de leur tombe, et qu'il n'y a point de revenans dans l'histoire ; ce qui les occupe, ce n'est point un passé a renouveler, mais un avenir à explorer. Le temps est comme une mer qui se retire en découvrant derrière lui de nouveaux rivages; ces rivages sont les siècles écoidés. Or, en tournant la tète avant de prendre notre route, noiis avons vu dans le dix-huilième siècle \\\\ écueil, ilans le dix-
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