‹ L'Écho de la jeune France (volume 3)Chapitre 3 sur 99 · F"". LA SOEUR THERESE · texte numérisé non relu

F"". LA SOEUR THERESE

C'est une chose merveilleuse que de voir ccHubieu cet amour est cordial et véhément j combien de larmes il fait répandre^ combien doraisons il coûte • quel soin on prend de recommander à Dieu la personne aimée; quel désir presse le cœur de la voir heureuse ; combien de méconlentement et de peines on ressent si , Tayanl trouTée en avant , on Taper- (;oit après, tournée en arrière. On est toujours dans la crainte que cette ame, qu'on chérit tant, ne prenne un mauvais chemin , et que , venant à se perdre, on en soit séparé pour un jatuais. C'est , comme j'ai dit , un amour sans peu ni beaucoup de propre intérêt 5 tout ce qu'on veut , c'est de voir cette ame riche des dons du ciel.

(Saixte Thérèse, Ze Chemin de la Perfectixm, ch. VII : traduction du R. P. C\^rien de la Nativité de la Vierge , carme déchaussé : \ 650. )

Il existe, dans une ville espagnole, située sur une île de la Méditerranée, un couvent de Carmélites déchaussées , institué par sainte Thérèse. La règle de TOrdre s'y est conservée dans toute la rigueur primitive de la réformation due h cette illustre femme; et ce fait est vrai, quelque extraordinaire qu'il puisse paraître. En effet, quoique les maisons religieuses de la péninsule et celles du continent aient

(') La préface de IHistoirt; des Treize et le premier épisode, intitulé : Ferruf-us , chef (les Dévorons , ont paru dans le tome XLVIIl ( mars 1 833 ) de la Rev vf. -^ iiE Paris.

A L ECHO DE LA JEL'NK KKA.N(;K.

été presque toutes détruites ou bouleversées par les effets de la révolution française et des guerres napoléoniennes, cette île ayant été constamment protégée parla marine anglaise, son riche couvent et ses paisibles liabitans se trouvèrent a l'abri des troubles et des spoliations générales.

Les tempêtes de tout genre qui agitèrent les quinze premières années du dix-neuvième siècle se brisèrent, en effet, devant ce rocher, peu distant des côtes de l'Andalousie. Et si le nom de l'empereur vint bruire jusque sur cette plage, il est douteux que son fantastique cortège de gloire et que les flamboyantes majestés de sa vie météorique aient été comprises par les saintes filles agenouillées dans ce cloître.

Une rigidité conventuelle que rien n'avait altérée recommandait donc cet asile dans toutes les mémoires du monde catholique. Aussi, la pureté de sa règle y attira-t-elle, des points les plus éloignés de l'Europe, de tristes femmes dont l'amc, dépouillée de tous liens humains, avait soif de ce long suicide accompli dans le sein de Dieu.

Nul couvent n'était d'ailleurs plus favorable au détachement complet des choses d'ici bas, exigé par la vie religieuse. Il y a certes, sur le continent, de ces sortes de maisons magnifiquement bâties au gré de leur destination. Quelques-unes sont ensevelies au fond des vallies les plus solitaires; d'autres suspendues au-dessus des montagnes les plus escarpées, ou jetées au bord des précipices. Partout l'homme a cherché les poésies de l'infini, la solennelle horreur du silence ; car partout il a voulu se mettre au plus près de Dieu , le cherchant sur les cimes, au fond des aljîmes, au bord des falaises, et le trolivant partout. Mais nulle autre part que sur ce rocher à demi européen , africain "a demi , ne se rencontrereraient autant d'harmonies différenies, qui toutes concourussent aussi jiien a élever l'àme, a en égaliser les impressions les plus douloureuses, à en attiédir les plus vives, rt a faire aux peines de la vie un lit plus profond.

(>f nionasière a ('té rousliiiit a rcxtréinité de 1 îli', au point culminant du rof:licr, qui, jiar un cjTrt delà grande révolution du globe, «st (•ass<* net i\\\ coté de la mer où, sur tous les j)oinls, il

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présente les vives arêtes de ses tables légèrement rongées à la hauteur de l'eau, mais infranchissables. Ce roc est protégé de toute atteinte par des écueils dangereux qui se prolongent au loin , et dans lesquels se joue le flot brillant de la Méditerranée. Il faut donc être en mer pour apercevoir les quatre corps du bâtiment carré dont la forme , la hauteur , les ouvertures ont dû être minutieusement prescrites par les lois monastiques. Du côté de la ville, l'église masque entièrement les solides constructions du cloître, dont les toits sont couverts de larges dalles qui les rendent invulnérables aux coups de vent, aux orages et à l'action du soleil.

L'église , due aux libéralités d'une riche famille espagnole, couronne la ville -, et sa façade , hardie , élégante , donne une grande et belle physionomie a cette petite cité maritime. N'est-ce pas un aspect empreint de toutes nos sublimités terrestres, que celui des toits d'une ville, nombreux, pressés, presque tous disposés en amphithéâtre devant un joli port , et surmontés d'un magnifique portail à triglyphe gothique, a campanilles , a tours menues , a flèches découpées ?

Jetez ce paysage au milieu de la Méditerranée , sous un ciel brûlant? Accompagnez-le de quelques palmiers, de plusieurs arbres rabougris, mais vivaces, qui mêlaient leurs vertes frondaisons agitées, aux feuillages sculptés de l'architecture immobile? Voyez les franges de la mer blanchissantes dans les rescifs , et s'opposant au bleu saphir des eaux? admirez les galeries, les terrasses bâties en haut de toutes les maisons , et où les habitans viennent respirer l'air du soir parmi des fleurs , entre la cime des arbres de leurs petits jardins ? Puis , dans le port , quelques voiles ; enfin , par la sérénité d'une nuit qui commence, écoutez la musique des orgues, le chant des offices , et les sons admirables des cloches en pleine mer? Partout, du bruit et du calme ; mais plus souvent le calme partout !

Intérieurement, l'église se partageait en trois nefs sombres et mystérieuses. La furie des vents ayant sans doute interdit h l'architecte de construire latéralement ces arcs-boutans qui ornent presque partout les cathédrales , et entre lesquels sont pratiquées des chapelles , les murs dont les deux petites nefs étaient flanquées et quisoutenaient ce vaisseau , n'y répandaient aucune lumière. Ces fortes

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murailles présentaient à l'extérieur l'aspect de leurs niasses grisâtres, appuyées, de distance en distance, sur d'énoniies contreforts. La grande nef et ses deux petites galeries latérales étaient donc uniquement éclairées par la rose a vitraux coloriés , attachée avec ini art miraculeux au-dessus du portail, dont l'exposition fa- Norable avait pcnnis le luxe des dentelles de pierre et des beautés particulières a l'ordre improprement nommé gothique.

La plus grande portion de ces trois nefs était livrée aux habitans de la ville, qui venaient y entendre la messe et les offices. Puis, devant le chœur , se trouvait une grille derrière laquelle pendait nn rideau brun a plis nombreux , légèrement entr' ouvert au milieu, de manière à ne laisser voir que l'officiant et l'autel. La grille était séparée, a intervalles égaux, par des piliers qui soutenaient ime tribune intérieure et les orgues. Cette construction, en harmonie avec les ornemens de l'église, figurait extérieurement, en bois sculpté, les colonnettes des galeries supportées par les piliers de la grande nef; en sorte qu'il eût été impossible à un curieux assez hardi pour monter sur l'étroite balustrade de ces galeries, de voir dans le chœur autre chose que les longues fenêtres octogones qui s'élevaient par pans égaux, toutes coloriées, autour du maître-autel.

Lors de l'expédition française faite en Espagne pour rétablir l'autorité du roi Ferdinand VII , et après la prise de Cadix , un général français, venu dans cette île pour y faire reconnaître le gouvernement royal, y prolongea son séjour, dans le but de voir ce couvent, et trouva moyen de s'y introduire.

L'entreprise était certes délicate. Mais un homme de passion, un homme dont la vie avait été, pour ainsi dire, une suite de poésies en action, et qui avait toujours fait des romans au lieu d'en écrire, un homme d'exécution surtout, devait être tenté par une chose en apparence impossible. S'ouvrir légalement les portes du

couvent? a peine le pape ou l'archevêque métropolitain l'eus-

sent-ils permis. Employer la ruse ou la force?... eu cas d'indiscrétion, n'était-ce pas perdre son état, toute sa fortune militaire? Leduc d'Angoulême était encore en Espagne, et de toutes les fautes que pouvait impunément commettre un homme aimé par le généralissime, celle-là seide l'eût trouvé sans pitié.

Ce général avait sollicité sa mission afin tle satisfaire mie secrète curiosité , quoique jamais curiosité n'ait été plus désespérée. Mais cette dernière tentative était luie affaire de conscience. La maison de ces Carmélite? était le seul couvent espagnol qui eût échappé a ses recherches. Pendant la traversée, qui ne dura pas nue heure, il s'éleva dans son ame un pressentiment favorable a ses espérances. Puis, quoique du couvent il n'eût vu que les miu-ailles ; que de ces religieuses il n'eût pas même aperçu les robes, et qu'il n'eût écouté que les chants de la liturgie : il rencontra , sous ces murailles et dans ces chants, de légers indices qui justifièrent son frêle espoir. Enfin, quelque minimes que fussent des soupçons si bizarement réveillés, jamais passion humaine ne fut plus violemment intéressée que ne le fut alors la curiosité du général . Mais il n'y a point de petits événemens pour le cœur -, il grandit tout : la chute d'un empire de quatorze ans et la chute d'un gant de femme , il les met dans les mêmes balances ; et presque toujours le gant pèse plus que l'Empire. Or voici les faits dans toute leur simplicité positive. Après les faits , viendront les émotions.

Une heure après que le général eut abordé cet îlot , l'autorité royale y fut rétablie. Quelques Espagnols constitutionnels, qui s'y étaient nuitamment réfugiés après la prise de Cadiix , s'embarquèrent sur un bâtiment, que le général leur permit de fréter pour s'en aller a Londres. Il n'y eut donc la ni résistance, ni réaction.

Cette petite Restaïu-ation insulaire n'allait pas sans une messe , "a laquelle devaient assister les deux compagnies commandées pour l'expédition. Or, ne connaissant pas la rigueur de la clôture chez les Carmélites déchaussées, le général avait espéré pouvoir obtenir, dans l'église, quelques renseignemens sur les religieuses enfenuées dans le couvent, dont une d'elles peut-être lui était plus chère que la vie et plus précieuse que l'honneur. Ses espérances furent d'abord cruellement déçues.

La messe fut, k la vérité, célébrée avec pompe. En faveur de la solennité, les rideaux qui cachaient habituellement le chœiu' furent ouverts, et en laissèrent voir les richesses, les précieux tableaux et les châsses ornées de pierreries, dont l'éclat effaçait les

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nombreux ex-voto d'or et d'argent attachés par les marins de ce port aux piliers de la grande nef. Les religieuses s'étaient toutes réfugiées dans la tribune de l'orgue.

Cependant, malgré ce premier échec ; durant la messe d'actions de grâces, se développa largement le drame le plus secrètement intéressant, qui jamais ait fait battre un creur d'homme. La sœur qui touchait l'orgue excita un si vif enthousiasme qu'aucun des militaires ne regretta d'avoir entendu l'oftice. De simples soldats y prirent beaucoup de plaisir ; tous les officiers furent dans le ravissement ; mais quant au général , il resta calme et froid en apparence. Les sensations que lui causèrent'les différens morceaux exécutés par la religieuse sont du petit nombre de choses dont l'expression est interdite a la parole, devenue impuissante, et qui, semblables a la Mort, a Dieu, a l'Eternité, ne peuvent s'apprécier que dans le léger point par lequel y touchent les hommes.

Par un singulier hasard, la musique des orgues paraissait appartenir a l'école de Rossini , le compositeur qui a transporté le plus de passion humaine dans l'art musical, et dont les œuvres iuspireront quelque jour, par leur nombre et leur étendue, un respect homérique. Parmi les partitions dues à ce beau génie, la religieuse semblait avoir plus particulièrement étudié celle du 3ïosè , sans doute parce que le sentiment de la musique sacrée s'y trouve à un haut degré. Peut-être ces deux esprits , l'un si glorieusement européen, l'autre inconnu, s'étaient-ils rencontrés dans l'expression d'une même poésie. Cette opinion était celle de deux officiers, vrais dilettanti , qui regrettaient sans doute , en Espagne , le théâtre Favart. Enfin , au Te Deum , il fut impossible de ne pas reconnaître une ame toute française dans le caractère que prit tout-k-coup la musique. Le triomphe du Roi Très-Chrétien excitait évidemment la joie la plus vive au fond du cœur de cette religieuse. Certes elle était française. Bientôt le sentiment de la patrie éclata, jaillit comme une gerbe de lumière dans une réplique des orgues où la sœur introduisit des motifs qui respirèrent toute la délicatesse du goût parisien , et auxquels se mêlèrent vaguement les pensées de nos plus beaux airs nationaux. Des mains espagnoles n'eussent pas misa ce gracieux hommiigc fait aux aruies victorieuses la cha-

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leur qui acheva de déceler l'origine de la musicienne inconnue. — Il y a donc des Français partout ! dit un soldat. Le général était sorti pendant le Te Deum. 11 lui avait été impossible de l'écouter. Il croyait reconnaître dans la musicienne une femme aimée avec ivresse , et qui s'était si profondément ensevelie au cœur de la religion et si soigneusement dérobée aux regards du monde, qu'elle avait échappé jusqu'alors a des recherches obstinées, adroitement faites par des hommes qui disposaient et d'un grand pouvoir et d'une intelligence supérieure.

Le soupçon réveillé dans le coeur du général fut presque justifié par le vague rappel d'un air délicieux de mélancolie, l'air de Fleui'e du Tage ^ romance française, dont il avait souvent entendu jouer le prélude dans un boudoir de Paris , a la personne qu'il aimait, et dont cette religieuse venait alors de se servir pour exprimer, au milieu de la joie du triomphe, les regrets d'une exilée, l'errible sensation ! Espérer la résurrection d'un amour perdu ! le retrouver, encore perdu! l'entrevoir mystérieusement, après cinq années pendant lesquelles la passion s'était irritée dans le vide , et agrandie par l'inutilité des tentatives faites pour la satisfaire.

Qui , dans sa vie , n'a pas , une fois au moins , cherché fort ardemment un objet souliaité, boideversé son chez-soi, ses papiers, sa maison; fouillé sa mémoire avec impatience, et ressenti l'ineffable plaisir de le trouver, après un jour ou deux consumés en recherches vaines ; après avoir espéré , désespéré de le rencontrer ; après avoir dépensé les irritations les plus vives de l'ame pour ce rien important, qui causait presque une passion? Eh bien! étendez cette espèce de rage sur cinq années? mettez ime femme, un cœur, un amour, a la place de ce rien? transportez la passion dans les plus hautes régions du sentiment? Puis, supposez un homme ardent, uu homme a cœur et a face de lion, un de ces hommes a crinière qui imposent, et communiquent a ceux qui les envisagent une respectueuse terreur?... Alors, peut-être com prend rez-vous la brusque sortie du général pendant le Te Deum , au moment où le prélude d'une romance jadis écoutée avec indifférence par lui, sous des lambris dorés, vibra sous la nef de cette église marine. Il descendit la rue montueuse qui conduisait a cette église , et

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ne s'anèta qu'au moineut où les sons graves de l'orgue ne parvinrent plus h son oreille.

Le Te Deiim était fini; mais incapable de songer à autre chose ({uà son amour, dont lu volcanique éruption lui brûlait le cœur, le commandant français s'en aperçut seidement quand il vit descendre par Ilots l'assistance espagnole. Alors il sentit que sa conduite on son attitude pouvaient paraître ridicides, et revint prendre sa place a la tète du cortège , en disant a l'alcade et au gonvcrncur tle la ville qu'une sid)ite indisposition l'avait oblig(î d'aller prendre l'air.

Puis, pour pouvoir rester dans l'île, il songea soudain a tirer parti de ce prétexte d'abord insouciamraeut donné. Il refusa de présider, en objectant l'aggravation de son malaise, le repas offert par les autorités insulaires aux officiers français. Puis il se mit au lit, fit écrire au major- général pour lui annoncer la passagère maladie qui le forçait de remettre a son aide-de-camp le commandement des troupes qui l'avaient accompagné. Cette ruse si vulgaire , mais si naturelle , le rendit libre de tont soin, pendant le temps nécessaire a raccomplissement de ses projets.

En homme essentiellement catholique et monarchique, il s'informa de l'heure des offices, et affecta le plus grand attachement aux pratiques religieuses: piété qui, en Espagne, ne devait surprendre personne.

Le lendemain même, pendant le départ de ses soldats, le général se rendit au couvent pour assister aux vêpres. Il trouva l'église désertée par les habitans qui , malgré leur dévotion , avaient été voir, sur le port, l'embarcation des troupes.

Le Français, heureux de se trouver seid dans l'église, eut soin d'en faire retentir les voûtes sonores du bruit de ses éperons ; il v marcha bruyamment, i) toussa , il se parla tout haut à lui-même pour apprendre aux religieuses, et surtout a la musicienne, que , si les Français partaient, il en restait un.

Ce singulier avis fut-il eiUendu, compris ?... Le général le crut.

Au Muf^/ii/icuty les orgues semldèrciit lui faire une réponse qui bii fut apportée par les vibrations de l'air. Lame de la religieuse vola vers lin sur les ailesdc ses noies, et s'émut flans le mouvement

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