I. i:c HO Di-; LA ji.UiM. iiiam;i:. 2S
» riicort! , mais nous n'avons plus cin'un joui', un insl.uit , poui ctouIltT » le nionslrc ilc la promiscuité... Ucnclcz bien plutôt grâces aux. dercm- » virs. Si nous n'(-lions pas là pour soulcnir l'ctat cliancclaiit , sans » (loiUi- vous allcntlrioz en silence que la rate de l'analhènie sn retirât de » nouveau surl'Aventin, pour vous dicter des lois, pour rcL,jl)lir l'iuijjie » trihuiiat. Souvenez-vous du nohi.e et i;;cncreu\CoMolan, <pie nous avons » indignement trahi. Livre par nous aux outrages d'une elientello à (pji » nous avions ôte tout (rein, lui-même, j)our éviter le sort cruel d'Acleou, >» sere'lugia dans l'cKil. Ce grand liomme avait Itien raison de vouloir cpie » nous revinssions à la pureté de nos mœurs anciennes, de nos antiques » traditions ; et, si nous l'eussions imite, si nous eussions senti le cour- » roux patricien animer nos cœurs . lorîifier nos poitrines, nous ne sc- » rions pas réduits à nous débattre contre la cruelle nécessite qui nous ') opprime. Le client qui est insolent dans nos mnrs est soldat indisci- » j)line dans nos camps , lâche transfuge sur les champs de bataille... « Valerius s'écrie : « Oui , en effet , Coriolan rendit un signale service à » la republique , en se mettant à la tète des Volsqucs , nos }»lus féroces » ennemis!... Oui, en effet, il mérite toute notre admiration pour avoir » porté le fer et le feu sur la terre sacrée de la patrie I... Ange'ronia , ■-) déesse du silence, qui préside à nos assemblées, put-elle fermer sa » bouche lorsqu'il eut secoue la poussière de ses pieds contre sa ville nan taie?... Crovez-vous qu'il se soit abstenu d'invoquer contre nous 0[>s " Consiva, divinité protectrice delà citéromaine, ignoréedes profanes?... « Jureriez-vous qu'il n'ait paslivré à de maudites évocations le nom mys- » tique et inconununiquable de Rome?... Quelle cause pourtant trouver » à ses impies victoires?... »
Appius reprend : « La cause de nos défaites , je vous l'apprendrai tout à » l'heure, lorsque vous m'aurez écouté avec quelque calme. A des maux » extrêmes , il faut des remèdes extrêmes. Rome n'était plus qu'une ville » profanée , une ville où la religion des ausj)ices était dans le deuil , une » ville de ipu les ancêtres détournaient leuis regards. Coriolan ne recula » pas devant la pensée d'une immense expiation; il savait , lui , que le » véritable ennemi est l'ennemi tloni les envahisscmens sont sous le poids » d'un éternel anathème. Ah I si vous l'aviez cru , le tribunat aurait été » aboli , le tribunat , enfant monstrueux de nos discordes , et que » vous eussiez dû étouffer à sa naissance. Mais ^ ous préférâtes la guerre. » Sans doute, il fallut toute la violence du vertige pour comprimer l'in- » dignation des cœurs généreux. Pour la première fois , on vit , et les » dieux indigèlcs durent détourner leur face indignée, pour la première » fois on vit le patriciat soutenir , par les arraes, la vile cause d'une » tourbe sans dieux et sans ancêtres. Croyez-vous, à présent, que le de- » voir du patronage diit aller jusque-là ? Je m'alisliendrai d'épuiser l'a- » mertume de l'ironie. Vous savez trop de quelle ressource ont été ces •• misérables pour vous aider à repousser la calamité qu'ils avaient appc- » Ic'e sur nous. Il vous souvient de l'extrémité à laquelle nous fûmes ré- » duits 1 Dites si leurs bras nous ont protégés un seul instant I Ont ils un » seul instant fait chanceler le héros animé d'une colère toute patricienne, » sentiment irrésistible ! Et nous-mêmes, avons nous pu le fléchir I Sans » les larmes de sa mère et de sa femme, que serait dcveniui celte ville, » changée en un repaire de séilitieux ? Si vous l'ignorez encore , daignez » donc l'apprendre aujourd'hui, nous devions succomber, parce «pie ce » n'était pas véritaJdement notre cause (pic nous défendions. Lâches » transfuges de nos mœurs a;iti<pies, de nos vénérables inditions, la
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» victoire, juste fille de Jupiter, ne pouvait seconder nos stériles efforts. » Oscrai-je dire ici toute ma douloureuse pensée ? Oui, je n'en doute » point, le grand Coriolaa lui-mèiDc aurait succombe, oui, des athlètes j) célestes, comme à la bataille du lac Rc'gille, seraient venus enfoncer » ses bataillons épouvantes, si le droit eût cte contre lui , s'il n'eût e'té » qu'un coupable révolte; mais c'était dans nos rangs qu'était la révolte, » et les dieu\ de la patrie étaient contre nous 1 Allez, Coriolan , pour » amener la victoire sous ses drapeaux , n'a ru besoin ni de violer le se- » cret d'Ange'ronia, ni de livrer à d'impies évocations Ops Consiva , di- )) vinité mystérieuse de la cité romaine, ni de profaner le nom incomiuu- » nicable de sa ville natale — Que m'eraporte-je en de vaines récrimi- 1) nations ? Le tribunat n'existe pas, gardons-nous de le rétaljlir. Deux » tables ont été ajoutées aux dix autres, aux dix tables eniadiées d'une » funeste condescendance. La barrière de la promiscuité n'est pas sans « quelque force, l^a république peut encore être sauvée. »
Lucins (iornelius, à son tour, s'exprime en ces mots : « La loi des » dou7.€ Tables crée , en faveur des plébéiens, im droit inouï, et ce )) droit heureusement est impossible à réaliser. Est-ce une déception ? » est-ce ime erreur? Pères, il faut bien l'avouer, tel est le joug que nous )) impose la grande faute commise par nous d'avoir envoyé consulter les n sages d'une autre contrée. Nous avons laissé intioduire clicz nous des 1) princifies de justice inapplicables à l'ordre de choses qui nous gouverne )) invinciblement. Nous avons mis en présence deux natures discordan- » tes. Nous avons commis, sans le savoir, le crime mythique de Mé- » zence. La terre est Thomme qui -a fait la terre ; voilà pourquoi , dans la » langue sacrée, le mot of/s exprime à-la fois et la terre et le possesseur » de la terre. 11 ne suffit donc pas de dompter le fer et le feu pour être » homcne. Nul ne peut être propriétaire d'une chose qu'autant qu'il a fait » la chose. 11 faut la faire et non la façonner. 11 faut être auteur de la » substance , et non ouvrier de la forme. Le droit de la ])iopriétc est » donc un droit divin, jiuisqu'il est une création ; et il est inaliénable » parce qu'il est divin. De là le mot ajictor, dont le sens entraîne la » signification de cause ; de là le mot aiictoritas , émanation de la cause. )) Dites-moi si les réfugiés de l'asile ont fait la terre, s'ils connaissent les » limites des régions auguralcs , figurées ])ar les réseaux dont se coin- » pose la courtine qui entoure le sanctuaire d'Apollon I Dans le sillon sa- » cré, tracé par la charrue patricienne , et que nous nommons le monde, » ont-ils jeté leur propre gUbe , la glèbe symbole de tous les droits? » Non • et même le feu et l'eau , ils les tiennent de nous. Aussi le mot » auctorilas , émanation de la cause, lorsqu'il est dirigé contre eux, » dans le sens le plus absolu , est-il l'expression de l'anatlième éternel. » Mais la terre que nous possédons et qui nous possède , qui nous est » identifiée . n'est pas toute créée par nous , n'est pas toute représentée n par la glf'be primitive , ne correspond pas toute aux limites des ré- » gions auguralcs, aux réseaux merveilleux de la courtine d'Apollon ! » La conquête, je le sais, nous a donné des terres nouvelles; et nos » cliens nous ont aidés à conquérir ces terres nouvelles I Qu'im- » porte ? Les vainqueurs posscdeiit au même titre cpie jiossédi'rent les » vaincus; le droit reste alïeiini dans le ciel, (lombien s<jut luallieiireiix n les temps où l'on est oblige de rendic com])tc de la raison des choses ! 1' Depuis (piaiid nos clients out-;ls une existence par eux-mêmes ? Saii- » rait on me dire le jour oiï a commencé , pour eux, un ordre de choses » légitime? car jamais, lorsrpic le tnbunat, lorsqu'il levait, parmi nous,
l'écho DK la JEUNK lUANCE. -'.89
» sa tète insultante , ne (ut revêtu d'aucun des si{:;nos qui uiarqucQt la Ic- » gilimitë; et sa funeste puissance était une négation. La forme et l'ex- » pression de la inaij;istrature plébéienne , nouunce injuste, c'est-à-dire » hors du droit, suffiraient pour révéler la nature des plébéiens eux-niè- » mes. Le lien conju5;al n'est ])0iu- eux qu'un lien obscur et sans solcn- » nilé. Ils n'ont point de famille : la famille , c'est la renommée ; le mot » fama le dit. Ils sont inhabiles à recevoir et à transmettre un héritage. » Ils ne ])eMvcnt donc pas s'élever à la propriété, domaine absolu , in- » conditionnel, immuable. Pères, l'enceinte sacrée qui défend la noble » cité des envahisseineiis de la tourbe profane, est mieux gardée par » l'harmonie g;énérale des êtres et par la providence des dieux, que par » nous , gardiens timides et infidèles. Vos clicns vous ont aidés à con- )) quérir la terre, mais vos cliens ne sont pas eux, ils sont vous; c'est » vous qui avez conquis par eux. Votre volonté s'est servie de leurs bras. » La conquête remplace le fait divin de la propriété primitive , et ne » peut être autre chose que la propriété primitive elle-même, incomrau- » nicable. »
Les jeunes sénateurs, s'agitant sur leurs sièges , s'écrient : « Pères , le » conseil pour vous 1 l'action pour nous ! Cioyez-en notre courage , con- » sommez l'abolition du tribunat ; retirez, aux plébéiens l'impossible pro- » priété que vous leur avez accordée , et qui , toute restreinte qu'elle est, » est encore au-dessus de leur nature dépendante et brutale. »
Lucrétius dit avec calme : « La propriété est contenue dans des bornes » qui ne peuvent être franchies, de quoi se plaint-on? Pères, notre de- « voir est de veiller sur les limites actuelles , mais non de les faire recu- » 1er. Les droits acquis par les plébéiens , et que nous leur avons con- » cédés , maintenant sont aussi sacrés que les nôtres. Garantissons-nous » de nouveaux envahisseraens, mais gardons-rous de rétrograder. Le » discours de Lucius Cornélius est très-beau ; seulement il est en arrière » d'un cycle social. Sa doctrine a toute la majesté des temps antiques, » mais il est frappé de désuétude depuis trois Ages d'hommes, »
Valérius vient imprimer un autre mouvement à la discussion. « Les » paroles de Lucius Cornélius m'ont éclairé; descendons avec courage au » fond des choses , descendons-y pour le passé aussi bien que pour l'ave- » nir. 1-e droit de proj)riété, qui n'est plus un , qui est divers , a main- » tenant besoin d'être fixé. Les limites ont cessé d'être absolues; elles )) doivent être relatives et conditionnelles. Ce qui est immobile se passe » de l'ègle ; ce qui est mobile ne peut s'en passer. Le destin a sa règle en « lui-même ; la règle de la volonté , c'est l'ordre , la mesure, le nom- » bre. Tant que les traditions et les mœurs nous ont gouvernés , notre ') règle a été puisée dans les traditions et les mœurs, immobiles comme » le destin dont elles étaient la parole immuable. Notre règle actuelle » est la loi : telle est la nécessité nouvelle où nous place l'âge des lo:s » écrites. Cette nécessité nous impose le devoir de compléter la loi, à » mesure que, par le progrès des temps, elle devient insuffisante. Oui , ') le temj)5 viendra de tout dire dans les lois. Ce qu'il vous est donné de » faire, c'est de rester la source et la sanction de la loi , c'est de vous » réservera vous la raison de la loi , c'est de vous attribuer la connais- » sance exclusive d'une partie de la loi , par les formules et l'interpréta- » tion des formules. »
Jioratius s'exprime en ces fermes : « Souvenez-vous du mont Aventin ! » Là , i! lut dit, pour la première fois , cpie les plébéiens avaient le signe )> de l'iiKelligence , la parole. Depuis rinquante ans , les plébéiens ont
■JX)0 L E<:iIO DE LA JEUNE FRANCK.
» une parole qui n'est plus celle du vai^issement , mais ipù n'est pas non » plus celle des paliieiens, douée de force et de puissance, la ])aroleci- » V)ile et légale. Peut être deviendra-t-elle un joui- tout <à-fait adulte. Pa- » rolc et destin ne sont-ils pas le même mot ? l'^li bien ! les deux paroles i> ont les car.iclcres des deux, destins diftërens ; l'un actif, l'autre passif. 1) 11 est donc impossible de faire ipie les plébéiens soient encore une » tourbe muette, complètement inintelligente, privée, dans le sens le ])lus » absolu , d'une volonté propre. Détache du patron, le client a acquis la » c^apacite' du bien et du mal. Car eafin , si l'on en appelle toujours à la » force des choses et à la providence des dieux, il faut les reconnaître » partout où elles éclatent. Ne pensez donc point à abolir le tribunal; ce » serait entreprendre de vouloir faire reculer le temps. Et savez, vous ce » que produira votre délibération ? Le mot sacré, qui est la seule aruic » du tribun, ce mot désormais ne suffira plus. Le mot lui-même brisera » les ailraves de sa signification ])rivative, et voudra s'élever à une » signification impérativc. Vous ne pourrez bientôt plus refuser les aus- » pices aux tribuns. »>
Les jeanes sénateurs frémissent. Ils n'ont pas appris à souffrir de tels blasphèmes dans les collèges osques et étrusques; et moine ils supportent avec impatience que le droit civil ait été soumis à la profanation de la publicité.
Appius Claudius reprend la parole : « Les auspices sont de droit na- » turel. Quiconque a une portion de volonté , une sphère d'action dans la- » quelle cette volonté peut se mouvoir, a la faculté de chercher des si- » gnes, de s'approprier des présages , faculté inhérente à l'homme, des » qu'il commence à se connaître, dès qu'il commence à avoir un passé, » et , par conséquent , un avenir , faculté qui met l'homme en contact arec » toute la nature , faculté néanmoins souvent trompeuse et illusoire, lors- « qu'elle s'appuie sur l'instinct tout seul , et non sur la science. Les au- » gures resteront incommunicables, puisque c'est la voix des ancêtres, » puisque c'est le signe de la doctrine, ])uisque enfin ils ne peuvent se » prendre qu'en accomplissant des cérémonies dont vous savez le secret » j)ar une tradition qui se perd dans la nuit des origmes. An reste, ce )) partage a déjà été fait par la loi même des douze Tables. Vous ne l'in gnorez point , la partie sacrée de cette loi est encore cichée an fond du » sanctuaire impénétrable de la cité. Il ne peut être question d'ouvrir les 1) jiortes de ce sanctuaire. »
a Elles seront enfoncées par le bélier plébéien I » s'écrient quelques jeunes sénateurs.
Appius Claudius considérant avec une noble indignation ceux qui venaient de proférer ce cri : « Dans les temps que vous voudriez faire revi- » vre , des enfans n'auraient pas impunément interrompu un vieillard I » Puis il continua avec calme : « Ce n'est pas moi qui serai accusé de nian- » <juer de courage 1 Ne m'a-t-on ])as vu inllexible, lors([ue la discipline » militaire m'a obligé de décimer une armée? .l'entends toujours parl(;r » de l'immobilité des coutumes. Et pourtant , jadis, vous ne veniez à » vos assemblées qu'aniK-s de la lance. Votre nom vous le dit encore. )) Sont-ce les décemvirs ou les plébéiens (jui vous (»iit dépouillés de ce 1) symbole de la puissance illimitée et indépenilanle ':' vous l'aviez cou » serve même sous les rois, et vous ne l'avez |)lus ! Eh bien 1 cela seul n dénonce un grand changement en vous-mêmes. Aux jours oii vous vous n assembliez armés de la lance , vos (liens étaient autour de vous , et » formaient une muraille muelle cl immobile. ]\< ii'.tv.iient point <le peu-
L ÉCÏIO DE LA JKUM: FRANCE. •H)ï
» sec, c;ir c'est vous (|iii avir/. tonto la penser. Vous êtes donc diminne's » dans vos pioprcs poisoniics , puis([iu> les discours ne peuvent faire » que ce soit aulrciucnt , puisque vos clicns ne sont plus vous. Lorsque » ïarquiu faisait |)cser le jouj;; sur les ciiens aussi bien que sur les pa- » trous, c'est qu'il considérait le client comme faisant partie de la per- » sonne du patron. V^ous n'avez pu vous aflVancliir vous-mêmes qu'en » faisant concourir les volontés subordonnées mais distinctes de vos pro- » près ciiens. Vous avez donc subi la loi des choses humaines. Vous » n'êtes plus ce ([uc vous étiez. Voulez-vous reprendre la lance de Qui » rinus ? ah I vous le savez trop, ce ne serait plus (pi'unc vainc parure , » un souvenir à demi efface de nos mœiu's anliipies , de noire primitive » scverite I Ce qui n'est plus n'est plus I
» Ainsi donc la tyrannie des décemvirs est double de ce que fut celle » de ïarquiu I
» Un prodige n'a pas ete assez remarque, lors du plcbilu^ium où fut » créé le tribunat : ceux (pii , comme moi, vivaient à cette époque, en » ont bien conserve la mémoire. Jadis, le prêtre serf qui dessert l'autel » de la Diane d'Aricie ne ])ouvait être remplace qu'à la condition de pc- » rir des mains de son successeur. Telle fut cette sibylle de la Cadmee , » si célèbre, condamnée à mourir immolée par celui qui devinait ses re- » doutables énigmes : OEdipe, dit-on, ne put régner qu'à ce prix. Le » Brutus plébéien, qui alla consulter l'oracle de la Diane d'Aricie, en » reçut une réponse sans qu'il fût nécessaire d'accomplir la loi cruelle » des àj^es anciens ; c'est que les temps étaient venus de dire, et non d'ac- » quérir au prix du sang. Confiez-vous aux paroles d'Horatius , on ne » fait jamais rétrograder l'initiation. Toutefois, si aous croyez encore à » la nécessité d'une rançon , le sang d'une victime pure ne vous man- » quera pas I »
Le vieillard auguste, en prononçant avec émotion ces dernières paroles , ne savait pas qu'il faisait une prophétie.
L'assemblée se sépare.
Le conseil du mystère profond se réunit, non plus dans les Favissaî , ni dans l'enceinte sacrée de Roma quadrata, dont les ruines mêmes avaient péri, mais dans une des salles les plus retirées du Capitole , au pied d'un petit autel secret d'Ops Consiva.
De ce conseil secret sont exclus Valérius et Horatius, que leur âge et leur rang devaient y appeler. Les jeunes sénateurs en sont exclus par leiuâge. Les décemvirs en furent exclus parce que leur cause allait s'agiter.
C'est là qu'Appins Claudius, l'Orphée de ce moment palingénésique, posa avec une majestueuse éloquence toute la question romaine. Alors on entendit des choses tout-à-fait nouvelles. Le rideau des âges fut soulevé d'une main puissante par le magnanime et savant vieillard. Il présenta d'abord le tableau des temps mythologiques, depuis Enée , dépositaire des traditions de l'orient , jusqu'à Romuhis; le tableau des temps héroïques depuis Romulus, instituteur de la noble cité romaine, jusqu'à Tarquin-le-Superbe , mort à Ciimes, en disant d'une voix éteinte , qu'un changement était survenu dans le ciel , (pi'une jeune loi allait gouverner le monde. Enfin il entra dans l'explication de cette jeune loi , par l'oracle de la Diane d'Aricie qui elle-même avait daigné parler aux plébéiens. 11 rappela dans cette série merveilleuse de faits, les entretiens de Tliamyris et d'Evandre, sur le moiU IMnrcus, devenu l'Aventin ; les ]>énates , amuleCcs sidérales de Samolhi ace , arrachées à l'incenilie de liou'; in
OAyi l'écho de la jeune France.
têle du centaure elles choses fatales d'i Capitole ; les deux gémeaux allaites par la louve, emblème de la lumière; le jour natal de Rome, et Rome , dès ce jour, s' élevant au rang de ville éternelle; Quirinus montant au ciel sur un cliar de feu , les autres rois donnant chacun des lois dans une sphère différente d'ordre et d'idées, et devenant ainsi autant de personnifications de principes divers , dont l'ensemble forme tout un gouvernement. Mais entre tous ces rois qui s'élèvent au nombre sacré du système planétaire, il s'arrêta sur le règne pacifique de Numa, écrivant, sous la dictée de la nymphe Egérie, des livres où la morale était dépouillée du mythe; enfin il s'arrêta surtout sur le règne extraordinaire de Servius TuUius, qu'il signala comme le véritable Prométhéc des plébéiens.
Puis il termina par ces mots : a Maintenant il ne faut pas aousIc dissi- » inuler, la tyrannie décemvirale qui vous opprime est plus forte que vous, » devenus ce que vous êtes. ^ ous ne pouvez la secouer sans l'assistance » de vos cliens, assistance qui ne saurait plus être aveugle. Maisj'eii suis » trop convaincu , la plupart des patriciens sont bien plus disposés à » repousser les plébéiens qu'à s'affranchir de cette odieuse tyiannie. » Comment pouvez-vous ne pas Aoir qu'un orage se forme ? Oui , un orage » se forme dans cette race que vous méprisez; et c'est encore elle qui vous " affranchira malgré vous. Vous lui devrez la liberté, et clic acquerra un » titre contre vous. On a cité Coriolan; c'est bien assez qu'une telle ex- ') périence ait été faite une fois; je doute que vous voulussiez la renouvc- » 1er, lors mêm.e que ce serait en votre pouvoir. Ne partageons pas la » farouche inflexibilité de ce violent héros qui poussa jusqu'à l'injustice » le zèle de la justice. Cherchons aujourd'hui notre s-'ilut dans notre pro- » prcsein.
» Il ne s'agit pas en ce moment d'élever les j)lébéiens à un plus haut » grade dans l'initiation sociale, il s'agit de leur conserver celui qu'ils » ont obtenu ; ne leur donnons plus (juc lorsqu'ils auront plus mé- » rite. »
Ce noble discours, qui était la raison même, parée d'un langage austère et harmonieux, entraîna rassentiment du conseil.
Il resta convenu que l'on saisirait l'instant de l'orage plébéien, pour ;iffermir la cité romaine sur sa base nouvelle. Cet orage, en effet, ne pouvait tarder d'éclater; mais il ira au-delà de ce qu'avait prévu la prudence : les initiateurs seront devancés par les néophites.
Ballawche.
( La suite au prochain numéro. )
Les Ruines. — 6" Méditation.
Le grand siècle se développait devant moi dans sa gloire, et je me pressais de saluer toutes ses majestés; majestés du talent et tcajestcs de la vertu , majesl<> du pinceau et majestés de l'épée , car il y a une limite au-delà de laquelle le génie donne des couronnes et vous fait rois. En présence de celle grande figure de Louis XIV, le génie de la royaiAc .se révc'lail à moi. lia royauté qu'est-ce autre chose que la tête d'un empire; son intelligence, son aine, un phare immense (pii , dominant l'étcn-
i,'k.(;ii() nK i.\ .ikitnk ihanck. 2()3
(lue, projette sa vaste lumière sur les eaux qui viennent battre le pied de la tour? La royauic qu'est-ce autre chose qu'un gc'ant dont les pieds sont sur la terre, et le front dans la nue; une puissance qui n'a point d'égale ici-bas, et qui, pour rencontrer un maître, est oblige de lever les regards vers les cieux? La royauté, n'est-ce point la personnification d'un peuple en un homme à qui des millions d'hommes ont dit : « Sou- » viens-toi que notre sang coule dans tes veines , souviens-toi que derrière » ton e'pe'e il y a des millions d'èpe'es; notre gloire sera la tienne, et si » l'on nous insulte, la rougeur de notre honte c'est sur ton front qu'elle » sera. Quand on te nommera, on aura nomme' tout un peuple, toute » une époque ; tu es le drapeau qui conduit et qui résume l'armée ; tu » es le symbole d'une nationalité, tu es la grande unité sociale; tu n'es » plus un homme, tu es le roi. Roi, porte la tête haute, le cœur plus » haut encore , et souviens-toi , à chacun de tes actes, du giand mot de » Louis XIV : aux jours de la prospérité publique, il put dire qu'il » était la France , car aux temps des revers de la patrie , il voulait tra- » verser son royaume à cheval, en tenant à la main la lettre qui lui » aurait annoncé la perte de sa dernière armée , pour aller à la tête de » cent mille Français s'ensevelir sous les ruines de la monarchie. C'était B là un sublime commentaire de ce mot : la France, c'est moi! »
Il me semblait que c'était la voix du peuple elle-même qui définissait ainsi la royauté à la vue du grand prince qui, de fus les monarques, sentit, pensa, agit le plus en roi. Je reconnaissais que c'était là le plus beau trait du caractère de Louis XIV; il avait jugé tout ce qu'il y avait de dignité dans ce nom de roi, de puissance dans le bout d'un sceptre.
Au milieu des splendeurs de la prospérité comme dans les épreuves et les revers, au milieu des brillantes magnificences du trône comme au sein des tristes solennités d'un lit de mort, environné des rayons de la victoire, ainsi qu'un soleil du matin, ou découronné de ses feux ainsi que le soleil du soir, Louis XIV , avant tout et malgré tout, sut toujours être roil C'est là sa gloire, son premier titre à l'admiration contemporaine, aux respects de la postérité. Napoléon, plus tard, porta mieux peut-être l'épée de général ; jadis Henri IV avait mieux porté l'épée de gentilhomme; nul ne porta mieux le sceptre. Louis XIV^, au milieu de tous ces grands hommes dont les noms représentent tous les genres de gloire , laisse à chacun la place qui lui appartient. Il n'est ni soldat comme Charles XII de Suède , ni écrivain comme Frédéric de Prusse , ni artisan et ingénieur comme Pierre de Russie ; mais il est plus roi qu'eux tous ensemble ; mais l'épée de Condé et de Turcnne , les lauriers de Corneille et de Racine, le compas de Vauban et la sagesse de Colbert , forment comme une auréole autour de son royal génie. Il ne fait point tout par lui-même, mais il est l'amc qui meut tous les ressorts, il est le centre auquel tout aboutit, le pôle sur
■M)/\ 1. KC.IIO DK LA JliUNF, FRANCE.
lequel tout loulo. G' est pour cela qu'on no peut pas le scpaior de st>n ipoquc, qu'elle n'a plus de significalion sans lui, ni lui sans elle, et qu'on a défini le grand siècle quand on a nouinic le grand roi.
Je ne pouvais rassasier mes yeux des merveilles de cet admirable tableau; et, à la vue de cette foule d'hommes de la grande race qui s'étaient rencontres à l'heure marquée par le doigt de Dieu pour donner ce beau spectacle au monde, j'enviais lesort de ceux qui, convic'sà cette magnifique fête de la monarchie , descendirent dans le tombeau avant le commencement des mauvais jours. « Heureux, disais-je, heureux celui à qui le ciel » accorda une place dans cet âge célèbre , cette place fût-elle étroite et » obscure 1 Heureux celui dont la Providence abrita le berceau à l'ombre » du berceau du grand roi! Heureux, celui qui vit poindre cette lumière » qui devait être le soleil de la monarchie et le phare de l'Europe entière! » plus heureux encore s'il ne vit point le ])bare s'éteindre et le soleil » mouriri Heureux celui qui, témoin de tous ces miracles^ vécut dans » cette almosjihère de gloire et de grandeur ; qui put se dire en posaut la )) tète sur son oreiller de mort : J'ai vu un siècle comme n'en ont point >) vu mes pères, un siècle comme n'en verront jamais mes enfans! Celui-là n est heureux entre tous les hommes p«r la date de sa naissance! Mais » malheureux ces convives qui , devançant l'heure ou la laissant passer, » arrivèrent trop tôt ou trop tard ! Malheiueux surtout ces tards venus de » la monarchie qui, apercevant comme moi tout ce passe rayonnant de lu- » mière et flamboyant de gloire, trouvent leurs ténèbres plus épaisses et » leurs ruines plus affreuses. Malheureux ceux qui , comme moi , debout » sur le seuil de l'Edcn , ont évoqué la grande figure de la royauté sur sa » tombe et l'ont saluée se levantà leur voix dans tout l'éclat de son antique » majesté ! Malheureux , car elle devait bientôt disparaître sous la pous- M sière des sépultures; malheureux, car ils n'ont revu que pour le perdre » une seconde fois ce dix-seplièrae siècle , paradis perdu de la monar- » chiel »
Tandis que je prononçais ces tristes paroles , le majestueux édifice devant io<iu(l je m'inclinais, éiait déjà ébranlé par de sourdes oscillations. liCS splendeurs du dix-septième siècle pâlissaient; ce ciel SI pur se couvrait de nuages. Le dix-huitième siècle grondait dans le lointain, comme le Vésuve, ce formidable voisin de JNaples, la grande et la belle ; de Naplcs , la perle de l'Italie. Avez-vous vu sur un lit de mort vos espérances et vos affections s'évanouir? Ave/.-vous vu une tête bien chère se poser languiss immcnt sur le chevet d'où elle ne devait plus se relever ? Avcz-Yous-vu des regards, où rayonnaient la gloire et le ge'nie , chercher une dernière fois la limiièrc , cl s'éteindre ensuite sous des paupières lourdes et glacées comme les portes d'un tombeau? Si vous avez été le douloureux témoin de ers lamentables scènes, si votre ca-ur a
1, ÉCHU l)i: LA JliLM. MIANCE. '.>().)
senti ce lU-cliirciiiont qui se fait dans les profondeurs de l'aïuc lorsque le noMid de l'existence vient d'ctie brise dans un ami ; si vous avez contemple SCS déplorables restes, étudie ce visaj;e , conservant, sous les pâleurs de la mort , l'empreinte de la pensée qui vient de se retirer , du sentiment qui vient de s'éteindre; si vous avez mis la inain sur ce cœur encore chaud qui achève , par un mouvement mécanique , ce battement que lui imprima imc affection morale ; si vous avez cherche sur ces lèvres inanimées ce sourire de re'signation et de mélancolie, que l'ame y laissa en [)assant comme un dernier adieu ; oli I alors vous comprendrez le désespoir qui s'emparait de toutes les puissances de mon cti'c , tandis que le (^rand siècle s'abîmait dans sa gloire, et que cet immense drap mortuaire (pie j'avais un instant soulevé , retombait sur cette époque , noir et lugubre comme la nuit. C'était comme un reflux de la mort, semblable à l'Océan, revenant engloutir ces richesses qu'il a révélées aux regards du soleil en retirant un moment ses nappes d'eaux , vaste et pesant linceul étendu par la main de Dieu sur des cités perdues et des empires oubliés.
El peu à peu toutes ces hautes renommées que je venais d'admirer disparaissaient sous ces vagues de la mort. Et Louis XIV passait, menant ce deuil immense , et je disais à Louis Xl^ : « Grand roi, pourquoi avez- » vous emporté avec vous la fortune de la monarchie et le secret de la » royauté?» Le Grand Condc passait , et je lui disais : «Heureux qui peut » vous suivre I Rocroy et Lens n'auiont point de postérité dans nos an- » nales , la gloire et les Condé s'en vont. » Racine et Corneille pas- » saient, et je leur disais : Il est loin l'âge des chefs-d'œuvre. Apres le » jour la nuit ; fils de la lumière , un habitant des ténèbres vous salue. » Dieux de la littérature , ce fut de vos mains créatrices que s'échappè- » rent Cinna et Athalic ; et comme ces blocs cyclopcens sur lesquels les » peuples et les empires ont posé leurs tentes , en traversant les âges , » Cinna et Athalie, tout couverts de nos ruines récentes, sont restés » debout.» Et les La Rochefoucauld, les Sévigné, les Grignan, les Pascal , les Arnault , passaient; et je leur disais : « Heureux qui put )) vous entendre ! Monde d'intelligence et d esprit , pourquoi ne fut-il » point donné à celui qui vous évoque d'avoir , par la date de sa nais- » sance , droit à la tombe oii vous allez dormir avec tout ce qui fut » grand en France ? »
Mais c'était en vain que je m'attachais au grand siècle , disparaissant lentement dans les profondeurs de l'éternité , comme Venise , cette reine des eaux, qui peu à peu rentre dans les mers d'où elle est sortie. En vain je m'élançais derrière tous ces illustres personnages qui s'en allaient , poussc's par la main de l'histoire. Lue invincible barrière s'élevait devant moi ; elle me repoussait en arrière; et j'étais la comme l'Hamlet
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de Shakespeare, étendant doulourcuseruent ses bras vers l'ombre de son père, détestant la vie, qui attache ses pieds à une terre maudite, et lui f'enrie l'accès d'une tombe chérie.
Déjà le grand siècle avait passé , ses magnificences ne brillaient plus que comme un reflet lointain. Ma tête était jileine de pensées de désespoir ; car je sentais que le dix-huitième siècle s'avançait , et que les mauvais jours étaient proches. Comment tant de grandeurs avaient-elles j)u tomber si vite ? Comment l'édifice , qui semblait bàfi pour l'éternité, s'est-il tout à coup affaissé ? Comment la France, qui paraissait assise pour jamais sur le trône des nations , en était-elle tout à coup descendue en secouant la poussière de ses pieds , pour reprendi-e sa route dans des sentiers semés de périls et d'obstacles ? Quelle époque je venais de voir s'évanouir , et par quelle époque allait-elle être remplacée? L'apogée de l'élévation morale et le triomphe de la matière, ces hauts génies tuteurs de la société et gardiens des grands principes , et ces esprits de ténèbres , ces demi-dieux du chaos , qui se présenteront devant la société , la faux à la main comme des moissonneurs devant un champ couveit d'épis; quels tableaux divers ! quelles histoires discordantes I et comment se tourner vers un désert aride lorsqu'on sort d'une plaine toute parée de ses mille moissons ? Et je me disais en moi-même , qu'il valait mieux se réfugier dans la vie brutale de ces hommes qui passent sur la terre sans exercer leur intelligence et sans élever leur pensée. Ce testament du grand siècle déchiré , comme celui du grand roi , me remplissait d'indignation et d'un douloureux abattement. La faible humanité , me disais-je , peut bien reculer devant un fardeau trop pesant pour elle, et prendre sur les lèvres (le l'Homme-Dieu en face de son Calvaire, les paroles de découragement qui repoussèrent un calice d'amertume. L'histoire aussi a son calice, et mes lèvres s'en détournaient. Enseveli dans ma douleur comme dans un linceul , je désespérais des destinées sociales , je comptais les débris qui m'entouraient ; je reconstruisais en idée les gloires qui venaient de s'en aller en ruines , lorsque j'entendis retentir derrière les derniers rangs du dix-septième siècle , à moitié disparu dans l'ombre, une grande voix qui disait : Fanité des vanités , tout nest que vanité.
Je reconnus la haute figure de Bossuet , et sa parole de prophète qui tombait sainte et majestueuse sur la poussière de toutes les gloires. Tel il était sans doute , lorsque du haut de sa chaire il étalait le néant de l'homme et les magnificences de celui qui règne dans les cieux , en face d'une tombe ouverte pour recevoir les restes de très-puissante princesse Henriette d'Angleterre , duchc&sc d'Orléans , précipitée , toute pleine de jeunesse et de vie , toute parée de beautés et de grâces , du faîte de la puissance dans la froide et obscure cité des morts. ïcl il apparaissait , planant comme la main de Dieu sur toutes ces illustres têtes, courbées sous
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les cnseignemens pleins de terreurs d'une catastrophe si subite et si lamentable ; ou bien , tel encore, le front à demi couronne de cheveux blanchis par l'àgc , prêt à laisser la chaire muette et l'éloquence chrétienne sans oracles, il consacrait au grand Condc les derniers acccns d'une voix qui lui lut connue j et , saisi d'une ineffable tristesse à la vue de la génération contemporaine, dont il avait déjà couché la meilleure part dans la tombe , sublime ensevelisseur de toutes ces gloires, il levait sur le grand siècle mourant ses vénérables mains ; puis , par un retour sur luimême , marquant la place du pasteur au milieu du troupeau, il prononçait sur sa propre )ète des paroles au retentissement lugubre et sourd , comme le bruit de la terre tombant, pelletée par pelletée, dans une fosse à moitié remplie.
C'est ainsi que Bossuet m'apparaissait à la suite de cette époque, dont il avait été l'apôtre et l'ornement. Et ma douleur se révéla toute entière à ses regards ; mes gémissemens lui dirent : C'en est donc fait , tout meurt, tout s'en va, et le christianisme pleurant doit aller s'agenouiller sur la tombe de Bossuet pour ne plus se relever.
Mais tandis que je peignais le triomphe de l'erreur, la sérénité de ce front d'apôtre ne s'était point obscurcie , ce regard d'aigle, devant lequel il n'y avait point de ténèbres, ne s'était point voilé de douleurs, un rayon d'espérance éclairait cette physionomie, siège des célestes inspirations et des puissantes pensées , et Bossuet , regardant le dix-huitième siècle qui accourait à grands pas , semblait lui marquer la croix comme l'invincible obstacle au pied duquel il devait venir expirer. Où je voyais la ruine, il voyait le salut de la société; où je voyais la défaite, il voyait la victoire. Tenant encore le masque dont sa formidable main avait dépouillé Luther et Calvin , il désignait, avec un sourire de pitié, Voltaire et Rousseau, à qui le protestantisme moui-ant avait légué son drapeau vaincu. C'était là, pour moi, un spectacle inexplicable, un problème dépourvu de solution, et je me perdais dans mes pensées comme dans un labyrinthe sans issue.
Tout à coup il me sembla qu'un voile me tombait de devant les yeux, et qu'une voix me disait : « Que le dix-huitième siècle vienne raain- » tenant, il arrivera trop tard, sa cause est perdue. Le champion du » christianisme l'emporte, son redoutable bras, poursuivant le protes- » tantisme de détours et en détours, l'a précipité, tout meurtri de ses » chutes, dans les bras du philosophisme, où il va se faire matérialiste et » athée. Les religions changent la face du monde, les opinions philo- » sophiques ne changent que la face de l'école, et devant Bossuet le » protestantisme a perdu son avenir religieux. Rousseau et Voltaire ne i> sont (|Mc la monnaie de Luther et de (]alvin. Le dernier anneau qui » rr.llac hail la vérité à l'erreur est rompu; le divorce est complet, cba-
2C)H i/Émo nr. la jf.unf. franc.f.
» Clin marche sons son drapeau, les uns sous la croix du Christ, les » autres contre ce signe de civilisation et de liberté'. Laissez, laissez )) aller maintenant les eaux turieiists du dix-huitième siècle, qui , bou- » dissantes et amoncele'es, battent avec fureur la digue des âges qui les n relient encore. Laissez , laissez-les s'emparer de la terre comme un )> autre déluge , dépasser les plus hautes montagnes , et couvrir de leurs » vagues peuples, troncs, institutions, croyances et rois. Le triomphe » des torrens passe vite , et les déluges s'affaissent sous la main d'en » haut. Tandis que le christianisme , semblable à un ruisseau qui grandit » à mesure qu'il coule , et qui , recevant dans son sein les rivières , em- » portant les laes dans son cours , va se pei-dre , fleuve immense , dans » cet océan qu'on nomme Dieu , le philosophisme , semblable à ces neiges » fondues qui , roulant des Alpes en e'normes masses d'eaux, emportent n avec elles des bourgs entiers , n'est qu'une avalanche d'un jour, qu'on » oublierait le lendemain , si elle n'avait point laisse derrière elle des » malheurs et des ruines. »
Je vis alors que la plus belle victoire de Bossuet n'avait point e'te' dans cette chaire, d'oia il pleurait les hommes illustres, et d'où il donnait de si terribles leçons aux rois. Le triomphe par lequel il s'ëlève si haut dans l'histoire, c'est celui qu'il remporta sur le protestantisme. En ne lui laissant ni paix ni trêve, en ne lui permettant point de se reposer un moment sur cette base religieuse où il essayait de prendre pied; c'est lui qui le força à jeter, de desespoir, le manteau de christianisme dont il s'était couvert; c'est lui qui, en perçant à jour la forme protestante, contraignit l'esprit de révolution et de renversement à se réfugier sous la forme philiisophique qui devait être celle de l'âge qui allait suivre.
Tandis que j'étudiais les conséquences de ce mémorable événement, l'évèque de Meaux , à demi retourné pour rentrer dans le grand siècle , me les indiquait du doigt dans l'avenir. Je voyais les révolutions succéder aux révolutions, les ruines s'entasser sur les ruines; le torrent du philosophisme avait tout englouti : le monde ancien semblait pour jamais disparu dans le sang et dans la boue. Mais quand les vainqueurs du jour voulaient à leur tour reconstruire un nouveau monde, il leur manquait la première pierre de l'édifice, il leur manquait une religion. Leurs mains frappaient de tous côtés les vagues pour leur demander cette base absente ; leurs yeux se tournaient en arrière, et ils réelamaient du passé cette religion nouvelle , sans laquelle on ne scelle point, dans la chaîne des temps, iiu anneau nouveau et de nouvelles destinées, et leurs yeux rencontraient le protestantisme vaincu sous les pieds de Bossuet. Alors il fallait encdrc reculer ]ilus luin en arrière; il fiilait, |)(iur letnplarer le culte qu'on n'avait pas, .«-e mettre à la suite du paganisuu; pliilusophi(pie de Julien, et parodii-r ses impuissantes apostasies. Il fallait, par un anacluonisme
L ÉCHO DE LA JEUNE FRANCE. 2f)f)
immense, innover avec des souvenirs , et retomber du li.iiit de dixliiiit siècles de civilisation dans le polylhcisniealisurdc de l'antiquité. Elle dixhnitiènie siècle se débattait en vain contre cette nécessite que lîossuet lui avait faite, et l'apôtre lui montrait avec cette ironie sublime qui terrassait le ministre Juricu, il lui montrait les autels de la déesse Raison etde la de'essc Liberté, et il l'invitait à asseoir, sur les marches de ces autels stiipides, un monde qui dura autant de jours qu'avait dure de siècles le monde fonde par les douze pêcheurs sur la croix de Jc'sus-Christ. Je la voyais cette époque superbe et railleuse qui avait accable' le principe religieux de ses insultes et de ses mépris, qui avait voulu èlap;uer le tronc de l'arbre comme on ëlac;ue une branche inutile , qui s'était dit en elle-même : « Pour simplifier la machine du monde j'en supprimerai ce rouage qu'on » appelle Dieu ; » Je la voyais cette misérable e'poque, châtic'e selon son crime et par son crime, je la voyais se tordre les mains de désespoir, demandant à son tour où elle retrouverait une religion pour asseoir un nouvel édifice , essayant de toutes les folies , parcourant le cercle de toutes les erreurs, et ne pouvant plus rencontrer nulle part ce qu'elle avait tant rae'prisê jadis , et ce qu'elle voudrait racheter à tout prix. Et, comme à ce spectacle, je craignais que cet oce'an sans rivages, qui couvrait les socie'te's, ne les de'truisit à tout jamais, et le christianisme avec elles, Bossuet , avant de rentrer dans les régions du passé , me montra la croix restée seule debout au milieu de cette immense destruction , dominant les murmures de l'orage, portée par les fureurs de la tempête^ comme l'arche du premier déluge qui, montant à mesure que les vagues montaient, semblait la dominatrice de ces eaux qui, en se déchaînant sous elle, ne faisaient que la rapprocher du trône de Dieu. N.