‹ L'Écho de la jeune France (volume 3)Chapitre 47 sur 99 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

HENRI DE LAROCllEJAQUELEIN (i).

La France n'a rien à envier à l'antiquitéj son sol, fertile en gloires, n'at-. tend qu'un Plutarque qui prête la sublime naïveté de ses récits à tant de grands caractères et de vies illustres. Ces quarante dernières années surtout ont été fécondes, et il semble que le ciel ait voulu nous payer en grandeur les félicités qu'il nous refusait. Chez aucim pcuj)le et dans aucun siècle , on ne vit une telle richesse de personnages célèbres, la France, livrée à des convulsions terribles, et remuée jusque dans ses fondcinens , se montra parée des plus sublimes vertus et des plus vastes intelligences, comme ces terres voisines du Vésuve, qui étalent les miracles d'une végétation prodigieuse à quelques ])as du cratère d'un volcan.

Mais, j)armi toutes ces vies illustres, semées avcc^lant de prodigalité sur une seule nation et durant le laps si court d'un demi-siècle, il nous sera permis, sans rien ôter à la gloire de la révolution et de l'empire, de nous .irrêter à l'une de ces renonnnécs sans reproches, qui, fidèles aux vieilles croyances de la France , ont élc acquises au service de notre antique

{\) Au moment où nous écrivions ces papes, un autre Laroclirjaqncicin succombailsur un cliamp de batailli- h la lloiir do «on à[>c. On meurt vite dans cette noble race ^ cependant Ton vil assez, pour la ■jloirc.

L ÉCHO DE LA JEUNK FKANCE. 'Iji)

royauté, et dorment aujourd'hui sous la garde do la croix. Lcsprospc'rlte's du parti vainqueur ne manqueront jamais do courtisans ni d'historiens ; nous n'en augmenterons pas le nombre. II nous a semble à la fois plus digne et plus utile de demander des enseignemcns aux loyales et chrétiennes vertus de la Vendée. Puisse le souvenir de sa gloire passée consoler cette terre héroïque dans ses nouvelles infortunes! La vie de Henri de Larodipjaquelein, que nous allons retracer, appartient d'abord à la province qu'il défendit; ensuite à la France, qu'il honore. Cette noble France peut se rendre ce singulier témoignage devant le tribunal de la postérité , que, lorsque l'Europe tout entière reculait devant la révolution française, il ne fut donné qu'à une province française de lui résister et de tenir la balance indécise. Dans ce temps où le pays avait deux drapeaux, le courage national suffit à les défrayer l'un et l'autre de gloire. Quelque bannière qu'on envisage, on trouve qu'elle plane sur des héros, et dans ces jours où la France royale et la France républicaine, descendues en champ clos, poursuivaient leur sanglant duel, la victoire semblait s'être faite française, hésitant entre la révolution et la Vendée, tour à tour triomphantes, et ne se tournant jamais vers l'Europe vaincue.

Henri de Larochejaquclein naquit le 3o août i77'2,près de Chàtillon, dans la province de Poitou. Il étudia à l'école militaire de Sorrèze , et fit ensuite partie de la garde constitutionnelle de Louis XVL Lors du licenciement de cette garde, tous les officiers qui la commandaient demeurèrent à Paris, par l'ordre de la cour, et Henri setrouva ainsi à cette funeste journée du lo août, qui tua le roi dans Louis X\ I, et ne laissa plus que l'homme à l'échafaudde la Convention. On a dit, non sans énergie, que Je lo août fut la veilledu2i janvier. Le mot est vrai: dès le premier jour, la couronne était à bas , il n'y avait plus qu'une tète à prendre. Ainsi s'ouvi-ait pour Henri cette longue carrière de combats qu'il devait soutenir contre la révolution; elle était venue lui jeter le gantjusque dans les Tuileries, Larochejaquelein le ramassa, et lui donna rendez-vous en Vendée.

Resté l'un des derniers au chtàtcau , il s'échappa dans la nuit comme par miracle, et tenta vainement d'obtenir des passeports pour quitter Paris avec M. de Lescure, cette autre gloire des provinces de l'Ouest. La lâcheté d'un témoin qu'ils avaient amené à la municipalité faillit les perdre; cet homme, effrayé du péril qu'il courait, en trompantles autorités, serétracta tout-à-coup. Le misérable ne savait pas de quelles illustres vies il était au moment de faire tort au champ de bataille, et les municipaux ne se doutaient point, non plus, que, dans la personne de ces deux hommes, si jeunes et si simples, c'était la victoire qui leur demandait des passeports pour se rendre en Vendée. Un signe de tête du secrétaire de la municipalité, et tout était dit; ces deux hautes destinées se noyaient dans le sang avantd'être accomplies; notre histoire comptait deux belles illustrations de moins, et la Vendée deux tombes; car c'est par des tombes que la Vendée compte toutes ses gloires. On aui-ait lu dans le Moniteur du lendemain que deux aristocrates du nom de Lescure et de Larochejaquclein avaient été exécutés en place de Grève, et le bourreau de la république n'aurait pas su quelle grande proie onlui avait amenée et combien de triomphes le fatal couteau tranchait dans leur germe. IMais la fortune de la Veftée prévalut, le secrétaire de la municipalité ne fit point ce signe qui perdait MM. Lescure et Henri, celui-là quitta Paris le jour même, et Je second le suivit bientôt.

Henri passa les premiers temps de son séjour en Vendée au château de la DiirbcUicrc , dans la paroisse de Saint-Aubin de Baubigni. 11 l'iia-

'J.Go l'écho de la JKUNE FRANCE.

bitait seul , car toute sa famille avait c'ini{;re'. Cet isolement , sa (jualitè d'ex-oflicier de la garde du roi, pouvaient l'aire craindre qu'on ne prît quelques mesures contre lui. JM. de Lcscure l'engagea à se rendre à Clisson , où l'on vivait assez tranquille. Le château était habite par des femmes et des personnes âgées ; madame de Lescure , qui venait d'y arriver , était au moment d'accoucher. Nous présenterons ici une observation à laquelle auraient dû songer ceux qui se sont faits les accusateurs officieux des provinces de l'Ouest, et qui ont représenté le soulèvement de ces contrées comme le résultat des machinations de la noblesse et du clergé et du fanatisme des paysans : c'est que l'insurrection de la Vendée ne fut point une insurrection gratuite , tentée sans provocation et sans motif. Paysan , noble et prêtre , attendirent que la persécution vînt les chercher. Le premier courage dont les Vendéens firent preuve fut le courage de la patience. Les gentilshommes , retirés dans leurs châteaux , ne songeaient qu'à se faire oublier , et les paysans ne demandaient que du re|)os. Mais lorsqu'on insulta la Vendée dans ses croyances , et qu'on voulut la violenter dans ses mœurs , lorsqu'elle eut compris que c'était ua parti pris chez la Convention de l'écraser sous un niveau sanglant, les habitans des provinces de l'Ouest se soulevèrent pour défendre les deux intérêts les plus sacrés qui puissent mettre les armes aux mains d'un peuple, la religion et l'indépendance. Ce ne fut point des châteaux, ce fut des cabanes que partit le signal de cette guerre juste et honorable aux yeux des hommes, sainte aux yeux de Dieu; et le bâton de Cathelineau précéda sur le champ de bataille l'épée de Larochejaquelein. Dans ce temps où l'on parlait tant de liberté, il n'y avait qu'un lieu où l'on mourut pour la défendre : c'était la \ endée.

Lorsque Henri vint chercher une retraite au château de Clisson , pour y passer le petit nombre de jours tranquilles qui lui restaient encore avant d'entrer dans cette carrière de péril et de gloire qu'il était appelé à parcourir, il avait à peine atteint sa vingtième année. Madame de Lescure nous a donné de son jeune hôte , à cette époque , un portrait qu'il faut citer. « Henri de Larochejaquelein , dit-elle , était un jeune homme assez » timide, et qui avait peu vécu dans le monde. Ses manières et son lan- ') gage laconique étaient remarquables par la simplicité et le naturel ; il » avait une physionomie douce et noble, ses yeux, malgré son air timide, ') paraissaient vifs et animés; depuis, son regard devint fier et ardent. H » avait une taille élevée et svelte , des cheveux blonds , un visage un peu » allongé; il excellait dans tous les exercices du corps , surtout à monter » à cheval. »

Les haljitans de Clisson passèrent d'une manière assez calme l'hiver de ç)i à 93 ; ce fut là qu'ils apprirent la condamnation et la mort de Louis XVL MM. de La Rocliejaipielein et de Lescure avaient chargé (|uel([ues amis de les avertir si l'on pré|)arait un mouvement ou du moins un coup de main pour sauver le roi. Kieu ne fut tenté; le régicide s'accomplit sans résistance, et Henri ne put donner que des larmes à cette royauté qu'il aurait voulu couvrir de sou épée. Mais l'instant approchait où il devait au moins lui être permis de la venger sur les champs de bataille.

Ce fut dans le printemps de qS que le soulèvement général du Bocage éclata. \jC recrutement des 3oo,ooo hommes en fut le signal; Challans, dans le I5ai>-Poitou, et Saint-Klorent, en Anjou , furent les deux premiers points où l'insurrection prit de l'importance ; nous ne redirons point les détails du i.ommcnccmcnl de rdir k'noIic . ils sont dins touks les mt-

l'écho de la jeune FRANCE. I Gl

moires. On se souvient du voituiier Callirlineau , quilt.int le pain qu'il pétrissait pour aller hattie les plus belles années et les meilleurs généraux de la republicpie, et de simple colporteur qu'il était, devenu tout à coup t^rand capitaine, devinant la guerre, et impiovisant la victoire. Ces inerovables métamorphoses ne se rencontrent qu'en Kranee, où le génie des aimes court les rues comme tous les autres génies. Stofdet, Foret, encore deux noms populaires, viennent à la suite de celui de Cathelineau ; et puis le mouvement prenant, après Pâques, une extension nouvelle, l'insurrection vendéenne va frapper à la poite des châteaux; elle enrôle d'Elbée , Honchamps et Charette.

Henri de Larochcjaquelein était encore à Clisson, où l'on ignorait les c'vénemens qui se passaient à quelques lieues de distance. Cependant les insurgés s'étant emparés des Herbiers, on apprit l'insurrection à Clisson, et les autorités de Bressuire commencèrent à exercer une surveillance active sur le château. Toutes les gardes nationales des environs étaient convoquées pour défendre la ville ; le château contenait vingt -cinq hommes en état de porter les aimes ; l'ordre de marcher contre les insurgés ne pouvait donc manquer d'arriver bientôt. Les habitans se rassemblèrent pour adopter un parti. Henri , qui était le plus jeune, parla le premier : d dit vivement que jamais il ne prendrait les armes contre les pavsans, et qu'il valait mieuxpérir. Tout le monde était bien d'avis que ce qu'il y avait de mieux à faire c'était de se réunir aux insurgés ; mais outre qu'il était difficile de s'échapper, on ne savait pas d'une manière précise où l'on rencontrerait les bandes, qui ne faisaient que se montrer un moment sur divers points du pays. Pendant quelques jouis Henri fut donc réduit à se cacher, car il avait été personnellement compromis par l'imprudence de son domestique.

Il faut dire la conversation qui le décida à tout risquer pour prendre une part active dans le soulèvement, cette scène d'une simplicité presque biblique donnera une idée de ce qui se passait alors sur presque tous les points de la \ endée.

Mademoiselle de Larochejaquelein avait envoyé un exprès pour savoir des nouvelles de son neveu. Cet exprès était un pavsan des environs du château de Larochejaquelein. Après avoir donné de grands détails sur les succès de l'armée royaliste, après avoir raconté l'enthousiasme de toutes les paroisses voisines, qui se joignaient aux révoltés, le jeune gars se tourna vers Henri, qui était de la classe du tirage, et lui dit : « Monsieur, « on veut nous faire croire que vous irez dimanche tirer la milice à « Boismé : c'est-il bien possible , pendant que vos paysans se battent pour « ne pas tirer? venez avec nous, monsieur, tout le pays vous désire et « vous obéira. »

La réponse fut aussi simple et aussi laconique que la harangue. Henri déclara à l'instant au paysan qu'il le suivrait dès le soir même. Ainsi fut fsite cette grande recrue.

Les adieux des deux parens ne se passèrent point sans larmes. Dès tors M. de Lescure voulait se jeter dans ces rangs où il devait trouver la mort d'un martyr et la gloire d'un grand général. Mais les prières de sa femme, les observations pleines de justesse de Henri l'en détournèrent. « Tes paysans ne sont pas révoltés comme les miens, disait Henri , je » vais aller examiner les choses de plus près; je verrai si cette guerre a » quelques chances de succès ; dans ce cas, il sera temps de te décider, » Et puis, pensant que son départ pourrait compromettre les habitans du château, il se jeta dans les bras de M. de Lescure, et s'écria en l'embras-

'-;()2 l'écho DR LA JEUNE FRANCE.

sant : « Comptez sur moi : je viendrai vous délivrer, » Dans ce moment il se fit comme une révolution dans la physionomie de Henri de Larochejaquelein. Son génie venait de se révéler : il avait , en parlant , cet air fier et martial, ce regard d'aigle, que depuis il ne quitta plus. Sa grande ame semblait avoir l'instinct de sa destinée, et sentir le voisinage de la gloire.

Le soir, quand les domestiques furent couchés, Henri, arméd'ungros bâton et d'une paire de pis:olets, partit avec son domestique et le guide. Son voyage fut périlleux et ])énlble; il parv'int pourtant sain et sauf jusqu'à Saint-Au])in , chez sa tante. De là il se dirigea avec plusieurs jeunes gens des environs de Chàtillon du coté de l'armée des insurgés d'Anjou , qui était alors Acrs ChoUet et Cheraillé. Ses premières armes ne furent point heureuses , il arriva pour être témoin d'une défaite qui fit reculer les rovalistes jusqu'à Tiffaugcs. Bonchamps, d'Elbée , Cathelineau, Stoffletet les autres chefs, s'accordaient à dire que tout était perdu. On n'avait pas deux livres de poudre; l'armée était découragée; l'insurrection vendéenne semblait au moment d'être étouffée dans son berceau. Pénétré de douleur , Henri s'en revint seul à Saint-Aubin ; lui aussi désespérait de la fortune de la Vendée. Les revers se succédaient ; ce jour là même , les bleus, sortis de Bressuire , étaient venus jusqu'aux Aubiers , et avaient dissipé un rassemblement. Henri croyait que tout était fini , et qu'il n'y avait plus rien à faire, lorsque les paysans , apprenant son arrivée , vinrent le supplier de se mettre à leur tète , l'assurant que cela ranimerait tout le pays , et que le lendemain il aurait dix mille hommes.

Là, comme ailleurs, c'était l'armée qui venait frapper à la porte du général.

Henri ne balança point un seul moment, et se déclara chef du mouvement. La nuit tint la parole de la veille; les paroisses des Aubiers, de Nucil, de Saint- Aubin, des Echaubroignes, des Gerqueux, d'Izernay et d'autres encore, se soulevèrent à la fois. Dix mille hommes se trouvèrent au lieu du rendez-vous. Ces dix mille hommes n'avaient pour armes que des bâtons et des faulx. Un tacticien aurait souri de dédain à la vue d'une pareille troupe; mais les Vendéens avaient un arsenal auquel personne n'avait songé, c'étaient les rangs des républicains ; ces hommes, simples, à derai-vêtus , mal armés , sans habitude de la guerre , devaient pourtant faire trembler la Convention, devant qui tremblait l'Europe entière. On avait à peine deux cents fusils, encore c'étaient de mauvais fusils de chasse. Henri découvrit soixante livres de poudre chez un maçon , qui en avait fait l'emplette pour faire sauter des rochers : ce fut un trésor.

Cependant le jour était arrivé, un grand jour que celui-là dans les annales vendéennes , car ce fut le jour de la première bataille de Larochejaquelcin ! 11 n'y a point un enfant dans le Bocage qui ne relève la tôte et ne sente son cœur battre plus vile quand on répète devant lui les immortelles paroles que prononça Henri avant de donner le signal du départ à sa petite armée. Ce sont de ces mots au bout desquels il y a des victoires.

« INIes amis, si mon père était ici , vous auriez confiance en lui : pour » moi, je ne suis qu'un enfant; mais par mon courage , je me montrerai » digne de vous commander. Si j'aifancc , suivez-moi ; si je recule , » tuez-moi; si je meurs , vérifie z-moi ! »

Pendant une année toute entière, la Vendée le suivit : avec quelle gloire! vous le savez, et ([uand elle s'arrêta , ce fut pour planter une

l'écho Di: LA JKUNE IRANCK. J.C)'.\

croix sur nnelomlic, où, dans ses mauvais jours, elle viftit oncorc prier !

Mais qu'on se représente l'effet de cette liaranf:;ue prononcée par nn jeune honune de vingt ans, à figure si douce et si délicate, qu'on aurait dit celle d'une IViniuc, au niilio-i de ces haies du Bocage, si [)ittoresques et si verdoyantes, au moment oîi le soleil se levant à i'Iiorizon et éclairant de ses premiers rayons cette arme'e rustique, semblait une fidèle iuiap-e de la gloire Acndeenne qui allait se révéler à tous les yeux. I/entliousiasme fut universel, cl de longues acclamations suivirent ce sublime ordre du jour. On allait partir, Henri demanda à déjeuner; pendant que les paysans cherchaient du pain blanc pour leur gene'ral, il prit un morceau de pain bis qu'il mangea avec eux. Ce n'était chez lui ni affectation , ni calcul ; il rencontrait sans étude cette simplicité héroïque qui plaît tant au peuple et à l'armée.

Malgré tout leru' zèle et toute leur confiance dans leur chef, les paysans n'étaient pas sans inquiétude. La plupai-t n'avaient pas vu le feu, d'autres venaient d'être témoins d'une défaite, presque tous manquaient d'armes.

Cependant la troupe arriva jusqu'aux Aubiers , que les bleus occupaient depuis la veille. Les paysans se répandent autour du village, marchant silencieusement derrière les haies; Henri, avec une douzaine de bons tireurs, se glisse dans un jardin assez près de l'endroit où est l'ennemi. Cachéderrière la haie, il commence à tirer; à mesure qu'il tire, les paysans lui donnent des fusils chargés. Comme il était grand chasseur, presque tous ses coups portaient; il entira près de deux cents, ainsi qu'un garde-chasse qui étaitprès de lui. Ne croyez-vous pas lire un épisode des guerres de l'Amérique, et assister à une embuscade de Delawarrcs? Tel était le caractère na'if et pittoresque des guerres de \ endée. La tactique de la civilisation se trouva prise au dépourvu en face de cette simplicité historique, et l'instinct des armes vainquit la science militaire.

La suite est encore plus conforme à ce que nous lisons des pays primitifs.

Les républicains impatientés de perdre des hommes sans être attaqués en ligne, et même sans voir l'ennemi, font un mouvement pour se mettre en bataille sur une hauteur qui se trouvait derrière eux. Aussitôt Henri s'écrie: « Mes amis, les voyez-vous? les voilà qui s'enfuient ! « Dans cet instant les paysans sautent de tous côtés par dessus les haies , en criant : Fh'e le roi ! Les échos augmentent le bruit; les bleus, effrayés de cette atlaque étrange, qui les enveloppait de toutes parts d'un réseau d'ennemis , prirent la fuite en désordre , abandonnant deux petites pièces de canon, leur seule artillerie.

Ainsi commença cette guerre de haies, qui covita si cher aux républicains. La Vendée avait trouvé un allié auquel on n'avait pas songé ; c'étaient ses bocages. Chaque buisson devenait pour elle un rideau derrière lequel se cachaient d'invisibles soldats. Les bleus craignirent bientôt les haies de la Vendée, comme, au siège de Syracuse, les Romains, suivant leurs historiens, s'enfuyaient au moindre bout de corde qu'ils apercevaient sur les murailles, disant qu'il y avait encore là quelque piège d'Archimède. Seulement , l'Archimède de la Vendée, c'était la nature.

Après la victoire des Aubiers, Henri pensa qu'avant tout il fallait tirer l'armée d'Anjou de la position désespérée où il l'avait laissée. Il courut toute une nuit pour rejoindre Cathelineau et les autres chefs, leur fit amener les canons et les munitions dont il s'était emparé. Les paroisses d'Anjou reprirent courage, l'armée se reforma, attaqua les bleus, les battit sur tous les j)oinls. Chollet, Chemillé, Vihiers, tout le pays qu'on

avait abandonne , fut repris. Tels lurent les fruits de la première victoire de Larochejaquelein.

Mais le inouvoiucnt ne s'arrêta pas là ; l'affaire des Aubiers avait jeté la consternation parmi les bleus. Quand ils apprirent que Larocliejaquelein approchait , il fut impossible au {général Quetincau do les engager à défendre Bressuire. l-a retraite s'effectua sans ordre. On abandonna à la fois la ville et le château , qui n'avait jioint e'te réparé depuis que Duguesclin l'avait emporte d'assaut sur les Anglais. Que dites-vous de ce hasard de fortune qui rapproche ainsi les noms de deux des plus illustres enfans de ces provinces au pied du château de Bressuire , célèbre jadis par la gloire du bon connétable, et alors par celle de ce vaillant jeune homme , qui n'eut besoin que d'une année pour conquérir son immortalité.

En entrant vainqueur à Bressuire , Henri tenait la parole qu'il avait donnée au château de Olisson , lors de son départ : il délivrait M. de Lescure et toute sa famille, retenus dans cette ville par les autorités républicaines. Au milieu d'une évacuation précipitée, personne n'avait songé à eux. Ils retournèrent à Clisson pour y attendre l'armée royaliste. Ce dut être un beau jour pour Henri de Larochejaquelein que celui où il se présenta , à la tctc d'une armée victorieuse , à la porte de ce château de Clisson , d'oîi , peu de temps auparavant , il était parti en fugitif et en proscrit.

Alors commence celte suite de belles actions et de faits d'airaes d'un héroïsme presque fabuleux , qui rendirent le courage de Henri célèbre dans un temps et dans une contrée où le courage était une vertu vulgaire.

Au passage du Thoué, Henri et M. de Lescure se précipitent au milieu de la mitraille et des balles sur le pont de Vrine; un officier et un seul paysan les suivent. Ces quatre hommes sautent le retranchement; alors les Vendéens s'ébranlent pour défendre leurs chefs, et le pont est emporté. Les vainqueurs et les vaincus arrivent presque en même temps à Thouars. La ville n'était enceinte que d'un vieux mur; mais on n'avait ni canons, ni échelles. Alors Henri se fait hisser sur les épaules du brare Toussaint Texier , de la paroisse de Courlay , et atteignant la cime de la muraille à un endroit où elle était dégradée , il tira quelques coups de fusil , et se mit à arracher des pierres avec ses mains. Cette manière épique de faire la brèche ne resseinble-t-elle pas à tout ce que vous avez lu de Renaud et de Tancrède , dans le Tasse? On réussit pourtant à passer par cette brèche de main d'homme , et la ville est prise.

Protégeant la retraite de l'armée à la première attaque de Fontenay , Henri décida la victoire à la seconde, en chargeant en flanc l'infanterie des bleus, après avoir rais leur cavalerie en fuite. Ce fut à ce combat de Fontenay que Henri de Larochejaquelein eut l'honneur de donner un uniforme à l'armée vendéenne, singulier uniforme, comme vous l'allcz voir. On fabriquait beaucoup de mouchoirs rouges dans le pays; M. de Larochejaquelein en mettait ordinairement un autour de sa tête, à son cou, et plusieurs à sa ceinture, pour ses pistolets. Au combat de Fontenay, on entendit les bleus crier : « Tire/, sur le mouchoir rouge I » Le soir, les officiers supplièrent Henri de changer de costume ; mais , insouciant du péril , le vaillant jeune homme tenait à son uniforme , et avec une coquetterie d'héroïsme , il ne voulut pas quitter son négligé de champ de bataille. Ce que voyant, l'année s'habilla tout entière à la Larochejaquelein, et les bleus ne purent jtliis crier : «Tirez sur le mouchoir rouge I »

A l'attaque de Saiirnur. ce fut encore Hcmi ([ui décida la victoire

l'écho DK la JKUNS FllANCE. 'l6'J

Chargé de forcer le camp républicain , il jeta son chapeau dans le retranchement, en criant : « Qui va me le chercher? » C'est le mot de Condé on face des rotranchemens espagnols. Où allait-il prendre, ce simple jeune homme, ces façons de parler hcioiques ? La suite ne démentit pas celte éloquence à la Condé. Henri se précipite le premier; le camp est forcé. Aussitôt il se met à la poursuite des républicains; lui deuxième, il entre dans la ville au galop; un bataillon (pii descendait du château voit arriver les deux cavaliers , et jette ses armes. Henri continue sa course en passant sur les fusils dont la rue est jonchée, et que les pieds de son cheval font partir. Apres avoir traversé la ville, il voit toute l'armée des bleus fuyant sur le grand pont de la Loire; il était seul avec M. de Beaugé, cependant personne n'eut l'idée de revenir sur eux, excepté un dragon qui leur tira un coup de pistolet à bout portant et les manqua. Henri le renversa d'un coup de sabre. Les batteries du château leur envoyèrent plusieurs boulets; M. de Beaugé fut blessé d'une forte contusion et jeté par terre; M. de Larochejaquclein le remit à cheval : ils trouvèrent des pièces abandonnées, et en tirèrent sur le château deux qui étaient chargées. On eût dit que ces deux hommes voulaient prendre Saumur à eux seuls , et renouveler ces histoires des anciens âges , où nous voyons un seul guerrier mettre en fuite toute une armée! Enfin ils sont rejoints par leurs soldats, et les Vendéens restent maîtres de Saumur , pendant que les bleus fuient sur la route de Tours. Vous avez vu le héros , maintenant voici le chrétien. Le lendemain de la prise de Saumur, Henri, appuyé sur une fenêtre d'où l'un voyait dans l'église, resta pendant deux heures absorbé dans une profonde rêverie. Un officier vint l'en tirer, lui demandant avec surj)rise ce dont il s'occupait là ; il répondit : « Je réfléchis sur nos succès ; ils me confondent, tout vient de Dieul »

Pour donner la liste de toutes les batailles où Larochejaquclein se trouva , il faudrait écrire l'histoire des guerres de la V endée. Resté à la tête de la garnison de Saumur, il ne l'évacué que lorsqu'il n'y reste plus que lui neuvième; il assiste à la prise de Chàtillon et à la malheureuse affaire de Luçoa. L'étoile de la Vendée commençait à pâlir ; le bon Cathelineau, suivant la sublime et simple parole du paysan son parent qui annonça sa mort au peuple assemJilé devant sa maison , Le bon Cathelineaii avait rendu l'aine à celui qui la lui avait donnée pour venger sa gloire. Le pays était cerné par une armée de deux cent quarante mille hommes.

Dans ces extrémités , Henri ne se démentit pas un instant ; on le retrouva d'abord au combat de Martigné, où la lutte fut longue et sanglante, Henri était dans un chemin creux à donner des ordres , il reçut une balle à la main; le pouce fut cassé en trois endroits, et la l)alle alla le fraiiper au coude ; il tenait dans ce moment un pistolet, il ne le quitta pas , et dit à son domestique : a Regardez si le coude saigne; — Non, Monsieur. — Eh bien ! il n'y a donc que le pouce de cassé. » Et en disant cela , il continua à diriger ses soldats. Sa blessure était grave pourtant , mais cela ne l'empêcha pas d'assister au combat du Moulin aux Chèvres, où M. de Lescure et lui se firent poursuivre pendant deux heures par les hussards, en se nommant à eux pour donner a leurs soldats, inférieurs de beaucoup en nombre, le temps de s'échapper. Bientôt après vint la funeste bataille de Chollet , qui fut le commencement de la ruine des royalistes: M!\Ld'EIbée, Bonchamps, Lescure étaient blessés à mort. L'armée effectua le désastreux passage de la Loire; ce fut la Rérésina de l.i Wndéel

o.GG l'écho de la jeunk france.

Henri de Laroclicjaquelcin, qui, pleurant de rage, s'attachait à la terif qu'il venait de consacrer par tant d'exploits, fut enfin oblige de siiivrc le torrent. M. de Lescure, sur son lit de mort, le fit nommer ge'ne'ral d'une retraite, et ce valeureux he'ros d'avant-garde se trouva à la hauteur de ce nouveau rôle. Je supplie qu'on me permette de ne point me traîner sur cette route du Mans , où l'armée vendéenne s'avançait lentement, suivie d'un cortège de vieillards, d'enfans et de femmes, et laissant à chaque pas une empreinte sanglante derrière elle. C'était comme une longue agonie de la Vendée montant à son calvaire ; mais celte agonie ne fut pas sans gloire; la mourante se relevait de temps en temps de son lit de mort pour /è'r/r un dernier coup d'e'pce; et, dans cette fuite d'im nouveau genre , chaque étape s'achelait au prix d'un triomphe. Jamais Henri de Larochejacjuelein ne fut plus admirable cpi'à celte époque , on eût dit qu'il sentait l'approche de la mort , et (ju'il se dépêchait de vaincre. Ce général d'une armée à moitié dissoute portait le bras en écharpe depuis sa dernière blessure. Au combat de Laval il se trouva seul , dans un chemin creux, aux prises avec un fantassin; il le saisit au collet de la main gauche, et gouverna si bien son cheval avec ses jambes que cet homme ne put lui faire aucun mal. Les Vendéens arrêtèrent et voulurent tuer ce soldat ; Henri le leur défendit : « Retourne vers les républicains, » lui cria-t-il, dis-leur que tu t'es trouvé seul avec le général des bri- » gands, qui n'a qu'une main et point d'armes, et que tu n'as pu le » tuer. »

Quelques jours plustard, Henri, après avoir déployé tous les talens d'un général consommé, gagna une grande bataille devant Laval, contre une armée de quarante mille républicains. Mais les affaires des Vendéens en étaient à cette extrémité qu'une victoire ne les sauvait que pour un moment, et qu'une défaite les perdait sans retour. Cette défaite arriva. Après avoir long-temps fait face aux troupes républicaines, à la tête des débris de la Vendée, Henri se trouva séparé de ses soldats à Ancenis , sans pouvoir réussir à les rejoindre. Alors il courut d'incroyables dangers, et conçut le projet de rentrer en Vendée. Cette entreprise, qu'il était seul capable de concevoir et d'exécuter, réussit. Il était dans sa destinée de venir mourir, chargé de gloire, sur le théâtre de ses premiers exploits. Ce fut à Saint-Aubin, d'où nous l'avons vu partir , qu'il alla chercher, non point un abri , mais de nouveaux champs de bataille. Ses paysans se soulevèrent de nouveau, et il remporta plusieurs avantages sur les bleus. Enfin, le mercredi des Cendres, 4 mars i ';94' en se portant de Tremcntine sur Nouaillé, il aperçut deux grenadiers républicains ; on voulut les charger : « ^'on , dit-il, je veux les faire parler, » et il courut en criant : « Kende/.-vous, je vous fais grâce. •.> T/un d^ grenadiers se retourna, tira sur lui à bout portant; la balle le frappa au front, il tomba mort. M. de Beaugé et quelques autres, qui arrivaient en toute hâte sabrèrent le grenadier, et , pcn.-trés de douleur, ils creusèreut une fosse où l'on ensevelit pn'cipilamment Henri et son meurtrier, parce que une col.)nne ennemie arrivait.

Ainsi mourut à vingt-un ans Henri de Larochejaquelein , le meilleur et le plus brave des hommes , à peine sorti de l'enfance , et déjà une des plus hautes renommées contemporaines et la grande popularité des champs de bataille de la Vendée, Henri e'iait la brillanlc ])eisonni(ication du courage vendéen , dont la touch.mle simplicité allait sans effort au sublime. Son héroïsme avait une couleur de naïvelé propre à ces populations niimilivrs , sur les n'.frins de^'pirlle-, I,i roiiiq^tion n'a jioitil passé. Son

l'écho de la jeune FRANCE. 'j6'J

arae, avec la matiiritë d'une expérience précoce, avait quelque chose de la candeur de l'enfance; et l'on peut dii'C que sa vertu était la moitié de son génie. Tirant l'épéc à l'âge de vingt ans au nom de Dieu , du roi et de la li])crté, il ne la remit plus dans le fourreau , et son aventureux courage rappela plus d'une fois l'héroïsme inspiré de cette J' anne d'Arc , chez qui tout allait au miracle , sa vaillance comme sa mission. Désinté- ■es?é comme la jeune fille de Vaucouleurs , Larochejaquclcin n'avait point d'ambition personnelle. Sait-on ce que le général des armées vendéennes comptait demander pour prix de tant de services ? « Si nous re- » mettons le roi sur son trône, disait-il à M. de Lescure, je crois bien » qu'il ne refusera pas de m'accorder un régiment de hussards. » On remarque tout dans les héros, surtout les contrastes. C'est ainsi que l'on a remarqué que Larochejaquelein , ce guerrier si fier et si hardi sur le champ de bataille , ne pouvait supporter, sans pâlir, le vue d'un écureuil. On eût dit que c'était un coin donné à la peur, dans ce grand ca ractère, par la nature, qui se plaît à ces sortes de jeux.

La nouvelle de la mort de Larochejaquelein mit en deuil toutes les chaumières de la Vendée , et encore aujourd'hui , son nom n'est jamais prononcé sans attendrissement par les vieillards qui combattirent sous les ordres de monsieur Henri, et par leurs enfans , qui conservent précieusement le souvenir de sa gloire comme un culte de famille.

Et nous aussi, nous avons dû lui paver un tribut d'hommage au nom de la jeune France ; Henri de Larochejaquelein fut un des nôtres , car sa vie fut chrétienne et française , et il mourut de la mort des braves , en combattant pour trois intérêts sacrés , qui composent eux seuls la nationalité d'un peuple : Dieu , le roi et la liberté.

Et c'était à nous qu'il appartenait de rendre un hommage national à cette vie si noble et si pure; car nous pouvons le dire avec un grand historien (i) , dans ces temps misérables de discordes civiles, où chaque parti a ses héros et ses renommées, trop peu de larmes avaient coulé sur la mort de Henri , et ses yeux , avant de se fermer , demandèrent le suffrage de la France , et ne l'obtinrent pas.

Sur la rëclamation du rapporteur, contre la suspension du service prononcée par l'administration à regard de quatre-vingt-quinze étudians de Toulouse, le comilé, considérant que ses camarades ont été victimes du détournement qui a été fait du montant de leur souscription, addcidé que le service serait continué a ses frais, sauf son recours contre le dépositaire infidèle.

(4) Tariic.

'2(]8 l'écho UE la JF.TTNK FRANCE.

VARIÉTÉS

VENDA (Suite et fin).

D'étranges récits se sont répandus clans les cites de Polska. On dit que des régions ignorées que féconde en bouillonnant le grand fleuve (?.), quand il s'élance, indigent encore, de l'impénétrable forêt de Valdaï, on dit que le vaillant llitiguer revient. La mort, que ses constans défis offensaient, avait long-temps menacé de l'en punir. Sa mère elle-même, pleurant toujours , pleurait sans espoir; elle avait cessé de l'attendre, et le croyait endormi sur la couche glacée que le glaive empressé prépare aux témélaires guerriers. Mais ses fidèles Moldaves le rapportaient sur son boucJicr, toujours indomptable et victorieux.

Ou a vu quelquefois des animaux de race ennemie oublier un instant leur haine, et, réconciliés par la faim , se rassasier ensemble à la même proie. Ainsi fermentaient au sein de Venda les sentimens les plus impétueux et les plus contraires. La vie lui était plus légère, et en même temps plus pesante! Elle pleurait sans pouvoir connaître si c'était plutôt de sa joie que de sa douleur. Elle tressaillait de plaisir, au souvenir de sa liberté conservée, et de Ritiguer délivré des funestes liens de la mort. Elle succombait, anéantie et désespérée, en songeant au vœu redoutable qui l'enchaînait elle-même à sa liberté.

Quand Ritiguer languissant encore, et réparant dans un long repos sa force et sa vie , eut entendu que d'audacieux prétendans avaient osé , durant son absence, espérer et solliciter l'amour de Venda , son sang, rare et sans chaleur, s'alluma tout à coup dans ses veines arides , et l'ardente colère éclata dans sa voix et dans ses regards. Il appela au bord de sa couche le guerrier fidèle, heureux confident de ses desseins glorieux. « Prends , lui dit-il, le plus rapide et le plus docile des jeunes coursiers que notre glaive a ravis. Pars, vole, ne t'arrête point. Va dans la fertile vallée où sont assis les hauts remparts de Krakow. Prie, ou commande ; implore, ou menace. Mon cœur appelle le cœur de Venda; ma vie est im- ])atiente de se mêler à sa vie. »

Mais les vieillards de Krakow n'écoulèrent pas l'clrangor, et au royal château de Wawel , l'immobile porte de clicne ne s'ébranla point devant

■^i) Volga : Ct' luol iiPiit tlii Slaviiii. »'t si^u (it grand.

l'eCHO VE la jeune FRANCE. '(ij)

lui. Ils lui triaient avec dérision : «Retourne, insenséj Polska veut des lois nourris dans son sein , et V cnda elle-même ne veut ni amour ni maître. » tt le messager, frémissant de rage, répondit à leurs refus et à leurs dédains par des promesses de sang.

I^ glaive altère demande le sang qui lui est promis. La bannière qui éveille la mort s'est relevée , donnant, en se jouant, le redcutahlc signal, La poudre des cliamps tourbillonne, comme aux approches de la tempête, les nuages e'pars qu'assemblent les vents. Quels sont ces guerriers? les Moldaves. Quel est ce chef silencieux et farouche , qui se traîne avec effort, courbé sur la hampe de sa lance? Quel est ce chef? Ritiguer. Où marche-t-il? à Krakow. Qu'y vient-il chercher? sa vengeance. L'orgueilr leux dépit, l'amour présomptueux et trompé ont allumé dans son sein leurs plus implacables fureurs.

Sa vengeance 1 les braves de Polska la lui sauront disputer j les compagnons de Krakus n'ont pas oublié leur gloire. Dédaignant l'abri des icmparts , et les hautes tours inaccessibles au péril , ils descendent ; comme aux premières clartés du soleil , sort de la ruche l'essaim dilii;ent qu'appelle au butin sa brillante reine. Voyez-vous ce blanc coursier qui bondit, léger comme les Ilots de la poussière que son pied soulève? Ce coursier emporte au combat la vierge irritée. Les Slaves ont aussi leur reine, qui marche à leur tête, et qui combat avec eux.

Car Venda ne doute ni ne délibère. Qu'importe d'où vient la menace? Il suffit qu'elle s'adresse à ses slaves. L'amour gémit? qu'il se taise. D'affreux tourmens le vengeront? qu'ils soient surmontés. Entendez cette voix sévère, c'est l'inexorable devoir ; cette haute et éclatante voix, ( 'est la gloire. Quiconque a levé le glaive contre la ville sacrée, que le f^Iaive à son tour se lève sur lui. IN'a-t-elle qu'un cœur de femme, Venda? Venda a le cœur altier d'une reine. Elle aime? Eh I qu'il s'en faut de peu qu'elle ne haïsse l'insensé qui vient à elle un joug à la main, et qui remet au farouche esprit des batailles le soin de préparer sa couche d'aluour.

Ils se sont rencontrés. I>cs roches caverneuses répètent de lamentables cris de guerre et de mort. Les rangs se mêlent j les armes se choquent; la terre s'abreuve du sang des héros. Ils tombent, mais ne cèdent point. Le glaive s'émoussc et la fureur ne s'épuise pas. Ni les forces ne sont inégales , ni les espérances. A voir de loin ces profondes lignes d'hommes de fer dont un effort oppose contient incessamment les efforts, vous les diriez immobiles.

Il a rugi comme riiyéne. quand rai;ile proie a trompé safanu. Il s'est

arrêté, immobile et pâle comme la pierre des morts; stupéfait et tremblant , comme le timide et laborieux moissonneur, lorsque, dans un jour sans orage, la foudre qu'il n'a pas prévue , éclate et tombe subitement à ses pieds. Car la jalouse nuit est veuue, sans qu'il ait vaincu. L'ombre enveloppe le champ du carnage , et Ritiguer n'a pas entendu l'hymne accoutume' saluer sa gloire. Il a suffi d'une faible femme pour étouffer le bruit de son nom. Le brave indompté' connaît maintenant les larmes : elles tombent de ses yeux egare's, rares et brûlantes.

11 accuse les bienfaisans ge'nies du ciel. Il prononce des paroles de ma. Icdiction sur lui-même et sur ses Moldaves. « Sont-ils devenus timides comme la gazelle qui fuit effrayc'e du bruit de son souffle; ou perfides comme la couleuvre qui cache la mort sous de gracieuses touffes de fleurs? Peuvent-ils seulement soutenir sans lui les regards des braves? Ne pouvait-il attendre que cette odieuse blessure ne l'arrêtât plus , et qu'il pût encore les guider dans la sanglante mêle'e? Pourquoi j imprévoyant et crédule, s'est-il fié à leur courage inconstant? Devait-il céder à d'indiscrètes impatiences d'amour? Fallait-il perdre, à la folle poursuite d'une femme, les fruits glorieux de tant de combats. »

Et à leur tour les Moldaves : « Qui les retient ? quel espoir les a attirés dans ces régions dont la guerre , insurmontable géant, leur ferme l'entrée? Qu'ont-ils à demander à ces peuples qui ne fléchissent jamais? Quelle récompense est promise à leurs périls et à leur courage? Quelles dépouilles Ritiguer leur permettrait-il de ravir ? Vainqueui^ , ils protégeraient contre leur victoire ces guerriers qu'ils n'auraient vaincus que pour lui. Le sang des braves est-il dû pour de capricieuses et indignes faiblesses d'amour? Perpétueront- ils des combats qui n'ont d'autre prix qu'une femme ? »

Honte, malheur, tourmens qui ne se peuvent calmer ! qui redirait la stupeur profonde du brave , et le désordre affreux de ses sens ? Quelles fureurs qui ne fussent une imparfaite image de ses fureurs? Ni les vents, quand ils précipitent du haut des rocs les pins fracassés; ni l'ouragan , quand, de son aile rapide et infatigable , il bat et tourmente l'immense plaine des mors; ni les feux cachés au sein de la terre , quand ils la déchirent, impatiens de quitter leurs gouffres profonds.

L'orgueil quelquefois étouffe ses cris; quelquefois le désespoir les fait retentir, terribles et tumultueux comme la grande voix des orages. I/amour le repousse ; la gloire hésite à le suivre; ses compagnons se préparent à l'abandonner : Que lui rcsle-t-il? 11 se traîne; il cherche ses armes ; il veut , faible et mourant , châtier ces lâches , qui n'ayant pas su

L ÉCHO DK LA JEUNE IKANCE. uy I

vaincre, savent seulement le trahir. II les poursuit cl retombe; il se relève, et retombe encore. Il se roule comme une bête immonde, et mord le sein de la terre.

Dans SCS transports insensc's , les bandelettes de lin se sont rompues , et ne recouvrent plus ses blessures. Son sang bouillonne , jaillit , coule à flots. A cette vue , un in esistible désir le saisit ; une fatale inspiration descend et pèse sur lui. « Secourable mort, dit-il, sois la bien venue. Toi seule as d'infaillibles secrets pour endormir de si cruelles doul(?urs.)> F^t en disant ainsi, ses mains forcenées déchiraient la plaie livide, et ouvraient au sang un profond chemin. Un rire sinistre errait sur ses lèvres; ses cris inteironipus devenaient foibles et sourds j le feu de ses regards s'éteignait; son cœur, épuisé de vie , battait pour la dernière fois dans son sein.

Les astres de la nuit reculaient et s'effaçaient dans l'espace. Une blanche et pure clarté rayonnait , encore indécise , et de l'Orient enflammé montait lentement sur l'arc immense du ciel. De suaves parfums se mêlaient aux brises légères. Des bruits harmonieux s'entendaient, annonçant que la vie allait sortir de son repos et de sa torpeur. — Au camp dcPolska, Venda, la première, rappelle au combat ses infatigables guerriers. Ils marchaient impatiens et joyeux , et rendant grâces au jour qui verrait, sans faillir, la confusion de leurs ennemis. — Au camp des Moldaves, le silence et la solitude. Ils ont déjà fui; la honte et le remords ont précipité leur retraite. Ils trahissaient Ritiguer vivant; ils ont aussi trahi son cadavre. Ces restes sacrés seront le seul ennemi que rencontreront les fils de Krakow.

Le sépulcre va s'ouvrir pour ejix. En quelle terre? étrangère. Par quelles mains? ennemies. Quels cris les salueront au passage? des cris de triomphe et de joie. Affront inoui ! n'y aura-t-il donc pas une larme? — Il y en aura d'araères et d'intarissables. Venda n'entend plus, ne voit j)1hs, ne reconnaît plus. De quoi se souvient-elle? d'une seule chose: il est tombe, le guerrier vaillant; le héros qui avait son amour, est tombé! — Elle va ou elle s'arrête, sans s'apercevoir qu'elle soit immobile ou (|u'elle change de lieu. Ses mains pressent violemment sa poitrine , sans qii'ellc sache qu'elle la meurtrit. Son œil enflammé ne se lève plus de la terre , la terre qui lui a tout pris et lui retient tout. Sa voix encore fait entendre un nom , toujours seid et toujours le même : Ritiguer , dit-elle, dans le silence des nuits! Riliguer, dit-elle, dans le tujuulte du jour I

Comme elle s'était vouée à sa vie, elle se vouera à sa mort. Approchez, nobles vieillards de Polska ; ces bandelettes rovales blessent son front :

O'JI L ECHO DE LA JEUNE lUANCK.

detachez-lcs 5 elle vous les rend. Venez, jeunes hommes, enfans éprouvés et endurcis à la guerre, venez et sachez quel mépris une reine fait de la vie. Assemblez-vous, prêtres saints, et commencez les chants monotones que répètent les mânes, et qui bercent le dernier sommeil.

La voyez-vous qui s'avance , chancelante et échevelée ? Quelle pensée l'entraîne sur la grève solitaire, à cette heure, quand la foudre éclate à coups redoublés, et que des nuages sanglans voilent la face du ciel I Pour quel dessein gravit-elle précipitamment la roche escarpée ? D'où vient que les eaux s'ouvrent et jaillissent ? Entendez-vous ce bruit sourd ? Reconnaissez-vous ce cri pénétrant? N'a-t-elle pas dit , Ritiguer? Oui, elle appelait encore Ritiguer j et les eaux du fleuve se sont refermées, et la voix n'a plus été entendue, et l'amour a quitté le cœur de Venda.

DE Peyronnet.

Page 1