‹ L'Écho de la jeune France (volume 4)Chapitre 12 sur 75 · DES ÉCOLES HISTORIQUES · texte numérisé non relu

DES ÉCOLES HISTORIQUES

On a beaucoup parlé du malaise moral et physique de notre société , et du retour h la crovancc qui grandit et se développe ; mais un des traits les plus saillans du travail progressif et conservateur qui s'opère autour de nous, et dont on n'a p.is assez tenu compte, c'est, sans contredit , l'ardeur qui pousse les hommes de savoir ou d'étude à fouiller r)Os ruines et à mettre à nu les sources de notre histoire. On se plaît à chercher des souvenirs dans la nuit des anciens temps , à remuer la cendre des morts , à honorer les tombeaux et à s'inslruirc à la vue des ossemens himiains. L'intelligence, recueillie (Ml rlje-nièsnc. dégagée des préoccupations du moment et des misé-

rabics rivalités qui bourdonnent .lulour d'elle , se jette dnns les brns du passé pour lui deninnder ses nobles enseignement.

Aux premières lueurs de la civilisation correspondent , chez presque tous les peuples, des travaux féconds en souvenirs héroïques. Toutes les nations, grandissant peu h peu à l'ombre de la main divine , marchent au milieu de l'enthousiasme et de la foi. L'avenir semble les bercer (!ans des flots de poésie et parmi les couronnes que les siècles doivent ternir ou emporter. C'est ainsi qu'Olympiades écrit les annales de la Grèce , que Rome proclame ses^^^^e^ consulaires , et que le moyen âge nous offre ses chroniques. Voilà les premiers rudimens de l'histoire. Les progrès de la société les feront éclater avec grandeur ; ils prépareront les matériaux pour des œuvres plus complètes; et puis se montreront derrière le rideau des âges , Hérodote, Thucydide, Xénophon, Tite-Live, Tacite, Mézerai et Bossuet.

Le développement prodigieux que la science historique a obtenu dans toute l'Europe remonte à la fin du seizième siècle. A cette époque de fermentation intellectuelle, tous les peuples de l'Europe travaillent h débrouiller le chaos qui s'étend derrière eux. On cherche à soulever un coin du voile qui pèse sur le passé , à étudier les faits principaux des anciens temps. La France donna l'élan aux autres nations qui avaient déjà les yeux fixés sur elle. Joseph Scaliger, cet homme qui semble avoir été puiser au ciel à la source des connaissances humaines , le seuL dit Frédéric Schegel , que le peuple français puisse opposera Leibnitz, découvrait les ressources de la chronologie pour l'étude de l'histoire; les Ducanges , les Baluze , les Lecointre, les Duchesne, les Tillemont, l'Académie des inscriptions et les Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur, dans leurs innombrables investigations, exhumaient les légendes, les chartes et milles autres élémens historiques enfouis dans les ruines du moven-à^e, et coordonnaient les monumens i^^ii^antesques qui feiont l'étonnement de la postérité la plus reculée.

L'histoire, passée entre les mains de Daniel et de Mézerai, se revêtit d'une robe plus riche et plus éclatante. Elle fit la critique des hommes et des choses avec impartialité , souvent même avec indépendance. Peut-être ne pénétrait-elle pas encore assez profondément dans la pensée des personnages , car elle allait chercher dans les résultats de leurs entreprises seulement les traces de leur prudence ou de leur habileté. C'était un miroir où les rois pouvaient se regarder dans toute

leur puissance et contempler l'image réfléchie de leurs erreurs ou de leurs défauts ; mais ce miroir était incomplet, puisque les peuples ne pouvaient pas y paraître derrière leurs conducteurs. Ce lut alors que Bossuet nous les montra marchant en aveugles dans les secrets desseins de la Providence. Il esquissa, avec toute la profondeur de son génie, l'histoire entièie de l'humanité dans un seul tableau où Itîs peuples et les rois se donnaient la main pour franchir l'espace qui les séparait de leurs destinées communes.

Le passage du dix-huitième siècle dans le monde historique fut marqué par des décombres. Il gratta le tableau de Bossuet pour en effacer les lignes sublimes , et corrompit toutes les sources de l'histoire en niant les véi ités bibhques et en expliquant l'admirable architecture de l'univers par les seules forces attractives et moléculaires. Des hommes^ doués de l'intelligence la plus élevée, ayant pris l'état social en mépris et en haine , entreprirent l'œuvre des Titans, et voulurent comme eux escalader le ciel après avoir rayé le nom de Dieu de leur conscience et de leurs écrits. La raison humaine , proclamée l'arbitre suprême du code moral , religieux et politique , donna le branle à toutes les institutions, et pour arriver à ces incroyables bouleversemens le levain de la révolte fut jeté, à pleines mains, au milieu de la société d'alors en proie au sommeil léthargique, mourante de faiblesse et d'incurie, qui s'en allait à tout vent de doctrine et ne devait se réveiller que pour monter sur l'échafaud. Voltaire, que l'on recontre toujours sur le chemin de la destruction , rabaissa la dignité de l'histoire aux misérables proportions du pamphlet religieux et politique, et Montesquieu lui-même, cet homme de génie, qui un siècle plus tôt eût été le riisciple ardent de Bossuet, reçut de son siècle une influence fi'icheuse pour les hautes facultés de son intelligence. Ce fut lui qui le premier tourna ses regards vers l'autre partie du détroit , et ouvrit ainsi l'arène aux idées politiques de la Grande-Bretagne.

En résumant ce que nous avons dit jusqu'ici de notre littérature hisloricjue , nous voyons que deux écoles ont paru déjà dès le dix-septième siècle. La première, que nous appellerons école analytique, celle de Daniel et de Mézerai, étudie les faits avec l'érudition des monastères, et la seconde, école synthétique, celle de Bossuet, groupe l'histoire des nalions autour d'une idée religieuse, et montre aux peuples les diverses inanifestalioiis de Dieu dans la succession des empires et le dévelop-

peineiil progressit des sociétés linniaincs. Une seule école vè^nc clans le dix huiliènrie siècle, c'est l'école philosophique ou matérialiste.

Trois grandes fractions divisent et partagent l'école historique moderne. La première fraction a pour but de retremper l'histoire aux I écits simples et naïfs des chroniqueurs du moyen-àge ; la seconcJe , coiffée du bonnet voltairien qui cache une couleur plus prononcée, se pose en jouant avec la fatalité; et la troisième enfin , protestante ou doctrirjaire, sacrifie l'étude des faits aux préjugés du moment; elle tient un glaive d'une main et de l'autre un flambeau.

M. de Barante paraît sur le premier plan. Dans son Histoire des ducs de BourgogTie de hi maison de P^alois , il a donné une étude assez fidèle, mais un pâle tableau du XIV et du XV siècles. Quatre rois de France y sont représentés, Charles V, Charles VI, Charles VII, et Louis XI; on y voit Duguesclin épouvantant l'Anglais qui est venu prendre pied en France et y planter son drapeau; l'anarchie qui accompagne la démence de Charles VI; la lutte sanglante des ducs d'Orléans et de Bourgogne pour la régence; les réactions des Bourguignons et des Armagnacs ; les désastres d'Azincourt , de Crevant et de Verneuil ; Henri V, roi d'Angleterre, proclamé roi de France; Jeanne d'Arc, la fille céleste qui indique la victoire à Charles VII et qui meurt sur un bûcher anglais; et le triomphe de Louis XI sur Charles-le-Téméraire. Voilà, en partie, les principaux desseins de cet ouvrage assez pauvrement colorié.

L'idée qui anima M. de Barante dans la composition de cette histoire fut peut-être bonne et morale, mais, hâtons-nous de le dire, il n'eut jamais la conscience de sa moralité. Il restaura le monde historique en le retrempant aux sources primitives, et cela, sans comprendre lui-même l'élan nouveau qu'il imprimait à la science. L'efigouement de la France pourWalter Scott avait séduit son aml)ition, il essaya de transporter dans son ouvrage les détails piltorescjues et la couleui' locale que le romancier anglais sait répandre sur toute chose. Le moment était bien choisi , la tentative réussit.

Selon nous, la forme historique adoptée par M. de Barante s'arrête ti'op h la surface ; il n'a fait qu'entrevoir d'une manière vague et confuse les causes lentes et progressives qui ont amené l'établissement de la puissance bourguignonne [>ar Philippe-le-Hardi , les s^mglantes factions et les guerres civiles formées par Jean-saus-Peur, les catas-

irophes qui mirent les destinées de la monarchie entre les mains de Philippc-le-Bon , enfin la victoire de Louis XI sur Charles-le-Tëmcraire. Le coup d œil philosophique lui manque ; les secrets motifs de la grandeur et de la force de ces temps héroïques, si remplis de chutes et de restaurations soudaines , se sont dérobés à sa vue, ou plutôt, il n'a pas voulu les chercher lui-même ; il a mieux aime peindre les faits qu'en approfondir les causes.

Nous voici en présence du système fataliste dont M. Thiers est le représentant. Selon les données de cette désespérante doctrine , l'humanité, dans son passage à travers les siècles, marcherait vers un but fatal , sans providence pour la conduire , et sa roue éternelle devrait broyerles générations qui feraient obstacle à sa course. Voilà le système désorganisateur de toute société proclamé en France dix-neuf cents ans après la mort du Christ! Voilà l'homme du pj'ogî^ès qui s'élève contre toutes les civilisations, et saute à pied joint de l'autre côté de la croix pour faire descendre sur le front et sur la conscience des hommes le niveau de la fatalité, et place ainsi Bossuet à côté de Voltaire, Robespierre et Marat auprès de Louis XVI , et le duc de Berry vis-à-vis de Louvel, pour rejeter d'une main brutale toutes les législations écrites et nier la liberté humaine en lui dressant une apothéose sur les milliers de victimes qu'elle vient d'étouffer !

Voyez? Louis XVI, le père du peuple^ monte sur l'échaHmd. II parle comme un roi chrétien, pour pardonner, mais le roulement du tambour

se fait entendre une tête tombe tout est consom.mé pour la

royauté! Soyez calmes et retenez votre anathême , car la victime

était dévouée, et M. Thiers le proclame.

Une reine parait dont les cheveux ont blanchi dans une seule nuit. Le bourreau est prêt, sa tête va rebondir sur le billot du vingt-un janvier ! n'exhalez pas votre horreur, car la fatalité l'a voulu , et M. Thiers le proclame.

Sous les voûtes froides et humides du temple, un enfant et un roi , Louis X\If, est en butte aux angoisses de la faim, aux tremblemens du lioid et aux plus poignantes humiliations. Le cordonnier Simon et sa femme, l' instituteur et la gouvernante^ comme la révolution les nommait d'une façon si alrocement dérisoire, l'accablent de coups, le privent d'air et de lumière , le chargent de guenilles et le conduisent à la mort en lui faisant traverser une agonie de plusieurs années. Le 8 juin 1795

a vaincu le 21 janvici' 1793 par le rafiinement des cruautés fanes à huit-clos. Mais n'allez pas interrogei' ces crimes, car la fatalité les voulait, et M. Thiers le proclame.

Tel sont les égaremcns de cette haute intelligence qu-e l'orgueil a fourvoyée, que l'ambition dévore. M. Thiers a chanté un hymne à la révolte, et cette noble fille l'élèvera dans ses bras sanglans et le conduira dans les salons dorés des cours ; quitte, envers lui , pour lui disputer ce nouveau terrain quelques mois après.

Le système de la latalité appliqué à l'histoire, a dit un profond philosophe, est une preuve certaine de l'ignorance des causes politiques de la part de l'écrivain. Lorsqu'un physicien, arrêté dans ses démonstrations expérimentales, remonte au hasard pour expliquer les phénomènes de la nature, c'est là une confession manifeste de son ignorance des causes naturelles; il en est de même pour l'historien qui avoue ainsi la faiblesse de ses ressources démonstratives. Voilà pourquoi M. Thiers s'est jeté dans les bras de l'admiration pour rendre son œuvre plus facile. Il admire d'abord Louis X\T, puis Mirabeau, puis Robespierre, parce que sa tête domine tous les massacres , puis Danton , puis Barras ; mais la nature de ces derniers était si laide qu'il a été forcé de la voiler, de la grandir en lui donnant quelques proportions. Dans sa verve enthousiaste , il applaudit, il bat des mains aux états généraux , à l'assemblée nationale, à la constituante, à la convention , et par conséquent à la terreur et au déluge de sang qui la suit ; il tressaille de joie à la vue du directoire. S'il eût écrit l'histoire du consulat et de l'empire , ce fier apôtre de la liberté aurait même admiré son sceptre de fer. i\e nous demandez pas maintenant pourquoi il n'a point applaudi au sublime dévouement du clergé, qui refusa de plier sous l'erreur et préféra monter sur Téchafaud parce qu'il s'approchait du ciel.... Quand le cœur manque à l'homme, est-il capable de sentir?...

M. Guizot s'est placé sur un terrain à part. Il a étudié les progrès de la civilisation européenne considérés sous le point de vuede la liberté de la raison individuelle , en nous donnant ainsi les ébauches d'une histoire protestante et doctrinaire. Assis à la Sorbonne , au milieu d'une foule d'élèves, c'est là qu'il commence le patriciat dont il a puisé l'amour à l'école de Genève , avec cette manière large d'apprécier et de grouper les faits qui lui est particulière. Il s'eflorce d'établir une ligne de démarcation entre le développement social et celui de l'individu .

parce fjue ce deniler, selon lui, mérite plus crattention et d'appui, et que le progrés de la société lui fait obstacle. Il fait germer dans les cœurs cette politique dogmatique dont le vaste réseau s'étendra plus tard dans toute l'Europe. Il agile la grande question de la légitimité, mais sa logique devient boiteuse. Ici , comme partout , il évite la conclusion parce que l'échafaudage métaphysique de son système éclaterait sur sa tète. Il a de la haine et du mépris pour tout ce qui heurte ses doctrines politiques, et le protestant de Genève devient tour à tour, comme l'a dit un critique, un homme des communes , un centenier du temps de la ligue y un de ces turbulens caractères d^éche^nns qui tendaient leurs chaînes jusque devant la porte du palais du roi.

Cependant M. Guizot laisse dormir parfois son humeur et ses préjugés. Alors, de grandes appréciations jaillissent de sa pensée; mais le sophisme revient bientôt; il sème dans l'esprit de la jeunesse qui l'écoute les idées de bouleversement et de révolte par ses nombreuses allusions à la révolution anglaise de 1688. On voit qu'il aime à contempler la figure de Gromwel , à suivre pas à pas toutes les phases de sa vie, comme s'il voulait le proposer pour modèle. Toute sa fougue puritaine se réveille lorsqu'il se trouve face à face avec Martin Luther. Le disciple de Calvin se raidit , mais il ne montre pas l'unité de la civilisation européenne brisée par les prêches du moine de Wittemberg, le nuage qu'il fait lever sur la monarchie française, et qui formera plus tard l'orage des révolutions dont l'aîle sanglante la couchera dans la ruine ; car une chaîne invisible qui est dans les mains de Dieu unit toutes les agitations de la terre. Après les secousses de l'autel viennent les ébranlemens du trône , et quatre siècles après sa mort les semences de Luther devaient porter leurs fruits sur l'échafaud de Louis XVI. — Oh ! comme il dut bondir de joie, au fond de son tombeau , ce réformateur orgueilleux , lorsqu'on lui jeta la tète du roi en hécatombe à ses principes ! Si vous les aviez entendus ces ricancmens sourds qu'il poussa au bruit de la chute de cette tète , vous eussiez Irémi : car une tète de roi qui tombe bouleverse les empires et fait h'cmbler le monde !

Autour de M. Guizot et dans le même système d'histoire politique se groupent MM. de Sismondi et Thierry. Ces deux écrivains, dans leurs essais de réintégration des peuples et des races, ont rembruni leurs couleurs dans les portraits des rois. C'est ainsi que des vues étroites

et mesquines se trouvent mêlées à leurs puissantes investigations, à leurs critiques profondes , et que Fesprit de parti a jeté ses taches sur tant de nobles éludes. Nous devons surtout nous élever contre ces erreurs si funestes en présence de M. Thierry, qui a fouillé les ruines de nos premiers âges , les débris de la féodalité, sans i*emuer l'élément libre de cette société et ses franchises provinciales, et qui a miné l'antique édifice qui abrita toutes les générations de nos pères afin de mieux applaudira sa ruine et de danser sur ses décombres. Dans les époques tumultueuses où l'émeute gronde encore dans le lointain, il est du devoir du critique de faire entendre sa voix , quelque faible et inhabile qu'elle soit d'ailleurs, contre les hommes d'intelligence qui jettent un regard avide dans les ombres du passé pour y chercher les tisons ardens qui peuvent rallumer l'incendie d'un brasier mal éleint!

On Ta jugé d'avance : l'école moderne, préoccupée de ses haines politiques, n'a pu rien comprendre au fond religieux de notre histoire. L'élan sublime donné par Bossuetà la science de l'humanité ne devait pas dépasser les limites du dix-septième siècle. Lorsque l'homme , se posant comme son propre Dieu, rejette i i notion d'un ordonnateur suprême dans les affaires du monde , il est conduit par un enchaînement de conséquences inévitables à expliquer l'ordre par le hasard , l'humanité parle doute, la société par la révolte, et l'univers par le chaos.

Certes, la part de l'historien est bien large aujourd'hui, car les hypocrites ont brisé leur masque, et la religion nous appelle. Qu'il se hâte donc de rassembler tant de débris épars, afin de replacer la société sur les puissantes bases de l'amour et de la croyance. Au lieu de s'abîmer dans rindifférencc et l'inertie, elle se ranimera plus belle, plus forte, plus vigoureuse à la voix de Dieu. Que l'historien traduise donc les lois générales du monde moral et politique selon les données du christianisme ; c'est là qu'il trouvera l'histoire et la vie de l'humanité tout entière, sa chute et sa réhabilitation. Aidé et soutenu par sa vive lumière, il pourra comprendre la liberté dont les nations européennes tendent à devenir les esclaves. La civiHsation , un moment enrayée au milieu de sa course, rentrera ainsi dans les voies de ses destinées, et son passage à travers les siècles déterminera aux yeux de l'avenir le but qui lui a été assigné par la main divine. Francis Lacombe.

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