‹ L'Écho de la jeune France (volume 4)Chapitre 11 sur 75 · LE MAÎTRE DE PENSION · texte numérisé non relu

LE MAÎTRE DE PENSION

M. le professeur, voici mon système d'éducation : mener les études doucement pour qu'elles aillent long-temps, donner des vacances, recevoir des cadeaux à tous les anniversaires possibles; et quant aux prix, être d'une impartialité parfaite... — C'est juste , n'en donner qu'aux meilleurs élèves... — Pas si bête ! mécontenter les parens? non pas , non pas , donner des prix à tout le monde : chacun le sien !

Est-ce là tout? Non, le cortège ne finirait pas si nous voulions y faire entrer tous les hommes de proie que M. Philippon a dévoilés ; à chaque nouveau personnage , si l'on est tenté de crier : De plus fort en plus fort ^ il faut dire aussi : Déplus vrai en plus vrai. Mais voici l'industriel qui niérite de fermer la marche , c'est l'entrepreneur de schismes :

(( En vérité , en vérité ! je te le dis , Bertrand , le temps de la commandite va passer, mais les badauds ne passeront pas. .. Si nous faisions une religion? heim! — 'Diable! Diable ! une religion , ce n'est pas facile à faire ! — T'es toujours béte , Bertrand ! On se fait Pape^ on loue une boutique , on emprunte des chaises, et l'on fait des sermons sur la mort de Napoléon , la découverte de l'Amérique , sur Molière , sur n'importe quoi ! Ce n'est pas plus difficile que ça. »

Une réplique est toute prête , nous le savons , pour ceux que blesserait ce musée des turpitudes contemporaines. Ce ne sont , diront-ils, que des exceptions. Aucune industrie ne peut être solidaire du dol ou de la fraude qui se couvre de son nom. Soit ! Nous ne demandons qu'à honorer les professions que la probité honore ! Mais qui oserait nier les ravages de la démoralisation ? N'est-il pas manifeste qu'indépendamment des abus exceptionnels, il y a des vices d'habitude qu'on ne cache pas, parce qu'ils sont passés en force d'usages? Se fait-on quelque scrupule d'exagérer les prix? N'a-t-on pas des signes de convention pour dissimuler les chiffres réels? Le mélange des liquides, l'altération des qualités ou des quantités, l'accaparement, le monopole.

ions les ijjoveiis de rendre les concurrences impossibles ne sont-ils pas admis comme naturels et licites !

Nous avons vu dans une des plus grandes villes de France une affiche ainsi conçue :

« Magasin à louer. — Ce magasin jouit d'un crépuscule très-favo- )) rable à la vente desdr.ips. »

Et aucun marchand de draps ne s'indignait; tous, au contraire , avaient eu soin d'élever des auvans pour se procurer la jouissance du même crépuscule.

Demandez, dans un moment d'effusion, à la plupart des industriels ce qu'ils pensent de la contrebande , de la fraude sur les primes d'exportation ou d'importation, et, en un mot, de toutes les opérations prohibées qui ne portent préjudice qu'au trésor , et vous verrez si leur conscience ne se repose pas avec une entière quiétude dans une distinction qu'ils croient aussi juste que rationnelle.

Ces notions confuses du bien et du mal, ces habitudes vicieuses méritent, ce nous semble, de fixer l'attention de ceux qui veulent concentrer dans l'industrie toutes les forces sociales. L'aristocratie effective qu'ils brûlent de former n'aurait-elle pas besoin d'une éducation qui l'épure, avant d'être appelée à remplacer cette ancienne, aristocratie qui malgré les défauts qu'on n'a cessé de lui reprocher depuis cinquante ans, n'a jamais pu être déshéritée de sa vieille réputation d'intégrité et d'honneur?

Pour nous en tenir au développement de la politique matérielle , de la politique h chemins de fer et à machines à vapeur, laissons la démocratie à ses rêves d'organisation conservatrice.; mais n'hésitons pas à le déclarer : pas d'association sans confiance ; on ne peut propager l'une sans raviver l'autre ; c'est sous ce rapport surtout qu'on ne stabilise qu'en moralisant : veut-on franchement que l'industrie vive, il faut tuer l'industrialisme. Adolphe de Piubusque.

DE LA FRANCE

CYCLE BRETOX.

Wace.

Cl Homan; îrr Ôrut.

BALLADE ALBANAISE. — MONUMEXS DRUIDIQUES. —LEGENDE BRETOWE.

Le roi Vortigern , ne pouvant venir à bout de poser les fondemens de sa forteresse 5 comme nous l'avons vu , manda ses mages , qui lui conseillèrent d'v murer une victime humaine, seul moven, disaient-ils d'en assurer pour jamais la solidité. Une tradition semblable existe dans le nord. On chante sur les côtes de l'xVlbanie une vieille ballade relative à la fondation delà ville de Scodra , maintenant Scutari, dont l'idée principale est absolument la même. On pourrait trouver la source de cette curieuse analogie dans une identité de race , les Scodiislcs et les Bretons appartenant tous deux h la grande famille celtique; mais comment expliquer alors les rapports d'opinions et de pensées qui existent entre des races parfaitement distinctes , selon les physiolo<T^istes , et des peuples placés aux extrémités du monde ; comment le pàtre des vallées de Cachemire ou des forêts d'Hymalaïa conserve-t-il des traditions que l'on est tout surpris d'entendre répéter aux Bardes d'Armorique ou d'Irlande ? C'est que nous sommes tous « les enfans d'un même père , qui est au ciel » ; tous, les fils d'une mère qui nous a portés dans ses bras , et endormis au mémo berceau de ses sympathiques accens, dont le souvenir nous est resté, nous suit dans la vie, et nous charme, comme un concert de lointain bonheur efl'acé. Oui!

iiuus le ciovoiis Fermement, telle est la cause Je ces phénomènes. Les secrets du monde ne sont pas tous écrits dans les livres des philosophes; il en est de sublimes gravés au fond de notre cœur; c'est à lui (|u'il faut les demander; c'est lui qui doit nous les apprendre.

Mais qu'on nous permette de reproduire ici la ballade albanaise , recueillie et publiée, à Vienne, par Wuk Stéphanotwish (i); elle mérite d'être connue.

La citadelle de Scodra.

(cTrois frères bâtissaient une citadelle : l'aîné se nommait Wuskaschin, il était roi ; le cadet, Uliescha ; le dernier, Joiko.

Trois cents ouvriers y travaillaient depuis trois ans sans pouvoir venir k bout de poser les fondations et de bâtir la citadelle. La Wila (2) renversait la nuit les constructions du jour.

Et quand vint la quatrième année, la Wila du bois s'écria :

— Sire Wuskaschin , tous tes efforts seront vains , toutes tes richesses inutiles , et tu ne parviendras point à élever ta citadelle si tu ne trouves deux frères d'un même nom , Stojan et Stojana ; ordonne (jii'on les cherche, ô prince! et puis fais-les jeter dans les fondemens, et lu pourras alors seulement édifier ta citadelle d'une manière solide et diu'able.

Aussitôt , le roi Wuskaschin manda Dcssimir, son serviteur.

— Dessimir, mon enfant, écoute-moi : tu me servis toujours comme un serviteur dévoué ; mais , dès ce moment, je veux que tu deviennes mon fils ; mets les chevaux au chariot , et dans le chariot six sacs d'or , et va par le monde, et me cherche deux frères d'un même nom, Stojan cl Stojana ; enlève-les ou achète-les, et me les conduis à Scodra , pour (jue nous les fassions jeter dans les fondemens de la citadelle ; car nous pourrons alors seulement l'édifier d'une manière solide et durable.

I^^t Dessimir se hâta d'atteler les chevaux au chariot, qu'il chargea de six sacs remplis d'or, et il se mit à courir le monde cherchant les deux frères du même nom. Il les chercha trois ans , et nulle part il ne put les trouver. Alors il revint vers le roi , avec ses chevaux et son chariot, et lui remit les six sacs remplis d'or.

(1) Wuk Slëphanowilsh Karailscliildi : Datiilza.

(2) ('.(^nie îles bois, des nionlajines t»l des eaux.

— Sire, voici les chevaux el le chariot^ voici les six charges d'or ; nulle part je n'ai pu découvrir les deux frères, les deux frères (iu même nom , je n'ai pu découvrir Stojan et Stojana.

Et le roi fil venir une seconde fois Rad , le maitre maçon , et Rad, ses trois cents ouvriers , et ils se remirent à l'ouvrage ; mais , à mesure qu'ils bâtissaient, la Wila minait leurs travaux , et elle criait du fond des bois :

— Sire Wuskaschin , écoute-moi : à quoi bon te donner tant de peines et dépenser tant d'argent \ comment pourras-tu parvenir à élever ta citadelle si tu ne viens d'abord à bout d'en asseoir les fondations. Pourtant, dis-le moi, chacun de vous trois n'a-t-il pas chez lui une épouse ? Eh bien ! qu'on mure dans les fondations celle qui viendra demain matin porter leur repas aux maîtres ; alors seulement, o roi , tu pourras édifier ta citadelle d'une manière solide et durable.

Sur cela , le roi manda ses deux frères.

— Mes frères , sachez ce que m'a appris la Wila des bois : elle a dit que , si l'on mure dans les fondemens celle de nos trois épouses qui viendra demain matin à la Bojan.i porter aux maîtres leur déjeuner^ nous pourrons asseoir sans obstacle notre citadelle sur de solides bases. Jurons , mes frères , par le saint nom de Dieu , qu'aucun de nous n'apprendra ce secret à son épouse, et que le sort décidera laquelle ira à la Bojana.

Et chacun des trois frères jura, par le saint nom de Dieu , qu'il ne révélerait point le secret à son épouse.

Quand vint la nuit, ils regagnèrent leurs maisons blanches; puis ils soupèrent,etse retirèrent chacun de leur coté en leur chambre à coucher.

Mais Wuskaschin oublia le premier son serment, et dit à son épouse :

— Ne va pas , cher amour, ne va pas demain matin aux rives de la Bojana porter le déjeuner aux maîtres, on te tuerait , on t'enfermerait dans les fondemens.

Uliescha trahit aussi son serment, et parla de la sorte à sa femme :

— Garde-loi bien d'aller, mon amour, d'aller demain à la Bojana ! ne porte point aux maîtres leur déjeuner ; si jeune que tu es, tu serais perdue , tu serais murée toute vive dans les fondations de la forteresse.

Joiko seul tint parole, el ne dit rien h son épouse. Dès le point du jour, les trois frères se levèrenl , et se rendirent aux travaux, sur les bords de la Bojana.

Voici venir de la maison deux jeunes femmes ; ce sont les deux ainées des troi% belles-sœurs : la première porte du linge à sécher ; elle va l'étendre sur la prairie; mais là, elle s'arrête, et ne pousse pas plus

avant.

L'autre tient dans ses bras une cruche de terre rouge ; clic va à la fraîche fontaine; elle cause un peu avec d'autres femmes, se repose (juclques instans , et ne pousse pas plus loin.

La femme de Joiko est la seule qui soit restée à la maison ; car elle a un petit enfant au berceau, un nouveau-né , qui n'a vu qu'une lune

encore.

Cependant l'heure du déjeuner arrive ; la vieille mère de Joiko se lève , et veut appeler les jeunes servantes , et aller porter avec elles le repas aux maîtres, à la Bojana.

Mais sa fille l'arrête, et lui dit :

— Ne t'inquiète point de cela, bonne mère; reste ici bercer mon cnlànt ; je porterai moi-même le déjeuner à mon seigneur. Ce serait grand péché devant Dieu , et grande honte à moi devant les hommes si tu leur portais leur repas , tandis que nous sommes ici trois jeunes femmes dans la maison.

La vieille mère resta donc au logis à bercer le petit enfant, et la jeune épouse de Joiko, ayant appelé les servantes, sortit avec elles pour aller porter le déjeuner aux maîtres.

Gomme elle arrivait h la Bojana , son mari l'aperçut , courut au-devant d'elle, et l'entourant de son bras droit , il la baisa mille fois en inondant son beau visage de larmes brûlantes.

— Chère amie! o toi la moitié de mon cœur! ne le vois-tu pas, il faut que tu meures? A (jui as-tu laissé Johann? qui lavera aujourd'hui notre enfant? qui l'allaitera?

Il allait poursuivre, mais Wuskaschin l'interrompit, et prenant la pauvre femme par la main , il la conduisit à Rad, le maître maçon, qui appela ses trois cents ouvriers.

La douce et ]jcune épouse les regardait eu souriant , s'imaginant (]uc ce n'était (ju'un jeu; mais ils avaient la citadelle à bâtir. Ils se hâtèrent donc (renlasscr autour d'elle des pierres et des arbres; si bien , que le monceau s'élevait déjà à la hauteur de ses genoux.

El la belle et jeune épouse les laissait fliire , et souriait : elle pensait toujours (juc ce n'était cprun jeu ; et cependant ils jetaient sans cesse,

eu grande hàtc , des pierres et des arbres auloui d'elle j si bien, qu'elle en eut dans peu jusqu'à la eeinlure.

La pauvre femme, voyant le sort qui l'attendait, se mita pleurer, conjurant ses beaux-frères d'avoir pitié d'elle.

— • Si vous craignez Dieu , ne me laissez pas ensevelir ainsi vivante toute jeune.

Mais les beaux-frères détournaient la tête, et n'écoutaient point ses plaintes. Alors elle s'adressa à son mari :

— Cher époux , ne souffre pas qu'on m'enterre ainsi toute jeune d'une manière si affreuse ; retournons à la maison ; notre bonne mère a de l'or^ elle achètera une esclave ou une captive à enfermer sous ces murailles.

Mais il n'écouta point sa prière.

Voyant cela , elle parla de la sorte à Rad , le maitre maçon :

— O toi , mon frère, cher maître , au nom de Dieu, laisse une étroite' ouverture à la hauteur de mon sein ; permets que je sorte ma blanche gorge pour que je puisse, que je puisse quand il viendra , allaiter mon enfant , mon petit Johann.

Et le maître , s'entendant piier au nom de Dieu , eut pitié d'elle, et lui fit, h la hauteur du sein , une étroite ouverture, par laquelle elle passa sa gorge blanche , afin de pouvoir allaiter son petit Johann.

Elle conjura une seconde fois le maître :

— Je t'en prie, mon frère , laisse devant mes yeux une étroite ouverture , que je puisse voir d'ici ma jolie maison quand on m'apportera mon Johann , et quand on le reportera chez nous.

Et, comme un frère, le maître s'attendrit, et lui laissa devant les yeux une étroite ouverture , afin qu'elle pût voir de loin sa jolie maison lorsqu'on lui apporterait l'enfant , et qu'on le reporterait chez elle.

C'est de cette façon que fut bâtie la citadelle de Scodra. On porta l'enfant à sa mère, et sa mère le nourrit pendant une semaine, une seule; après, on n'entendit plus sa voix ; mais il resta dans ses mamelles assez de lait pour son enfant, et pendant une année le nourrit sa mère.

Et ce qui fut alors est encore aujourd'hui : les mères qui ont perdu leur lait vont en pèlerinage en ce lieu de miracle; elles visitent ce lieu béni pour apaiser leur enfant. »

Ainsi donc, comme nous le disions tout ii riieurc , les deux ha^ii-

tions d'Aniionque et d'Albanie sortent d'une tige unique; seulement? elles ont subi l'influence de cieux différens, pareilles à ces arbres d'Asie qui , selon les climats^ se chargent de fruits ou de fleurs.

Je reviens au roman de Wace.

La forteresse de Vortigern ne put le sauver. Selon que Merlin le lui avait annoncé, Emrys etUther-penn-Dragon , alors retirés en Armorique auprès du roi leur oncle , ne tardèrent pas à descendre en l'ile de Bretagne ; ils le bloquèrent dans sa tour, où ils mirent le feu , et le firent mourir en expiation du meurtre du Run Stantin leur père.

Après cette victoire , et la pacification de l'ile, Emrys songea à faire élever un tombeau digne d'eux aux guerriers bretons que le chef des Saxons , Hengist, avait massacrés dans les plaines d'Ambres-Bury. Ce tombeau est le fameux Stone-Henge ; c'est, après Karnak , en Armorique, un des plus beaux monumens druidiques de l'Europe.

Le Stone-Henge est formé de quaïre cercles d'énormes quartiers de granit brut, qui s'élancent en pyramides, se croisent en herses de pierre, ou se dressent en double colonne traversées par une troisième horizontale et fixe, comme la porte carrée d'un temple antique. Il embrasse un espace immense, entouré d'une tranchée profonde de plus de trente pieds de largeur.

Ily a quinze siècles que les vents, les orages et les flots des générations humaines grondent à l'entour sans pouvoir en ébranler une seule pierre. Les âges , les tempêtes et les hommes passent , et le colossal monument est Ih , toujours debout et immobile sur son indestructible base.

Merlin , dit-on , en fut l'architecte. Cet homme extraordinaire, dont les Bretons ont fait un prophète, le moyen-àge un enchanteur, et qui ne s est montre à nous jusqu'ici qu'enveloppé d'ombre et de mystère , cet homme était fils, non d'une religieuse et d'un démon, comme le raconte le poète, mais d'une druidesseet d'un proconsul romain. La peine de mort qu'entraînait pour la mère la violation de ses vœux de vierge était la raison qui avait fait jeter un voile sur la naissance de son fils , e^ <lonné cours à la tradition merveilleuse que nous avons rapportée. Tout jeune, il avait gagné l'anneau d'or et la harpe de prince des Bardes aux grands jeux poétiques. Le roi Emrys se Tétait attaché, et il avait pris place à la cour sur le fauteuil d'honneur du Barde couronné. C est un des premiers druides qui ait reçu le baptême selon les triades

galloises; selon les mêmes autorités, « il s'en alla en mer, avec neuf autres Bardes, dans une maison de verre , et Ton ne put jamais parvenir à savoir cc^ qu'il devint; » suivant la tradition bietonne , une drui desse, qu'il aimait, l'aurait lait mourir et enterré près d'une fontaine, au fond d'un bois de TArmoriquc.

Ses chants, qui prédisaient aux Bietons de si belles destinées de gloire et de liberté, l'ont immortalisé parmi nous. Long-temps après sa mort, le livre de ses prophéties était religieusement consulté la veille de la bataille, et nos guerriers allaient au combat en frappant leurs boucliers, et répétant ce bardit fameux qui leur a tant de fois donné la victoire :

(( Le peuple s'armera de la lance et du bâton ferré, et marchera à l'ennemi. Alors il y aura un massacre général des étrangers; alors les Hcuves rouleront du sang ;

» Les fontaines d'Armorique jailliront alors, et les fils de Brut-Hu seront couronnés du diadème;

» La Gornouaille sera remplie de joie, et les chênes de la Gornouaillc reverdiront ;

» Les demeures des vieux Bretons seront rebâties, et celles des étrangers détruites ;

)) La semence du dragon blanc sera arrachée de nos champs , et les débris de sa génération décimés ;

» Ils porteront le joug d'une servitude éternelle, et avec la herse et le soc ils déchireront le sein de leur mère ;

■)) Viendra le lion de la justice, aux rugissemcns duquel trembleront les tours de la Gaule et les monstres des iles;

» En ce temps-là, le lys et l'ortie auront des tleuis d'or , et l'argent sortira des ongles des bètes mugissantes ;

» Et les chiens seront éventrés , et les animaux des forêts vivront paisiblement ensemble ;

» Les faucons cesseront d'infester les airs , et la dent des loups de déchirer ;

)) Le demi-cercle sera rond ; Thumanité gémiia à la vue (iu Mip plice ;

)) Et les Bretons vivront toujours^ et le nom de leurs ennemis péiira avec eux. »

Merlin éleva, avons nous dit , le monument d'Ambrcsbiay. L'autour

(Je l'original breton qu'a traduit maître VVace en décrit ainsi l'érection. On se souvient que le poème est du neuvième siècle.

(( Le roi manda de toutes parts d'habiles ouvriers et les engagea à mettre toute leur science en œuvre pour bâtir un monument qui perpétuât éternellement la mémoire des guerriers morts pour la patrie ; mais tous reculèrent devant une telle entreprise.

» Alors 5 Trémorik , évéque de Rerléon ^ vint trouver le roi , et lui dit : Sire , si personne ne veut se charger de l'ouvrage , Merlin le Barde s'en chargera. Je ne pense pas qu'il y ait en tout votre royaume quelqu'un plus renommé que lui , et plus habile , tant à prédire l'avenir qu'à opérer des prodiges. Faites-le venir.

)) Le roi envoya donc des messagers en tous lieux pour quérir Merlin et le lui amener. Ils le trouvèrent chez les Gévviséens , au bord de la fontaine de Galabas, qu'il avait coutume de fréquenter, lui apprirent de quoi il s'agissait , et le conduisirent au roi.

)) Et Merlin lui dit : Si vous voulez élever un monument éternel en l'honneur des guerriers au lieu même où ils ont péri, envoyez chercher le Korig-Gan-Ti (i) sur le mont Killar , en Irlande. Il y a là un monument de pierre comme personne de cet âge n'en édifierait, à moins que l'esprit ne vint chez lui au secours de l'art. Ces pierres sont énormes, et nul ne les saurait remuer ; si on les range dans la plaine de la même manière qu'elles le sont là^, elles y resteront éternellement debout.

» A ces mots de INIerlin , le roi se prit à rire , demandant comment cela se pourrait faire ; comment on pourrait transporter de telles pierres d'un si lointain royaume, et si la Bretagne manquait de rochers. — Sire, ne riez pas si follement, reprit Merlin, car je ne vous parle pas en fou ; ces picrres-là sont saintes , et propres à guérir de bien des maux. Des géants les transportèrent jadis du fond de l'Afrique, et les élevèrent en Hybernie ; ils établirent au milieu d'elles des bains qu'ils remplissaient d'une eau où ils avaient fait infuser diverses herbes préparées, et avec laquelle ils les avaient lavées; quand ils étaient malades ou blessés, ils se baignaient dans cette eau-là , et en sortaient guéris. Il n'y a pas une pierre en ce lieu qui n'ait quelque vertu particulière.

(1) A la Icllro : la demeure de la Druidesse blanche. — On voit en effet en Irlande, sur la nionlngnc dont il est ici question, un moniimcni absolument semblable au Stone- Hangc; l'aiîrail-on pris pour modèle?

» Le ro'ksc rendit à l'avis de Merlin , et fit partir avec lui Uter-penn- Dragon, son frère, et une suite de quinze mille hommes d'armes. Les vaisseaux furent bientôt prêts; les vents étaient bons; ils mirent à la voile , et prirent le chemin d'Hybernie.

)) Dans ce temps-là régnait en ce royaume un jeune prince nommé Gilloman. A la nouvelle de l'arrivée des Bretons, il rassembla une grande armée , et s'avança au-devant d'eux ; mais lorsqu'il apprit le motif qui les amenait, il éclata de rire, et dit : Vit-on jamais pareille folie ! Est-ce que les rochers d'Hybernie valent mieux que ceux de Bretagne , qu'ils viennent envahir de la sorte notre pays? Ah! sur mon ame, tant que je vivrai ils ne nous enlèveront pas la plus petite pierre du Korig-Gan-Ti !

» Les deux armées s'attaquèrent donc avec fureur ; mais les Bretons eurent la victoire , et gagnèrent le mont Rillar , où ils trouvèrent le monument, devant lequel ils restèrent stupéfaits d'étonncment et d'admiration.— A l'ouvrage ! jeunes hommes, s'écria Merlin; unissez toutes vos forces pour enlever ces pierres, et sachez si l'esprit le cède à la force, ou la force à l'esprit!

» Et ils unirent tous leurs bras, et essayèrent en mille façons de déplacer le monument. Echelles, cordes, machines , tout fut employé, mais en vain : ils n'en purent venir à bout; voyant cela, Merlin sourit; puis, ayant bien pris ses mesures, et placé tout ce qui lui était nécessaire, il enleva les pierres sans effort , les fit transporter et ranger en ordre à bord des vaisseaux ; et , ainsi chargés des pierres tombales de leurs guerriers , les Bretons reprirent gaîment la route de la Bretagne , où ils ne tardèrent pas h arriver.

» Aussitôt, le roi fit publier par ban, en tous lieux , que le clergé , les grands et le peuple eussent à se réunir, sur la montagne d'Ambres, pour l'inauguration du monument qu'on allait y élever en Ihonneur des guerriers bretons. Et les prêtres et les évéques , et les grands et le peuple , obéirent aux ordres du roi ; et le jour de la Pentecôte étant arrivé, le roi nût son diadème sur sa tète, et célébra la solennité avec une grande pompe. Et pendant les fêtes eut lieu l'érection du ujonument d'Ambres. Merlin, sur Tordre du roi , souleva les blocs énormes venus d'Hybernie avec la même facilité qu'il les avait remués déjà , et les rangea dans la plaine de Bretagne dans le même oidre qu'elles

i'étaicnt sur le nionl Killar. Et il prouva de cette manière que la force le cède à l'esprit. »

Les Bretons d'outre-mer, dans leurs triades, ou traditions nationales, mettent le Stone-Henge avec les pierres de Ret-Ti et le tumulus de Gyvrangon, deux autres monumens du même genre , au nombre des trois merveilles de file de Bretagne. Incapables d'abstraire , comme tous les peuples des temps héroïques , et de saisir les ressorts caches que Merlin , le dernier des druides et l'héritier de leurs connaissances physiques, faisait mouvoir sous leurs yeux , ils attribuèrent à ses travaux une cause surnaturelle , y virent un prodige , et s'inclinèrent devant lui comme devant un confident des secrets du ciel sur la terre. Ainsi l'antiquité crut que les murailles de Thèbes s'étaient élevées d'elles-mêmes aux sons de la lyre d'Orphée , et elle en fit un demidieu; ainsi trois maçons florentins arrivèrent un jour en Armorique, ils tenaient encore à la main l'équerre et la truelle avec lesquelles ils venaient de construire la cathédrale de Westminster , et allaient se diriger vers la France quand le duc de Bretagne les arrêta à leur passage. Il les retint quelque temps à sa cour; et les ayant conduits un matin au fond d'une forêt écartée , sur le bord d'une fontaine , près de laquelle s'élevait un tertre de gazon qu'on appelait la tombe àxxfou du boisÇi), il leur enjoignit d'y bâtir une église, dédiée à la sainte Vierge, en l'honneur de ce pauvre fou. Ses ordres furent exécutés, et bientôt l'on vit s'élever dans la solitude un des plus admirables monumens qu'ait produit l'architecture gothique, où tous les pèlerins bretons vont chaque année s'agenouiller devant la statue de SoirerDame-du-Fou-du- Bois. — Aujourd'hui si vous demandez au paire des landes d'alentour qui a bâti sa belle église , il vous dira que ce sont trois anges venus du pays des Saxons.

Nous ne pouvons résister au désir, puistjuc l'occasion s'en présente, de faire connaître à nos lecteurs toute la légende dont le souvenir vient de se réveiller en nous, et de prêter à notre allusion ; c'est peut-être un peu hors de propos en ce grave sujet ; mais nous ne doutons pas qu'on ne nous pardonne en laveur de sa grâce touchante.

<( En l'année treize cent cinquante florissaiten la Bretagne, en simplicité et sainteté de vie, un pauvre innocent nommé Salaùn , issu de

fj) Fol-Goa.

païens pauvres d'un village d'aupiès de l^esncven, dont les noms nous sont inconnus.

)) Ce jeune enfant , croissant en âge, commença, après la mort de ses parens , à chérir les douceurs de la solitucJe , choisissant^ pour sa retraite ordinaire, un bois, loin d'icclle ville d'une demi-lieuc , orné d'une belle fontaine, bordée d'un très-beau vert naissant. C'est là qu'il a goûté la manne des consolations divines, où, comme un passei-eau solitaire, il solfiait à sa mode les louanges de la Vierge adorable, à laquelle, après Dieu , il avait consacré son cœur; et de ni'iit, comme le gracieux rossignol perché sur l'épine de l'austérité , il chantait : Ak^ô Maria.

» Il était misérablement vêtu , marchait toujours nu-pieds , n'avait pour lit, en ce bois, que la terre, pour chevet qu'une pierre, pour toit qu'un arbre tortu près de ladite fontaine. Il allait tous les jours mendier son pauvre pain par la ville de Lesneven ou es environs, n'importunant personne aux portes que de deux ou trois petits mots; car il disait : Ave Maria., et puis en son langage breton : Salaiïn a zébré bara , c'est-à-dire Salaùn mangerait du pain. Il prenait tout ce qu'on lui donnait, et revenait bellement en son petit ermitage auprès de la fontaine , en laquelle il trempait ses croûtes , sans autre assaisonnement que le saint nom de Marie.

» Au cœur de l'hiver, il se plongeait dans cette fontaine jusqu'au menton, comme un beau cygne en un étang, et répétait toujours et mille lois : Ave., Maria ^ ou bien chantait quelque rythme breton en l'honneur de Marie.

» On rapporte que, lorsqu'il grouait à pierre fendre, il montait en son arbre, et, prenant deux branches de chaque main , il se berçait el voltigeait en l'air chantant : O Maria! En cette façon, et non autrement , il échauffait son pauvre corps.

» C'est pourquoi , à cause de cette sienne façon de foire , l'appelait on le Fou : Salaicn arfol. Et pourtant est-il l'un des plus beaux mi gnons de la reine des cieux.

)) Une fois il fut rencontré par une bande de soldats qui couraient la campagne, lesquels lui demandèrent ; Qui vive! Auxquels il répondit : Je ne suis ni Blois ni Montjort {\) , je suis serviteur de madame

(1) Ducs de Bretagne alors en guerre.

Marie , et vive Marie! A ces paroles , les soldats se prirent à riie , et le laissèrent aller.

)) Il mena cette manière de vie trente-neuf ou quarante ans sans avoir jamais offensé personne. Enfin, il tomba malade, et ne voulut pour cela changer de demeure. L'on tient que la sainte Vierge, qui ne manque jamais à ceux qui lui sont fidèles^ le consola et récréa merveilleusement de ses aimables visites^ s'apparaissant devant lui environnée d'une grande clarté, et accompagnée d'une troupe d'anges.

» Noire pauvre simpJique, sentant bien que sa fin approchait, comme une tourterelle^ fit résonner l'écho de sa voix , pour marquer que l'hiver de sa vie était passé. Mourant, il répétait encore dévotement le doux nom de Marie ; après cela , il rendit heureusement son àme pure et innocente à Dieu. Son visage , qui en sa vie était tout défait par la pauvreté, parut si beau et si lumineux qu'il le disputait à la candeur du Ivs et au vermeil de la rose.

» Il fut trouvé mort non loin de la fontaine, et près du tronc d'arbre qui avait été sa retraite; et l'enterrèrent les voisins^ sans bruit et sans parade , en ce même lieu.

» Et l'on vit un beau^-Iys frais et odoriférant , miraculeusement poussé de son tombeau , portant écrits sur ses feuilles , en lettres d'or, ces deux mots : Ave^ Maria, » Th. de la Villemarqué.

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