LES TROIS JOURS
On nous demande de la tristesse et de la joie , on veut que nous sovons couverts de crêpes et de fleurs, le De profundis aux yeux mouillés do larmes se tient à côté du joyeux Te Deum- on a organisé nos sentimens en programme; on les a resserrés dans les limites de vingt-quatre heures, comme on resserre une tragédie dans les limites de cinq actes. Il nous semble que c'est abuser étrangement de la souplesse parisienne, il nous semble que la France n'est pas si facile que cela à faire pleurer ou à faire sourire. Quelle opinion nos hommes d'état ont-ils donc de la douleur et de la joie contemporaines , s'ils se figurent qu'on peut les faire crier dans les rues sous le contre seing de M. Thiers ou de M. d'Argout?
Aussi bien ce programme, quel qu'il soit, n'est pas fait pour la jeune France. Notre douleur au souvenir de ces trois journées ne sera p.is une douleur de commande, remplacée le lendemain par une joie de commande; notre crêpe funèbre ne sera pas un crêpe factice, remplacé par des fleurs factices. La jeune France ne sait pas jouer la comédie, ni pour le rire, ni pour les larmes : la jeune France est grave et réfléchie; elle ne se précipite ni au-dcvanl des chants funèbres d'apparat , ni au-devant des Te Deum formulés en coiij)lets par ces poètes enivrant les cours; elle ignore l'art d' apprêter les douleurs et de draper dramatiquement les manteaux
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de deuil. La jeune Fiance a liien souri depiticou lisant le programme pour les fêtes des trois jours.
Quel programme, grand Dicul et combien la plus grave, la plus étrange, la plus subite révolution paraît petite, mesurée à ce niveau d'un programme colporte par le colporteur ordinaire des arrêts de mort en place de Grève. Quel programme pour solenniser cette époque de délire, où (juelqucs paves soulevés sous le soleil de juillet ont décide du sort de la plus grande monarchie de l'univers I Quel programme pour la révolution de juillet : un vaisseau factice à trois ponts, lancé sur les trois pieds d'eau de la Seine; un monument factice en bois noir, à côté de l'élépli^nl factice de la liaslillej un tombeau factice au Louvre, pour recouvrir pendant vingt-quatre heures les os qui y sont ensevelis , et qui ont été oubliés pendant trois années; un obélisque factice, venu d'une fabrique de jouets, pour figurer l'obélisque de Liixor, dernier présent delà restauration; acclamations factices, douleurs factices I Que voulez-vous? voilà les fêtes de l'ère nouvelle de la liberté.
Que les vieux peuples se laissent prendre à ces réjouissances monotones; que les vieilles nations s'abandonnent à ces tristesses improvisées: il y a, (]uelle que soit l'époque où l'on vit, il y a au fond de cette époque une masse de curiosités frivoles à satisfaire , une foule avide de sortir de chez elle pour oublier la misère et l'ennui, pour s'étaler sur les places publiques, pourvoir la revue au Champ-de-Marsetle feu d'artifice dans le ciel; foule béante, qui ne sait ni son origine, ni sa destinée , ni son but, ni son point de départ; foule qu'on appelle la nation vingt-quatre heures chaque année, pour l'oublier le reste de l'année. C'est là la nation qu'on veut satisfaire dans les trois jours; c'est elle qu'on veut flatter; c'est pour elle que se pavoisent ces vaisseaux de quatre planches, pour elle que s'élèvent ces obélisques de quarante aunes de calicot, pour elle que brûlent ces lampions infects , pour elle que l'artifice éclate en gerbes pressées, pour elle que se fabriquent tant de chansons et de chants de triomphe, pour elle qu'on fait une revue, pour elle qu'on pleure aujourd'hui, et pour elle qu'on rit demain. Nation factice el bourdonnante, nation flottante et inquiète, nation malléable, qui a remué les pavés de juillet par désœuvrement, et qui fête ce juillet par désœuvrement aussi, sans trop se souvenir des trois jours I
Dieu mercil la jeune France n'appartient pas à ce peuple oisif, boiudonnant et crédule , toujours prêt à se ruer sur le misérable appât qu'on lai présente, que cet appât soit un spectacle public, ou tout simplement la liberté sans limites, et l'égalité de tous. La jeune France ne jette pas ainsi son enthousiasme au ventj elle est calme, elle est sérieuse; elle sait que dans sa tcte et dans son cœur est tout l'avenir de la France; elle sait qu'à son courage, à si persévérance et à son sang-froid , sont attachées
l'y 4 l'écho de la jeuni: faanck.
toutes les deslinëes de ia patriej elle regarde en pitié et le deuil et les léjouissances de la foule, comme elle a regarde en pitié toutes ses sottises. C'est un beau spectacle, voyez-vous, celui-là , ce jeune peuple, si calme , au milieu de ce vieux peuple, si agite, cette jeune nation , si intelligente, au milieu de cette nation , si aveugle et si facile à crier vivat au premier homme qui se montre à cheval! Oh! la jeune France I la jeune France honorée , honorable , studieuse, brave, énergique, Gdèle au passe', fidèle à l'avenir, que c'est là un beau, un grand spectacle I La jeune France qui s'appuie sur ses aïeux , qui se découvre devant les vieux rois , qui ne porte pas des mains sacrile'ges sur les vieux raonumens, comme fait la foule; que c'est là une noble France !
La jeune France a fait justice à la fois du scepticisme moqueur du dixhuitième siècle, de l'esprit révolutionnaire et du despotisme impérial; elle a jugé à leur juste valeur toutes leui-s innovations philosophiques, littéraires, politiques; elle a fait justice de tous les usurpateurs philosophiques, littéraires, politiques. La jeune France est le véritable roi de la France ; elle est innocente des crimes de ses pères ; elle est dégagée de leurs erreurs; elle a appris de bonne heure à respecter toutes les infortunes, à honorer tous les dévouemcns. Voilà pourquoi la jeune France aura des larmes pour les morts en juillet, des larmes véritables, celles-là, venues du cœur; une tristesse véritable, celle-là, parce que ce ne sera pas une tristesse de commande ; un de profundis véritable , car il sera chanté dans une église véritable et par un prêtre véritable.
Hélas î dans celte bataille des trois jours, la jeune France n'a que trop de sujets de larmes ; clic n'a perdu que trop de ses enfans. Que de nobles jeunes gens ont été frappés victimes de leur exaltation d'une heure! que de jeunes enthousiasmes ont trouvé sur la place puldique le désenchantement de leurs doctrines, qu'ils devaient trouver plus tard dans les cabanons de Bicêtre ou de Sainte-Pélagie, ou du mont Saint-Michel. Que de victimes sont tombées sous la déception des trois jours! Voilà les victimes que nous pleurons ! voilà les tombes sur lesquelles nous semons des Heurs ; voilà nos héros à nous , nos héros pleures, honores, fêtés, nos héros croyans, intclligens , pleins de cœur, égarés ! Donnex-nous des crêpes funèbres, entonne/, les chants dcdeuil, ouvrez la vieille église, vienne le prêtre aux cheveux blancs, pour pleurersur ces victimes honorables et qui ne seront pas reiuplact-es. Georges Farcy , par exemple , qui est mort emportant tout uu [)oèle dans la tombe. Voilà pour quels héros la jeune France se couvre de deuil.
La jeune Fran(e a des regrets pour tous les courages; elle a de la sympathie pour toutes les vertus ; clic a des |)rières pour tous ceux qui sont dans la tombe; mais, voilà tout. Ne lui demandez pas de se réjoiur. Ne l'envojt'Z pas à vos fctcs de mâts de cocagne, de hnla
L FCHo i)i; LA j:um-: MiAnck. I'^;>
dins, de tombeaux, de de profiindis et d'orc/iestres en pL-in vent , ne lui dites pas comme aux Hébreux captifs : Prends la haqte suspendue aux branches du saule et chante avec nous :\a\c\\'[^c France n'a que des larmes en se souvenant des malheurs de Sien. Elle a vos divertisscmens en horreur; elle se voile la face devant vos fêtes j)ubli(jues, elle ne conçoit pas que vous chantiez parce que tout un peuple a c'tc bouleversé, parce que toute une ville a e'te' mise à sang , parce que toute une monarchie a c'te chassée du royaume de ses pères, parce que l'enfant innocent qui souriait au peuple , l'enfant qui allait devenir jeune homme, qui allait devenir le jeune roi de la jeune France, a e'te' exile' comme le vieillard ; non , la jeune France ne se réjouira pas avec la foule et comme la foule.
Non, c'est un spectacle trop lamentable qu'une monarchie qui s'en va par les chemins, pour que la jeune France veuille battre des mains avec le peuple de tous les jours et de toutes les heures; la jeune France a trop de mémoire dans l'esprit et dans le cœur. Rassemblez-vous tant que vous voudrez autour de l'obélisque en toile peinte, Parisiens, la jeune France se souvient que l'obélisque de pierre, le véritable obélisque fut un présent de Charles X. Allez voir le panorama d'Alger, et les mahomrétans de vos théâtres , la jeune France se souvient qu'Alger fut pris par la France huit jours avant les trois jeurs ; allez entendre chanter la Parisienne, la jeune France se souvient qu'avant la Parisienne , cette méchante cantate , elle avait l'ode sur la mort de Louis XYIII , l'ode sur la naissance du duc de Bordeaux et les poésies de Lamartine. Jetez des fleurs sur vos monumensde plâtre, sur vos statues d'un jour, la jeune France se rappelle qu'avant juillet elle avait les tableauxde Gérard et les raonumens deBosio.O Parisiens frivoles, qui allez voir le vaisseau du quaidOrsav, quatre misérables planches badigeonnées et surmontées de quelques guenilles en guise de voiles, la jeune France vous laisse votre vaisseau futile, grands enfans que vous êtes, qui n'avez pas vu le vaisseau de Cherbourg, sur la mer qui porta si souvent Henriette d'Angleterre, la femme de Stuartl l\ , membre de la société de Rouen.
LA RELIGlOiX
C.(»^STATÉI: LMNEIISELLKMENT A l'aIDE DES .SCIENCES ET DE l'érudition moderne (*).
Pour analyser consciencieusement, d'un bout à l'autre, cet important uuvragc , il ne faudrait rien moins qu'une brochure. N'ayant que deux
(*) Deux vol. in-8' ; prix : 8 fr. Chez Hivert, libraire à Paris, quai des Aupustins.
l-jC) l'kCHO de la JKliNK FRANCE.
pages à lui consacrer, nous serons donc obliges de n'esquisser que l'ensemble, sans entrer dans les détails du livre. Son titre peut donner une idée du cadre immense qu'a dû embrasser l'auteur , dont la modestie chrétienne se cache sous l'anonyme. En effet, le seul mot de religion ne désigne-t-il point toute l'histoire de riiiiinanitc.
De même que dans l'univers ])liysique il n'y a pas un seul coin de terre où la toute-puissance du Créateur ne se révèle par un accident delà nature, dans ce que l'on peut appeler le monde intellectuel, cette même toute-puissance n'e'clate-t-elle pas de toutes parts symbolisée par ce mot : Religion ?
Pourrait-on citer un âge social où la religion n'ait laissé sa profonde empreinte dans les œuvres humaines?
Ohl oui, ce seul mot rappelle tous les principaux souvenirs des temps qui ne sont plus !
Or, pour embrasser un sujet si vaste, il faut posséder les rudiraensde la science universelle. Des études aussi nobles méritent d'autant plus d'estime aujourd'hui , qu'elles font contraste avec cette frivolité de l'esprit contemporain qui néglige tout ce qui est grand, tout ce qui est beau, et vit, au jour le joui-, d'obscénités littéraires.
Un de ces hommes, rares dans notre époque , qui s'occupent encore religieusement des hautes destinées de l'humanité , vient de mettre au jour le fruit de longues veilles sans doute. Nous ignorons le nom de cet homme; mais nous avons lu son ouvrage, et voici en abrégé ce que nous en pensons :
Ce livre doit exciter le plus haut intérêt parmi les esprits spécialement versés dans la science religieuse; il doit dans tout son contenu leur paraître irréprochable.
Mais, en lejugeant .sons le point de vue de la polémique de ce journal , nous croyons qu'il n'est pas destiné à devenir utile en se popularisant dans la masse des intelligences secondaires, qui composent une nation, parce que, malgré la division du livre en deux parties, l'une naturelle et l'autre surnaturelle y l'auteur laisse trop dominer peut-être l'élément mystique sur tout l'ensemble de son œuvre. Or, quelle est la mission contemporaine des cœurs dévoués à l'idée religieuse? C'est moins de se concentrer dans l'abstraction des principes que de faire sentir, en langue vulgaire ^ la nécessité de leur apj)lication sociale à tout le monde. M. M*** a traité des questions dont les titres seuls suffiraient à détourner de la lecture cette foule de gens qui ont fait leur éducation psycologique, et appris l'histoire dans V Essai sur les Mœurs et h; Dictionnaire yliilosojiliique de M. de Voltaire. Ces gens, rpii sont encore niallieureusement la majorité des classes éclairées , ou ne liront pas cet ouvrage , ou , en le lisant, n'appré- «leron' poinl la liaule pmléede \ ue delanleurdansscs premiers chapitres.
vl dans certains autres la supériorité d'arguujens avec laquelle il exjili(|ue les choses les plus difficiles,
11 nous semble donc que le meilleur moyen de combattre avantageuseluent aujoiud'hui , pour le triomphe de la religion, c'est de descendre des sommités sublimes delà loi et de la révélation dans le rationalisme , et de terrasser avec cette arme tout humaine ce philosophisme qui par elle se croyait invulnérable contre l'atteinte des idées chrétiennes.
Assez long-temps la religion a été sur la défensive, et s'est laissée , pour ainsi dire, acculer de retranchemens en retranchemens jusqu'au fond du sanctuaire. Puisque les hommes qu'il faut convertir ne se pressent plus dans le temple autour de la chaire sacrée, eh bien I que le génie religieux aborde cette tribune publique, où se discutent tous les jours les intérêts des peuples et des rois, des faibles et des puissans de la terre; qu'il s'abstienne de la mysticité de son langage, afin d'être mieux entendu de la foule qui le méconnaît encore, et marche aveugle et désespérée dans ces ténèbres du doute où grondent les révolutions.
Que l'on ne dise pas qu'un tel rôle serait indigne de la religion! Son divin fondateur s'est bien fait homme pour prêcher l'Evangile ; pourquoi donc , après dix-huit cents ans, le christianisme ne reprendrait-il pas cet apostolat? N'en a-t-il pas le droit dans l'intérêt de la société qui, de jour en jour, se démoralise? Oui, la religion a le droit de reprendre le verbe delà polémique humaine, ne serait-ce que pour ciier au philosophisme : « Insensé , qui as prétendu me détrôner dans le dernier siècle , sous le prétexte que j'étais impuissante à tenir les rênes de la civilisation , qu'astu fait depuis que tu es le maître? Quels sont les fruits de ta doctrine? Des larmes et du sang! La dépravation des cœurs, la décadence de la littérature et des beaux-arts ! Il est donc temps que je répare les maux dont tu as été l'artisan • il est donc temps que je reprenne ma mission sociale, pour le salut du monde. »
Honneur à relui qui , par cet ouvrage, se manifeste im des premiers parmi les nouveaux apôtres de cette religion dont le besoin est ressenti de toutes parts. Quant aux hommes qui ne sont pas encore assez pénétrés de l'importance d'une pareille (juestion pour lire a'tentivement, d'un bout à l'autre, ces deux volumes, dont la matière tiendrait à peine dans quatre volumes ordinaires, qu'ils lisent du moins la partie nature le. Ils y trouveront cités les témoignages de tous les peuples, l'adhésion des sciences; car « la religion ne demande qu'une chose , c'est qu'on ne la condamne pas sans la connaître. » Cette épigraphe est victorieusement développée par l'auteur.
Voilà pour le fond de l'ouvrage aussi peu que nous le permet le cadre restreint de cet article.
Quant à la forme, c'est-à-dire au style, l'auteur prouve i|ii".tn iiiilicii
ly.S l'écho DK la jeune IRANCE.
de la barbarie littéraire où nous sommes, il y a encore, çà et là, des hommes qui conservent intact et pur le trc'sor de la langue française.
Nous avons remarqvic; dans le style de M. M*** de la concision , de la clarté, et parfois cette chaleureuse énergie qui provient de l'exaitatioii sublime des sentimens, que la foi seule peut inspirer.
Outre le grand mérite de sa consciencieuse exc'culion, ce livre devient, par son apparition, un fait qui constate cloquemment la réaction religieuse, c'est-à-dire morale, qui se prépare, et doit présider à l'ère sociale à venir.
Que ce soit le signal de l'essor pour toutes les pensées ardentes jusqu'ici ensevelies dans l'ombre, et qui ont foi dans la nouvelle aurore du christianisme I
Qu'au milieu des derniers retentisseraens de ce philosophisme désastreux, qui n'a fait qu'ouvrir des tombeaux et amonceler des ruines, retentisse de nouveau cette harmonie qui, il y a dix-huit siècles, fit sortir un nouveau monde social des débris d'un ancien monde e'croulc'I
Courage à l'œuvre pacifique , jeunes ouvriers du temple! et que ce soit du sein de la France , notre patrie, que s'élance , pour réveiller l'Europe de sa torpeur , le nouveau signe de la régénération évangéliqueî
Leclerc , Membre du comité de Paris.