LE POETE PAYSAN
Nous donnons aujourd'hui le Poète paysan tel qu'il a été conçu parîNF. F. de Rrakelecr ; c'est tout-à-fait le genre flamand. Auprès de cette lithographie nous plaçons une autre image , celle du Poète ç'endcen. On verra de quel côté est le genre noble. Le poète paysan de la Flandre chante auprès d'un pot de bière et au milieu de la fumée de tabac ; le poète paysan du Bocage chante auprès des tombeaux et en regardant le ciel
La poésie vient d'en haut , c'est un don de Dieu qui peut venir à tous.
Faut-il envier ce don? faut-il le deuiander pour soi , ou pour ceux que l'on aime ? En vérité, je ne sais. Le poète vit plus qu'un autre , mais est-ce un bonheur de vivre plus que les autres hommes?
La poésie élève au dessus du terre-à-lerre de la vie commune , mais est-ce un bien ? car une fois que l'on est élevé au-dessus des choses ordinaires, on plane sur tant de pauvretés, sur tant de misères, qu'il eiit peut-être été préférable de rester les pieds dans la poussière de tou5 ! 1'* édition. — Tome vu. — 1" octoère 1837. 13
Ces réflexions, je les ai faites en entendant raconter l'histoire que je vais essayer de redire.
Au petit village du Pin-eri-Mauge, tout à coté de la maison de Cathel in eau, vivait /e<27^-/e-/^07*rt7^^. Son père et sa mère étaient de bons paysans aimant Dieu et leurs voisins, travaillant tous les jours de la semaine, et se reposant le dimanche, après la messe et les vêpres. Leur fils, que M. le curé appelait le CJiéj^ubin , à cause de sa chevelure blonde et bouclée , avait appris à lire à l'école du hameau et était devenu assez savant pour être reçu enfant de chœur de l'église de Saint- Florent.
Jean-le-Voyant venait d'atteindre sa quinzième année au moment où la révolution fit fermer les églises, et renvoya les religieux des couvents ; et quand le père prieur de l'abbaye de Saint-Florent fut obligé de s'éloigner du cloître où il avait vécu cinquante ans , il pleura devant le jeune enfant de chœur, qu'il avait fait venir pour l'aider dans ses préparatifs de départ.
Jean n'avait jamais vu un \\e\\\dx à pleurer ; il avait cru jusqu'alors qu'il n'y avait que les enfans à répandre des larmes quand on les contrariait ou quand on les punissait; mais la vue d'un homme, d'un homme avec des cheveux blancs, laissant couler des pleurs sur ses joues ridées, le frappa et remua fortement son a me.
— Monsieur le prieur, dit-il d'une voix émue et respectueuse, ça vous fait donc bien mal de vous déraciner d'ici ?
— Mon enfant, répondit le vieux prêtre, qui t'a appris à te servir de ce mot ?
— Quel mot ?
— Celui que tu viens d'employer tout-à-l'heure , tu m'as demandé si cela me faisait bien du mal de me déraciner d'ici. Pourquoi t'es-tu servi de ce mot déraciner ?
— Eh ! mon Dieu, monsieur le prieur, parce que vous avez été bien long-temps ici , parce que vous y êtes habitué et que vous ne saurez plus comment vivre ailleurs. Et, sauf votre respect, mon révérend père, l'homme ressemble h un arbre: quand on l'arrache du lieu où il a crû, ça déchire ses racines et ça doit lui faire du mal , car il avait espéré mourir là.
Le religieux , surpris de trouver dans le langage du petit paysan
autant d'idées et d'images, prit plaisir, sur le chemin, h le faire causer, et il lui dit.
— Jean , j'ai souvent remarque qu'après les offices tu jouais peu avec les autres enfans de cliœui* ; est-ce que tu n'aimais pas tes camarades ?
— J'aurais eu bien mauvais cœur de ne pas les aimer, car ils m'aimaient tous.
— Pourquoi donc ne partageais-tu pas leurs jeux?
— Monsieur le prieur, je ne saurais trop vous dire pourquoi ; mais voyez-vous, j'ai toujours du bonheur à me trouver là où il v a du silence ; quand il n'y a point de bruit autour de moi, il me semble que j'entends des voix qui me parlent. Ainsi , bien souvent, quand il n'v avait plus personne, le soir, dans votre grande église, j'aimais h y revenir , je restais souS la tribune de l'orgue , et (ie là je vovais s'allonger devant moi comme une allée de piliers et de colonnes, et dans ma pensée je comparais la grande nef à un chemin qui menait à Dieu... puis, quand je regardais en bas, je voyais parmi les dalles bien des tombes, et je me disais : Il y a des voyageurs qui se sont couchés pour se reposer sur ce chemin.
— Et quand venait la nuit tu n'avais pas peur?
— Je sentais alors en moi bien des choses, mais je ne crois pas que ce fût de la peur... Après avoir vu le soleil dorer les vitraux du fond du sanctuaire, j'aimais à voir se lever la lune alors qu'elle s'allumait dans le ciel comme une autre lampe devant Dieu. Oh! sa lueur me semblait bien belle quand elle pénétrait par les étroites et longues fenêtres, et qu'elle s'allongeait sur les tombeaux des religieux. Ne trouvez-vous pas, révérend père, qu'il y a quelque chose de tranquille dans la clarté de la lune qui doit plaire aux morts ?
— Jean , tu n'as jamais lu aucun livre de poésie ?
— Jamais , monsieur le prieur, les livres que j'ai ouverts sont mon catéchisme et mon livre de messe.., puis le psautier du couvent... Oh! ce que j'aime le plus, ce sont les psaumes.
— Eh bien, mon enfant, il y a des hommes qui ne veulent pins qu'on lise dans ces livres-là.
— Ces hommes sont donc bien stupides ?
— Oui , et encore plus méchans.
— Ce soqt ceux qui ont fait fermer notre belle église?
— Oui.
— Ceux qui vous chasssnt du couvent ?
— Hélas! oui.
— Oh ! vous devez les maudire ?
— INlon fils, nous ne devons jamais maudire.
— C'est vrai , il faut toujours pardonner.
— Et cela te paraît-il difficile ?
— Oh oui! beaucoup aujourd'hui ; j'en veux du fond du cœur à ceux qui vous ont tant fait de peine! à ceux qui vous ont fait pleurer... Oh! un vieillard qui pleure, cela fait tant de mal avoir... Nos veux, à nous enfans, c'est fait pour ça... mais des yeux qui ne voient presque plus à force de veilles et d'années , les faire pleurer ! c'est impie...
— ^^Mon fils , je te remercie de tes bons sentimens pour moi; si j'ai pleuré ce matin devant toi, c'est que l'on ne quitte pas sans regrets la maison où l'on a vécu cinquante ans ; la maison de Dieu était devenue pour moi comme la maison de mon père. Dans la paix du cloître toutes mes journées coulaient tranquilles... A présent, dans le monde qui fait tant de bruit, que vont-elles être?
— Révérend père, si notre maison était plus belle et plus digne de vous, je suis bien sûr que mes parens vous demanderaient d'y venir ; et là, nous aurions bien soin de vous! Ma mère est une sainte, et servir un homme de Dieu lui serait un bonheur et une bénédiction.
J'ai à Chàlonnes une sœur , c'est chez elle que je vais me retirer. Pauvre sœur! elle vivait aussi dans la paix du cloître , à la Visitation d'Angers. Elle en a été chassée aux cris de vwe la liberté !
— Quelle liberté que celle-là!
— Celle que Dieu donne est plus tranquille !
— Mais, monsieur le prieur, si tous les religieux de France avaient éciit à l'assemblée : Citoyens , vous dites que les jours de liberté sont venus; vous proclamez que tous les Français sont libres : nous sommes Français , et nous voulons vivre et mourir à l'ombre des cloîtres ; ne vous aurait-on pas laissés dans vos couvents?
— Non, parce que ceux qui nous chassent vont prendre nos biens, nos trésors, nos saintes reliques, nos cimetières, nos maisons et nos églises.
— Oh! non, les médians n'oseront pas en venir là... car, voyez-
vous, révérend père, quand le ciimc se fait hardi, i\ faut (\uc la vertu n'ait pas peur. Dieu est avec elle, (jui donc pourrait la faire trembler? Souvenez-vous de la dernière (été de Pâques: comme votre grande église de Saint-Florent était remplie de peuple ! ce peuple était chrétien ; eh bien! il ne souffrira pas que l'on vole aux tabernacles les calices et les saints-ciboires; il ne souffrira pas que des mains avides et' souillées touchent au Saint des saints ; ah! si les hommes manquaient^, pour défendre les sanctuaires, les anges et les archanges descendraient du ciel avec ces lances et ces armures que des âmes bienheureuses leuç ont vues dans leurs visions, et avec ces armes célestes ils frapperaient de mort les audacieux sacrilèges... Et vous avez dit aussi, monsieur le prieur, que les hommes de l'assemblée vendraient la terre de nos cimetières. Mais avant de permettre une telle profanation, il n'y a pas un de nous qui n'allât se faire tuer sur la fosse de son père ! Oh ! après les sanctuaires du Dieu vivant , ce qui doit être le plus respecté en ce monde, ce sont les cimetières. Ce n'est pas là que les révolutions doivent faire du bruit et des bouleversemens, car les morts ne peuvent se lever pour repousser l'outrage; il n'y a que les lâches qui insultent les enfans, les femmes, les prêtres, les vieillards et les tombeaux.
Parlant ainsi, Jean-le-Voyant s'était animé; sa phvsionomie, ordinairement douce comme celle d'une jeune tille , avait pris quelque chose de martial... Où cet enfant avait-il appris tout ce qu'il disait ainsi avec une sorte d'éloquence ? N'en doutons pas , dans la poésie deson ame et dans son éducation chrétienne, il avait vécu près des autels, et la rosée d'en haut était tombée sur lui !
Pendant toute la route, Jean avait porté, au bout d'un bâton qu'il appuyait sur son épaule, le paquet du bon prieur ; le prêtre, lui, n'avait sous le bras que deux livres , l'Évangile et son bréviaire. Comme ils entraient dans la petite ville de Chàlonnes, le religieux, malgré son costume laïque, fut reconnu , et quelques enfans se mirent à l'insulter et à crier : ^ bas les moines! à bas les calotins !
Jean ne put se contenir , et dit avec feu à ceux qui outrageaient le prieur : « Vous devriez rougir de vous moquer ainsi de la vieillesse et du malheur. — Ce matin, j'ai vu pleurer le vieillard que vous insultez lâchement ; si vous pensiez à vos pères et à vos mères, qui vieilliront peut-être, vous respecteriez ses cheveux blancs. »
Un homme d'une trentaine d'années, un citoyen d'alors (jui pre-
naît plaisir à écouter les insultes des petits polissons, ajouta à leurs outrages, en disant : C'est un de ces caffards de Saint-Florent^ c'est un paresseux de inoine^ un hypocrite de prêtre.
— Si vous voulez faire preuve de courage, s'écria Jean , vous devriez choisir un homme comme vous pour l'injurier.
— Qui es-tu, toi, pour vouloir donner des leçons aux autres?
— Je suis bientôt un homme, j'ai quinze ans et j'ai du cœur.
— Tu m'as l'air d'un aristocrate : à bas l' aristocrate!
— Oui ! oui! à bas Paristocr^ate, répétèrent les enfans, les aj^istocrates àja lanterne! ça ir-a, ça ira , les aristocrates on les pendra !
— Ainsi poursuivis de vociférations et d'injures, le prieur et Jeanle-Voyant arrivèrent à une petite maison où demeurait la sœur du prêtre.
Depuis de bien longues années le religieux de Saint-Florent et la sœur de la Visitation ne s'étaient vus ; tous les deux avaient de bonne heure quitté la maison paternelle pour se réfugier dans la maison de Dieu , tous les deux (et c'était là un des chagrins qu'ils avaient longtemps mis aux pieds de la croix) tous les deux avaient cru mourir sans se revoir...
— Ma sœur, dit le prieur en prenant la main de la religieuse, ils veulent que leur révolution, parmi tous les maux qu'elle amène , nous donne le bonheur de vivre sous le même toit.
Mon frère, au plaisir que j'éprouve à me retrouver avec vous, je m'aperçois que je n'étais pas bien détachée des affections de famille ; j'ai presque du remords de ressentir tant de bonheur à vous voir.
— Oh! ne vous défendez pas de ces joies-là, ma sœur. Dieu, qui nous voit réunis, sait que pour nous retrouver ensemble, ni vous ni moi n'avons manqué à nos vœux.
— Si l'on nous laisse ici en paix , si l'on ne nous sépare pas , mon frère, nous suivrons chacun notre règle.
— Seulement nous y aurons un grand adoucissement, nous nous verrons et nous prierons ensemble... C'est vous , Thérèse, qui tiendrez la maison ; dès aujourd'hui, je vous recommande mon jeune compagnon de route, c'est lui qui m'a aidé à faire mes apprêts de départ ce matin et qui a porté mon paquet depuis Saint-Florent jusqu'ici. . . . c'est un bon petit chrétien , il était enfant de chœur chez nous.
— Mon enfant, vous commencez bien jeune à voir de mauvais jours :
on vous empêche de chanter en lace de l'autel des hymnes au Seigneur et à la sainte Vierge ; mais pour cela il ne faut pas négliger de prier; puisqu»! l'on ferme les églises , ouvrons plus que jamais nos cœurs à Dieu.
— Ce que vous me dites , madame , ma vieille mère me le lépète souvent, et ces paroles-là je les mets bien avant dans mon cœur pour qu'elles y restent, pour que le vent qu'il fait par le monde ne les emporte pas.
Quand fut venu le soir, le prieur dit à Jean : Tu ne partiras d'ici que dans quelques jours : il y a eu du trouble du côte de chez vous , les jeunes hommes ont refusé de marcher pour la république, il faut attendre.
— Si j'avais eu l'âge de partir, j'aurais eu le courage de refuser comme eux. Servir la république, qui renie Dieu, qui emprisonne le roi, qui ferme les églises, qui persécute les prêtres , qui vole les riches et qui ôte aux pauvres les consolations de la croix ! plutôt mourir!
— Mon enfant, j'aime ton enthousiasme , mais je te conseille un peu plus de prudence ; quand on a tes sentimens, il faut , dans des temps comme ceux-ci, parler moins haut.
— Révérend père, vous dites cela aux autres pour qu'ils ne se compromettent pas; mais le jour où vous avez si noblement, si chrétiennement refusé le serment, vous êtes monté en chaire, et votre voix n'a jamais été si forte^ si retentissante que lorsque vous avez déclaré, la main sur la conscience et les yeux levés vers le ciel, que vous ne prêteriez point le serment exigé, et c'est alors que vous vous êtes écrié et que vos religieux ont tous répété en se levant dans leurs stalles : Si la république K^eut des martyrs , nous sommes prêts î
— Ceci était un devoir,... et Dieu, qui récompense toujours ceux qui font ce qu'ils doivent, m'a déjà tenu compte des sacrifice que j'ji du lui faire. En quittant notre abbave j'avais le cœur si rempli de tristesse et d'amertume que je ne crovais pas qu'il y restât la moindre place pour la plus petite joie... Eh bien ! le soleil n'était pas couché que j'avais déjà ressenti une grande consolation en revoyant ma sœur.
— Oh! le bonheur que vous avez eu à revoir madame votre sœur s'est bien montré sur vos traits, monsieur le prieur... et, en voyant que la révolution , qui fait tant de mal, vous avait malgré elle procuré une joie... j'ai pensé à quelque chose qui était arrivé chez nous : mon
frère aîné avait pris dans les bois deux beaux pigeons ramiers^ il en avait donné un à notre sœur qui est mariée de l'autre coté de la Loire, etqui demeure auprès de Varades , et l'autre à moi ; nous les gardions tous les deux dans de grandes cages d'osier que nous accrochions aux branches des arbres pour que les pauvres pigeons vissent encore la verdure des forêts qu'ilsaiment tant. . .Un jour il y eut un terrible orage; la pluie, lèvent^ le tonnerre mêlaient ensemble tous leurs bruits ; le ciel était noir et la Loire aussi sombre que les nuages. Dans cette tourmente^ qui se faisait sentir des deux côtés de la rivière, le vent fit tomber de l'arbre la cage où était le ramier de ma sœur. Dans la chute, la prison d'osier s'ouvrit et le captif prit sa volée au milieu de la tempête et vint retrouver chez nous le compagnon dont il avait été long-temps séparé. Depuis ce jour les deux pigeons ramiers sont ensemble, et c'est à un orage qu'ils doivent leur bonheur : mon père, c'est aussi à une tourmente que vous devez la joie d'avoir revu votre sœur aujourd'hui.
Les eaux du fleuve coulent vite , disait Jean , de retour à son village , mais la marche des révolutions est aussi rapide que le cours des flots : j'ai vu, il y a peu de jours, un homme de Dieu chassé de la paix du cloître ; j'ai vu le père prieur de Saint-Florent quitter avec larmes sa vieille abbaye; j'ai vu sa sœur, une sainte sur la terre , exilée de son couvent d'Angers. A tous les deux la république avait dit : Vous êtes délivrés des chaînes de la superstition , vous êtes libres comme tous les Français, et trois jours après les hommes de la révolution sont venus au nombre de deux cents, avec des tambours, des fusils et un drapeau, et. hurlant des cris de liberté ^ ils sont entrés chez le vieux prêtre et chez la religieuse, et les trouvant en prière devant le même crucifix , ils les ont frappés , garrottés et entraînés en prison !
Voilà les exploits des fermeurs d'égHses , des abatteurs de croix — Si l'on marchait avec eux et pour eux , on aurait sur soi de la honte et
du sang Les jeunes hommes de chez nous ont donc bien fait de
refuser de partir pour la république Moi, pour refuser de la servir,
je ne veux pas attendre mon âge ; je veux tout de suite me joindre h ceux qui résistent; j'ai quinze ans et je puis porter un fusil ; j'ai balancé l'encensoir devant Dieu , je porterai le mousquet pour le roi ; j'ai chanté des hymnes dans le sanctuaire, je chanterai des chansons de guerre sur le champ de bataille. Ma mère m'avait consacré au service du Seigneur, c'est le servir que de marcher contre ses ennemis.
Ainsi parlait Jcan-le-Voyant sur la pclilc place du village du Pin-en- Mauge. Ses paroles avaient été écoutées par plusieurs jeunes hommes et elles avaient du l'être, car elles avaient été dites avec une grande chaleur et une vive inspiration.
Parmi les villageois qui étaient restés à écouter sur le seuil de leurs portes, il y avait un homme plus grand et plîis beau que les autres^ c'étoit Cathelineau le cardeur de laine. Quand Jean eut fini de parler, il vint à lui, et l'embrassant, il lui dit : — Enfant, tu as bien parlé , Dieu est avec toi , ton père et ta mère te béniront , et se réjouiront de t'avoir mis en ce monde.
— Je vais aller les voir , répondit Jean ; voilà bien des mois que je suis hors de chez nous; ma bonne vieille mère avait pensé que là ou elle m'avait mis, sous l'aile de Dieu , dans la belle église de Saint-Florent, je resterais long-temps. Moi , je croyais aussi que j'y vieillirais; mais voilà que tous les projets, toutes les espérances sont dérangés! Après les jours de moisson, il reste bien de la paille sur l'aire; mais dès que le vent se lève^ elle est dispersée et emportée au loin! — Jean, dit Cathelineau, je vais t'accompagner chez ton père, j'ai à lui parler.
— Venez, ça lui fera plaisir et à moi aussi. Le père et la mère de Jean demeuraient à un quart de lieue du village, et le chemin qui conduisait à la métairie qu'ils habitaient était un de ces chemins creux de la Vendée , profondément encaissés entre les champs et tout ombragés de grands arbres^ dont les branches forment berceau au-dessus du vova^eur.
Dans la solitude et le silence de cette route peu fréquentée , Cathelineau fit plusieurs questions au jeune Le Voyant, il lui dit :
— Tu as vu le père prieur de Saint-Florent quitter l'abbaye avec ses religieuses ?
— Oui , et ils pleuraient tous cocnme des enlans que Ton clmsse do la maison paternelle.
— V avait-il du monde à les voir partir?
— Beaucoup de pauvres qu'ils avaient Thabitude de nourrir étaient rassemblés devant la grande porte, plusieurs de ces mendians pleuraient aussi, et disaient : Voilà nos pères nourriciers qui parlent ! mais il y en avait d'autres qui les insultaient.
— Quoi! de ceux auxquels ils avaient donné du pain ?
— Hélas! oui, ils leur jetaient les bienfaits du passé à la tète; ils les appelaient fainéans enrichis, caffards, hypocrites!
— Les ingrats! Dieu leur fera expier leurs paroles. Le peuple de la ville, quel air avait-il ?
— Il regardait et laissait faire, beaucoup d'habitans se mettaient h leurs fenêtres pour voir passer, pour voir s'en aller
— Pour voir s'en aller leur bonheur; car cette belle abbaye était une source de richesses pour leur petite ville.... Et à Chàlonnes, quand on a traîné le prieur en prison , que disait la multitude?
— Eh mon Dieu! rien , elle croisait stupidement les bras, et laissait faire.
— Voilà comme ils sont tous : tant qu'on ne les touche pas , eux, ils ne disent rien ; le mal que l'on fait aux autres leur est indifférent : pour qu'ils crient et se meuvent il faut qu'on les frappe et les blesse.
— Patience ! patience ! le flot qui passe sur les autres passera aussi sur eux ; alors ils lèveront la tête et les bras pour échapper au déluge qui fondra sur eux, mais il sera trop tard; ils n'ont point eu pitié des autres, Dieu n'aura point pitié d'eux ; les grandes eaux rougics de sang monteront , monteront toujours , et ils auront beau se réfugier sur les hauts lieux , les flots de la colline sauront les y atteindre. Ils ne se sont point mis entre les oppresseurs et les opprimés : eh bien! il n'y aura point de digue pour les défendre du torrent , ils périront parce qu'ils n'ont pas voulu sauver leurs frères.
— Jean , il ne faut pas que ceux qui ont de la charité dans l'ame soient confondus avec les hommes qui ne pensent qu'à eux. Moi , je veux me sauver de cette honte , je l'ai dit aux jeunes gens que l'on veut faire partir pour la république. J'ai bien passé l'âge de la réquisition^ je suis marié, mais c'est égal ; si on vient pour les prendre de
force , je résisterai avec eux Dieu ne m'a pas donné de la force et du
couragejpour que je croise les bras quand on opprime le pays.
— CathelineaU;, si vous vous armez, prenez-moi avec vous. • — Jean], tu es trop jeune.
— Quand David a tué Goliath, il n'avait que seize ans.
— Ton père et la mère ont besoin de toi.
— Moi, j'ai besoin de faire mon devoir ; tenez, c'est Dieu qui vous a donné l'idée de venir chez nous. Devant vous je m'en vais parler à mon père, il a été soldat, il a vu notre roi Louis XVI, il me permettra de
me battre pour le délivrer. Ma mère, qui ne peut plus aller prier dans notre église fermée, me laissera prendre les armes pour que j'en rouvre les portes.
— Jean , quand tu étais enfant de chœur, est-ce que tu pensais à te battre ?
— Non, je ne pensais qu'à prier et à chanter des hymnes. J'espérais grandir, vieillir et mourir dans la belle abbaye où j'étais fier d'avoir été admis. Pas une pensée de guerre ne m'était venue avant que j'eusse vu les violences et les injustices des hommes de la révolution. Mais quand les ministres de Dieu , les pères des pauvres, les bienfaiteurs du pays ont été chassés de leur sainte demeure, quand j'ai appris que l'assemblée ne voulait plus permettre aux pauvres et aux affligés d'aller prier dans les églises pour y demander de la résignation et de l'espérance , alors je me suis dit^ il faut résister à une si affreuse tvrannie.
— Brave enfant , tu es donc tout prêt ?
— Oui — Mais je le serai encore davantage quand mon père et ma mère m'auront béni.... Mais vous, Gathelineau , que comptez - vous faire ?
— Je te le dirai.
— Quand?
— Peut-être demain. Vicomte Walsu.
(La suite au numéro procliain. )
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