DROITS DU PRETRE
( 1^*^ AKTICLE. )
Que dirait-on de la conduite de cet homme qui, devenu vainqueur des préjugés , et maître d'un empire au travers le sang cl les ruines, promulguant, à son titre de [)hilosoj)he émancipatcur des peuples et ennemi des tyrans, une consliliition qui donnerait à tous les citoyens le droit de parvenir aux emplois publics, de voler dans les a.ssemblées électorales, et d'être éligiblcs en remplissant les conditions voulues par la loi , néanmoins excluerait de relie liberté des hommes capables de satisfaire les exigences morales et pécuniaires imposées?
Ne dirait-on pas ({ue ce vainqueur conuncl une injustice? Et si l'on ajoutait : Ces hommes sont issus d'une famille qui jadis a rendu les plus
L K«.Jl() DE LA JEUNK IRAN<;E. j/j.)
j^iantls services à l'ëtat, et qui fut illustre et puissante, car elle tint durant des siècles les rênes du gouvernement , le roi philosophe est arrive' au pouvoir sur les cadavres des nomhreux enfans de cette famille ; mais il y a quarante années que le sang et les morts ont disparu ; les enfans de cette famille ne doivent pas être responsables des fautes de leurs pères , si leurs pères ont commis des fautes.
Ne serait-il pas juste alors de s'écrier : Cet homme ne mérite point de donner des lois, puisqu'il se laisse dominer par ses haines personnelles contre les rejetons d'une race qui combattit long-temps son ambition.
Ce roi libc'ral n'est qu'un tyran , puisque sous le nom d'e'mancipateur, il forge des chaînes à ces descendans d'une famille qui , autrefois, a servi l'état; il est indigne du titre de philosophe, puisqu'il ne sait pas pardonner les injures; enfin, ce conquérant n'est qu'un usurpateur, qui croit sa cause mauvaise et son empire chancelant , puisqu'il prend ombrage de ces hommes qui rappellent les anciens et glorieux souvenirs de la patrie! il craint donc leur éloquence et leurs lumières, puisqu'il leur ferme tout accès au maniement des affaires.
Eh bien ! pareille chose se passe de nos jours , dans le pays le plus libre du monde. Et , inconséquence des inconséquences î les hommes mêmes qui jetteraient la pierre au tvran dont je parle, et qui embrasseraient la cause de l'esclave, révoqueraient leur indignation contre le premier, et feraient taire leur sympathie pour le second, s'ils savaient le véritable nom du vainqueur et celui du vaincu.
Sans poursuivre plus loin l'allégorie, je vais dire les noms de l'un et de l'autre: le vaincu , c'est le clergé; le vainqueur, c'est le philosophisme. Le premier peut compter pour ses titres... dix-huit siècles, d'origine.
De générations en générations, il a le plus travaillé à l'ordre social . car c'est lui qui , creusant des issues à l'écoulement des barbares, a posé, les bases de l'édifice des états modernes.
C'est lui qui a défriché les forêts , les landes et les marais de l'Europe.
C'est lui qui a conduit l'occident sur l'orient, afin d'opérer parce choc colossal la fusion civilisatrice de l'humanité dans ces deux mondes.
C'est lui qui a préparé les brisures du joug féodal.
C'est lui qui, servant de médiateur entre les nations opprimées et les rois oppresseurs, a ouvert des asiles aux souffrances du corps, et un refuge sacré aux douleurs de l'ame.
C'est lui qui épouvantait le crime des puissans avec les foudres du remords.
C'est lui qui, pâlissant dans ses veilles sur les mystères de la science, alluma le flambeau des arts dans les ténèbres de la barbarie.
C'est lui enfin qui a été, non-seulement le fondateur de tous ces monumens d'architecture qui sont des merveilles, mais- aussi le fondateur des chartes, des franchises, des constitutions, des libertés modernes I
Telle est, en deux mots, l'origine et l'histoire du vaincu.
Maintenant , examinons l'origine du vainqueur ; certes , elle ne se perd pas dans la nuit des temps; il n'y a pas même un siècle que ce philosophisme est nél
Le père du vaincu s'appelait Jésus-Christ, qui mouioit crucifié, victime de son amour pour le bonheur des hommes.
Le père du vainqueur s'appelait Voltaire.
Le premier prêchait l'union, la fraternité des hommes, la charité du
prochain , le pardon des injures , et il recommandait de rendie le bicu pour le mal.
Le second écrivait des traj^edies, des come'dies, des contes en vers et eu
f)rose ; et , fulminant contre l'abus des grandeurs du monde , il les cunuiait : ce philosophe ne pardonnait point à ses ennemis, car il les calomniait et les haïssnit à la mort : ce philantrope mourut dans les richesses , et il ne le'gua pas une seule petite parcelle de son immense fortune aux pauvres, ni à des e'tablissemens de bienfaisance.
La doctrine du chre'tien, malgi'é l'erreur de ceux qui s'imaginent qu'un principe meurt comme un corps, après dix-sept siècles d'un enfantement prodigieux de bonnes œuvres et de grands hommes , produisit encore Fénelon et Vincent de Paul.
La doctrine du philosophe, de déductions en déductions logiques, du de'ismeà l'athëisme, après seulement quelques années d'essai, produisit... Marat et Robespierre.
Le Christ , pour régénérer le monde , enseigna la paix et la tole'rance.
Le philosophisme entreprit la régénération française par le procédé des échafauds.
C'est ainsi qu'il mutila les trois piliers de l'ordre social, le trône, l'autel, et la noblesse ; car il accusait ces trois classes d'être ennemies du peuple et de ses libertés.
Pourtant, ô philosophisme ! lorsque les chrétiens devinrent les apôtres de la civilisation , ils eurent aussi contre eux des empereurs , des chevaliers, des sénateurs, des ministres, des dieux; et ils pouvaient leur reprocher d'êti'e les oppresseurs du genre humain; cependant , ils n'cmplovèrent ni le feu , ni le fer , pour chasser le paganisme du trône , du temple, de l'armée et de la tribune! (Mais quelles que soient les fautes des uns et les crimes des autres, bientôt un demi-siècle séparera la France de cet abîme de calamités. )
Vainqueur du clergé , le philosophisme a tout ébranlé , s'il n'a point encore tout démoli. Apres quelques phases de vicissitudes, il a enfin repris pour lui seul le gonvernement des affaires publiques, grâce à un éclat révolutionnaire qui fut , selon les uns, une explosion sublime de troisjours; mais, selon les autres, le résultat des complots attises durant quinze ans par les soufflets de la presse dans les souterrains de l'hypocrisie.
Toutefois , les disciples de ce philosophisme ont crié : Liberté pour tout le monde .' Tous les Français, quels (|ue soient leurs titres et leurs rangs, sont égaux devant la loi! Tous les Français jouiront des droits civils, et par consé(pient des droits ])olitiques, en remplissant les exigences de la loi ! Tous les citoyens jouiront des libertés constitutionnelles ; oui , tous sauf un seul !
Mais qu'est- il donc cet homme pour mériter ce bannissement moral des droit» de la nation? est-il étranger? non; et d'ailleurs , un étranger jieut se faire naturaliser. F2st-ce un interdit? un faussaire? un voleur? un forçai? un individu n)oit civilement? non; cet homme est honnête , doue de raison , plein de ])robilé et d'honneur.
— Pour quel délit, ou pour quel crime se trouve-t-il ilonc exclu du bénéfice de la loi ? C'est un PlIKTIîK !
Mais cet être exilé de la chose publique ne peut-d pas dire au philosophe, qui la possède et la manie à sa guise : — quel mal ai-je fait? l'onrquoi me priver des dioits accordés aux autres citoyens? ne suis-je pas né .sur le sol de la l'i.in< e? n'ai-je ]>as comme tous nus frfres . un rcpur, une arae!
l'écho de la Jt:iJ>E FKA.NCK. 25;
— Non! tu dois vivre en îlotcl rends grâceà ma clémence qui a daigne tolérer encore l'existence de ton ordre sur la ruine dos autres. — Mais , suis-je donc un lépreux!— Tu es pire I Car ta parole irsseinble à un souffle empoisonne qui sème la superstition dans les esprits .'Etre inutile, et même nuisible à la société, assez long-temps tu t'es engraissé de ses sueurs! — Mes sueurs! elles ont cte fécondes à la société; je l'ai prise au lange avec une sollicitude paternelle, et j'ai baptisé son berceau ; puis, à mesure qu'elle grandissait, je l'ai soutenue dans sa marche; les sciences qui l'ont éclairée, les arts qui ont contribué à son bien-être , elle me les doit; l'or que je recevais d'une main , je le répandais de l'autre , et il devenait une semence de blé pour le pauvre, ou un germe de merveilles pour les beaux-aits I
— Tu n'es plus le maître ! réjouis-toi de ce que je veux bien te laisseï encore le pain et l'eau; tu nageais dans l'or et dans la soie; tu étais fier et tu éclaboussais la foule. — Eli bien I oui, j'ai été riche, et je suis pauvre; oui j'ai été en splendeur jusqu'à m'asseoir sur la première marche des trônes; mais ayant perdu tous ces honneurs, toutes ces puissances , je me suis résigné , en disant : «^ Le Seigneur m'avait donné toutes ces choses, il me les a ôtées, que son saint nom soit béni ! » Puis, je suis redescendu dans la foule pour y redevenir ce que j'étais dans mon principe, le consolateur des malades et des affligés; car, tandis que vous inventez , ou plutôt que vous ressuscitez de brillantes théories sur l'amélioration des destinées humaines, vous ignorez peut-être le véritable remède des douleurs et des plaies sociales. — C'est toi qui ignores ce remède , et , non content de ton ignorance pour toi-même, tu la communiques aux esprits faibles , tu les aveugles et tu les fanatises !
— Si nous comparions nos œuvres et les résultats de nos destinées , la balance ne pencherait-elle pas de mon côté ? car vos principes conduisent au doute, du doute à l'incrédulité, de l'incrédulité au vice; et , du vice au crime il n'y a qu'un ])as. Un homme imbu de vos sophismcs rompt tous les liens qui l'attachent aux devoirs sociaux; il se matérialise, et ravale ainsi tout ce qu'il y a de plus noble et de plus sacré à la condition de la brute ; le fils ne tient pas plus à son père , et le père à son fils , que les animaux entre eux; l'enthousiasme des grandes choses s'anéantit; l'individu n'a plus que l'amour de lui-même, et il perd celui de la iamille et de la patrie; car à quoi bon s'intéresser à tout ce qui durera plus longtemps que nous , et pourquoi sacrifier au bien-être général son cœur et ses pensées , si l'horizon de l'avenir se borne à celui de cette vie éphémère ? si , au delà de ce monde injuste et aveugle , il n'y a pas une rémunération pour la vertu oubliée , pour le génie méconnu ou persécuté ?
Voilà, en abrégé, ce que je puis vous dire sur l'oi'dre social; ma doctrine n'en est-elle pas plus le soutien que la vôtre .^
Et pour l'intérêt particulier des familles, que faites-vous? Vous ne sauriez augmenter le bien-être matériel , puisque les conséquences de votre principe sont l'égoïsmej puisque les preuves de cet égoïsme peuvent être prises dans toutes les actions des hommes cpii suivent votre doctrine, et qui font consister uniquement la vertu et le bonheur dans les richesses. Impuissans pour le bien-être physique, que faites-vous pour le bien-être moral?
De toutes parts il y a prostration , désenchantement; les imaginations sont flétries, les âmes étiolées; il n'est pas jusqu'à l'adolescent sorti des bancs de l'école , qui, ayant sucé votre esprit de doute et d'incrédulité, ne se jette, pour s'étourdir, dans la débauche ou dans le suicide.
Et, en admcltant qu'il v ait des hommes que leur fortune peut aider â
souffrir la vie, même avec le ver rongeur de votre scepticisme, ignorcr.vous qu'il existe une foule de malheureux , forces de gagner leur pain à la sueur de leur front, el (jui ne possèdent , hélas I (jue l'espérance d'une autre vie pour supporter le poids et les amertumes de la terre ? Le nombre de ces hommes dépasse celui des philosophes; ces hommes ont comme vous des passions, et des passions d'autant plus impétueuses qu'ils sont robustes dans leurs misères , tandis que vous vous énervez dans les plaisirs des villes. Croyez-vous que, s'ils ne respectaient plus Diou , ces infortunés vous respecteraient vous-mêmes? Croyez-vous que, s'ils ne craignaient plus le remords de la conscience, ces êtres qui sont tristes et qui ont faim n'envahiraient pas votre maison , qui est riche et pleine de joies? N'auriezvous pas à craindre que le manœuvre ne vous dise : « Labourez les champs vous-mêmes! A mon tour d'être le maître^ à votre tour de me nourrir I »
Eh bien ! tandis que vous me dédaignez et que vous me lancez l'anathcme, j'éteins mystérieusement la torche qui incendierait votre maison ; j'arrête le bras qui volerait A'^otre or, et qui, pour vous voler, vous assassinerait.
Et comment viens-je à bout de rendre le tigre doux comme l'agneau, de refréner les convoitises de la passion, de faire perdre au pauvre l'envie de vos richesses ?
En le civilisant avec les paroles de l'Evangile, ce code divin, auprès duquel tous vos livres ne sont que de la vanité et du néant! l'Évangile , celte source toujours pure et toujours féconde, oii vos devanciers ont dérobé le petit nombre de ces paillettes d'or qui sont clairsemées dans les alliages, de toute votre philosophie !
J. B. LeclÈre.