‹ L'Écho de la jeune France (volume 4)Chapitre 27 sur 75 · MOIS DE JUILLET · texte numérisé non relu

MOIS DE JUILLET

Or, vous saui-ez que la liquidation du mois défunt est si chargée que je ne puis la régler sans le secours d'un collaborateur ; voici précisément un homme d'administration , une spécialité à la Barème, qu'on eût embaumé de son temps sous le péristyle de la Cour des Aides , et qui mériterait de nos jours de dormir sur les fauteuils inamovibles delà Cour des Comptes , M. XXX enfin, mon secrétaire intime , mon autre moi-même , mon frère Siamois , et je vais le prier, si vous voulez bien le permettre , de m'aider à faire quelque chose de tous les riens de cette succession que j'ai acceptée sous bénéfice d'inventaire.

<( Allons , mon ami , vous ne pouviez arriver plus à propos ; prenez place à mes côtés, et procédez à l'appel nominal avec la rapidité d'un secrétaire de la chambre ; nous avons besoin d'aller vite en besogne , car jamais la canicule , fécondée par vingt pluies d'orage , n'a produit plus d'éphémères. »

— Bien volontiers ; mais par où commencer ? où Paris a-t-il passé son mois de juillet? JN'ai-je pas entendu en plein palais du Luxembourg un noble pair s'écrier après avoir voté neuf cents millions en trois séances : Sauve qui peut, i^oici les glorieuses/ et toutes les places de la malle -poste, retenues un mois d'avance , ont été occupées par les aniphytiions des anniversaires. Jugez du reste! Saint-Sauveur, Cauteretz , les eaux bonnes, Bagnères de Bigorre, Baguère de Lnchon , Yichy , Plombières , Dieppe , Koyan , La Rochelle , Briaritz , tous les établissemens de bains, en un mot , regorgent de fugitifs ; on ne sait plus, dans cette grande dissémination , où chercher la mode , où prendre l'art , où saisir le caprice de l'esprit parisien. Paris n'est plus représenté que par deux figures du désert : Vito-Mangiamèle et Youssouf-Bey.

— Eh bien I parlons de Youssouf-Bey et de Yito-3Iangiamèle : le premier n'at-il pas donné un magnifique lion au Jardin-des-Plantes ? ne l'a-t-on pas vu, cet aimable coupeur de têtes , ravir toutes les beautés de la Chaussée-d'Antin par ses façons galantes , par l'exquise finesse de ses réparties, et surtout par l'audace de ses prouesses orientales. IM. Dupin , en lui pressant la main dans son salon , n'a-t-il pas nargué d'une voix assez mal assurée l'absence de M. Desjobert ? Quant au second, c'est un cuiieux sujet d'étude comme le petit acteur du spirituel M. Hains ; n'a-t-il pas été officiellement recommandé à l'Institut par M. de Salvandy ? n'a-t-il pas été constaté par le docte aréopage que ce jeune pâtre, sans avoir reçu d'autres leçons que celles de la nature, plongeait hardiment dans des tourbillons de chilfres , et revenait du fond de tous les problèmes avec des solutions merveilleuses ? Interrogez les phrénologues , ils ont tàté une à une ses protubérances cérébrales ; ils les ont trouvées exactement conformes à celles de la dcstrncUbilitc , ce qui , suivant eux , est une prodigiositc. Il est clair que le front de cet enfant, non moins bombé et plus élargi que celui d'un léopard ou plutôt d un sphinx , décèle à un point supérieur la faculté du calcul : c'est le génie vivant de l'arithmétique ; la tète allongée de Pascal n'avait rien de comparable.

Assez de pelils piodi^es! — Vous ne voulez doac pas diie uii liiot des trois

petites reines? — A quoi bon, ne faudrait-il pas mentionner aussi les reines douairières , honoraires , en service extraoixlinaire , celles qui régnent et ne {gouvernent point, celles qui gouvernent et qui ne régnent pas, et la liste est trop longue. jV'avons-nous pas auprès de l'innocente Isabelle , Christine et Francisca ; auprès de doua Maria , la veuve de don Pedro ; auprès de Yittoria , la duchesse de Kent et la veuve de Guillaume? Quenouilles de toutes couleurs, aurait-on dit au vieux temps de la loi salique ; mais la courtoisie de nos aïeux n'aurait pas poussé plus loin ; elle se serait inclinée avec i-espect devant un sexe qui mérite plutôt d'être plaint que persifilé lorsqu'on lui impose le lourd fardeau des affaires. Comment, en effet, ne pas éprouver un mouvement de compassion en voyant une pauvre jeune fille , toute pâle et toute lymphatique , conduite en grand cortège au milieu d'une assemblée d'hommes, et répétant d'une voix tremblante un discours sur des matières qui ne sont guère plus intelligibles pour elle que les hiéroglyphes de Tobélisque de Louqsor pour les g risettes de Paris ? Ne vaut-il pas mieux laisser la perruche de côté pour ne s'occuper que de la femme? Parlons de sa robe de satin blanc, de son diadème écincelantde pierreries , de son collier tombant en rivière de feu. .. et honni soit l'épais brocard du manteau fourré qui cachait sa taille I

— M A la bonne heure ; mais prenons garde : si nous sortons à notre tour du cercle de la compétence mascidine pour parler toilette et modes , nous allons être entraînés à examiner un point bien délicat. Les plus fortes tètes des trois royaumes, vous le savez, ont eu à décider si la nouvelle reine porterait la jarretière et comment elle la porterait ; Vittoria elle-même , effrayée des exigences du cérémonial, a posé la question avec une naïve pudeur, et, à force de recherches, on est parvenu à s'assurer qu'Elisabeth avait établi un précédent ; eu foi de quoi , le conseil privé de Sa Majesté Britannique a voté , à l'unanimité , la conversion de la jarretière en ceinture ; qu'en pensez-vous ?

— Que la jarretière ne s'arrêtera pas en si bon chemin ; tout, de nos jours , ne tend-il pas à s'élever? Au surplus , la jeune reine s'aguerrit plus vite qu'on ne l'espérait; elle a déjà fait acte de généralissime en passant une partie de son armée en revue ; elle ne s'est montrée scandalisée que lorsque le général Hill est venu lui soumettre un nouveau modèle de pantalon pour les horses-gardes ; il y a des mots que nos johes voisines ne peuvent entendis prononcer sans s'écrier : jc/ioXf/io- I!I... et le mot pantalon , qu'elles supposent apparemment dérivé de culotte , est frappé d'une proscription inflexible.

— Assez de l'Angleterre , où en est l'Irlande?

— Toujours au même point ; à la famine.

— Et l'Italie?

— Au choléra.

— Et l'Amérique?

— A la banqueroutt*.

— Et l'Espagne?

— A l'anarchie.

— Et le Portugal ?

— Au gaspillage.

— Je lie vous demanderai pas où en est la France , car , lancé coinine vous l'êtes , vous pourriez donner , tête baissée , dans la satire.

Nullement , tout marche au mieux ; nous convertissons à la fois les Arabes

du dehors et du dedans. Abd-el-Kader , qui , suivant les relations officielles , n'était , récemment encore , qu'un rebelle ou qu'un bandit , est devenu soudain le plus honnête des émirs ; nous lui devons la paix , et il n'a exigé qu'environ un tiers de nos possessions pour nous faire l'honneur de reconnaître notre souveraineté. On ne saurait se montrer plus accommodant ; le général Bugeaud , ravi de tant de procédés , est au désespoir d'avoir à moitié démis le poignet du bon Bédouin en lui serrant la main d'une façon inconnue jusqu'ici dans les conférences diplomatiques.

Le mérite , jadis si rare, devient si commun que les croix pleuvent sans discontinuation ; le Temps et la Chronique de Paris pourront désormais , comme la ville de Châlons-sur-Saone , attacher un ruban rouge à leur drapeau ; l'indignation manifestée par M. Viennet est d'autant moins fondée , qu'il y a encore trois clarinettes de l'opéra et un rédacteur de la Charte de 1830 qui attendent Vctoife des braves. Tandis que les courtisans whigs , désolés de voir enlever à l'Angleterre l'ancien ordre des Guelplies par la séparation du Hanovre , instituent un ordre nouveau sous l'invocation de leur reinette Vittoria , le Journal de Paris , que dirigeait il y a peu de temps encore un décoré de juillet , appelle de tous ses vœux le rétablissement de la croix de Saint-Louis ; et de tous les rangs de l'armée s'élève la même réclamation en dépit des vieux troupiers de la bureaucratie et des grognards de la garde nationale.

L'industrie française a pris un tel essor, que nos sages législateurs ont dû en modérer le développement ; le sucre de betterave a été largement imposé ; même ardeur de sève , même surabondance de richesses dans nos moissons fiscales; aussi pour soulager quelque peu le trésor en a-t-on tiré deux cent mille francs qui ont été aussitôt convertis en pétards , en fusées , en baguettes , en héros de l'Hôtel-de- Ville et autres drôleries fantastiques pour amuser pendant vingt minutes ce qu'une feuille doctrinaire appelle la multitude innommée , [e siupidumpecus. Mangiamèle a calculé , au milieu du fracas des bombes dont les feux tricolores donnaient à sa figure olivâtre l'expression la plus étrange , que ces 200,000 f. auraient pu nourrir cent mille pauvres pendant deux semaines , à raison d'une livre de pain par jour. Il a calculé encore , au moment où le bouquet éclairait une quantité innombrable de bouches béantes , que la même somme, appliquée à un achat de foin , aurait pu nourrir tous les moutons de son pays pendant une année.

La haute littérature , si négligée , comme chacun sait , par les Vandales de la restauration , a commencé enfin à recevoir des récompenses dignes d'elle ; un de nos vaudevillistes , M. Mazères , relégué dans les montagnes de l'Ariège , en est descendu pour passer à la préfecture de l'Aveyron; on annonce qu'à cette heureuse nouvelle un de ses anciens collaborateurs, qui fait encore le calembourg de compte à demi , s'est écrié joyeusement : « Voilà une situation qui s'aplanit, l'auteur des Trois quartiers entre dans son plein. » On s'étonne seulement qu'un autre préfet vaudevilliste , M. Romieu , végète si long-temps au milieu des plants de tabac de la Dordognc , d'autant plus que l'on vient d'élever au grade d'of-

ficier de la légion d'honneur l'auteur des yoix intérieures qui , suivant M. Romieu, n'est en dernière analyse qu'un ventriloque.

Jamais , on aime à le dire , la poésie n'a répandu plus de fleurs , je ne parlerai pas du tailleur de pierre Baudin , qui a fait du tribunal de police correctionnelle un cénacle académique , en se justifiant ainsi d'un malencontreux coup de poing :

Puisque aujourd'hui un camarudc m'accuse, Je ne veux pas d'autre avocat que les Muscs; Et j'espère bien, grâce à leurs efforts, Que le tribunal va me mettre dehors, etc.

Dieu merci I j'ai mieux que cela; vous avez ouï vanter, et à très-juste titre, la corbeille de mariage de la princesse de Mecklembourg ; eh bien ! toutes les magnificences de ce chef-d'œuvre de l'art ont pâli devant l'éclat d'un épithalame fabriqué, taillé , ciselé, tourné et contourné par une seule main à l'occasion des fiançailles. Je regrette de ne pouvoir , à l'exemple d'un recueil hebdomadaire (1), reproduire en entier cette pièce modèle ; mais je veux du moins en donner une courte analyse ; d'abord c'est la terre qui se plaint au soleil de la préférence qu'il accorde à Vénus , et l'astre volage s'excuse de ne l'avoir pas fleuri^ comme chaque année , au mois d'août, d'an manteau sans pareil ^ en lui montrant la plage où il a retenu \&^aures printanières pour les fêtes nuptiales de juin. Cette plage écartée , dit-il ,

Mecklembourg est son nom, la Mégalopolis De la Baltique, où j'eus un haut temple jadis. Là, dans ce sol de joncs, de grèves et de mousse, Je nourris de mes feux et des baumes du ciel Sur une tige antique une fleur tendre, et douce De parfum, de couleur et d'éclat et de miel ;

C'est Hélène Elle aussi prit son nom à la Grèce,

Antique nom, mais tout frais de jeunesse. C'est dans la noble langue et l'éclat du renom, Et l'aube pâle cncor, tressant sa tresse blonde.

Ou se mirant dans l'onde La lune blanche et pure au bord de l'horizon.

Ici une note de l'auteur, M. Denne-Baron : « Hélène et Sélénè, par aspiration, signifie en grec lueur, et aussi astre de la nuit. » N'est-ce pas le cas de s'exclamer:

j4h! pour t amour du grec souffrez qu'on vous embrasse !

Mais poursuivons. Au milieu des divinités mythologiques paraît un ange . l'écho du globe ; il porte Hélène vivante au cœur d'un beau prince français :

Le prince aime et le dit de l'un à l'autre pôle : Seine, prêle l'oreille, 6 Rhin, écoute-les.

(1) La Chronique de Paris.

Terre, «ilence ! Au ciel règne uûe paik profonde ;

Tout s'est tu, les clameurs, les vents, la feuille et l'onde.

Un dialogue s'engage entre le fiancé et la fiancée. Le prince compare tous les fleuves de France aux mers du Sund et d'Arkangel , et lui démontre qu'elle ne perdra rien au déplacement. Ici , autre note sur l'ambre : «^ L'ambre , substance précieuse dont l'origine est jusqu'à présent presque inconnue , est jeté par quartiers et quelquefois par blocs sur la plage de la mer Baltique aux heures du flux ; on l'attribue généralement à une sécrétion des baleines qui peuplent les mers du pôle-nord. »

La princesse répond avec beaucoup d'à-propos à ce pamllèle géographique par une description maritime dans laquelle figurent le brick , la corvette , le sloop et même le bateau à vapeur» avec ce refrain :

Prince aux accents si doux, il m'est plus doux encor Le ciel où sont mes jours filés de soie et d'or !

Le fiancé ne se rebute pas ; il célèbre dignement notre marine ; puis , prenant terre avec adresse , il parcourt les châteaux royaux, Saint-Cloud , Fontainebleau et le vert Neuilly, modeste Nénuphar. Tous ces palais t'attendent , dit-il ,

Pour te voir, plus haut fjue les murailles,

La Seine, en jets d'argent, montera sur Versailles.

Une dissertation que M. Jourdain aurait trouvée très-galamment troussée s'établit sur le musée historique.

Un cycle de mille ans bruit dans ce séjour, ajoute le prince français.

Mais, jeune Hélène, il faut du silence à l'amour ; Fontainebleau t'attend, lui, ses pins et ses ombres, Ses trônes de muguet, ses dais fleuris et sombres ; Viens ! Il t'attend avec un beau lit nuptial Doux et frais, reculé pour ton front virginal.

La princesse hésite et répète de nouveau son refrain : « Prince aux accens si doux, etc. »

Elle craint de quitter

Son manoir dont le seuil n'éblouit ni ne trompe, De qui l'hôte est son frère et se» aïeux là pompe !

Le fiancé trouve l'objection fondée et vante à son tour,

Les sources de son sang, ses frères et ses sœurs, Une mère, une tante, h tous pleurs attentives, Se mettant, en famille, à l'ombre des splendeurs,' Lorsque sont partis les coti vives

— l'ir) —

Ce n'est pas assez, il faut porter un dernier coup. Le princf , non content d'offrir sa nombreuse famille, promet une immense armée.

Pour te faire un rempart au pays oii nous sommes, Parle, ils se lèveront par dix fois cent mille hommes !

Une jeune fille contre un million de braves, impossible de résister? elle cède ; la voici à Fontainebleau, non plus avec le soleil ou la lune , mais avec une fée aux rubans verts, une druidesse qui de sarobe arrange chaque pli.

Vient ensuite après la célébration des noces le récit de l'entrée à Paris.

Hélène s'arrête sous l'Arc-de-Triomphe

Éclipsée un moment, comme la lune au ciel Elle entre dans son ombre

L'obélisque est salué d'une riche tirade, et te renvoie complinicns pour complimens, jeune voyageuse ;

A ton aspect, Hélène, aux échos de ton nom, La pierre ranimant le feint de son jeune âge,

Exhale un mélodieux son

Qu'elle avait gardé de Memnon

Pour t'en saluer au passage.

Peut-être serait-il permis de reprocher à l'auteur une réminiscence de Thomas Diafoirus ; il me semble que le jeune docteur parle à peu près ainsi de la statue de Memnon, dans l'hommage qu'il adresse à sa future. Mais le moyen d'éviter quelque rencontre avec un génie universel comme Molière I Le poète lyrique a noblement couronné son œuvre en souhaitant aux jeunes époux la fécondité du soleil. La saine partie du public est d'autant plus portée à crier ainsi-soit-il î qu'on vient de découvrir, à ce qu'il paraît, une quantité de conspirations , tant à Londres qu'à Paris. Le jury de la Seine, alarmé avec raison, ne s'est pas conduit à l'égard du général qu'on lui a livré , comme le conseil de guerre de Marseille pour M. de Rigay. Il y a eu arrêt à mitraille, et l'on nous promet pour le mois prochain l'extermination de ces satanés de légitimistes qui s'avisent encore de nourrir des regrets et de former des vœux. M.

ymma

Le parfum des fleurs est une douce chose, n'est-ce pas ? comme elle est fraîche la brise du soir, lorsqu'assis sur la terrasse d'un élégant château ou d'un vieux manoir à tourelles, vous devisez sur vos plaisirs passés et jouissez d'avance des plaisirs que vous préparent mille enchanteurs. Dans un égoïsme que nous comprenons à merveille, vous oubliez de nous plaindre , nous , vigilantes sentinelles, nous enfermés dans ce gouffre de Paris, pour vous avertir de tout ce qui se passe, de tout ce qui se fait, de tout ce qui se dit. Au milieu de vos brillantes cavalcades , dans ce parc aux allées si richement ombragées , un seul regret trouve place en votre esprit : vous pensez à ces spectacles qu'on ne trouve que dans notre belle capitale : eh ! bien , bonnes âmes que nous sommes, ce regiet, nous allons le détruire , nous allons vous montrer que rien ne manque à notre malheureux sort :

Pour nous dédommager de ce soleil qui nous brûle , pour nous dédommager de cette nature que nous ne voyons qu'à travers un nuage de poussière, nous avions les théâtres et parfois vous, heureux châtelains, vous jetiez sur nous un regard d'envie ; cette consolation nous échappe en l'an de grâce 1837. D'énormes affiches sont cependant placées sur les murs de Paris ; les théâtres ouvrent leurs portes et donnent tous les soirs des pièces nouvelles ; mais quelles pièces I 3Iais les affiches ne portent que des noms inconnus I ^Jais il y a plus de monde sur la scène que dans la salle I La plupart de nos artistes en renom sont maintenant en voyage. Nourrit est à Lyon, madame Albert esta Nantes, où se trouvent aussi Ligier et mademoiselle Anaïs. 3Iarseille possède mademoiselle Déjazet, et Dieppe applaudi» le couple Yolnys et mademoiselle Fargueil. Madame Damoreau enchante les Rouennais, qui attendent Achard et Frédéric- Lemaître. Henri Monnier et sa femme sont en ce moment à Bruxelles , que vient de quitter ChoUet ; mesdemoiselles Elssler sont à Berlin , et Bouffé , l'excellent comédien du Gymnase, est à Rennes, où un mauvais plaisant, qui s'intitule l'école de droit, cette école si grave et si peu i>audevUienne , vient de lui offrir une coupe d'argent ciselée , avec accompagnement de cornet à piston et de grosse caisse, ce qu'on nommait vulgairement jadis, sérénade.

Comme le héros de 31. le vicomte d'Arlincourt , le théâtre parisien est donc partout et nulle part. Ce qui reste du monde fashionable va chercher asile dans la salle plein-vent du Cirque-Olympique, et se consoler avec le cheval gastronome qui boit et mange comme un habitué du café de Paris, avec la jument aérienne, légère comme Taglioni, avec Auriol, l'homme caoutchouc, ce fabuleux clown, qui saute, tombe, et rebondit comme une balle élastique.

Nous avons cependant quelques nouvelles dramatiques ou quasi-dramatiques à vous donner ; d'abord, Claire ou la Préférence d'une mère , triste comédie en trois actes, d'un homme de talent, M. Rosier, l'auteur d'un Procès criminel, et o\x mademoiselle Mars joue le rôle de la fdle aînée de mademoiselle Mante. — Cela est impossible! — Nous avons vu !

Puis le ballet des Mohuansy qui a été un peu siffli le joui de la première représentation, et qui , à la seconde, a éprouvé un chute éclaUnte et juste que nous allons vous raconter.

Vous savez que M. Aguado a enfin cédé sa loge à M. le duc d'Orléans : vous savez qu'à côté se trouvent quelques loges fasliionables.

Le ballet commence, et des sifflets aigus partent des susdites loges : madame la duchesse d'Orléans venait d'entrer. Le parterre se lève en masse, interpelle les siflfleurs, et les sifflets augmentent : à bas les loges ; — à bas la canaille , répondent les siffleurs ; — à bas de *** 1 à bas de ***! et M. de *** se lève et demande quel est l'impertinent qui se permet de prononcer son nom I silence profond dans le parterre, lorsqu'une voix crie enfin : Respect aux princes I A ces mots de : respect aux princes, si maladroitement jetés au milieu d'un combat tout dramatique, les sifflets redoublent et partent de tous cotés ; ils deviennent si forts, si bruyans, si épouvantables, que madame la duchesse d'Orléans prend le parti de se retirer, emportant sans doute une triste idée de la galanterie française et de ce respect dont on doit environner la majesté royale.

Autrefois on n'osait pas même applaudir, aujourd'hui on siffle I

La civilisation marche.

Voici une autre nouvelle qui vous surprendra peut-être et qui ne nous surprend pas du tout.

Il s'agit d'une ex-sommité de l'Académie royale de Musique. — 31ademoiselle Taglioni abandonne donc la Russie, et nous applaudirons encore cet hiver notre divine sylphide ? — Hélas I non. — Nourrit doit-il faire sa rentrée? Meyerbeer compose-t-il la musique d'un opéra où brilleront à la fois Nourrit et Duprez ? — Hélas I non; cherchez encore : il s'agit de M. Véron , l'ex-dirocteur de l'Opéra, M. Véron qui vous a dotés d'un si magnifique théâtre, 3L Véron que vous avez vu cent fois sur le boulevard Italien , promenant sa millionnaire personne, et ses chevaux anglais qui portent une large rose au lieu de cocarde. Vous avez vu M. \éron, nous en sommes certains, mais nous sommes tentés cependant de vous donner ici une petite biographie. Veuillez donc nous écouter :

M. Véron est le fils d'un papetier de la rue du Bac, Homme très-estimable et très-eslimé, M. Véron père , fit donner une brillante éducation à son fils, et pensant qu'il y avait en ce jeune homme de grandes dispositions pour la médecine , il lui fit suivre les cours , et ses études terminées , le fit entrer comme chirurgien des gaides-du-corps, sous les ordres de M. Sue, célèbre médecin et père de M. Eugène Sue, l'inventeur du roman maritime. Le jeune Véron ne devait pas, ne pouvait pas se contenter de guérir iM3L les gardes-du-corps, et son esprit éveilla bientôt son ambition ; on venait de fonder alors la société des bonnes lettres, et quelle fut notre surprise en voyant le modeste chiiurgien monter un jour en chaire après 31. Malitourne et nous faire un cours de médecine religieuse.

La médecine religieuse eut un plein succès : le jeune professeur s'exprimait avec clarté, avec goût , avec science, et pour le récompenser de l'excellence de ses principes, il fut nommé médecin du musée. \\ occupait cet eni]>loi dans la maison du roi, lorsqu'éclata la révolution de juillet.

Directeur-propriétaire de la Revue de Paris , poussé par d'anciens amis qu^

connaissaient toute sa capacité , M. Veron fut appelé enfin à la direction de l'Académie rovaïe de Musique. Au nioinent de ces tristes et déplorables momens de révolutions et d'émeutes, seul il rallia les débris de l'ancienne cour, et grâce à lui le fover de l'Opéra fut long-temps le seul salon où venait se réunir l'aristocratie de la restauration.

La presse, si divisée pour les autres, chantait imanimement les louanges de l'heureux directeur, et six ans à peine écoulés, millionnaire, il quittait la direction de l'Opéra, au milieu des regrets et des remercîmens d'un public d'élite, dont il avait quadruplé les jouissances en centuplant sa pix)pi-e fortune.

A peine a-t-ilfait ses adieux à la carrière théâtrale qu'une fantaisie traverse la cervelle de 31. Véron ; il reut détruire la monotonie de sou habit noir, et quelques jours après le ruban i^ouge s'attache à sa boutonnière. On n'a rien à refuser à un homme aussi distingué que M. VéiX)n, qui se lasse bientôt de sa décoration et de sa splendide oisiveté.

Une idée fermentait depuis long-temps dans sa tète : depuis le départ de sa protectrice, S. A. R. 3Iadame , duchesse de Berry , Dieppe végétait et voyait diminuer chaque année ses baigneurs jadis si nombreux. Une régénération de Dieppe était une belle entreprise : M. Yéron envoie donc son chaîné d'affaires ordinaire, M. Mira, et bientôt une compagnie se forme : les actions se placent avec une rapidité sans exemple ; madame , duchesse de Berrv, s'associe à cette nouvelle chance de prospérité pour sa ville chérie. Aussi depuis la saison des bains de mer , Dieppe est une véritable féerie ; les bals , les concerts, les spectacles, les plaisirs de tous les genres se succèdent, et Dieppe ,1a ville morte, est redevenuc la ville vivante.

M. Véron a donc été le grand enchanteur , et M. \ éron a calculé que le grand enchanteur mérite la i-econnaissance de la ville de Dieppe. On parle de casser la chambre; de nouvelles élections auront lieu, et M. Véron se mettra sur les rangs pour la députation.

Rappelez- vous bien ceci , nous consignons notre grave prediction dans les annales de y Echo de France : M. Véron sera député, et excellent député ; bien plus, M. Vérwn sera ministre, et qui sait peut-être, duc, pair de France et cordon bleu : Dieu veuille qu'il existe alors des cordons bleus ?

JNous disions cela , il y a peu de jours , dans le salon de madame la comtesse

de P : les paris s'ouvraient de toutes parts, lorsqu'un homme d'esprit,

ou un profond politique, comme vous voudrez, termina la discussion par ces mots prononcés du ton le plus solennel : « M. Véron est un financier fort rare de nos jours ; avec zéro il a fait un million, tandis que nos hommes d'état avec cent millions souvent produisent zéro. M. Véron est l'homme qui convient à nos habitudes i-eprésentatives ; lorsqpie pendant six ans on a dirigé avec succès les machines de l'Opéra , on doit faire un excellent ministre. »

Vicomte Alméric.

S'adresser pour la rédaction à M. le vicomte Wai.sii, directeur-rédacteur en chef, et pour

l'adminislration à M. Lhon de Jouvknel.

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