‹ L'Écho de la jeune France (volume 4)Chapitre 15 sur 75 · COMEDIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

COMEDIE FRANÇAISE

Première représentation. — Le Chef-d'œuvre inconnu , drame en un acte et

en prose , de M. Charles Lafond.

Nous voulons vous montrer l'art dramatique sous toutes ses faces ; nous voulons contrôler avec vous tout à la fois son spirituel et son matériel ; nous l'examinerons donc tour à tour sous le rapport moral , sous le rapport littéraire, et même sous le rapport financier ; nous dirons ce qu'a été le théâtre , ce qu'il est devenu , et nous chercherons à deviner ce qu'il deviendra. Grande tache que celle-là , mais qui appartient de droit à \ Éclw de France, puisqu'il a pour mission de porter la lumière partout.

Dans notre dernier article, nous vous parlions du public factice qui a remplacé le véritable public , nous vous parlions des auteurs reconstructeurs et démolisseurs; occupons-nous maintenant des critiques , ou si vous aimez mieux des^/euilletonnistes : jugeons qui a jugé , frappons qui a frappé.

La critique aujourd'hui se partage en trois camps : la critique douce, sucrée , complaisante , bénévole , qui loue tout , qui applaudit tout , qui exalte tout , qui s'enthousiasme de tout , et qui crie sans cosse au prodige î au miracle î au chefd'œuvre ! depuis l'article Comédie-Française jusqu'à l'article Folies-Dramatiques. Vous connaissez ces phrases pour ainsi dire stéréotypées : « Le succès a été corn-

plet} fauteur a été nommé au milieu des applaudis semcns ; la foule assiégera Ui portes ; la pièce en vogue , etc., etc. »

Puis nous avons la critique violente , acerbe , grossière , impitoyable , qui siffle iout , qui brise tout , qui pulvérise tout , frappant à droite, à gauche, comme un Colin-Maillard , et qui se proclame la critique, la seule et véritable critique , parce qu'elle dit toujours : C'est mauvais, c'est exécrable ! et parce qu'elle donne toujours raison aux sifflets. Ces deux critiques sont aussi dangereuses l'une que l'autre , et toutes deux sont aussi nuisibles à l'art dramatique.

Où l'auteur ira-t-il puiser des conseils utiles? où pourra-t-il éclairer son inexpérience? où trouvera-t-il la conscience de ce qui est bien ou mal dans son œuvre. Ballotté entre la louange exagérée des uns et le blâme outré des autres, il n'aura plu de foi dans la critique , il restera avec tous ses défauts , et perdra peut-être même ses qualités. \

Pauvres auteurs I au moment où vous sentez vos forces augmenter , votre esprit grandir, votre imagination se développer; au moment où vous prenez confiance en vous-mêmes , où , pleins de courage , vous abordez hardiment un sujet vaste et difficile , tout hérissé de ces obstacles qui font à chaque instant faillir le cœur , un article brutal tombe sur vous comme la foudre ; le journaliste s'empare sans pitié de vos œuvres , il les déchire avec sa griffe de fer: hier, peutêtre , il vous a tendu la main I.... quand il vous verra , il vous nommera encore son ami ; dans son cabinet , la plume à la main, c'est un ligre ; mais le soir , lorsqu'il est au balcon avec vous , il fera patte de velours dans ses gants jaunes ; armé de son binocle et paré de sa canne à pomme d'or, c'est le meilleur homme du monde ! Il vous assurera qu'il ne vous en veut pas personnellement , qu'il vous aime , qu'il croit au mérite qu'il niait ce matin : ce ne sont pas vos œuvres qui l'occupent , ce n'est pas vous qu'il veut frapper ; mais vous travaillez pour tel théâtre , et ce théâtre n'a pas d'égards pour son journal ; vous faites un ouvrage qui doit enrichir tel directeur, et ce directeur est son ennemi intime : il lui refuse une loge de six places pour sa famille ; c'est un crime de lèze-journalisme. Le feuilletonniste vise sur le directeur et c'est vous qu'il tue. Yoilà de la justice distributive.

Que diriez-vous si nous voulions vous initier aux secrets de la critique dramatique ; que de petites haines , de basses envies, de guerres misérables , nous aurions à vous dévoiler ? Nous pourrions vous dire une multitude de pourquoi; une foule de parce que; mais un numéro tout entier de Y Echo de France ne suffirait pas, ot le cœur vous soulèverait à tant de petitesses et de turpitudes : n'en parlons plus.

Mais à côté de ces critiques que nous ne qualifierons pas , il est encore une classe de critiques moins nombreuse , hélas ! que les deux autres. Gensd'éhte , ceux-là obéissent à une voix qui se trompe rarement ou qui fait excuser l'erreur, la conscience : indulgens, parce qu'ils tiennent compte aux écrivains de leurs dégoûts , de leurs insomnies , de leurs pénibles travaux ; sévères lorsqu'ils rencontrent la médiocrité qui triomphe par l'intrigue ; plus sévères encore lorsqu'ils s'adressent au talent qui s'égare, au génie qui dépense en cuivre l'or qu'il a reçu du ciel. Avant d'écouter une pièce, ils ne s'enquièrent pas de l'opinion de l'auteur ; ils proclament son succès sans arrière-pensée , sans regarder la cou-

l^ur de la bannière. Ils ne sont pas sourds au bruit , ils ne sont pas aveugles à la lumière , ils ne se disent pas: ceci est toujours mal ; ceci est toujours bien. Ils aiguillonnent et ne blessent pas , ils éclairent et ne brûlent pas , ils touchent et ne frappent pas , évitant enfin les trois écueils delà critique : l'esprit de coterie, l'esprit de mauvaise camaraderie et surtout l'esprit départi.

C'est après avoir tracé ces lignes que nous avons été à la Comédie Française ; c'est après un examen consciencieux des devoirs du critique que nous avons écouté la pièce nouvelle. C'est donc sous ces impressions , que tout lecteur de bonne foi comprendra , que nous jugerons et examinerons l'œuvre de M. Charles Lafond. Commençons par une courte analyse :

Rolla , pauvre artiste , exilé de Gènes , ne pourra jamais obtenir la main de Léonor, la fille d'un riche et noble seigneur. S'il parvient cependant à remplir le monde de son nom ; s'il peut remplacer la fortune et la naissance par la gloire, peut-être alors I... Un grand concours est ouvert à Florence, la couronne d'or doit ceindre la tête du vainqueur ; aussi, comme les joues de Rolla se creusent et se flétrissent , c'est qu'il ne peut plus reposer , l'artiste I c'est qu'il n'a plus qu'une seule pensée , sa statue de sainte Cécile. Depuis plusieurs jours il est là , immobile devant son œuvre ; le bras qui porte la lyre est imparfait et son génie est stérile I Nul, jusqu'à ce jour, n*a vu sa statue, pas même son jeune frère Stéfano , qui , en ce moment , part pour vendre une statuette en bois que vient de confectionner Rolla pour subvenir à leurs plus presrans besoins.

Mais quelle sombre pensée vient de traverser l'esprit de l'artiste? l'insensé î cette statue est l'image de celle qu'il aime... la montrer, c'est donner à tous le secret de leur amour. On pourrait croire que Léonor est venue poser devant lui!

Stéfano accourt tout joyeux ; un vieillard vient de l'arrêter dans la rue , d'admirer la statuette et de lui remettre une bourse pleine d'or. Rolla veut aller voir les statues de ses concurrens. A peine est-il sorti que le vieillard paraît ; il veut connaître le jeune homme qui annonce de si étonnantes dispositions. Stéfano , entraîné par les promesses du vieillard , découvre la statue. C'est un chef-d'œuvre I le bras gauche seul est imparfait , mais le vieillard a saisi le ciseau et le défaut a disparu.

Rolla a vu les statues de ses rivaux , et il veut enfin montrer son œuvre à son

frère. O surprise I cette imperfection qu'il n'avait pu vaincre n'existe plus I

— Tu as trahi mon secret , tu as montré ma statue à ce vieillard , et ce vieillard

c'est Michel-Ange î Trois coups de ciseau ont révélé le grand homme au

jeune artiste I

Michel-Ange a vu le grand duc, qui envoie aussitôt chercher la statue. Rolla refuse de la livrer ; on reconnaîtra Léonor, elle sera déshonorée aux veux de tous... Le grand duc a ordonné d'employer la force, Rolla alors n'hésite plus , il brise sa statue ; mais à peine a-t-il porté la main sur le chef-d'œuvre, que sa raison s'égare... Le coup qui a brisé la statue est retombé sur son ame. Il meurt le pauvre artiste, entre les bras de Michel-Ange et de Léonor, entre la gloire et le bonheur I

C'est une touchante histoire que celle du sculpteur Rolla , n'est-ce pas ? Mais pourquoi M. Charles Lafond a-t-il eu la malencontreuse idée de la trans-

porter à la scène ? quel beau livre il y avait à faire I Cette vie si courte et toute artistique, se développant pleine d'angoisses, d'espérance, d'amour, d'extases, de malheur et de gloire, toute empreinte de mélancolie et de douleur ! Mais le cheM œuvre inconnu Ti dL-l'û àonc pas réussi I M. Charles Lafond a-t-il été infidèle aux promesses de l'auteur de La famille Moronval , non , son nouveau drame a réussi, se faisant passage tantôt au milieu de la froideur, tantôt au milieu des bravos des spectateurs. A peine étions-nous échauffés par un style brillant et coloré, une passion énergiquement exprimée , des scènes habilement conçues, que nous retombions glacés I émus en voyant cet homme si faible luttant avec courage contre sa forte et fatale destinée, nos yeux se remplissaient de larmes, et tout-à-coup nous sentions nos larmes se tarir I C'est que le talent de l'auteur venait à chaque instant se briser contre le piédestal de sa sainte Cécile ; c'est qu'à chaque instant l'illusion était détruite ; le mot chef-d'œuvre revient pour ainsi dire à toutes les phrases; eh I bien, ce chef-d'œuvre qui saisit d'admiration Michel-Ange lui-même , savez-vous quel est ce chef-d'œuvre à la Comédie-Française ? une statue de plâtre bien misérable, bien disgracieuse, dont de pauvres paysans voudraient à peine pour la madone de leur village I Comme elle eût été belle dans un livre cette sainte Cécile I comme l'imagination du poète eût été s'inspirer au souvenir du beau tableau de Paul Delaroche.

Le livre eût été neuf ; le drame est venu modestement se ranger après deux succès, le Tasse et Chatterton. Plaignons donc l'auteur du chef-d'œuvre inconnu de n'avoir pas compris toute la portée de son sujet ; gémissons sur l'erreur de M. Charles Lafond , car nous lui devons une pièce médiocre de plus , et un beau livre de moins. Vicomte Alméric.

Nous adressons à nos abonnés une table des matières contenues dans le sixième volume ; nous avions oublié de la comprendre dans le numéro de juin.

Les bureaux de /'Écho de la Jeune France sont rue St- Honoré , 345.

S'adresser pour la rédaction à Î\I. le vicomte Wai.sii, directeur-rédacteur en chef, et pour

l'admiiiislratiou à M. Lkon dk Jouvknel.

l'AlUS. — IMPRIMERIE DE BÉTIIU^E ET PLON , RUE DE VAUGIRARD, 56.

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ÉCHO

DE FRANCE

SOMMAIRE

A Cromwell devant le portrait de Charles 1*^, par M. A. P. — Des Tièdes et des Renégats , par M. le vicomte Walsh. — Phases diverses des Sociétés antiques, par M. Maury. — L'Esprit du Siècle, parM.A"iZ»e//«. — Le Petit acteur ( étude morale) , par M. Ham. — Maître Greppo , par Ern.de F. — Une Déception , par M. Auguste Johanet. — Mouvement littéraire, par M. Bertrand hop. — OEuvres d'Elisa Mcrcœur; l'Agent de Change, par 0. — Chronique de Paris, par If. — Revue des Théâtres, par M, le vicomte Almértc.

Devant le portrait de Cbarles I«^

Que fais-tu là , Cromwell ?... tes yeux sur ce tableau Cherchent-ils un passé qui dort dans le tombeau ? Viens- tu, le cœur léger sous le poids de ton crime, D'un regard triomphant contempler ta victime ; Ou , dédaignant ce peuple à genoux devant toi, Jeter ta dictature à la face d'un roi?... Non : tout révélerait cette orgueilleuse joie Dont rayonna ton front , quand , penché sur ta proie , Tu broyais sous les coups de ta botte ferrée Les restes d'un martyr, une tête sacrée... Ton œil est triste et morne ; on n'y reconnaît plus Ce regard qui rendait jusqu'au bourreau confus ; Ton large front se voile, une sombre tristesse Le sillonne des plis qui rident la vieillesse... Ah ! c'est que ta pensée a plongé dans les temps ! . . . !'• édition. — Tome vu. — 1" aoilt 1837. 3

C'est qu'au fond de ton cœur des échos éclalans Aux cris de les remords commencent à répondre; C'est qu'enfin l'avenir accourt pour te confondre î

Que fui ta république?... un fléau détesté; Elle meurt comme toi dans sa stérilité ; Ton fils même , fuyant sur un lointain rivage , Repousse avec horreur ton coupable héritage ; Richard ne voudrait pas au prix du monde entier Ramasser dans le sang les dons d'un meurtrier; Et tremblante à ton bras , ainsi qu'à la faucille Tremble l'herbe des champs , ta douce et noble fille S'épuise en vains efforts pour dévorer les pleurs Dont l'ardente amertume irrite tes douleurs.

Où sont tes puritains ? où sont ces têtes rondes , Géans qui promettaient des races si fécondes ; Un peuple de marchands t'empêche de les voir Dans ta grande cité changée en grand comptoir , Et des vieux cavaliers la race abâtardie Sur ses monceaux d'argent semble seule agrandie.

Tu traînas dans la poudre un sceptre chargé d'ans ;

Un autre a reparu : l'or et les diamans

Y remplacent le fer; c'est un hochet fragile

Qu'on jette sans danger dans une main débile.

Naguère d'un vieillard privé de sa raison

IS'a-t-il pas amusé la royale prison ,

Et le voici mêlé pour une jeune fille

Aux perles de l'écrin légué par sa famille ! . . .

Si les morts pouvaient rire , oh ! qu'il rirait de toi

Ce fantôme sanglant plus que jamais ton roi!

.... Mais vois donc !... ce n'est plus d'une image sans vie

Que tombe à ton aspect une muette ironie...

Charles s'est ranime !... tu l'entends... le voilà!...

Marche , marche , Gromwel. . . ne l'arrête plus là !.. .

M^e% TlêdeN et €le% Renég^at!^.

Depuis qu'il a été fait une visite domiciliaire chez mon fils , j'ai fait venir de chez moi tous les papiers que j'avais à Paris ; car ce qui me désolerait profondément , ce serait que la police étendît sa sale ^riÇïe sur des papiers que je regarde comme saints et sacrés ; oui , saints et sacrés 5 car la plupart de ces lettres ont été écrites par des mains aujourd'hui tombées en poussière dans le cercueil. Sur tant et de si doux s ou-

venirs d'amitié et de famille , le souffle aviné d'un agent de police

Oh profanation! profanation!...

Voilà donc maintenant mon lit de souffrances tout couvert des souvenirs du passé; et parmi les papiers de formes , de tailles et de nuance^ différentes qui y sont épars , j'aperçois une liasse que le temps a jaunie.

Cette liasse, qui porte la date de l'année 1742 , est adressée à mon grand-père , Antoine Walsh ; j'y ai trouvé tant de choses qui peignent bien les hommes , et qui prouvent qu'en tout temps ils sont les mêmes, que je n'hésite pas à en transcrire plusieurs passages : \ejacobite de 1742 5 c'est le royaliste de 1837 ; le Hanovrien qui va fîiire sa cour au palais de Saint-James , c'est le partisan des faits accomplis qui va courtiser le pouvoir établi

Aberdeen, le 20 juillet 1742.

« Vous avez sans doute murmuré contre rnoi ; vous aurez répété : Il n'écrit pas; que fait-il donc?... INÏon cher ami , j'observais et j'observe; car, voyez-vous, il ne faut pas que je vous écrive ce qui pourrait ^ faire plaisir à notre jeune prince Charles Edouard ; mais il faut que je vous écrive ce qui est. Vous vous souvenez de ce que j'ai dit au roi en quittant Saint-Germain : Sire, je ne i^ais pas i'ous cherche/^ des espérances y je vais i^ons quérir la i'érité.

î) Depuis que je suis au pays où mon devoir m'a conduit, depuis que je remplis ma mission , je me persuade que c'est en Ecosse que l'on a dit pour la première fois : InJVune celui qui, dans les trouùles civils de sa terre natale , s'isole de tous les partis et nen épouse aucun.

» Ceci est dans tous les cœurs , chez le laird comme chez le simple homme du peuple. Il y a des contrées où les populations aiment tant

le repos, que- si on le leur offrait dans la boue, elles s'y coucheraient pour y dormjr. Oh ! je vous assure que dans les Highlands, il n'en est point ainsi ; et quand vous dites aux montagnards : Vous accommodezvous du calme que vous donne le Hanovrien? ils secouent tristement la tête et regardent leurs claymors et les portraits de Marie Stuart et de Charles I".

» Je ne suis pas encore entré chez un seul royaliste sans trouver de ces images de nos maîtres légitimes : les hommes chargés d'entretenir ici le feu sacré ont deviné toute la puissance des signes extérieurs , ils ont pensé que l'on s'engageait par ces professions de foi visibles, et ils ont bien pensé.

» Quand j'entre dans une maison oit les murs^ si je puis parler ainsi , ne portent point de cocarde , je me défie du maître du logis. En Ecosse , on rencontre peu de ces murs-là ; on dit que les murs ont des oreilles et écoutent, il faut qu'ils aient une langue et qu'ils parlent.

» Dites donc, mon cher ami , à notre comité de continuer ses envois de gravures et d'écrits jacobites.

» Dans un pays grave comme l'Ecosse 5 il y a plus de chances de voir diH^er la fidélité qu'ailleurs. Ici , quelques-uns de nos amis s'aperçoivent bien que les brochures et les publications qu'on leur envoie d'outre-mer ne sont pas toutes marquées du sceau du génie ; mais dans leur amour pour la bonne K>ieille cause , ils se garderaient bien d'y signaler des défauts ou de l'ennui ; sachant leur but , ils les louent et les soutiennent de leur argent.

» L'autre soir , chez notre ami Jacques O'Mead, un jeune homme disait que le pamphlet du père Keating, The second Sight (La seconde Vue), était une pauvre publication , et qu'il ne pouvait plus lire. A ce propos , mon vieil oncle s'est écrié : « Voilà bien comme sont les » hommes qui manquent de persistance ; leur légèreté les empêche » de suivre long-temps la même route ; et comme ils n'osent avouer » que leur fidélité s'est lassée par la longue durée des jours d'épreuve , » ils crient à Vcnnui contre les écrivains de leur parti , quand on serait » en droit de crier contre eux à V inconstance. Et pour détourner les » regards de leur plaie , ils cherchent à blesser les autres. »

» Après ces paroles un peu rudes , et dites avec chaleur, mon oncle, adoucissant sa voix, ajouta : « Jeune homme, je vous ai parlé sévére- » ment \ mais vous le méritiez , car vous veniez de faire feu sur les

» nôtres : pour le triomphe de notre cause , qui est sainte et belle , il » faut que nous soyions tous hommes de bonne volonté ; n'ayant qu'un )) cœur, qu'un esprit, qu'un espoir et qu'un but. Vous êtes d'une race » à ne pas vous lasser de la durée des mauvais jours; votre fidélité ne

» ressemble pas à ces plantes qui ne vivent que s'il y a du soleil

» Quand on épouse une cause , on ne stipule pas combien d'années on » lui restera attaché ; c'est un engagement à toujours. »

» En Ecosse, la voix des vieillards a de l'autorité sur les jeunes gens, et les paroles de mon oncle furent écoutées avec respect par celui auquel elles étaient adressées. ))

Edimbourg, le 30 juillet 1742.

(( Dans ma dernière lettre, je vous ai fait connaître , mon cher ami, les dispositions morales du peuple, et c'est après avoir tout bien pesé et tout bien examiné, que je le déclare, en conscience, favorable à la cause des Stuarts; tout ce qui est honorable dans ce pays, tout ce qui vit sous le toit de son père , tout ce qui fait le bien où ses devanciers l'ont fait , désire que le trône revienne à qui de droit.

)) Voulant la justice pour leurs propriétés, ils la veulent pour le pouvoir royal. Les gens qui pensent ainsi attendent et espèrent , et ne veulent tenir ni de loin ni de près au pouvoir actuel. On ne citerait pas parmi les familles les plus distinguées des Highlands trois noms qui aient passé à PHanovrien , et qui aient pris du service dans sa maison.

» Cet éloigncment pour la cour actuelle de Saint-James est si enraciné dans les plus nobles maisons , que lorsqu'on y marie une iille, on met dans le contrat que son mari , s'il venait à changer , ne pourrait Jamais, et dans aucun cas, mener sa femme à la cour du nouveau pouvoir.

» Voici un fait arrivé dernièrement aux environs de Glascow , qui vous peindra mieux que tout ce que je pourrais vous dire où en est aujourd'hui l'esprit jacobite chez les loyaux Ecossais.

l'éclsson brisé.

n Parmi la noblesse des environs de Glascow , sir Andrew Mac- Clogan se distinguait par un amour de nouveauté et de changement peu commun parmi ses compatriotes, qui, il laut le dire, sont sta-

lionnaires dans leurs habitudes de famille , chose dont je ne me plains pas , car je hais le mouvement ou le progrès qui éloigne des bonnes choses.

» Sir Andrew faisait de fréquentes absences du pays, et souvent les émissaires du parti et les voyageurs du comité s'étaient plaints d'avoir trouvé les portes de son château toujours fermées ; quand il s'absentait, il ne laissait point au manoir de famille ses deux fils avec le chapelain , mais les emmenait à Londres quand il y allait , et il y allait sans cesse. Dans la contrée, on parlait avec amertume de cette dérogation aux vieilles mœurs highlandaises. Un jour, après une absence de près d'une année, sir Andrew Mac-Clogan revint au château paternel; mais il y revint seul , ses fils n'étaient plus avec lui , et quelques voisins qui étaient allés à son manoir depuis son retour avaient été frappés de l'air de tristesse de lady MacrClogan. Pendant leur visite, ils avaient vu cette noble dame , qui ne passait pas pour être heureuse, souvent attacher ses regards sur un grand tableau où étaient peints ses deux enfans dans le vrai et vieux costume écossais, puis tout-à-coup détourner ses yeux, et à la dérobée en essuyer des larmes involontaires; tout ceci avait , comme on le pense bien , été redit dans la contrée , et , de plus en plus, les esprits devenaient défavorables au seigneur Mac-Clogan. » Un grand moment d'épreuve approchait. Chaque année, le 29 janvier, jour anniversaire de la mort de Charles I", le chef du parti jacobite réunissait chez lui les hommes qui, par leur position, leur influence et leurs richesses , pouvaient le mieux servir la bonne cause.

)) Sir Andrew était ^ et par son nom et par ses pères qui avaient toujours été attachés de près à la personne des Stuarts , dans la position d'être invité à la grande réunion jacobite ; mais il avait tellement baissé dans l'opinion de nos amis que l'on se demandait s'il serait invité au grand anniversaire.

» Lord Elphinsion l'invita ; il vint donc ainsi qu'une grande et noble foule chez le chef du comité. C'était dans une des parties les plus sauvages des Highlands, parmi des rochers couverts de neige et de sapins centenaires aux longs rameaux pcndans, que s'élevaient les tours du château d'Rlphinston ; et c'était grandement solennel que de voir de fidèles Ecossais avec leurs plaids, leurs tartans, leurs claymores au côté et leurs toques à plumes noires ombrageant leurs fronts attristés, se rendre silencieusement à la journée funèbre.

)) Sur le donjon du vieux Uîanoir gotlii(|ue, aii-dtjssuij Je celte vas-te et haute pile de pierres grisâtres , lloltail la bannière armoriée des Elphinslon avec celte belle devise : Gloria me\, fides.

» Comme le jour du régicide est un jour de jeune commandé, on ne se mit à table qu'après le soleil couché ] le repas fut grave et silencieux et à la lueur de flambeaux de cire jaune.

» En sortant de la salle du banquet, lord Elphinston invita ses nobles hôtes à passer dans la galerie appelée la salle du roi.

» Cette salle avait un aspect saisissant, elle était éclairée également avec des torches de cire que portaient des bras de fer partant des murailles ; tous les portraits de famille qui d'ordinaire ornaient les boiseries de chêne étaient voilés de tentures noires. Un seul portrait était resté découvert, il était placé tout au fond de la grande galerie; ce tableau , qui s'offrait seul aux regards comme une apparition , c'était Gharlesle-Martyr bénissant ses enfans avant d'aller à l'échafaud.

» De droite et de gauche, le long des murs, étaient rangés des fauteuils drappés, où les nobles assistans prirent place sur l'invitation du maître du château. Au-dessus de chaque fauteuil était l'écusson de celui qui avait droit de s'y asseoir.

» Lord Elphinston était assis sur un siège plus élevé, à la droite du portrait royal ; de l'autre côté siégeait un vieillard à la figure sévère et aux longs cheveux blancs, c'était John Jervis, le doyen des jacobites de toute l'Ecosse.

» Sa mémoire était prodigieuse, et l'on disait que sa tète gardait les annales du passé et du temps présent, et y retenait gravés les faits, les gestes, et presque les pensées de chacun. L'homme de bien osait regarder John Jervis, mais l'homme coupable n'aimait pas à se trouver en face de lui.

» Un grand silence régnait dans l'assemblée ; un discours pour louer la royale victime et pour maudire ses bourreaux fut prononcé par un des meilleurs orateurs d'Edimbourg; des larmes coulaient sur tous les visages basanés quand il peignit les insultes faites à la majesté royale , quand il dit : Le roi des trois royaumes livré aux grossiers outrages des soldats de Gronnvel. Mais quand l'orateur s'écria : u Vous le voyez y nobles Ecossais, Charles a béni ses enfans avant d'aller mourir Ah! faites que cette bénédiction ne soit pas vaine! faites que

les jours de leur exil (inisscnl bientôt! faites qu'ils puissent remonter

sur leur trône, ressaisir leur sceptre, régner sur nous et dormir ensuite dans les tombes royales auprès de leurs devanciers. ))

» A ces mots, il y eut dans toute la salle un retentissement de fer, c'étaient les fidèles Écossais qui, tous simultanément, avaient porté la main à leur claymore, comme pour dire nous sommes prêts.

)) Le discours fini, l'appel du serment commença ; lord Elphinston descendit de son siège élevé et vint s'arrêter devant une table recouverte d'un tapis de velours noir sur lequel était posé ouvert le livre des saints Évangiles, et , levant la main , il dit : « Au nom du Dieu par qui régnent les rois, en face de l'image sacrée de Charles

StUART le décapité , EN présence de vous TOUS y NOBLES ÉcOSSAIS , JE JURE DE ME VOUER CORPS ET AME AU SERVICE DES LÉGITIMES SUCCES- SEURS DE Charles I", et je voue a leur cause ma fortune , ma

CLAYMORE ET MES FILS ; j'aI JURÉ , QUE DiEU ME SOIT EN AIDE ! »

» Après lord Elphinston, chacun vint d'après son rang et sa dignité prononcer les mêmes paroles et prêter le même serment.

» Le tour de sir Andrew Mac-Clogan était venu , il fut appelé ; à cet appel , je ne sais quel frémissement parcourut toute la salle ; il se leva, et l'on entendit le bruit de ses éperons retentir sur les dalles de marbre Mac-Clogan était arrivé à la table du serment ; comme lord

Elphinston, comme John Jervis , comme Macdonald , comme O'Mead , comme tous les autres fidèles, il leva la main sur le livre sacré, et, regardant le portrait de Stuart , il dit : « Au nom du Dieu par qui régnent les rois, en face de l'image sacrée de Charles le décapité, en présence de vous tous, nobles Écossais, je jure... »

— « Arrêtez ! » s'écria d'une voix de tonnerre le vénérable Jervis , dont les yeux lançaient des éclairs, « arrêtez! ne jurez pas, malheureux , qu'avez-vous maintenant à vouera notre sainte cause ? que vous resfc-t-il à donner aux successeurs exilés de Charles Stuart? Votre fortune; vous en êles-vous servi pour nos œuvres royalistes ? Votre claymore^ l'avez-vous tirée pour défendre un de nos frères opprimés ? Vos filS;, ah! vous les avez donnés à l'Hanovrien ; ils servent aujourd'hui dans ses gardes , et vous , avec vos cheveux grisonnans , vous êtes allé grossir le nombre des courtisans du palais Saint-James! »

» Oh ! comment rcdiie ce qui se passa alors dans l'ame et sur le front de Mac-Clogan? comment redire la surprise, l'mdignation , les cris de toute rassemblée , qu'il soit chassé ! qu'il soit chassé à jamais

de parmi nous, et que son nom et celui de sa race soient à toujours raves du livre des fidèles et lovaux Écossais! Au milieu de cette rumeur, Jervis ^ descendu de sa place, était allé prendre l'écusson de sir Andrew, et, l'ayant apporté aux pieds du portrait roval , il s'écria : Sir Andrew Mac-Clogan par ta félonie tu as sali ton écls-

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