‹ L'Écho de la jeune France (volume 4)Chapitre 24 sur 75 · ROMANS · texte numérisé non relu

ROMANS

Le midshipman Aisé; par M. le capitaine Marryat.

Décidément il nous faut une admiration cbez l'étranger ! Après avoir admiré tour à tour lordByron et Waltcr Scott en Angleterre, Scbiller et Goethe dans la Germanie, voici qu'un nouvel écrivain vient de traverser le détroit, c'est un romancier maritime , le capitaine Marryat ! De pareils faits parlent tristement à nos cœurs , quand nous pensons à la difficulté qu'il y a chez nous à obtenir un nom dans les lettres ; une fermentation intellectuelle règne autour de nous depuis long-temps Pourquoi donc ne pas tondre la main à ces jeunes intelligences qui meurent dans l'abandon et l'oubli, plutôt que de frapper à la porte d'un anglais et de lui préparer des triomphes ? Réfléchissons un peu aux richesses intellectuelles de la France , à qui toutes les nations jalouses sont obligées de faire redevance, et rougissons , surtout , de nous atteler ainsi au char de la Grande- Bretagne. Que les Anglais aient du talent, qu'ils aient du génie, soit : mais soyons Français avant tout I n'allons pas nous incliner devant nos vassaux • ayons la fierté noble et indépendante de ce fils de France qui refusa de prendre place au festin du roi d'Angleterre, en disant : Quoique captif, un prince français ne s'asseoit jamais à la table de son vassal !

Tous les romans du capitaine Marryat se distinguent par une grande originalité. Celui que nous avons entre les mains, le Midshipman Alsé^ est rempli d'aventures romanesques, d'incidens imprévus, de duels, de combats et de disputes philosophiques. Rien ne manque à l'action, et l'auteur a su répandre beaucoup d'intérêt dans le développement des caractères; mais nous y avons cherché vainement ce style vif et pénétrant, cette phrase si légère, si souple, si déliée, qui caractérise les œuvres de M. Eugène Sue. Les matelots du romancier français semblent vivre devant vous, ils sont peints avec leur couleur vériuible, et vous croyez sentir, je ne sais quelle odeur de goudron qui vous saisit et vous pénètre. Ceux du capitaine Marryat n'ont rien de tout cela. Ici le style est froid; l'originalité est toute dans l'action. Mais , en revanche , l'auteur est un protestant acharné qui poursuit le prêtre cathohque jusque devant le lit funéraire où un moribond sourit à la clarté divine que le ministre de Dieu lui fait entrevoir, il a inscrit un bulletin de la bourse sur la page la plus subhme du catholicisme !

Li FiL'BOcnr. Saint-Gi BMAiN. — Gérard de Stolberg; par M. kfomtr Horace

de t'ieil-Cajtel.

Je saule vingt feuillets pour en trouver la fin, Et je me sauve à peine a travers le jardin.

Nous demandons mille fois pardon à nos lecteurs de cette citation presque classique, mais c'est la meilleure critique de l'ouvrage qui va nous occuper. C'est un conte délayé en deux volumes avec ses pages blanches, ses rêveries physicomystiques (devinez si vous le pouvez I) et ses interminables dissertations.

Les écrivains de nos jours se sont épris d'un bel amour pour la morale, mais il est curieux de ne jamais la rencontrer que dans leur préface. M. Horace de Vieil- Castel est de ce nombre. Il fait de la morale à propos du faubourg Saint-Germain dont il esquisse la description physique et morale. Il applaudit aux grandes actions du passé , alors que ce noble faubourg résumait toute la gloire française. Mais voulez-vous savoir ce qu'en pense aujourd'hui M. de \'ieil-Castel : Ecoutez et retenez I

Gérard de Stolberg est un allemand arrivé depuis peu à Paris. Le voilà dans le faubourg Saint-Germain qu'il étudie, qu'il veut connaître et qui lui jette, quoi donc? des paroles flétrissantes au milieu d'un bal. Il sonde l'énigme , il lui faut soixante-dix pages pour la résoudre. Le noble faubourg est personnifié en un certain marquis de Lucheux, homme égoïste, grand amateur d'autographes, qui s'est sacrifie pour eux jusqu'à épouser une belle et riche héritière de dix-huit ans! Gérard parvient à aimer Julie (c'est le nom de la marquise), mais d'un amour pur et par charité ; Julie l'aime à son tour, mais elle résiste de toutes ses forces , et quoique l'auteur fasse marcher l'action en calèche, aucun événement n'a lieu, tout reste dans le statu quo^ jusqu'à ce que Gérard, ne pouvant vaincre la vertu de la marquise, prend le chemin de la Westphalie, tout exprès pour terminer le premier volume de 31. Horace de Vieil-Castel.

Jusqu'ici vous avez vu madame la marquise de Lucheux pleine de vertu et de résignation, maintenant elle est folle de passion, elle a jeté sa vertu aux orties ; car, selon les données de l'auteur, une noble dame du noble faubourg n'a jamais assez de force et de courage pour lutter pendant tout un roman î — Gérard revoit Julie en Allemagne et vient à son château près du Pas-de-Calais. Là il apprend qu'il a un rival , que Julie est une coquette , mais ce qu'il voit de plus clair , à travers les fumées d'un cigare : — éloge du cigare et de son bon cœur ? — c'est qu'elle les trompe tous deux. Scène terrible entre Gérard de Stolberg et .'ulie qui le dédaigne. Celui-ci quitte le château, et depuis cette époque on ne l'a plus revu^ ajoute l'auteur. Nous ne savons pas où est le pauvre, le malheureux Gérard de Stolberg, mais nous pouvons assurer qu'il ne fait pas le tour dti monde.

Ce livre est écrit d'un style traînant et sans couleur, un déluge de mots nouveaux tombe devant vous ; c'est une pâle imitation de vingt ouvrages que tous connaissez : un mari imbécille, une femme coquette et rusée, voilà le thème de la plupart de nos romanciers de haut et bas étage.

Les Mémoires du Diable ; par A/. Frédéric Soulié.

Voilà un titre qui promet, direz-vous, en ouvrant l'ouvrage de \A. Soulié, et vous ajouterez en le fermant : — Il a tenu sa promesse. — Nous n'avons jamais lu rien de plus immoral. Tous les personnages que l'auteur met en jeu sont damnés. Ce sont des chroniques scandaleuses qui se suivent sans savoir pourquoi, si ce n*est parce que tel est le bon plaisir de 3fon,t Satan. Le rapt ou l'adultère se rencontrent dans toutes les pages ; et M. Soulié , pour compléter son

œuvre et la rendre plus digne^ conduit un prêtre au Que voulez-vous? c'est

par des moyens outrés que l'on éveille Tindifférence du lecteur. Il lui faut du scandale à tous prix ; et on lui sert un plat de sa façon. — A merveille, M. Soulié I vous avez arraché un prêtre d'auprès de Dieu ; vous l'avez revêtu de ses ornemens sacrés, et vous l'avez enivré pour le faire tomber dans le crime. C*est là une inîpiété dont vous devez rendre compte à la société , comme à Dieu , M. Soulié ! Vous avez porté la main à l'arche sainte, sans trembler , sans pâlir, et vous avez regardé le ciel comme pour lui porter un défi 1

Et voilà le livre que l'on voudrait trouver original I rien de plus vrai , si l'impiété doit tenir lieu d'invention. Pour nous, nous connaissons un livre moral, malgré son titre (plût à Dieu qu'il en fut ainsi de l'ouvrage de M. Soulié î }, le Diable-Boiieitx de Lesage (livre charmant, par parenthèse, et tel qu'on n'en fait plus de nos jours), et nous croyons fermement que les Mémoires du Diable sont une imitation de l'auteur de Gil-Blas ; seulement , le diable est devenu plus méchant, il s'est fait plus impie au dix-neuvième siècle et sous la plume de M. Soulié ; il a planté là ses béquilles pour être tour à tour dandy, laquais , Robert-Macaire et mouchc.W y a progrès , comme vous voyez. — Cet ouvrage est d'autant plus dangereux qu'il est écrit dans un style passionné, brillant; qu'il est plein d'esprit et de verve.

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