PAR THOMAS MOORE
Thomas Moore a cru peut-être n'écrire que pour son pays ; il se trouve qu'il a écrit aussi pour le nôtre. Son livre est intitulé. « Voyage d'un Irlandais à la recherche d'une religion : » Ce titre-là convient à la disposition de bien des esprits en France. A part quelques hommes , si matériels qu'ils ont toujours une injure prête contre tout ce qui tient à l'ordre moral, on ne peut pas dire que ce siècle ait de la haine pour la religion; seulement il la connaît peu. Un livre qui est de nature , comme celui-ci ,
(1) Pensées du ciel et de la solitude, un vol, in-8", chez madame de Rrévillc , libraire rue de i'Odt'on.
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à réveiller rindilïercnce des uns, à sliinulcr le zèle des autres , un livre à la fois d'esprit et de science , et où l'on retrouve en même temps un reflet de cette poésie chrétienne qui brille dans le Génie du Christianisme, et un retentissement de cette puissante argumentation , avec laquelle Bossuet terrassait l'iicrësie ; un tel livre , qui rappelle dé si grands modèles et qui est loin cependant d'être une copie, est ici comme en Angleterre un ouvrage de circonstance. Combien , parmi nous, sans aller eu Allemagne, comme le jeune Irlandais de Thomas Moore, étudier le protestantisme et le comparer à l'ancienne religion , dans les lieux mêmes où il a d'abord paru, sont occupes aujourd'hui d'un pèlerinage intellectuel dans des routes où ils ne se seraient point engages il y a quelques années I II y eut beaucoup de l'ancien philosophismc dans la lutte de quinze ans qui fut livrée à la Restauration , et ce ne furent pas moins les fils de St-Louis que ceux de Louis XIV qui eurent à subir un siège en règle , de la part de l'esprit anti-monarchique et anti-religieux. Depuis juillet , au contraire, comme le prétexte de. tant de paroles violentes, comme le but contre lequel on lançait tant de vieux traits recueillis chez les encyclopédistes, ont disparu ; comme la société loin d'être placée sur une meilleure base, en est à chercher comment elle se rasseoira après l'ébranlement qu'elle a reçu ; les esprits commencent à se trouver dans un grand vide , et sont conduits à redemander à des souvenirs d'enfance , non encore effaces , s'il n'y aurait point un moyen de combler l'abîme qu'ils aperçoivent et de rendre à cette société qui chancelle , au moins une des bases qu'elle a perdues ? Tel esprit droit chez lequel le sentiment religieux sommeillait ou semblait même s'être entièrement éteint , s'est replie' sur lui-même, quand il a vu les croix abattues , les sanctuaires viole's , les demeures e'pis copalcs et les bibliothèques détruites , et puis s'est demande si c'était là un progrès de la philosophie et un triomphe de la raison.
Nous croyons donc le public eu général très-disposé à s'occuper des matières que nous allons lui mettre sous les yeux. Sansdoute, nous ne pouvons ni ne voulons parler ici en théologiens , mais c'est le me'rite de l'ouvrage dont nous avons à rendre compte , d'être assez complet, assez varie' , assez clair, pour que toutes les parties s'y prêtent un secours mutuel, et qu'en examinant celles qui sont le moins dogmatiques , et qui offrent même tout l'attrait d'une belle poésie ou d'une satire piquante , on prenne déjà une idée de ce qu'il y a de plus grave et de plus abstrait dans tout l'ouvrage.
Même dans ce (pi'on pourrait appeler les poèmes pieux de (pielques pères de la primitive Eglise, il y a un caractère de pureté et d'élévation qui ne peut appartenir qu'à la vérité. Dans ces temps où tant d'esprits croyaient avec raison que la solitude surtout convient aux institutions religieuses , il arrivait que des pensées d'une céleste poésie , s'associaient
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aux considor.itions plus graves qui occupaient l'ainc des philosophes chrétiens. Celle auie s'exaltait , seule en présence des idées sublimes de l'immortalitc et d'uu honheur sans fin. Des sentiinens qui tiennent plus à l'huinanitc, l'avaient-ils anciennement agitée , ils reparaissaient quelquelois , mais purilie's , mais spiritualiscs, mais transformes en une sorte de fraternité angcliquc. « Ce fut avec plaisir, dit Thomas Moorc, que je » parcourus le livre du pieux et poe'tique Ilcrmas. Au milieu de ses vi- » sioDs qui respirent toute la simplicité' d'uu siècle evangclique , je m'ou- » bliais pendant quelques heures , comme dans une histoire de féerie. » C'étaient ses souvenirs d'un premier amour, les cieux. qu'il vit ouverts » un jour qu'il priait dans une prairie, et la jeune fille qu'il avait aimée » lui apparaissant du haut des nuages et lui disant: Salut à Hermas. » C'était l'Église de Dieu se montrant à lui dans différentes visions, tantôt sous la forme d'une femme âgée un livre à la main , tantôt comme une Jeune vierge toute vêtue de blanc une mitre sur la tête avec une longue chevelure dorée. Thomas Moore ajoute qu'en lisant ce père de l'église grecque, il se laissait aller à une sorte de rêverie et qu'il finissait par s'identifier , pour ainsi dire , avec les visions d'IIcrmas comme s'il avait été Heimas lui-même.
Saint Basile reproche , à une vierge tombée , la faute qu'elle a commise, et ses reproches sont si éloquens , si poétiques que Thomas Moore les traduit en vers et reconnaît que ses vers sont bien inférieurs à la prose de Saint Basile.
« Souviens-toi des vierges tes sœurs , lui dit-il , souviens-toi de leurs » regards, doux et brillans, quand le soir elles entouraient l'autel, » quand tu mêlais ta vois à l'hymne des vêpres et que ton ame semblait >) soupirer pour le ciel.
« Souviens-toi aussi du sommeil tranquille qui descendait sur ton chevet ') solitaire, lorsque tu priais Dieu de protéger ton ame vierge encore. » Qu'est devenu cet heureux temps d'innocence? qu'est-il devenu?
Le poète anglais a composé la paraphrase suivante d'après une lettre de saint Jérôme, oii ce saint fait l'éloge de Blessilla , jeune veuve, et une de ces perles de sainteté, comme s'exprime Prudence, qui formaient le collier divin de l'Eglise.
« Elle dort parmi les âmes pures et avouées de Dicuj mais je jure ici, » sur sa tombe, que, jusqu'à mon dernier soupir, ses vertus ne seront » point oubliées. Ma langue perdrait tonte cspérnnce de plaire, si elle ne » prononçait le nom de Blcssiîla; mon imagination n'aura jamais tant V d'éclat et de vie que lorsqu'elle servira comme de flambeau à la renom- » méc de BJessilla.
» Partout où CCS pages seront lues , ces pages lui rendront la vie; et la » s..'gcsse et la beauté pleureront sur clic en étudiant mes écrits.
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» Pouj' elle couleront les larmes de la veuve qui sympathisera avec son » amour conjugal , et les saintes (illes l'appelleront la plus pure de toutes » leurs saintes d'en haut.
» Dans tous les siècles, le prêtre, le sage, la vierge cloître'c et le ') vieil ermite liront et béniront la page consacrée à la gloire de » RIessilla. »
Certes , nous ne pouvons rendre dans celte prose l'harmonie douce et musicale des vers anglais, mais il nous semble qu'il y a dans toute cette poésie empruntée aux pères de l'Eglis» grecque et latine, une sensibiUte', un m:ouvemcnt , une religieuse inspiration , que la prose elle-même ne peut l'aire entièrement disparaître. Nous aurions beaucoup d'autres passages à citer, où l'on pourrait remarquer la même chaleur et la même élévation de pensée, et au milieu des séductions de ces belles langues de l'antiquité', jamais un mot qui donne trop à la poe'sie aux dépens de la religion, de la vérité et de la vertu.
On voit que dans ces considérations c'est surtout la partie littéraire et même poétique du christianisme primitif que nous avons voulu examiner avec Thomas INIooie. On a dit avec justesse : Le style, c'est l'homme ; nous ajouterions volontiers : La religion , c'est le style. Il est certain que «les écrivains comme les anciens pères de l'Eglise, ou comme Bossuet, si digne de figurer dans cette sainte compagnie, doivent avoir une hauteur de conception, une pureté de pensée et d'expression qui n'appartiennent qu'à eux, même dans les sujets qui ne traitent point précisément du dogme et de la croyance.
Enfin, nous avons voulu montrer, autant que nous l'avons pu , comment, dans des œuvres d'imagination, la vérité savait toujours rester la vérité, sans rien perdre des avantages du talent. Et qu'on ne l'oublie pas tous ces écrivains dont la plume se prêtait si facilement aux pensées les plus poétiques sans dépasser jamais les limites que leur imposaient leur caractère religieux et leurs sentimens de profonde piété , restaient soumis aux lois invariables de l'Eglise. L'ordre moral qui régnait sur leurs âmes se retrouvait naturellement dans tous leurs écrits. C'est qu'en un mot ils. reconnaissaient ime règle, une règle générale, dont les effets s'étendaient à tout, même à ce que l'on pourrait appeler, en parlant de tels hommes, leurs œuvres légères.
Passons maintenant aux conceptions des premiers hérétiques, de ceux «jui commencèrent d'abord à invoquer le droit d'examen privé et la souveraineté de la raison individuelle, principes sur lesquels fut basée la léforme de Luther.
D'après les Valentiiiiens qui étaient une secte de gnostiques. Dieu ctail resté toute l'éternité dans le silence et le repos , ayant pour compagne une puissance ou une inlelligenrcqui lui servait de femme, et de la(|uelle. dans
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1,1 plciiiludc des Icmps, il eut un fils et une fille, qui s'apiK-llèjtnt Nous et Alellicia. Ce couple, à son tour, enl'aïUa un aulic couple qui prit le nom de Lop;oset do/oc; et enfin cciix-ci enrantèreut Antliropos et Ecclesia;ce.s huit œons, ou êtres, étaient expressément nommes, suivant ces hérétiques, dans les premiers versets de l'Évangile de Saint-Jean. Nous ne poursuivrons pas le cours des absurdités auxquelles se livrait l'imagination des Valentiniens. Ce serait une fatigue inutile, et l'on peut Lien voir dès à présent que leur hérésie n'a pas même le mérite d'une fable attachante, Hu'il nous suffise d'ajouter que les mêmes hérétiques qui mariaient Dieu, mariaient aussi Jésus-Christ , avec le Saint-Espiit qu'ils faisaient du genre féminin et qu'ils représentaient comme la sœur du Christ et son épouse. Ils donnaient enfin à ces deux personnes de la Trinité deux filles «pi'ils appelaient Maio et Sabscho. L'extravagance, sans poésie, sans inspiration , ne peut certes aller plus loin; et c'est ime chose remai-quable (jiic , des les premiers siècles de l'Église , lorsque l'erreur voulut mettre ses propres inventions à la place des croyances établies, elle nesut pas même les embellir de quelque charme poétique et littéraire. Une voie large et sans bornes semblait lui être ouverte, puisqu'elle avait rejeté l'autorité, à laquelle obéissaient tous les chrétiens, pour marcher indépendante dans ses propres sentiers^ et la voilà qui , dès ses premiers pas, offre tout au plus matière au ridicule et à la satire. Lorsque même, dans ce qu'on pour" rait appeler des sujets de poésie et de littérature, les pères de l'Eglise ont tant de noblesse, de sainteté, de hauteur d'ame et de pensée, l'hérésie tombe dans le scandale et la folie, quand elle veut formuler ses symboles; et tout ce qu'elle peut créer, en fait de choses sérieuses , dogmatiques même, n'est qu'une mauvaise et absurde parodie des choses saintes.
Faut-il parler des Marcasiens, dont Marc, le fondateur, comme le rapporte Saint-Irénée , prétendait que Dieu avait eu plusieurs enfans , et parlait de ces enfans avec autant d'aplomb , que s'il avait été témoin de leur naissance ? Faut-il citer les Messaliens qui , ayant lu dans l'écriture que le démon tourne autour de nous comme un lion rugissant , s'imaginaient que toute l'atmosphère était pleine de diables , et qu'on les respirait avec l'air? Faut-il ajouter qu'en conséquence de cette judicieuse interprétation de récriture , dictée par la raison , ils passaient leur temps à cracher et à se moucher , persuadés que dans les intervalles de ce que Thomas Moorc appelle avec raison un exercice, ils recevaient des lumières sur la Trinité? Laissons les ascites danser autour d'une vessie dans laquelle ils voulaient voir l'emblêjuc du souffle qu'ils prétendaient avoir reru du Saint-Esprit; laissons les Tascodrugites ou Paitalorinchites se mettre les doigts sur le nez et dans la bouche pendant leurs prières , pour se confirmer, dit Saint-Augustin , à ces paroles de David : Oh I Scii>neur, mette/, une gude devant ma bouche, et gardez l'ouverturr de mes
lèvres » , et, reconnaissant que ces aberrations de l'esprit luuuain , comparées aux conceptions de ce même esprit, roj^le' par la ve'ritablc croyance, même sous le rapport de l'art et de la littérature, offrent une diffe'rcnce, \m contraste bien dignes de fixer l'attention d'une jeunesse méditative comme la nôtic. Nous ne demanderions aux lic're'tiques qui, dans un siècle de croyance , voulaient changer la foi chrétienne , que des systèmes au moins aussi poétiques dans leurs combinaisons que le style des Pères de l'Eglise, au moins aussi e'Ievés, aussi pursj cela leur est im]>ossible. Les pères n'inventent rien, mais appuyés sur une vérité qui ne varie point, ils sont maîtres et de leur imagination et de leur style , et cette imagination et ce style sont pleins de sagesse, et en même temps de poésie. L'erreur, qui s'est donne la liberté de tout inventer, est misérable, même sous le rapport des fictions.
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