‹ L'Écho de la jeune France (volume 4)Chapitre 55 sur 75 · ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE · texte numérisé non relu

ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE

Reprise de la Juwe. — La danse et la musique. — Débats de M^^ Stoltz.

Dans le dernier numéro de VEcho de France , pas une nouvelle dramatique, le silence le plus complet ; c'est que nous avions voulu aussi goûter un peu de cefar niente campagnard , si délicieux , si bien apprécié surtout par nous autres , infortunés citadins^ garrottés presque toute Tannée au pavé brûlant de la capitale ; vous nous pardonnez , n'est-ce pas ? d'avoir préféré pendant un mois le spectacle de la nature au spectacle de l'art, d'avoir oublié Cicéri , Philastre et Cambon à l'aspect d'un beau soleil levant sur les bords de la Loire. Comme il a passé vite le temps de nos vacances I Hélas I nous voici à notre poste I hélas I nous ne déserterons plus !

Le lendemain de notre arrivée , nous étions à l'Opéra , dans ce grand fover qui rappelait à notre imagination les immenses salons des châteaux que nous venons de parcourir. C'est le même parfum , le même langage , la même tenue de bonne compagnie. On donnait la Juiue et la foule était là comme à Guillaume Tell., comme aux Huguenots-, déjà Paris semble se repeupler, la saison s'hiverne et les loges fashionnables ne sont plus désertes. Long-temps nous avions maudit le froid ; eh bien I aujourd'hui , nous sommes presque tentés de faire avec lui une réconciliation complète , de lui tendre la main comme à un ami , car à lui nous devrons le retour plus prompt de nos plaisirs ; grâce à lui , Mesdames , vous quitterez vos manoirs , vous regagnerez à la hâte vos appartemens de Paris aux doubles fenêtres , aux portières de damas , aux tapis veloutés , et vous commencerez de bonne heure les brillans raouts dont vous faites les honneurs avec tant de noblesse et de gracieuseté. L'hiver a proclamé la déchéance de l'automne, Thiver occupe le trône, vive l'hiver I Vous voyez que nous sommes dans les élastiques idées de notre siècle , et nous disons avec les fonctionnaires d'une grande nation :

K Le roi , fûl-il un ours , obtiendrait notre hommage. »

On donnait donc la Juiç^e , et Duprez se trouvait encore une fois en présence de Nourrit. Abordons avec franchise la grande question qui divise les habitués de l'Opéra. Quant au jeu scènique , Nourrit triomphait mieux de toutes les difficultés du rôle d'Eléazar. Que de noblesse , que d'onction patriarchale dans la scène de la pâque ! Quel parfum biblique il répandait autour de lui I comme il était véhément et terrible dans Fana thème I Le tragédien égalait à chaque

instant le chanteur. Duprez n'a pas été au-dessous de cette lourde tâche , et redemandé plusieurs fois dans le cours de la même représentation , il est venu recueillir la juste récompense de ses efforts presque toujours heureux. Il a représenté d'une manière satisfaisante le juif Eléazar, personnage à la Shakspeare, tantôt digne , tantôt noble , puis intéressé, vindicatif et rampant. La position de Duprez , toute brillante aux yeux du public , est cruelle pour ce grand artiste: depuis son entrée à l'Opéra , pas une création , pas un rôle nouveau ; il ne se livre à ses inspirations qu'avec la crainte continuelle de copier son prédécesseur; le souvenir de JVourrit le poursuit partout , et il a fallu toute l'immensité de son talent pour lutter contre tant de regrets légitimes , contre une réputation que quinze ans n'avaient fait que grandir et consolider.

La mise en scène de la Jid^'e est le chef-d'œuvre de l'art moderne ; c'est le moyen-âge exhumé , c'est de l'histoire vivante j il faudrait pouvoir examiner dans ses moindres détails cette vérité dans les costumes , cette exactitude de la couleur locale , pour apprécier le travail consciencieux et les recherches laborieures qui ont présidé à ce magnifique spectacle ; six cents personnes et dix chevaux se meuvent sur la scène avec une précision admirable ; depuis l'épée de Charlemagne jusqu'au pain azime des Israélites , depuis la pourpre jusqu'à la buie , tout est vrai et semble l'œuvre studieuse d'un bénédictin.

Honneur donc au directeur de l'Académie royale de musique I II a achevé une réforme que Talma avait commencée ; M. Duponcliel a été digne du grand tragédien qui s'éclairait souvent de ses avis et qui le consultait pour ses costumes à chaque rôle nouveau. Le festin impérial , l'entrée de l'empereur , le concile de Constance et l'autodafé sont le spectacle le plus beau que puisse se représenter l'imagination.

La partition de la Juwe est jugée et appréciée depuis long-temps. Elle a ouvert à M. Halevy les portes de l'Institut et a su le placer au premier rang de nos compositeurs modernes. Mais tout en admirant ce remarquable opéra , nous persistons à dire que cinq actes de musique sont trop longs pour nos oreilles françaises qui ne sont plus de corne comme au temps de Caraccioli.

Il n'est qu'un seul moyen de faire adopter ces longs ouvrages ; voyez la Muette de Portici , voyez Roherl-le-Diabh et imitez cet excellent exemple ; introduisez de la danse et du spectacle dans chaque acte ; tandis que vous occupez les yeux , l'oreille se repose , et le public , en trouvant un plaisir sans fatigue , arrive ainsi à une juste et complète appréciation.

On danse peu dans la Juwe : c'eût été un tour de force mirifique de faire danser le concile ; M. Taglioni y a renoncé ; il s'est borné à y introduire une petite scène populaire, paraphrase du pas styrien, importé par sa belle- fille et qui est bien à sa place dans les rues de Constance.

Puisque nous voilà sur le chapitre de la danse , nous allons chercher une mauvaise querelle à M. le directeur de l'Opéra , et gare à lui , car nous avons grand nombre de partisans, et Dieu sait ce qu'il lui adviendra si la guerre est une bonne fois déclarée I Son théâtre ne s'appelle-t-il pas X Académie royale de Musique? que veut dire musique 1 M. Berlioz a bien raison lorsqu'il prouve,

dans le Dictionnaire de la conç'ersafion, que le mot musique tire son étyinolo^jie du mot muse et qu'il exprime <^e à quoi président les muses. Si M. Diiponcliel ne veut pas adopter dans tonte son étendue notre nouvelle définition de son titre, nous intriguons , nous pétitionnons auprès de la commission de l'Opéra, et bientôt nous verrons en lettres colossales sur le fronton de son théâtre : Académie royale de Musique et de Danse', et s'il dit un mot, un seul mot : de Danse et de Musique. Dans l'intérêt des plaisirs du public , dans l'intérêt de la direction elle-même , la danse et le chant doivent marcher de pair, comme deux arts jumeaux , et c'est un mauvais calcul de tout donner au frère au détriment de la sœur. Nous allons le prouver.

Mademoiselle Taglioni, la divine sylphide, est loin de nous, et mademoiselle Fanny Essler porte à elle seule le sceptre de la danse : à peine est-elle escortée par quelques sujets d'élite, et, pour nous servir d'une figure classique , Terpsichore amaigrie se voile et cache sa douleur : tous les jours, au contraire, le chant prend de nouvelles forces et dévore le budget de l'Opéra ; 70,000 francs de traitement donnent à peine une voix, sans compter les onéreux rachats de congé : c'est que l'artiste unique comprend sa valeur, c'est qu'il sent qu'il est indispensable : sans lui point de recettes; il chiffre alors son importance et le directeur se trouve à sa merci. Tant que Duprez chante, c'est bien ; mais qu'un rhume arrive, que devient M. Duponchel? quelle danseuse, quel ballet attirera la foule? C'est qu'en bonne administration il faut d'abord penser aux revers ; c'est qu'il ne faut pas que les heureux résultats du moment endorment le directeur et évedlent en lui les sentimens d'orgueil qui n'engendrent que les fautes.

L'Académe royale de musique ne peut suivre l'exemple des Bouffes ; le Théâtre- Italien n'ouvre que pendant six mois, et l'Opéra doit fasciner nos yeux et charmer nos oreilles pendant toute l'année. On se tromperait si l'on voulait faire de ce théâtre une espèce de lanterne magique comme les Bouffes, où de nouveaux talens se succèdent de six mois en six mois^ et rajeunissent ainsi un vieux répertoire. La supériorité du grand Opéra naît de son magnifique ensemble , de son harmonie en tout, delà somptuosité de ses costumes, de la richesse et du fini de ses décorations, du grand talent de ses artistes dans les deux genres, de la multitude de choristes et de choriphées, de cette mise en scène qu'on ne trouve nulle part plus exacte, plus positive, plus étourdissante, et qui fait qu'un peuple de figurans manœuvre comme un seul homme. Oui, M. Duponchel, gardez, stimulez la danse ; car, sans elle, l'Opéra devient la succursale du Théâtre-Italien, vous n'êtes plus le directeur du premier théâtre du monde. Faisons donc des vœux pour que le temps renaisse où Robcrt-lc-Diahlc oXievn^ni avec la Sylphide, où le comte Ory laissait reposer la Bayadcre , où l'Opéra pouvait varier le plus riche des répertoires. Que M. Duponchel ne ferme pas les yeux et ne se bouche pas les oreilles ; homme d'esprit et de raison, il écoutera, il suivra les conseils d'une critique toute bienveillante, qui ne peut et ne doit avoir en vue que deux choses qui se confondent, les intérêts de son théâtre et les intérêts du public.

En terminant, quelques mots sur la nouvelle cantatrice qui vient de débuter dans le rôle de Rachel : madame Stoltz a une voix bien timbrée dans les cordes

hautes, etson jeu est pathétique et bien senti. Si, dans le trio du deuxième acte, elle a montré tout ce que son organe a d'énergie et de puissance , dans Fair : Il i^a i^enir , elle a déployé une grâce et un charme qui ont entraîné les applaudisseinens de la salle entière. Vicomte AtMÉRic.

■aM-^M^»-0^

Page 1