CHRONIQUE DU XV* SIÈCLE
« Estant endormy en une salle , Marguerite , femme du Dauphin , » passant avec une grande suite de dames et de seigneurs , l'alla baiser )) en la bouche; chose dont s'estans quelques-uns esmerveillez, parce » que , pour dire le vray , nature avoit enchâssé en lui un bel esprit )) dans un corps de mauvaise grâce : Geste dame leur dist, qu'ils ne se )) dévoient estonner de ce mystère , d'autant qu'elle n'eutendoit avoir )) baisé l'homme qui estoit laid et mal proportionné en ses membres , )) ains la bouche de laquelle estoient issus tant de mots dorez. »
Voici le trait le plus connu de la biographie d'Alain Chartier : un baiser ! mais quel hommage solennel dans ce baiser d'une bouche rovale ! gracieuse et dernière inspiration , peut-être, du génie chevaleresque , comme il exprime avec bonheur l'enthousiasme de l'époque ! Toutes les faveursd'un prince, toutes les louanges d'un peuple se sont souvent épuisées sur une ambitieuse renommée sans la soustraire à l'oubli, et ce baiser d'une femme, consécration mystique d'une gloire modeste, a jeté sur le nom qu'il a protégé je ne sais quel charme dont l'influence tutélaire dure encore. Aussi est-il curieux de voir les commentateurs s'emparer d'un texte si nouveau pour la controverse, et s'évertuer à on déterminer la signification ; il n'y a d'accord entre eux que sur un point, la pureté de l'intention : le baiser est tout spirituel ; il n'a été donné qu\î l'esprit ou à l'ame ; mais qui, de l'écrivain ou du poète, la jeune Sluart
(1) Ce morceau, dû à la plume de ÎM. Ad. de Pnibusqi.e , est emprunté à la dernière livraison du Phitnrqiie français, magnifique publication qui va bientôt être terminée.
a-l-elle voulu honorer ? Suivant Estienne Pasquier, c'est l'homme aux mots dorez ; selon Jean Bouchet, c'est l'homme aux vertueuses paroles , et l'on peut penser avec Saint-Gclais que c'est l'un et l'autre :
..... Le poète haut et scienlifique, Clerc excellent, orateur magnifique.
Maître Alain ne mérita pas seulement que la Normandie prit gloire de lui , comme l'a dit Clément Marot; mais la France entière dut s'enorgueillir d'avoir porté un pareil homme dans un pareil temps. Ce qui est étrange, c'est qu'un auteur cité tant de fois, et dont le nom classique fait époque dans notre chronologie littéraire, ne soit guère connu que de réputation, et grâce encore à un baiser. N'en faisons pas reproche au dix-neuvième siècle, qui retourne de son mieux à l'étude des textes ; accusons plutôt son prédécesseur, qui, en voulant substituer l'esprit à la lettre de l'histoire, a parfois tué l'un et l'autre. Il y a bientôt soixante ans que deux lauréats de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, les abbés de Guasco et Massieu, jugèrent en dernier ressort Alain Chartier, et aucun d'eux ne l'avait lu ; ils se sont également trompés l'un et l'autre, jusque sur la nature des sujets traités dans ses principaux ouvrages ; c'est à cette habitude servile d'accepter des traditions et de se dispenser de remonter aux sources, qu'il faut s'en prendre, si la vie de cet écrivain est restée couverte de tant d'obscurité. Le croirait-on ! la date de sa naissance n'est pas plus précise que celle de sa mort. On a prétendu qu'il était né à Bayeux en i386, et , pour le prouver, on a invoqué une histoire de Charles VII commencée en i4o2 , et dont l'auteur se dit âgé alors de seize ans ; mais il a été reconnu depuis que ce Mémorial inanimé, où l'on ne retrouve ni les qualités ni les défauts d'Alain Chartier, était sorti de la plume de Gilles Bouvier dit Berry, dont, par une seconde erreur non moins surprenante que la première, les continuateurs de Moréri ont fait deux personnes distinctes 5 quant à sa mort, il y a incertitude sur le lieu comme sur l'époque ; les uns indiquent Avignon et i/\/\g'^ les autres, Paris et i458; et tous les monumens contemporains qui pourraient décider la question gardent le silence.
Ces détails ont, heureusement , peu d'intérêt ; ce qu'il était important de savoir est indiqué par les ouvrages mêmes d'Alain Chartier : il a vécu sous quatre rois, Charles V, Charles Vï, Charles VII, Louis XI,
et c'est la femme de ce dernier, Marguerite d'Ecosse , qui a scelle sa gloire par un baiser; ces règnes si tourmentés, si inquiets, si ardens, ne devaient pas en vain saisir son existence et l'envelopper de leurs orages; tout le mouvement intellectuel du quinzième siècle s'est réfléchi dans ses œuvres. Soit qu'on l'envisage comme orateur , comme publiciste ou comme théologien, c'est l'écrivain le plus complet de son époque : d'une main, il a soutenu les colonnes ébranlées de l'édifice social , et de l'autre , il a ouvert la carrière que la renaissance devait bientôt élargir. L'immense transition qui se préparait sous ses yeux était à la fois politique , religieuse , artistique et littéraire; son génie en eut la variété sans en avoir le désordre ; il marcha dans les ruines sans être ni étourdi ni entraîné; les dernières ténèbres du moyen-àgc , en glissant sur ce phare de l'avenir , ne le voilèrent d'aucune ombre, et sa lumière, tour à tour douce et vive, fut moins celle d'un jour qui va s'éteindre que d'un jour qui va naître.
Pour se faire une juste idée de l'éclat répandu par la gloire d'Alain, il faut voir comme, un siècle encore après sa mort, on tenait à honneur d'avoir place dans la généalogie de sa famille. L'art héraldique, qu'on pourrait appeler souvent l'art de flatter , mais qui ne flatte pas toujours avec habileté , crut avoir fait une de ses plus heureuses découvertes lorsqu'il put démontrer à Mathieu Mole qu'il descendait en ligne collatérale du poète chéri de Marguerite.
Élève de rUniversité de Paris, Alain s^'était préparé, par une éducation chrétienne, à toutes les épreuves de la prospérité et du malheur; il les subit avec une égale dignité : son caractère ne se démentit ni dans l'exil ni dans l'indigence. Le titre de secrétaire du roi ne fut pas pour lui un titre de parade ; il le portait sans orgueil aux jours lieureux, il le porta avec flerté dans les mauvais jours; Charles VII, qui avait tant de serviteurs fidèles, n'en eut pas de plus dévoué.
A Dieu l'autel , au roi le troue, aux Français la France, telle fut constamment sa devise; et qu'on ne s'imagine pas qu'il y eut chez lui aucune exaltation de sentiment ou de croyance; ses écrits expliquent ses convictions , et toutes reposent sur des principes raisonnes (jui décèlent un esprit aussi éclairé que consciencieux. S'il demande respect pour Dieu, c'est que Dieu se révèle à lui, non-seulement comme une Providence,mais comme une nécessité : sans foi, pas de religion; sans religion, pas de société. S'il demande dévouement pour le roi , c'est qu'à ses yeux
le roi exprime l'unité de l'état , qu'il est le nœud du faisceau, et qu'avec la loi qui consacre son pouvoir croule l'autorité de toutes les lois. S'il demande amour pour la patrie , c'est que la patrie est une grande famille dont les liens embrassent toutes les familles, et qu'en elle réside la source de toutes les affections généreuses comme de toutes les pensées vitales : jamais vous n'entendez sortir de sa bouche les anathêmes du fanatisme ; jamais sa fidélité ne s'abaisse à l'adulation ; jamais son patriotisme ne s'enivre de haine; l'ennemi de son pays reste homme à ses yeux, et il conserve pour lui cette charité de frère qui est l'humanité delà philosophie catholique.
Calme dans l'atmosphère brûlante des partis, il reçoit tous les événemens comme s'il les attendait : rien ne l'étonné , rien ne l'abat ; il accorde sa lyre au bruit des tempêtes, et plus la foudre gronde, plus il élève la voix. Lui, pauvre clerc dont la vie semblait ne devoir s'écouler qu'au fond d'un cloître ou dans une chaire de l'Université ; lui , poète naïf qui, appelé à la cour pour quelques vers de collège, ne s'était proposé peut-être que d'amuser la frivolité des grands, le voilà lancé soudain au milieu du cliquetis des armes, et regardez comme il s'avance le front haut entre la guerre civile et l'invasion étrangère !
Ce n'est point là , cependant , une de ces crises passagères qui n'exigent qu'un élan de courage ou qu'un effort de vertu : l'épreuve doit durer vingt ans. Roi et peuple, tout manque à la fois; la tète qui porte la couronne est frappée de démence , et la famille de Charles VI , loin de couvrir cette tête sacrée d'un voile respectueux, la montre du doigt aux factions qui n'attendent qu'un signal pour se disputer les lambeaux du pouvoir. Deux rivaux se sont déjà mesurés des yeux : d'un côté, c'est le duc d'Orléans; de l'autre, c'est le duc de Bourgogne ; le premier s'empare de la régence, et la Reine, la funeste Isabeau de Bavière , se jette dans ses bras ; le second appelle à lui tous les ressenti mens populaires , et le poignard d'un assassin le délivre de son ennemi. Plus de gouvernement, plus de nation : le pays se divise en trois camps, ici les Armagnacs, là les Bourguignons , plus loin les Anglais. L'amc errante de la monarchie va s'échapper; quelques Français fidèles cherchent encore, en la retenant, à conserver un reste de nationalité : Alain Charlier, les traits empreints d'une majestueuse douleur, fend la foule; il adjure les partis de Técouter, il invoque le salut public, il fait entendre tour à tour les doléances du clergé, de
la noblesse el du j)euj)le : u (^)ucls gens csfes-vousî s'écrie-t-il;cliascun lire à soy et emporte sa pièce ; c'est à qui lera son fardeau pour s'en
aller ! Les oiseaulx deffendent leurs nidz au bec et aux ongles; les
ours et les lions gardent leurs cavernes à la force de leurs grifles et de leurs dents; voulez-vous donc vous mettre au-dessous même de ces brutes en abandonnant voire patrie ! )) INÏais que peut une parole généreuse sur des cœurs desséchés par l'égoïsme ou endurcis par l'ambition ! Alain Chartier n'aperçoit autour de lui qu'une multitude égarée, il détourne les yeux et marche droit à celui qui a déchaîné tant de passions et de fléaux en levant l'étendard de la révolte; il faut que le duc de Bourgogne, le redoutable Jean-Sans-Peur, entende ses reproches s'il refuse d'écouter ses prières; n'est-ce pas lui qui tient le roi prisonnier^ qui a enlevé la reine à son rival, et qui conspire ouvertement avec elle et l'Angleterre? qu'il s'arrête , qu'il rompe ce pacte infâme , il en est temps encore ; mais non ! Theure des rapprochemens est passée ; le sang versé crie vengeance , le coupable doit périr ; le voici qui tombe à son tour percé d'un coup mortel , et la guerre civile, souillée d'un double assassinat, a vieilli d'une génération en quelques jours : ce sont les fils qui reprennent l'œuvre d'anarchie commencée dans le sang de leurs pères. La confusion est au comble; il y a deux cours et deux parlemens, ou plutôt il n'y a plus ni parlement ni cour; tout se neutralise et se détruit dans les folles créations d'une révolte en délire. Isabeau , cette bacchante politique, qui vient de faire orgie de crimes sous toutes les bannières, s'indigne d'avoir été un moment la captive des défenseurs de la royauté; elle jure de les écraser sous les ruines du principe qu'ils soutiennent : un Anglais , un Lancastre a battu le parti qu'elle exècre dans les champs d'Azincourt ; il a tué le connétable d'Albret et six princes du sang , c'est son allié naturel : à lui la Guyenne, à lui la Normandie, à lui Paris! Le traité de Troyes est conclu, et ce traité spoliateur qui abolit la loi salique, ce traité qui déshérite le Dauphin et transfère la couronne à Henri V, ce n'est pas elle seulement qui le signe, le fils de Jean-Sans-Peur y adhère avec Joie : son père pourrait-il être plus dignement vengé ? la France ne sera plus qu'une province anglaise!
Ah ! si jamais le courage put faillir, l'espoir s'éteindre, la foi chanceler , c'est bien alors ; où se prendre ? tout menaçait ruine. Alain Chartier pleura sur tant de maux; mais les larmes que lui arracha l'in-
dignation ne furent pas de celles qui amollissent le cœur; son caractère passa dans son génie ; d'une mission d'art appelé à une mission de salut , il entrevit , au bout de la carrière , une palme nouvelle , et , sans s'inquiéter de savoir si ce serait celle de l'apostolat ou du martyre , i| se précipita dans tous les périls du sacerdoce. Les hommes fuyaient dispersés ; il courut aux principes; il essaya de les rallier et de les reposer sur leur base commune, l'autorité: rétablir l'autorité dans l'Église, c'était en expulser les schismes; rétablir l'autorité dans l'état, c'était en bannir l'anarchie.
Un acte usurpateur, le traité de Troyes, résumait toutes les doctrines de subversion : le premier soin d'Alain Chartier fut de déchirer le voile de légalité dont on avait cherché à couvrir ce mélange artificieux de violence et d'imposture; il répondit par une généalogie de nos Rois aux prétentions de l'Angleterre sur la couronne de Charles VI, et fit justice de l'interprétation donnée au traité de Calais par la félonie du parlement de Paris. Ce n'était pas assez : une thèse de droit public pouvait passer par-dessus le peuple sans l'atleindre; elle ne devait être bien comprise que des cours intéressées à la repousser, ou des écoles fermées alors par la guerre; il était urgent de faire pénétrer la vérité au cœur des masses et de chercher , sous leur ignorance et leur apathie, les grands leviers qui lés remuent. Tant de désordres n'étaient pas nés en un jour ; l'anarchie des esprits n'avait été que le dernier terme de l'anarchie des mœurs : le remède ne devait donc se trouver qu'en remontant h la source du mal.
Dans un pays où règne le catholicisme et qui s'appelle la France, l'honneur se place à côté de la foi comme une seconde religion , et offre une double ressource aux jours de désastres : c'est à la foi qu'Alain Chartier s'adressa dans le Livre des Trois Vertus; c'est à l'honneur qu'il parla dans le Quadrilogue invectif. Ainsi liés par une pensée commune, ces ouvrages forment une dualité indivisible; ils s'expliquent et se complètent mutuellement. La forme du dialogue, peu usitée aujourd'hui, était alors la plus vive et la plus naturelle qui fut connue ; elle préludait au drame, qui n'avait pas encore pu être traduit du théâtre antique ; et si l'on y entrelaçait quelque poésie , c'est parce que le poète, unique instrument de publicité, exerçait encore , commeau temps des troubadours, la principale influence sur les esprits; les vers appris et récites circulaient rapidement de bouche en bouche ,
tandis que la prose, plus difficile à retenir, cl privée d'ailleurs du secours de l'imprimerie, restait enfermée dans le cercle étroit des écoles.
Le Livre des Trois Vertus remplit ces conditions nécessaires de formes, sans nuire à la gravité du sujet qu'il traite. Si l'analyse était possible dans un ouvrage d'une substance si abondante et d'une verve si originale , on s'étonnerait de cette haute raison qui va sans cesse de la terre au ciel et du ciel à la terre, sans s'égarer jamais. Alain Chartier, en s'approchant des faiblesses humaines , se garde bien de prendre le ton superbe de l'infaillibilité : faible aussi, il lutte avec effort contre le désespoir; arrivé aux deux tiers de sa carrière , il est exilé et malheureux, pourquoi vivre encore? Veut-il souffrir ensemble pauvreté et vieillesse ? « Pauvreté ne peult vieillesse nourrir et vieillesse ne veult pauçr été endurer ; » la Nature, indignée de ce langage, envoie la Raison l'éclairer ; celle-ci chasse le Désespoir et ramène l'Espérance avec la Foi. Après s'être fait ainsi la leçon h lui-même, avec quelle puissance de repentir , avec quelle vigueur de conviclion il aborde tous les découragemens et gourmande toutes les lâchetés! Quelle vive peinture des défaillances de cette société qui se croit j^erdue parce qu'elle souffre! Quelles paroles sévères ! quelles images menaçantes ! Malheur aux princes , malheur à ces hommes de Jiaultz sièges^ qui, loin de se souvenir qu'ils sont les livres du peuple, et que c'est en eux qu'il prend enseignement de vie , l'excitent au désordre par leurs exemples ! Malheur aux partis ! malheur à ces nourrisseurs du mal^ qui rendent honneur aux estais usurpés et aux richesses rapinées ! Malheur à ces frères sans entrailles qui ne peuvent plus se faire grâce les uns aux autres^ que l'on entend se maudire jusque dans leurs prières et demajider miséricorde Vépée au poing ! Malheur surtout, malheur à ces prêtres qui fuient les églises et les conciles, comme les mauvais enfans fujent Vescolle! et dont la dissolution a fait venir le schisme de Bohême ! Grands et petits, laïques et séculiers, sont chassés pêle-mêle vers l'Église; mais, en ramenant tout aux pieds de Dieu, l'orateur évangélique s'est ménagé une sublime péri|xHie ; l'Espérance relève tout ce que la Foi vient d'abattre : croire, c'est espérer. « Les patriarches, dit-il, ne se lassèrent ni de soulïrir ni d'attendre. » Il ne s'agit pas ici de cette espérance du paganisme, qui avait la terre pour horizon et le tombeau pour limite, mais de cette
espérance sans mesure et sans fin qui ajoute la vie du ciel à la vie du inonde , et qui s'oiïre aux regards du chrétien comme une source inépuisable de récompenses ou de consolations. Alain Chartier, digne précurseur de Bossuet, parcourt à grands pas l'histoire universelle; il évoque toutes les religions établies sur de fausses espérances , il en démontre le néant ; et , faisant retomber ensuite cette masse d'exemples sur le schisme qu'il a dénoncé, il l'écrase d'un dernier coup. Deux routes s'ouvrent à ses regards: d'un côté, le salut de la patrie par la foi, de l'autre, sa ruine par l'indifférence ; il ne craint donc pas de dire aux ministres de la religion que l'avenir est dans leurs mains , et qu'ils en répondent devant Dieu.
Maintenant , il va se tourner vers lesdifférens ordres de l'état , les interroger un à un, et découvrir à leurs yeux toutes les plaies de la France , en les conjurant de les cicatriser. Son Quadrilogue est un appel au sentiment national ; il ne l'a nommé invectif c\\ie parce qu'il a les formes graves d'une censure ; mais partout on y remarque la sollicitude d'une admonition paternelle : la France apparaît debout sous les voûtes d'un palais chancelant ; trois de ses enfans sont près d'elle : l'un appuyé sur sa hache dans une attitude morne; le second , assis, le front soucieux, sur les plis d'une robe flottante; le troisième , couvert de haillons , étendu à terre et gémissant ; elle accuse leur inertie, elle leur reproche d'attendre stupidement de quel côté tombera l'édifice qui les protégeait et qui va les écraser. Le premier qui prend la parole est celui qui verse des pleurs : c'est le Peuple ; il se plaint de la Noblesse, qui est représentée par l'homme d'armes ; celle-ci récrimine à son tour, et le personnage à la longue^ robe, qui figure le Clergé , ne tarde pas à être engagé dans le débat : une pensée de conciliation dirige toute cette querelle de famille ; la France invite ses enfans à oublier leurs torts , pour ne se souvenir que de leurs devoirs ; il est temps qu'ils fassent la paix , et qu'ils se coalisent contre l'ennemi commun , à l'exemple des abeilles , qui , pour défondre leur reine , la soutiennent sur leurs ailes et l'environnent de leurs corps dans les combats livrés à d'autres essaims.
On ne trouverait dans aucun autre ouvrage du temps une appréciation plus juste des diverses conditions sociales et des obligations mutuelles que l'intérêt public leur impose. Alain Chartier plane avec une égale indépendance au-dessus de toutes les passions de son siècle, et le
~ 145 — lablouu (le mœurs qu'il cscjuissc est tPune vérilc trop goncrjle pour n'être pas d'une utilité universelle. Cependant, telle est la méfiance qu'il a en ses propres forces, qu'il n'ose compter sur l'impression de ses paroles, il se persuade que la transaction qu'il a essayé d'opérer entre les partis ne les rapprochera qu'avec la médiation de quelque autorité puissante; et il implore humblement l'Université de Paris dans une épitre en latin; il l'appelle sa mère, sa tendre mère , et c'est dans son sein qu'en bon fils il épanche toutes les douleurs de ses pensées ; c'est d'elle qu'il a reçu, dit-il , un ministère de vérité, il la supplie donc de s'unir à lui pour réconcilier les Français, elle seule le peut : (( Si tu te tais, qui parlera ? ^) s'écrie-t-il. VJmen qui termine cette prière académique montre toute la naïveté du respect que l'on portait alors à cette cour souveraine de la science. Si , en effet, l'Université , que nos Rois nommaient leur Fille ainée, s'était posée plus d'une fois à leur égard comme une superbe infante dont l'ambition dédaigne la première marche du trône , elle avait du moins concouru en toute occasion au maintien de l'unité nationale ; médiatrice suprême des partis, elle avait vu les deux papes qui se disputaient la tiare , Urbain V et Innocent VII, s'en remettre à son arbitrage; il en avait été de même des ducs d'Orléans et de Bourgogne, et après être intervenue dans les démêlés de leurs enfans, elle eut encore la gloire d'intervenir dans le litige de la France et de l'Angleterre. Alain Chartier était un de ses plus chers élèves; elle en était fière comme de Pierre d'Ailly , de Clémengis et du chancelier Gerson : aucune voix ne pouvait donc avoir plus de crédit auprès d'elle.
C'est ici le lieu de remarquer le contraste que présentent les écrits français et latins de Chartier: dans les premiers, on croirait entendre le bégaiement d'un enfant; c'est une langue qui s'essaie à marcher, et qui , à chaque pas , rencontre un chemin nouveau ; dans les seconds , au contraire , l'homme n'a plus à grandir; sa voix est la voix màlo et lorte d'un vieux Romain ; la pensée est nerveuse comme dans Tacite, l'expression est brûlante comme dans Salluste;à peine trouvc-t-on quelques antithèses forcées , et jamais un néologisme barbare ne trahit le goût dépravé des controversisîes de l'époque.
Outre l'épître à l'Université , un dialogue et i\Qu\ lettres également en latin sont consacres à l'œuvre de régénération que poursuit le pa triotisme d'Alain Chartier : la grande pensée qui absorbe toutes ses
pensées n'a pas assez de deux langues pour s'exprimer; après avoir revêtu la forme oratoire, elle prend la forme poétique : le Lay de Paix adressé au duc de Bourgogne est un de ces chants courageux que les bardes du Nord osaient seuls murmurer à l'oreille des guerriers: on tremble pour le poète à la lecture de cette strophe :
« Ayez des maux repentance w Et des biens recorinoissance , « Oubliez les temps passez ; »' Donnez au peuple allégeance , » Vous en avez fait assez » Pour devoir être lassez, jj
Même amour du pays , même sentiment du bien public dans le Livre des Quatre Dames ; ce n'est pas, comme Guasco l'a dit, une satire mordante contre les Anglais, c'est une touchante élégie sur la bataille d'Azincourt. Quatre dames vont en pèlerinage; elles rencontrent Alain, et lui exposent le sujet de leurs pleurs, en l'invitant à décider quelle est la plus à plaindre d'entre elles : l'amant de la première a été tué; celui de la seconde a été fait prisonnier ; celui de la troisième a disparu sans qu'on sache ce qu'il est devenu; celui de la quatrième, enfin , a pris la fuite durant le combat : c'est cette dernière qui est déclarée la plus malheureuse. Le poète prête à la douleur qu'elle exhale une énergie qui dut faire rougir plus d'un front ; il était impossible de mieux mettre en action le catéchisme de l'honneur , qu'il avait publié sous le litre de Bréviaire des Nobles,
Hàtons-nous de le dire : le réveil de la France fut beau; ce qu^Alain Chartier faisait avec sa plume , Jeanne d'Arc vint le faire avec son épée, et Agnès Sorel n'eut qu'à répéter les chants du poète à son royal amant, pour soutenir un courage que des habitudes indolentes tendaient sans cesse à énerver; le sexe qui accomplissait une mission si merveilleuse offrait un mobile trop précieux pour que le génie négligeât de s'en servir; quelque sévères que fussent ses leçons ou ses conseils , Alain sut en adoucir la rigueur en les faisant passer par la bouche des femmes , et en joignant aux séductions de la beauté celles de la poésie.
Si l'arbre avait été trop long-temps courbé pour se redresser en un jour , ce fut du moins un consolant spectacle que de voir la France fermer une à une ses blessures, et devenir forte et victorieuse en se retrempant dans ses principes et dans sa foi.
Le trône anglais est tombé à Paris , et cette chute n'est que le prélude d'une autre expiation : le sceptre usurpé de Lancastre est déjà menacé à Londres ; Charles VII , en entrant dans la cité de ses aïeux (4 novembre i437), a touché le port de la monarchie; mais sa main agite encore l'oriflamme ; Jeanne d'Arc et Dunois frémissent encore à ses côtés, et il faudra que la valeur française multiplie pendant onze ans ses prodiges avant que la Normandie soit délivrée.
Cependant la maison de Bourgogne , épuisée par l'alliance anglaise, renonce avec éclat à une défection qui l'avilit et qui la ruine. Chaque jour le connétable de Richemont brise les portes d'une ville rebelle ; chaque jour l'étranger, poussé l'épée dans les reins, se rapproche de ses vaisseaux, et l'on aperçoit enfin le cortège libérateur qui s'avance vers la cathédrale de Rouen (lo novembre i449)- Toute la noblesse est là : les Poton de Xaintrailles , les Dunois, les La Hire , les La Trémouille, les Juvenel des Ursins , les Pierre de Fontenay, les comtes de Saint-Pol , de Nevers , de Clermont ; c'est la France entière ralliée autour de la bannière de son roi , qui , sous les yeux des otages anglais , à la tête desquels le sort des armes a placé Talbot , inaugure une restauration conquérante. Un historien du temps a raconté avec détail cette fête héroïque ; il a fait le dénombrement de tous les seigneurs , de tous les écuyers, de tous les hérauts , de tous les pages ; il a décrit les chaperons de velours , les brigandines de soie , les housses de vermeil , les pannons d'or, et^ dans cette brillante chevauchée , où n'a pas été oublié l'argentier Jacques Cœur, il n'est fait aucune mention de l'illustre secrétaire du roi; il était là pourtant, le bon Alain , et combien ne devait-il pas être heureux ! Ses poésies ont suppléé au silence des chroniques ; sa lyre , dont il n'avait encore touché que les cordes graves, n'a plus dés lors que des chants d'amour^ de ces chants mélancoliques et doux qu'inspire un bonheur long-temps désiré, et dont l'ame jouit avec délice : le Débat du Réveille-MatlHy la belle Dame sans merxjj le Laj de Plaisance , les Ballades , les Rondcau.v , tout atteste le retour d'une situation calme et prospère ; le printemps, perdu pour l'exilé loin du sol natal , renaît dans ses hymnes avec des brises odorantes et de suaves harmonies; on ne le voit plus qu'une fois attacher un crêpe à sa lyre , et c'est pour donner des regrets à celle qu'il aimait, et que la mort lui a ravie.
Le moins connu des poèmes d'Alain Cliarticr, et le plus digne de
l'élrc, est, sans contredit, le Débat des deux Fortunes d'Amour. Sous ce litre, emprunté aux habitudes d'argumentation de l'époque , se développe une de ces études du cœur humain dont l'intérêt se renouvelle avec chaque génération. li s'agit de décider si l'amour est un bien ou un mal : la scène se passe dans un noble castel. Provoqué par l'espièglerie d'une châtelaine , un jeune damoiseau d'humeur galante prend la parole , et tranche la question en optimiste. Il montre l'amant s'étudiant à plaire , apprenant à lire , à écrire , à voltiger sur les chevaux , à deviser ses habits et à danser avec grâce; s'il est chevalier, il devient plus entreprenant et plus brave ; toujours prêt pour quelque épreuve que ce soit , de joute ou de bataille , il veut , s'il succombe , que sa dame puisse en avoir bon rapport ; s'il est clerc, il devient plus laborieux et plus fécond; il fait des livres en rimes ^ de beaux motets en chants , et s'efforce d'acquérir assez de gloire pour en coud'onner celle qui lui est chère. Cette apologie étincelle de traits délicats et fins ; elle est remplie de vers d'un naturel inimitable : jamais , par exemple, les perplexités d'un amant qui compose son premier billet n'ont été mieux dépeintes; en une heure, à peine a-t-il écrit une Jigne ; il se prend la tête, il rêve , il écrit encore , puis il efface ,
« Pour mettre une autre chose ,
y Et volontiers mettroit plus! mais il n'ose. »
Suivant l'avocat damoiseau, les harpes, les chapeaux de fleurs, les bocages, les tonnelles, les jeux, les danses , les tournois, tout ce qui -charme, tout ce qui inspire, a été inventé par l'Amour; il exalte l'honneur, il étouffe l'égoïsme , il dérobe la jeunesse au désordre des vices ; l'homme , en un mot , reçoit de lui , avec une éducation nouvelle , une seconde existence ; les mauvais deviennent bons , et les bons meilleurs. Un chevalier vêtu de noir, sans chaîne et sans collier, qui se tenait pensif au fond de la salle, répond que tout ce qui vient d'être dit est pur badinage, ou du moins que si le damoiseau a été vrai , c'est que les maux de l'Amour n'ont fait que l'effleurer,
'< Et/(ju*ils sont jà de ses comptes rayez. »
Il n'a parlé que des plaisirs ; il a laissé les peines h l'écart, et combien n'y en a-t-il pas ! Dabord :
« Araour ravit les cœurs subtilement , w On en esl pris et sans savoir comment. »
Adieu le repos ; on est distrait , rêveur, et comme perclus d'espiit • un rien alarme ; l'anxiété conduit à la méfiance , la méfiance à la jalousie ; l'humeur s'altère , le caractère change , un jaloux ne voit que trahison autour de lui ; il devient souvent traître à son tour, et descend jusqu'au plus bas espionnage,
« Pour chercher ce qu'il ne vouldroit treuver. »
Si par miracle l'amant échappe h cet écueil , un autre le menace, c'est la médisance: on remarquera bientôt ses assiduités, on ébruitera son secret : aujourd'hui ce sera un message intercepté, demain une surprise inattendu , et tout accès lui sera refusé auprès de sa mie , qui ne manquera pas de son côté de l'accuser de maladresse ou d'indiscrétion ; alors un éclat, une rupture , ou tout au moins un départ précipité. Il faut recourir aux déguisemcns, s'affubler de la jaquette du marchand ou du froc du moine , courir les champs , coucher à la belle étoile , se déchirer dans les ronces , ou s'exposer à tomber dans un fossé en sautant un mur; le scandale ou le ridicule, voilà quels sont ordinairement les bénéfices les plus clairs de l'amour :
« C'est une chasse où le veneur est pris. »
Dans une courte et piquante réplique , le damoiseau soutient que celui qui ne sait ni comprendre l'amour ni en user comme il faut ne doit l'imputer qu'à lui-même :
« Gest tout par lui sMl a mélancolie ; »
la (iiute en est à son esprit ou à son cœur : l'amour n'y j)eut rien.
Le chevalier se résume , et ajoute que si la douleur ne naît pas avec l'amour ou n'est passa compagne obligée , elle est sa fin inévitable.
A ces plaidoiries animées succède une longue agitation; les débals sont clos , il faut juger ; chacun se recueille donc ; mais les avis se partagent, et la discussion va recommencer, lorsqu'une gente châtelaine propose d'en référer au noble Jean Phœbus , comte de Foix , alors en guerre ; on vote par acclamation , et Alain Chartier,
« Seul clerc présent , escoulant par derrière, »
est chargé de rédiger le procès- verbal. 11 obéit aux dames, en s'excusant avec modestie des erreurs qu'il a pu commottro, lui, homme ignorant ,
" Qui parle ainsi d'amour p.u oui dire '
Cette pièce ravissiinte ne sufiirait-elle pas à elle seule pour expliquer le baiser de Marguerite , et l'intérêt si tendre dont Alain fut environné pendant sa carrière ? Peu de poètes ont plus parlé des femmes , et jamais un trait licencieux ou satirique ne lui est échappé : les femmes ont été pour lui comme le chaste symbole du culte de la chevalerie ; elles ne se sont révélées à ses yeux que grandes^ pures, généreuses, et il a placé sur leur bouche comme sur les feuillets du livre de vie toutes les maximes de l'honneur : la galanterie , qui n'a été depuis qu'une qualité futile , était donc chez Alain une vertu réelle ; il avait compris la destinée civilisatrice de celles qu'il chantait, et il l'accéléra de toute l'impulsion de son génie.
Le Cariai témoigne hautement de la rigidité de ses mœurs : s'il conjure son frère de ne pas entrer à la cour, ce n'est pas seulement pour qu'il reste maître et seigneur dans sa maisonnette au lieu de vivoter à Vordonnance d^autruj^ c'est parce qu'après avoir aliéné sa liberté, il mettrait sa vertu en péril de mort :
(( Aye compassion , dit-il , des dangiers dont je suis assiégé et des assaultx dont je suis environné nuict et jour : la cour est une ribaude bien parée qui allèche les hommes simples pour eulx tromper et corrompre. )) En se plaçant ainsi sur le premier plan du tableau qu'il trace , ce n'est pas le moi de l'égoïsme , mais le moi de la charité qu'il oppose à son frère; il y a là, qu'on en fasse bien la remarque, toute la distance du moraliste profane au moraliste chrétien. Sénèque a signalé les écueils des cours en homme qui se croit à l'abri d'un naufrage ; Alain , animé d'une phisosophie moins hautaine, ne se dra|>c pas d'une assurance stoïque ; il s'abandonne à l'épanchement ingénu de sa faiblesse , et ses craintes sont si vraies qu'elles font peur.
Les divers ouvrages qui viennent d'être passés en revue , bien qu'irréprochables sous tant de rapports, pourront assurément oflVir plus d'un défaut à la critique littéraire ; il y a souvent abus de facilité, surabondance de figures, excès d'antithèses; mais loin de s'en étonner, on sera surpris peut-être de n'avoir pas à signaler plus d'imperfections, lorsqu'on mettra Chartier en parallèle, non-seulement avec ses devanciers et ses contemporains , mais avec tous les auteurs qui l'ont suivi jusqu'à la renaissance , c'est-à-dire dans l'espace d'un demi-siècle.
L'histoire de la littérature française a été divisée en plusieurs époques : la première , qui s'étend depuis Henri V jusqu'à Pliilippc-de-
Valois^ ne compte que deux poètes d'un grand renom , Guillaume de Lorris et Jean de Meun , l'un auteur, et l'autre continuateur du Roman de la Rose , de cet art d'aimer qui dut sa popularité beaucoup moins au mérite du poème qu'au charme intime du sujet. Alain Chartier fut l'homme de la seconde époque , comme Clément Marot fut celui de la troisième. Mais en quel état trouva-t-il cette poésie nationale dont il fut un des prmcipaux créateurs ? N'était-ce pas un mélange encore barbare formé de la décomposition de la langue romane e'^^ l'ancien franc , et d'où naissaient simultanément l'italien et le français? Au débordement de vers qui avait suivi les croisades, sous le règne de saint Louis, avait succédé la stérilité du dégoût; puis étaient venues les préoccupations de la guerre anglaise, et les victoires de Charles V avaient pu seules ranimer l'amour de la poésie : le chant royal, la ballade, le lai, le virelai , le triolet, le rondeau et toutes les autres pièces à écho ou à refrain , ajoutèrent alors leurs nombreuses fleurs à une guirlande où Ton ne voyait briller que jeux-partis, romans et fabliaux ; la rime, qui avait porté le coup de mort à la poésie latine , et dont Pétrarque s'était affranchi avec gloire en fondant la poésie italienne, commençait à soutenir la poésie française ; mais elle n'avait encore aucune règle précise, et variait au gré de ceux qui la maniaient. Que n'est-il possible de dérouler ici le catalogue de la bibliothèque de Charles VI! rien ne donnerait mieux le triste inventaire des connaissances acquises à cette époque , et le dénuement de la science ferait ressortir toute la richesse d'Alain Chartier. L'Université n'avait pas de cours de littérature ; Gerson , prêchant à Avignon devant Benoît XIII , eut beau la comparer à un grand fleuve d'où sortaient quatre rivières qui arrosaient le monde, on n'y enseignait que le décret, la médecine, les arts et la théologie, faculté que le cardinal Duperron appelait une école d'escrime 5 d'ailleurs, l'usage était de parler latin dans toutes les chaires, et quel latin ! un langage goffe et grossier, comme dit Pasquier ; on en était pour la philosophie à Aristote \ encore ne le connaissait-on que par son commentateur arabe Averroès. Platon , exhumé par Gerson , qui voulait ressusciter les Grecs , n'avait encore aucune autorité ; les vétilles péripatéticiennes, les universaux, l'iïilini actuel , absorbaient toutes les intelligences.
Peu d'histoire : ainsi , ignorance presque complète îles ressoura•^ du passé ; point de géographie : ainsi , ignorance absolue des rcssouicc^
du dehors. L'aslronomie , qui n'était guère autre chose que l'astrologie , occupait avec la science hermétique un rang d'élite ; on voyait un grave prélat , tel que le cardinal d'Ailly, publier une concordance des vérités astronomiques avec la théologie, sans s'inquiéter de la révélation et de l'inspiration ; le premier collège de Paris était un collège d'astronomes , et les élèves qui en sortaient étaient appelés auprès de tous les grands : Dunois avait , comme Charles VII , son astronome attitré.
L'éloquence allait naître : les schismes la pressaient d'éclore ; mais en attendant, un orateur fameux , Philastre, doyen de Reims , comparait la puissance spirituelle au soleil , et le pouvoir temporel à la lune, tandis que Jean Petit, avocat officieux du duc de Bourgogne, prétendait justifier le tyrannicide par douze raisons à l'honneur des douze apôtres ; et tout cela était admiré comme les peintures de Nicolas Flamcl , dont les personnages portaient des devises dans la bouche ; comme la musique anglaise , plus dure et plus assourdissante que celle des Tritons ; comme les Mystères de la Passion joués sur des tréteaux par la société des Enfans-sans-Souci ; comme enfin l'architecture de ce château que l'on nommait avec emphase le Château de Beauté. C'est du sein de ce chaos qu'Alain Chartier prit son essor vers la renaissance, pareil au cygne qui en volant vers le pôle traverse tour-à-tour et les nues et les marécages sans altérer la blancheur de ses ailes : son génie deux fois doué participa du bon sens de Bossuet et de la naïveté de La Fontaine.
Ce bizarre quatrain , reproduit en tête de ses œuvres, peut servir à mesurer la distance qui le sépara de ses successeurs :
« Tous charretiers , tant parfaitz qu'imparfaitz, » Qui charrier veuUent droit sans mesprendre, » De maître Alain Charretier les beaux faitz » En ce livre mis au vray doivent prendre. »
Villon , qui est regardé avec raison comme le précurseur de Marot et de Sainl-Gelais, Villon , échappé à la potence que lui avait dressée (^livicr-le-Daim \)om certaine roberie^ attendit qu'Alain fut descendu dans la tombe poui' venir dire à Louis XI :
« Je suis François, dont ce me poise, » Né de Paris emprès Pontoise. »
Mais toute la supériorité du favori de Marguerite d'Ecosse se manileslc avec un nouvel éclat lorsque, sous Louis XIL on voit Molinet
et Crétin désorganiser la poésie sous prétexte de la perfectionner : ce sont des rimes batelées, fraternisées, rétrogrades, enchaînées, brisées, équivoques , sensées, couronnées, disposées en ovales, en triangles, en croix , en fourches et en râteaux ; on n'aperçoit plus qu'une forme matérielle qui varie au gré de tous les caprices, et l'on remonterait avec empressement vers Chartier si l'on n'avait plus qu'un pas à faire pour se jeter dans les bras d'un homme de goût , de ce Clément Marot dont le premier soin, en prenant son luth , fut de célébrer son vieux maître,
« Le bien disant en rime et prose , Alain. »
Adolphe de Puibusque.