‹ L'Écho de la jeune France (volume 4)Chapitre 29 sur 75 · GUÉRILLAS D'ESPAGNE · texte numérisé non relu

GUÉRILLAS D'ESPAGNE

C'était une pauvre demeure que celle de Pépita ; en y entrant , on voyait qu'elle n'avait pas toujours été si vide de meubles, et, dans quelques parties , on apercevait que l'aisance avait été là où maintenant se trouvait la misère.

Dans un coin d'une chambre basse, il y avait un berceau, et, penchée sur ce berceau , une jeune mère ; sa mise , ses cheveux en désordre, son teint pâle , ses yeux rouges révélaient tout de suite que l'enfant qui alors reposait dans le berceau était malade : il y a des regards qui parlent autant que les paroles , et ceux de Pépita disaient : Mon enfant est menacé de mort I

— Eh bien ! comment est notre Juanito? demanda un homme qui entrait dans la chambre.

— Plus mal...

— Oh ! mon Dieu !

— Pedro, tu prononces le nom de Dieu aujourd'hui ; si tu le priais, peut-être guérirait-il notre enfant.

1'* édition. — Tome vu. — l*"' septembre 1837. 9

— Si, en ne priant pas^ je l'offense, c'est sur moi qu'il faut qu'il fasse retomber sa colère, et non sur ce petit être qui bégaie déjà son

nom.

Pour punir les pères et les mères coupables, Dieu frappe souvent

les enfans; il sait que c'est cela qui fait le plus saigner nos cœurs.

— C'est injuste et cruel.

— Grâce, Pedro! ne blasphème pas auprès du berceau de notre enfnnt... tiens, la fièvre est un peu cessée; il va reposer quelques intans; reste auprès de lui ; moi, je vais porter ce cierge à la Madone, et la prier, elle qui a eu un fils, de sauver le mien.

— Va, bonne Pépita, que ta prière soit courte ^ car, dans ton absence, Juanito sera mal garde.

— Oh ! non , je le laisse entre son père et son ange gardien.

En disant ces paroles, Pépita ouvrit une armoire de bois de chêne ^ et en tira un beau cierge, orné de rubans blancs et noirs. Pedro, voyant ces rubans couleurs de deuil , dit :

— Pépita! ôte, ôte bien vite ces vilains rubans noirs : ils porteraient malheur à Juanito.

— Ces rubans-là ne sont pas pour lui ; les siens , les voici : ce sont les rubans blancs... blancs et purs comme son innocence; les autres sont les miens , noirs et sombres comme ma douleur.

— Oh! Pépita , j'ai peur de ces rubans noirs.

— Ami y c'est que tu ne vas pas prier la Vierge des Sept-Douleurs ; si lu y allais , tu verrais que tous les cierges qui brûlent sur son autel portent un signe de deuil de son divin fils.

— Eh bien ! va donc, et ne sois pas long-temps.

Pépita sortit, et voilà l'homme rude des montagnes , avec son teint basané et sa barbe épaisse et noire ; le voilà prenant la place de la mère auprès du berceau ; oh ! c'était là un tableau à faire : on eut dit la rudesse penchée sur la grâce , et le remords regardant l'innocence. Oui , il V avait des traces de remords sur le front de Pedro , et cela venait de ce qu'il n'était pas avec son vieux père et ses frères.

Eux étaient depuis long-temps où ils devaient être ; lui en était bien loin.

Pour l'homme que les passions tourmentent, c'est comme du repos que de regarder un enfant. Pedro, la tête courbée vers son fils, et louchant presque de ses moustaches noires les petites joues pâles et

flétries de son enfant , aspirait du calme dans le souffle de Juanito. Là il vint au contrebandier de graves pensées : il se demandait si Pépita avait raison quand elle assurait que Dieu punissait presque toujours les pères en frappant les enfans... puis, il se ressouvenait qu'un jour où lui et ses compagnons des montagnes avaient pillé un couvent , il avait eu, dans sa part du butin , un calice d'argent enlevé aux saints autels; et que le jour du pillage ils avaient commis un sacrilège en buvant à leurs amis et à leurs familles dans le vase sacré ; il se rappela encore qu'au moment où il venait de boire, une vieille femme qui passait près de lui lui dit : « Ce que tu as bu là, c'est ton malheur dans cette vie et ta damnation dans l'autre. » Ce fut le lendemain du sacrilège que le petit Juanito tomba malade A présent, tous ces souvenirs pesaient lourds sur le cœur de Pedro ; et c'était chose étrange qu'un homme si rude et si aguerri livré aux terreurs d'une femme; il y avait bien long-temps que le contrebandier ne faisait plus le signe de la croix et ne priait plus; car, parmi ses camarades, il y en avait qui avaient habité la France, et qui se seraient moqués de lui. Mais, en ce moment, il n'y avait point de respect humain pour l'empêcher de céder à l'impulsion de son ame, et, par amour paternel , il redevint chrétien.

Il faisait bien de revenir à la foi et à la prière , car son fils s'éveilla tout-à-coup en tordant ses petits bras dans d'affreuses convulsions.

— Oh! il va mourir ! il va mourir! mon Dieu, et toi Vierge sainte que ma femme implore en ce moment, sauvez-le! sauvez-le! Puis, ayant regardé de nouveau son fils , et voyant ses lèvres pâles et son visage décomposé , il tomba à genoux , et, étendant sa main sur le berceau où s'agitait son enfant, il dit ; Mon Dieu , je fais vœu^ si vous rendez la santé à mon fils , de faire la première chose que me commandera sa mère ; vous me l'avez donnée comme un bon ange : je fais vœu de lui obéir.

A peine avait-il dit ces mots , que Pépita revint de l'église. Pedro la vit sur le seuil, et lui cria: Arrive vite! arrive vite! notre enfant se meurt ! Il n'avait pas achevé ces paroles, que la mère s'était élancée au berceau, en avait enlevé son fils, le pressait sur son sein, et le réchauffait de baisers.

— Non , il ne mourra pas , dit Pépita ; non , il ne nous sera point arraché : comme je venais de prier Notre-Dame-des-Douleurs et d'ar-

roser de mes larmes le marbre de son autel, j'ai vu prés de moi le père Isidore, et il m'a demandé comment cela allait à la maison.

• — Ah ! lui ai-je répondu, mon père, la maladie et la douleur v sont entrées et y demeurent !

— Le religieux repartit : Que le repentir y vienne, et la santé et la joie y reviendront bientôt.

— Le repentir?

— Oui^ ainsi a]^dit le moine. Pedro . il faut donc te joindre à moi et frapper nos poitrines en répétant tous les deux : Seigneur î Seigneur! nous nous repentons ; ayez pitié de nous , et sauvez notre enfant !

— Oh ! toi , bonne Pépita , de quoi aurais-tu h te repentir ? les anges ne pèchent pas; mais moi qui ne suis point avec mon père, moi qui n'ai point écouté sa voix quand il m'a dit de venir sous le même drapeau que lui et mes frères, moi qui ai mené une vie que condamnent les lois, moi qui ai oublié les enseignemens religieux de ma mère, moi qui ne prie plus'^Dicu, à quoi me servirait le repentir? je suis trop criminel pour être pardonné.

— Comme tu te trompes, Pedro! Jamais nos fautes ne sont aussi grandes que les miséricordes de Dieu. Renonce à ta vie de dangers et de fraudes; ne va plus avec les contrebandiers des montagnes, et vis tranquille dans notre maison, qui sera égayée par notre petit Juanito; car, je te le répète, il ne mourra pas.

— Pépita , comment t'a dit le père Isidore?

— Il a dit: Que le repentir vienne dans votre maison^ et la santé et la joie y j'eviendrofit bientôt.

— Oh ! Pépita, je voudrais obéir à l'homme de Dieu ; mais comment faire ? Quand les ronces, les épines et les plantes vénéneuses ont poussé leurs longues racines dans les fentes profondes des rochers , il est impossible de les en arracher : eh bien ! les mauvaises passions et les mauvaises habitudes sont avant dans mon cœur comme les ronces dans les fissures du roc ; qui les en arrachera ?

— La main de Dieu.

— J'ai peur de Dieu : je l'ai tant offensé !

— Eh bien ! mets notre enfant entre toi et lui , et prions ensemble. Parlant ainsi , Pépita remit le petit Juanito dans les bras de son

père , et, tombant h genoux devant le crucifix de la cabane , elle lui fit signe de s'agenouiller aussi... Pépita avait eu là une bonne pensée;

car Pedro, senlaul qu'il portait rinnoccncc dans ses hras , et qu il allait la placer entre Dieu et lui , osa venir prier devant le Christ , vers lequel l'enfant éleva aussi ses petites mains.

La pluie qui tombe après une longue sécheresse fait grand bien à la prairie brûlée par la dévorante chaleur. Il en est de même pour l'homme qui a été long-temps sans prier, son anie s'est llélrie; mais le jour où il aspire vers Dieu , Dieu fait tomber sur lui une rosée d'en haut qui le rafraîchit et lui rend de la force et de l'espoir. Pedro éprouva ce bien-être ; et Pépita, s'apercevant de ce qui se passait dans le f^œur de son mari , voulut en profiter pour lui faire adopter un autre genre de vie. Juanito était revenu à la santé ; ses joues, naguère si pâles, avaient repris la roseur de l'enfance ; ses yeux n'étaient plus cernés de noir, et ses lèvres , que ne contractait plus la souffrance , avaient repris leur gracieux sourire ; Pépita et Pedro jouissaient de cette prompte guérison. Et l'heureuse mère dit à Pedro : Ami , tu m'as dit que, lorsque tu avais vu notre petit Juanito au moment de mourir, lu avais lait un vœu : dismoi à présent quel était ce vœu ?

— Oui , chère Pépita , je te le dirai ; car tu es pour beaucoup dans le serment que j'ai fait à Dieu ; je lui ai crié en tombant à genoux auprès du berceau: Seigneur! tu m'as donné Pépita comme mon bon ange, je fais vœu d'obéir h sa volonté, et de faire tout ce qu'elle exigera de moi.

— C'est là ton vœu ?

— Oui , parle , dis ce que tu veux , et je suis prêt à Tacconiplir.

— Eh bien ! je te demande. . .

— Non , il faut ordonner.

— Eh bien! je veux que tu ne sois plus contrebandier, et que lu ne t'exposes plus aux dangers qui m'ont fait si souvent frémir!

— Pépita^ tu seras obéie... je sens que la vie aventureuse des montagnes, que les torrens des précipices , les alertes et les coups de fusil me manqueront souvent : le chêne de la montagne aime les vents qui agitent ses lameaux ; et peut-être qu'après une vie si périlleuse , le repos me semblera de l'ennui ; mais c'est égal , je me souviendrai de mon vœu 5 et je le tiendrai.

— Dieu te bénira , Pedro, comme il a guéri notre fils.

— Quand je serai devenu homme paisible du hameau , Pépita, m'aimeras-tu davantage ?

— Ta conduite , oh! oui , je l'aimerai bien mieux; mais toi, je ne réponds pas de t'aimer davantage , car il y a long-temps que je t'ai donné tout mon amour. Pedro , alors que je désapprouvais la vie que tu menais , t'ai-je jamais dit un mot rude ? quand tu rentrais au milieu des nuits et des orages , quand tu frappais à la porte de notre cabane , étais-je long-temps à t'aller ouvrir? oh ! non , car je ne dormais pas ; et quand tu étais entré, ne trouvais-tu pas toujours ton repas préparé sur la table? Pedro, quand j'examine comment je t'ai aimé dans le passé , je ne puis répondre de t'aimer plus dans l'avenir.

— Ton amour et les caresses de Juanito suffiront à mon bonheur.

— Non , cela ne te suffirait pas , comme tu le disais tout à l'heure : au chêne de la montagne il faut la tourmente des vents ; à toi l'agitation et les périls. Aussi , ami , je ne veux pas que tu languisses dans un honteux repos ; j'ai de la gloire à t'offrir , et une épée pure à te donner ; mon père en mourant , tu le sais , m'a laissé la sienne ; elle n'a jamais été tirée par lui que pour une noble cause... tu as juré de faire ce que je te commanderai... demain, sur la montagne, l'épée de mon père te sera remise.. .

— Par qui ?

— Tu le sauras.

Le lendemain soir, le soleil couchant était beau sur les rochers qui s'élèvent sur le chemin de Cantavieja. Pépitii et Juanito étaient assis auprès de la fontaine de la Madone; Pépita avait apporté la longue épée droite de son père , et , en attendant Pedro, elle chantait l'hymne des Castillanes :

(( Vierge bénie , Vierge des Espagnes , tu dois protéger Carlos, car il est juste et bon , et l'image qu'il a mise sur son drapeau est la tienne ! Vierge bénie, Vierge des Espagnes , tu dois protéger notre roi Carlos.

» Les étrangers lui disaient : Voici de l'or, des serviteurs, des chevaux , des palais; restez parmi nous avec votre femme et vos enfans; mais il a répondu : jNIon peuple souHre : je veux souflrir avec lui ; mon peuple se bat pour mes droits : je veux me battre pour ses libertés

Vierge bénie. Vierge des Espngnes, lu dois proléger noire roi Carlos ; car l'image qu'il a mise sur son drapeau est la tienne !

» Sa cause est juste et sainte ; aussi, les anges de Dieu l'ont conduit et gardé à travers la France quand il est venu donner sa royale main à l'héroïque Zumalacarréguy ; ensemble ils ont juré sous le chêne de Herniga, sous l'arbre des sermens, de délivrer les Espagnes!... Zumala verra cette délivrance du haut du ciel où il est, et don Carlos achèvera l'œuvre. Vierge bénie, Vierge des Espagnes, tu dois protéger don Carlos ; car l'image qu'il a mise sur son drapeau est la tienne!

» Nous avons dit : Nous sommes de la Gastille; nous avons dit à nos maris et à nos fils : Debout ! avec vos escopettes , vos sabres et vos mousquets, allez trouver notre seigneur et maître don Carlos, et défendez ses droits , car il défend nos libertés. Et, parlant ainsi , nous avons ôté de nos oreilles les boucles d'or qui y pendaient , nous les avons jointes à nos plus beaux colliers pour les vendre et soutenir la bonne cause du pays. Vierge bénie , Vierge des Espagnes, tu dois protéger nos maris, nos fils et notre roi don Carlos; car ton image est sur leur drapeau. »

Pedro , en montant le sentier des rochers, avait entendu dans le double silence de la solitude et du soir la douce voix de Pépita; et? arrivé près de la fontaine, il s'était arrêté pour écouter les paroles de son chant. Quand elle eut cessé, il vint s'asseoir auprès d'elle, et lui dit : Pépita , tu ne m'avais jamais chanté ce que je viens d'entendre.

— Ami, c'est qu'alors tu n'étais pas digne d'entendre Thymne des Castillanes; tes compagnons étaient tous ennemis de Carlos, et toimême...

— Te faisait peur, n'est-ce pas, Pépita,?

— Je craignais de te déplaire avec mon chant carliste ; mais à présent , 6 mon Pedro ! tu peux tout entendre ; car tu feras tout pour la cause royale. Tu as fait vœu de m'obéir , et la preuve que ton vœu a été agréable à Dieu et à la sainte Madone , c'est que Juanito a miraculeusement guéri ; n'est-ce pas que , dès ce soir, tu vas rejoindre ton père, tes frères et le roi don Carlos , à Cantaviéja.

— Je suis prêt... mais où donc est celui qui doit me remettre l'épée de ton père ?

— Le voici, répondit Pépita, et elle monlia lo petit Juanito tout

rose et tout souriant de santé.... j'ai voulu que ce fût lui qui t'armât pour la bonne cause : la main de l'innocent porte bonheur... Alors la femme royaliste prit les petites mains de son enfant, et lui faisant tenir l'épée, lui dit : Juanito, donne-la à ton père.

Le père avait mis un genou en terre devant son fils, et rempli d'émo" tion comme un chevalier de St-Jacques-de-Calatrava qui reçoit la croix de l'ordre, il prononça ces paroles : Que Dieu garde celui quim arvfiel

Et Pépita répondit : Que Dieu garde celui qui est armé !

Nous avons vu dans les palais et les vieilles églises de grandes et solennelles réceptions de chevalier, et nous n^y avons jamais assisté sans de fortes émotions ; car, dans la chevalerie, il y a tant de choses pour élever l'ame! Eh bien ! nous croyons qu'il y avait aussi de quoi ' émouvoir dans la scène que nous venons de décrire. Cet homme fort et rude, à genoux devant un enfant et une femme, recevant de son fils une épée , et jurant d'en faire bon usage, aurait fait battre mon cœur si j'avais été avec Pépita à la fontaine des Rochers.

Quand Pedro eut ceint le baudrier de l'épée autour de lui , il se releva ; alors sa figure était grave et noble; il allait quitter sa femme et son fils; l'idée de la vie des camps lui souriait; mais laisser derrière lui sa femme si aimante , son fils si jeune ! cette pensée était triste, et c'était elle qui assombrissait le front du nouveau soldai de don Carlos.

Du fond de la vallée , le son de V Angélus monta jusques sur les hauteurs; Pépita et Pedro firent le signe de la croix , et dirent trois fois la salutation à la Vierge.

— C'est le moment de partir : adieu , Pépita ; adieu , Juanito.

— Oh! si je n'avais pas la conscience d'avoir bien fiut... que je serais triste à ce moment! mais Dieu et la sainte Madone qui m'ont inspirée me sont en aide à cette heure ; et moi si faible, je me sens forte quand tu pars... Oh! Pedro , ceci prouve que les anges de Dieu veilleront sur toi ; s'il devait t'arriver malheur, je le ressentirais d'avance ; et, tout au contraire, mon ame est pleine d'espérance... Oh! que toutes les femmes des Espagnes soient comme moi , et fassent ce que j'ai fait: qu'elles donnent des soldats à notre légitime seigneur don Carlos!... Comme les hommes qui guerroient, elles doivent souffrir de la honte qui pèse sur le pays... Sans doute, il y a ennui et douleur à demeurer seule à la maison ; mais il y a opprobre à vivre sous les christinos. Pars donc, Pedro ; je suis assez forte pour te dire de partir...

Les ombres de la nuit commençaient à s'étendre sur les rochers, et

Pépita regardait encore du coté de la plaine; mais elle ne vovait plus

rien , elle n'entendait plus rien. Juanito s'était endormi sur elle après

le dernier baiser de son père; mais elle, revenue à la maison, ne dormit

pas ; et , pour se consoler dans sa longue veillée, elle, se répétait : J'dl

fait mon devoir, il fera le sien. Vicomte Walsh.

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