FRANÇOISE DE RIMINI , PAR MADEMOISELLE DE FEAUVAU
C'est dans le beau et riche Musée, dont INI. le comte de Pourtalès rend avec tant de grâces les abords si faciles, que se tiont cachée la Francesca. Non-seulement mademoiselle de Feauvau s'est inspirée des pages du poète , niais encore, afin de rendre plus littéralement sa pensée, elle a quitté notre siècle pour se transporter dans le sien; à voir cette œuvre, qui oserait allirmer que \c dixneuvième siècle lui a donné naissance?
Le monument, d'environ six pieds de haut, élève , comme le portail d'une église, ses trois flèches dentelées, dorées, azurées. Celles de droite et de gauche supportent chacune un ange; sur celle du milieu , Dante , le sombre poète, est accroupi et penché ; son regard inspiré plonge dans l'espace ouvert au-dt'ssous de lui et s'arrête sur Erancesca , assise , montrant du doigt à son amant la ligue du livre fatal qui les captive. On lit sur la ligure de marbre tout ce qui ilevail alors palpiter dans le cœur trop tendre de la jeune femme; sa pose est tl'une vérité simple et forte ; tout dans elle appelle l'attention sur son ge^ste. Paolo n'a
(1) Quai Vollaire , t5 , à i'cnlresol. Chaque année six volumes. Prix : Dans uuc jolie boite, curlonncs , i2 fr. ; reliés, dores sur tranche, |S IV. , brochés, 10 Ir.
pas été moins vivement compris par Tartiste ; c'est dire qu'il a été aussi bien rendu; nous avouons niênie un sentiment de préférence pour l'énergie avec laquelle sa pose , son expression, la passion qui contracte ses traits ont été rendues. La pierre semble respirer , palpiter , souftVir. La pensée est fortement sentie , fortement tracée; mademoiselle de Feauvau a voulu faire de l'art , rien que de l'art ; elle en a fait , et de l'art comme on le sentait jadis , comme on y croyait autrefois , de cet art vierge , vrai, naïf, énergique , dont , hélas I l'inspiration nous manque si souvent.
Mais le regard du Dante , suspendu sur le monument , ne s'arrête pas à ce délicieux groupe qui nous a si long-temps captivés , si fortement émus , il descend encore pour s'arrêter sur le châtiment.
Entraînés par le tourbillon infernal , en vain les coupables veulent-ils s'arrêter ; toujours, toujours ils passent, haletans; on les voit se serrer , s'enlacer l'un dans l'autre ; Francesca plie sur le bras de son amant , ses membres harassés semblent flotter dans sa draperie, sa tête est rejetée en arrière , son visage où s'empreint la lassitude, l'angoisse la plus douloureuse, est à demi voilé par sa main ; mais Paolo... son bras convulsif serre sa compagne contre lui, sa main se perd dans sa chevelure qu'il arrache ; lui , on voit qu'il double tous ses tourmens, qu'il souffre pour elle et pour lui. Sublime est l'inspiration, admirable l'exécution. Ces deux corps , perdus l'un dans l'autre , confondus en un seul, volent, passent , glissent, tourbillonnent devant le regard.
Que si après vous être arrêtés Ion g- temps devant le premier tableau , fasciné par un sentiment plein de tendresse et de crainte , et avoir frissonné d'épouvante devant le second , vous arrachant enfin au charme , vous considérez le monument dans son ensemble , alors vous voyez ce drame si chaleureusement exprimé , entouré d'une enveloppe si naïve , que l'attendrissement vous vient au cœur et le sourire sur les lèvres. Yous rappelant le moyen-âge, grave et sévère dans ses productions , se faisant enfant pour les encadrer , les ornant , les enjolivant avec tendresse de ces mille petits détails délicats qu'il prodigue avec tant d'art à ses œuvres, vous voyez le marbre s'élever, se découper, se peindre autour de la scène dantesque.
Nous terminerons ici cette notice en nous félicitant de compter dans nos rangs , et nous pouvons dire au nombre de nos martyrs , l'auteur de ce délicieux monument; c'est donc avec un double plaisir que nous rendons justice à l'habile artiste que nous nous enorgueillissons de plus de pouvoir appeler notre sœur d'opinions et de croyance. Arthur de Gobineau.
CHRONIQUE DE PARIS