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AU QUATORZIÈME SIECLE

La France a eu pour rois, pendant le quatorzième siècle, Phillppele-Bel , Louis X , Philippe-le-Long , Charles IV, Philippe de Valois, Jean-le-Bon , Charles V et Charles VI. Cette nomenclature , qui embrasse les derniers rameaux de la branche ainée de saint Louis et les premiers de celle des Valois, suffît pour indiquer la variété prot^ressivc de celte époque de transition.

Les guerres des anciennes croisades ont fini avec le treizième siècle et les résultats désastreux de ces expéditions d'outre-mer ont tristement pesé sur le règne du fils de saint Louis, Philippe-le-Hardi. Mais à ces luttes de géans engagées par la foi religieuse et soutenues par l'honneur chevaleresque, vont succéder, indépendamment das schismes deux guerres non moins terribles : la guerre avec l'xAngIctcrre , qui remplira une immense période, et la guerre civile, allumée d'abord entre les nobles et les paysans , sous le nom de Jacquerie , et plus

(1) Cet article doit faire partie du 19* volume de la Collecdoii des pièces inedUes sur r histoire de France^ que va faire paraître, chez le libraire Deutu, le savant M. Leber. 1"^* édition. — Tome vu. — 1^' noi'cmbrc 1837. 17

tard entre deux factions rivales, les Bourguignons et les d'Armagnacs.

Les lettres et les arts , expression mobile des idées et des mœurs de chaque époque , ne pouvaient échapper à l'influence de ces profondes commotions; le génie national, entraîné en Orient à la suite des preux, fit retour sur lui-même , et entra dans la voie de son développement naturel , dès que le champ de bataille eut été transporté au sein de l'Europe.

La renaissance avait commencé en Italie; le Dante en avait marqué l'aurore, et la lumière rayonnait de tous les côtés, avec les ouvrages des Pétrarque , des Boccace et des Coluccio. Appelés à choisir entre la caducité de la langue latine et la barbarie de l'idiome italien, ces hommes illustres avaient compris qu'il était moins difficile d'élever l'un que de relever l'autre ; ils osèrent donc être de leur pays et s'inspirer surplace : mais, pour ennoblir leur langue et pour la rendre digne de leur génie , leur soin le plus empressé fut de la doter de tous les modèles antiques ; les Latins et les Grecs furent traduits; et l'italien , merveilleusement greffé sur ces fertiles compositions, acquit aussitôt un degré de maturité que les langues anglaise , allemande et espagnole n'atteignirent que plusieurs siècles après. ,

La langue espagnole attendait un souffle créateur ; elle ignorait sa fécondité. La langue allemande , dédaignée pour le latin corrompu du Bas-Empire, n'était pas moins loin de faire soupçonner, sous l'étreinte des habitudes opiniâtres qui la paralysaient , qu'elle deviendrait un jour l'interprète des Wiéland et des Schiller. La langue anglaise , se recrutant de tous les dialectes du Nord , était dans un travail dont rien n'indiquait le terme. Ses deux premières originalités, Jean Wiclef et Geoffroi Chaucer, sont devenues inintelligibles; et il n'est rien resté de tous les controversistes que fît éclore Duns Scot ; les infatigables athlètes d'Oxford , ces réalistes et ces nominaux qui firent tant de bruit dans les chaires , n'ont pu faire arriver une seule page à la postérité.

Si la littérature française a mieux profité de l'heureux essor de la littérature italienne, il y avait deux motifs pour qu'il en fut ainsi : d'abord sa longue priorité ; elle avait vu naitre l'italien ; elle lui avait même prêté le secours de sa vieille langue romane, et elle avait pu ainsi le suivre dans ses premiers progrès : en second lieu , des relations intimes s'étaient établies d'un côté à l'autre des Alpes par la translation de la cour de Rome à Avignon. Ce n'était pas là seulement le centre

de la chrétienté, mais de la science ; on voyait souvent dans les mêmes murs des professeurs appartenant aux universités de Paris, de Bologne, d'Oxford ou de Cambridge ; l'unité catholique qui tendait à généraliser le mouvement intellectuel multipliait les rapprochemens et les communications.

Les salutaires effets de cette influence locale furent malheureusement détruits en partie, lorsque le grand schisme, instituant deux papes et faisant de Rome et d'Avignon deux camps ennemis, couvrit du tumulte de ses querelles toutes les voix qui s'essavaient à chanter sur la lyre toscane.

Et puis , où trouver en France , au milieu de cette société encore bardée de fer et toujours la lance au poing, la protection éclairée des Mécènes de l'Italie ? Les Scaligeri de Vérone, les Carraresi de Padoue , les d'Est de Ferrare , les Visconti de Milan , les Gonzague de Mantoue, excités par Robert, roi de Naples , se montraient les dio^nes précurseurs des Médicis. « Jamais , dit Tiraboschi , on ne vit dans le même siècle tant et d'aussi brillans exeniples de patronage ! Il faut descendre jusqu'au milieu du quatorzième siècle pour apercevoir chez nous et les mêmes élémens d'émulation et les mêmes moyens de perfectionnement. »

Le roi Jean aima les lettres et les cultiva ; il sut exciter l'ardeur des savans par de généreuses récompenses ; mais il ne se contenta pas de (liire traduire des ouvrages ascétiques , il voulut naturaliser les beautés des auteurs latins ; et Pierie Bercheur, prieur de Saint-Ëloi entrepi'it par ses ordres de reproduire en français les Décades de Tite- Live. Cette traduction fut bientôt suivie de celles deSalluste, de Lucain et de César. C'en était assez pour donner l'impulsion : les modèles furent étudiés avec empressement ; et le génie national, qui s'était montré plus impatient de créer que d'imiter, reçut la direction qui lui manquait.

A l'exemple de son père, Charles V n'épargna aucune dépense pour se procurer une collection des meilleurs ouvrages. Sa bibliothèque, premier noyau de la bibliothèque royale, ne se composait que de vingt volumes à la mort de Jean ; elle s'élève par ses soins jusqu'à neuf cents , nombre prodigieux pour l'époque. Il est vrai que le papier, dont l'usage commençait à se répandre, était venu suppléer à la rareté du parchemin , et qu'à l'aide de ce secours matériel la

science put augmenler ses richesses sans faire aucun sacrifice; car ^ faute d'expédiens plus commodes , beaucoup d'auteurs , pressés du besoin d'écrire, raclaient des livres anciens dont ils ne connaissaient pns le mérite ; et souvent un chef-d'œuvre disparaissait ainsi , sous une main vandale^ pour faire place à une dissertation d'école ou à une Iciîende de monastère.

Jusqu'à la découverte de l'imprimerie , un manuscrit fut chose si précieuse et si rare ^ qu'on le considérait comme un objet de luxe. Marguerite de Sicile laissa , par testament , un Bréviaire au roi son père ; et, dans la plupart des églises , le Bréviaire de service , entouré d'une cage de fer, était placé à l'endroit le mieux éclairé de la nef, afin que plusieurs prêtres pussent réciter leur office en même temps.

Il faut donc le proclamer avec reconnaissance : si les bibliomanes français avaient une canonisation à décerner, elle reviendrait de droit à Charles V. C'est lui qui, le premier, donnant le signal des recherches , apprit à glaner dans le vaste champ où les régénérateurs de l'Italie moissonnaient à leur aise depuis un demi-siècle. Maître du passé , qu'il reconstruisait pièce à pièce, ce monarque ouvrit à travers les ruines une route pour l'avenir; et il y engagea, par le puissant ressort de l'émulation, toutes les forces intellectuelles de la France. (( Les clercs ou la sapience , disait-il , on ne peut trop honorer; Unit que sapience sera honorée en ce royaume ^ il continuera à prospérité; mais quand déboutée y sera , il dédiera. »

Tout ce qui avait été traduit sous le roi Jean fut traduit de nouveau; et, dans ce travail de seconde main, le progrès de la langue fut déjà sensible: Suétone, Valère-Maxime , Cicéron revirent le jour; Jean d'Antioche publia la Rhétorique de l'orateur romain ; Philippe de Vitry, évêque de Meaux, les Métamorphoses d'Ovide; Nicolas Oresme , la Morale d'Jristote : Evrard de Contv ou Coussy, médecin du roi , les Problèmes du philosophe grec ; les fables d'Esope reparurent sous le titre de Bestiaire ; et l'avocat-général Raoul de Presles, outre la Bible et la Cité de Dieu^ de saint Augustin , rajeunit, par une version plus fidèle et plus pure , les Homélies et les Dialogues de saint Grégoire. Les Institutes de Justinien et les D écr étales ^ fièrement confinées jusque-là dans la langue des universités, passèrent aussi dans la langue vulgaire.

Les chroniques assez nombreuses de cette époque prouvent que

l'on tenait déjà beaucoup à transmettre à la postérité la relation des faits contemporains ; mais les efforts de ce zèle patriotique durent long-temps être plus louables qu'heureux. Sans Froissart, le quatorzième siècle ne nous aurait laissé que des annales d'une sécheresse rebutante, ou de froids panégyriques surchargés d'ornemens , à la manière de Christine de Pisan. Cet écrivain avait acquis une haute supériorité en s'instruisant par les voyages ; il avait visité successivement toutes les cours qui protégeaient les lettres ; on l'avait vu converser avec tous les étrangers dont le talent était célèbre; et^ chose remarquable, il n'avait rien perdu , dans ce commerce cosmopolite , de son originalité naïve : l'abeille ne s'était endormie sur aucune fleur ; elle avait fidèlement rapporté à la ruche tous les parfums destinés h composer son miel.

A vrai dire, si l'heureuse indépendance du génie de Froissart fut une exception , il est permis de s'en prendre au joug de l'Université. Cette institution , recommandable à plus d'un titre , mais dont la domination pesait si lourdement sur les lettres et sur les sciences, était dominée à son tour par le fléau de la dispute ; ce n'était , à proprement parler, qu'une école d'escrime pour toutes les subtilités du sophisme ; verset prose, tout devait s'en ressentir; et quelle force d'esprit, quelle audace de courage ne fallait-il pas pour lutter contre une puissance qui réglait les volontés des cours et qui gouvernait les opinions des conciles! L'université de Paris , centre de toutes les universités, avait une main sur l'Église et l'autre sur l'Etat ; en changeant sans cesse et les professeurs et les étudians avec ceux de Bologne , d'Oxford, de Cambridge , elle s'était trouvée encore assez riche pour fonder les succursales de Poitiers, d'Orléans et de Montpellier. « Lorsqu'elle allait en procession à Saint-Denis, la tète du cortège entrait dans l'église de l'Abbaye , tandis que les dernières files sortaient de l'église des Mathurins. Dans une assemblée générale où il fut question d'opiner sur l'extinction du schisme , il se trouva , par le compte des suffrages^ dix mille membres de l'Université qui avaient droit de donner leurs voix. »

Depuis Philippe de Valois jusqu'à la fin du règne de Charles V, plus de vingt collèges furent établis dans la juridiction de l'Université de Paris.

L'enseignement universitaire embrassait surloiit la philosophie , la théologie et la jurisprudence.

Aristote était toujours l'oracle de la philosophie. Les deux sectes rcssuscitées par Scot partageaient l'Europe : les nominaux ne s'attachaient qu'à la définition des termes , et, portant Texamen jusqu'à la dernière rigueur, mettaient à tout moment leurs adversaires dans le cas de ne pouvoir répondre ; les réalistes, au contraire , se vantaient de mépriser cette guerre de mots, et d'avoir uniquement pour objet de leurs raisonnemens les choses mêmes dont les mots ne sont que les signes représentatifs ; mais ils abondaient en distinctions de ces mêmes termes qu'ils auraient dû négliger, s'ils eussent suivi leurs principes. Certes, il y avait peu de fruit à espérer de ces querelles puériles, et cependant l'Université, craignant que le progrès ne fût trop rapide , avait intimé l'ordre à tous les professeurs de faire leurs leçons moins doucement, pour que les auditeurs ne pussent ni les copier, ni les retenir de mémoire.

L'explication de la Bible et du livre des Sentences formait le fond de l'étude de la théologie, toujours embrouillée par les abstractions de La métaphvsique. Les frères prêcheurs se signalèrent vers la fin du siècle par leur dispute au sujet de V immaculée conception. Jean Adam, dominicain , docteur en théologie, ayant avancé dans l'église Saint-Jacques-la-Bouchcrie que c'était un péché mortel de croire la sainte Vierge exempte du péché originel, souleva contre lui toute la Faculté, et fut obligé de se rétracter publiquement. De là une source inépuisable de controverses; les erreurs se multiplièrent avec les querelles, et bientôt il n'y eut plus de proposition , si bizarre qu'elle fût , qu'on craignît de soutenir , pourvu que l'argumentation fût conforme aux règles de la scolastique. Par malheur, les extravagances de l'école n'étaient pas châtiées par le ridicule ; l'ignorance publique en prenait beaucoup au sérieux ; et, au milieu des nuages incessamment amassés par des esprits faux, se formait la tempête que Wiclef devait déchaîner avec le schisme d'Angleterre.

La jurisprudence présentait encore l'image d'un dédale eflrayant ; mais l'avidité du gain et la facilité d'acquérir un nom en s'ingérant d'interpréter les lois , donnaient une grande vogue à cette étude, que le pape llonorius avait interdite à TUniversité de Paris, de peur qu'elle ne détournât de l'étude de la théologie. Depuis long-temps , malgré

la résistance des ponlites de Rome, toujours appuyés sur les canons et les décrétales , les Institutes de Justinien avaient succédé au Gode Théodosien ; on les enseignait publiquement dans les principales écoles du royaume , mais elles n'avaient force de loi que dans les pavs de droit écrit ; ceux qui étaient régis par des coutumes particulières ne l'admettaient que comme raison écrite, et seulement dans les cas oii elles ne se trouvaient pas en contradiction avec les usages reçus. Le droit coutumier décida la plupart des questions jusqu'aux établissemens de saint Louis; alors la sphère s'élargit; comme les établissemens et les coutumes n'avaient pu prévoir tous les cas, il devint nécessaire de remonter aux sources ; on interrogea le droit romain ; et ceux qui ne succombèrent pas sons une science indigeste s'égarèrent , comme les docteurs en théologie, dans les abus du raisonnement ; on ne subtilisa pas moins au barreau que dans la chaire. « La malheureuse adresse des praticiens, dit Villaret, ouvrit des routes que toute la prudence des législateurs n'avaient pu deviner; et la justice , arrêtée à chaque pas dans des sentiers obliques, fut presqu'ensevelie sous l'appareil de formalités dont l'introduction devait servir à garantir le faible de l'oppression , et non à faire triompher la chicane et la mauvaise foi ; on connut cet axiome fatal , qu'on peut avoir raison dans le fond et tort dans Ici forme. »

Si le droit civil était mal en cour de Rome , en revanche le droit canon y avait pleine faveur , et c'en était assez pour qu'il primat jusqu'à la théologie. Suivant Clément VI , les théologiens n'étaient que des visionnaires dans leurs disputes ; et, comme disputeurs, il n'en voulait à aucun prix. Pendant le séjour des papes à Avignon , le droit canon avait reçu de tels encouragemens, qu'aucune science n'était plus cultivée; mais, dans cette étude comme dans toutes les autres, le temps avait opéré des changemens qu'il importe de ne pas perdre de vue. Dès les premiers siècles de l'Église, les Grecs avaient rassemblé ea corps les canons des conciles adoptés en partie par l'Église latine, ainsi que ceux des conciles d'Afrique ; on fît une nouvelle compilation sous Justinien^ à laquelle on joignit les premières décrétales des papes. Ce Code ecclésiastique , rédigé par Denis-le-Petit , moine de Scythie, fut reçu en France sous le règne de Charlemagne, et forma pendant plusieurs siècles le droit commun dans toutes les dispositions qu'un usage contraire n'avait point abrogées. A l'égard des fausses décrétales, ou-

vrage d'Isidore deSéviile, les souverains pontifes, dont elles flattaient l'autorité sur les évêques et les conciles provinciaux , ont tout tenté pour les xïccréditer. Gomme elles contenaient plusieurs dispositions sages et utiles, la France les adopta en quelques points, et particulièrement sur les appellations. Enfin , Gratien , moine bénédictin , entreprit, dans le douzième siècle , la concordance de cette multitude de règlemens. C'est l'ouvrage de ce religieux , rempli de propositions absurdes , de canons supposés , de fausses décrétales , en un mot , d'erreurs en tout genre , qu'on enseignait dans les universités , sous le nom de décret. Tel fut l'objet de l'étude du droit canonique jusqu'au quinzième siècle, époque à laquelle une méthode nouvelle s'introduisit.

C'est dans cette volumineuse collection que se trouvent les principes de tous les droits que les papes revendiquaient non-seulement sur la discipline ecclésiastique , mais encore sur le temporel des souverains. Comme dans ces siècles guerriers, les gens d'Église étaient à peu près les seuls qui étudiassent, à la connaissance des lois canoniques, ils joignaient celle du droit civil ; ce mélange embarrassa les procédures; la durée des moindres causes s'éternisa par l'établissement des différens degrés d'appellations introduits dans les tribunaux ecclésiastiques. Les usurpations de cette dernière juridiction furent d'autant plus faciles que tous les tribunaux agissaient constamment et d'une manière uniforme contre la puissance civile, divisée en une infinité de juridictions particulières. Le pouvoir royal enfin , averti par l'excès des abus , se réveilla et commença une résistance que la vivacité de l'agression rendit aussi longue que pénible. Philippe-le-Bel , Philippe de Valois, Jean et Charles V luttèrent successivement , et ce fut ce dernier qui parvint, h Ibrce de vigilance et de fermeté , à établir l'harmonie des lois , en fixant les limites des deux juridictions.

Rien n'était peut-être plus rare dans le quatorzième siècle qu'une idée nette et précise; aux ténèbres de la dispute se mêlaient , dans presque toutes les questions , les ténèbres de la superstition. L'astrologie judiciaire et la magie obtenaient pleine foi pour les erreurs les plus stupides. On attribuait une vertu miraculeuse à des figures de cuivre , de plomb, de cire ou d'autres matières consacrées avec de mystérieuses cérémonies, sous l'invocation de certaines planètes. Ces pratiques insensées furent , il est vrai , plus d'une fois condamnées; mais

on voit, dans la condamnation même., qu'on croyait alors réellement à l'influence des astres sur les destinées de l'homme.

Qu'on parcoure tes ouvrages soi: des poètes , soit des prosateurs de cette époque, et, à peu d'exceptions près, on y reconnaîtra l'empreinte de l'éducation sophistique des écoles ou de la superstition traditionnelle des masses.

Tout un poème repose ordinairement sur un songe pendant lequel l'auteur, qui s'intitule acteur, discute avec quelque personnage allégorique. Le fameux roman de la Rose^ versifié par Guillaume de Lorris, et continué sous Philippe-le-Bel par Jean de Meun , avait mis à la mode ce genre de fiction, qui exerçait la même tyrannie sur les poètes que l'autorité d'Aristote sur les philosophes. Jacquemart Grêlée^ que l'abbé Massieu appelle Jacquemart Gelei ^ Pierre Gentieu , Guillaume de Guilleville et Jean du Pin , qui appartiennent à la première moitié du quatorzième siècle, ne nous offrent dans leurs poèmes moraux et allégoriques qu'une imitation décolorée des mêmes tableaux ; mais qu'estce donc, si l'on jette les yeux sur la plupart des chroniques et des histoires particulières rimées! Tout y manque à la fois: bon sens, vérité, décence, et trop souvent aussi la poésie, qui n'est pourtant pas incompatible avec la naïveté. Aune époque un peu plus rapprochée de nous^ les Déduits de la chasse de Gaston de Foix, le Respit de la mort de Jean Lefebvre, les Trois Mariés de Jean de Venetteet les nombreux ouvrages de Christine dePisan, qui produisit, dit-elle, quinze volumes en six armées, n'offrent que d'assez faibles dédommagemens à l'homme de goût. Froissart seul , qui unissait le talent du poète au mérite de l'historien, composa des Pastourelles remplies d'images gracieuses et de pensées délicates, mais qui laissent beaucoup à désirer sous le rapport du plan et de l'ensemble. On a peine d'ailleurs h se figurer que ce soit un chanoine qui ait rimé tous ces poèmes dictés et ordoTuiés par l'aide de Dieu et d'amours. C'est le Paradis d^amours, V Horloge amoureuse , la Prison amoureuse , le Temple d'honneur , la Fleur de Marguerite , le Plaidojer de la rose et de la violette. Rien n'eut plus de succès sous le règne de Charles V, bien qu'une admiration de soixante ans n'eût pas encore épuisé la vogue du roman de la Rose. Les genres en faveur étaient , indépendamment des pastourelles ou pastorales , le lai , le fabliau , le roman , la ballade, les jeuxpartis.

On entendait par jeux-partis ce que les troubadours appelaient tensons , c'est-à-dire questions de jurisprudence amoureuse. Le poète avance un sentiment ; un interlocuteur en soutient un autre; et, après quelques couplets dans lesquels le débat se poursuit bien ou mal , un troisième personnage intervient et décide , ou celui qui parle le dernier est censé prononcer. La grande importance que , par respect pour les dames, on attachait aux choses d'amour, accrédita singulièrement ce badinage galant ; mais aussi , par l'influence de cette manie de subtilité , qui était l'épidémie régnante, on se jeta dans une métaphysique de sentiment ridicule à force d'être déliée. Gomme le remarque le Grand (i), « l'empreinte de ce pédantisme fut si profonde que plusieurs siècles ne purent l'effacer ; et la fameuse thèse du cardinal de Richelieu sur l'amour n'est pas la dernière preuve qu'on en puisse alléguer. )> On en trouverait plus d'une encore dans les écrits périodiques du dix-huitième siècle. Souvent le poète qui , dans son jeu-parti^ décidait une question d'amour , ne la décidait pas au gré de tout le monde ; et un autre, la traitant de nouveau, prononçait différemment ; les lecteurs alors prenaient parti, et s'engageaient dans des disputes dont on ne pouvait espérer de voir la fin sans un jugement formel émané d'un tribunal investi d'une autorité absolue. Gette étrange justice fut instituée : des gentilshommes, des chevaliers, des poètes, réunis par une association libre , s'attribuèrent dans plusieurs villes une magistrature qui obtint la sanction publique, grâce aux dames, que la galanterie en avait déclarées présidentes-nées et à toujours. Les cours d'amour, très-brillantes en Provence , languirent long-temps dans le Nord ; elles ne commencèrent à y répandre un véritable éclat que sous Gharles VI, lorsqu'elles furent adoptées par la frivole Isabeau de Bavière.

Les romans et les fabliaux étaient en vogue au douzième et au treizième siècle ; leur destinée avait été différente ; les premiers, qui flattaient l'hcroïsmc national, n'avaient pas quitté le sol de la patrie, où ils avaient subi diverses transformations; les seconds , après un règne de cent ans , abandonnés par l'indifférence publique , étaient allés se perdre en Italie et en Angleterre , d'où la plupart devaient nous revenir

[0 Picfacc des Fabliaux.

bientôt sous les noms de Boccace et de Chaucer, d^ns le Décamé/'on et les Contes de Cantorbérj .

Le roman, ainsi nommé parce qu'il était originairement écrit en langue romane, était l'épopée du temps. On comptait moins de romans de féerie et d'amour que de chevalerie ; ces derniers furent toujours en France l'objet d'une prédilection toute particulière. Le livre des héros devint avec le temps le livre des bonnes gens , la providence des foires et des colporteurs. Les romans furent d'abord écrits en vers ; on ne commença guère à les traduire en prose que dans le siècle dont nous nous occupons , époque où la langue, déjà plus épurée, acquérait ce caractère exquis de naturel et de naïveté dont le secret semble perdu.

Si les romans de chevalerie conservèrent encore après la renaissance une influence qui n'était plus en rapport avec les mœurs nouvelles, ils contribuèrent pendant les quatre siècles précédens à dissiper l'ignorance, à favoriser les progrès de la poésie, à inspirer aux nobles le goût de la lecture, et surtout à répandre dans la nation ce mépris des dangers , cette élévation d'ame et cet enthousiasme de gloire qui font les héros; un peu plus d'art et de vanité eût pu faire de nos romanciers des auteurs éminens. Homère n'a eu , comme eux , que des fables populaires ; Arioste et Boyardo ne se sont servis que des leurs.

Les Français^ il est essentiel de le bien constater^ sont ies premiers qui, depuis l'invasion des Barbares, aient fait paraître des contes en Europe ; les autres nations n'ont fait que les copier ou les imiter ; l'Italie leur doit ce Boccace dont elle a raison d'être fière , mais auquel assurément elle a tort d'attribuer tout le mérite de l'invention. Les conteurs qui ont succédé dans le quatorzième siècle aux conteurs du treizième , n'ont pu les égaler, et de nos jours même, avec beaucoup plus d'art , on a moins de grâce dans le style et de vérité dans la narration.

De tout temps on a dit que l'esprit courait les rues chez nous , non cet esprit de réflexion qui médite profondément sur une chose pour en tirer une autre, mais cet esprit de vivacité qui saisit nettement les idées qu'on lui présente, qui les arrange et qui les perfectionne; cet esprit-là, nos aïeux le firent briller dans toutes les voies qui leur furent ouvertes au quatorzième siècle ; ils avaient dans le cœur un fond de galanterie guerrière qui se manifestait par les tournois et les carou-

sels ; mais, comme on ne pouvait pas toujours se battre en champ clos ou défendre un pas à l'honneur d'une maîtresse, il fallait que des plaisirs tranquilles succédassent à la violence de ces exercices.

Les Françaises , plus délicates que les Romaines , n'aimaient point les combats d'animaux , et n'y assistaient que faute de mieux ; on sentait bien qu'on devait les amuser par des spectacles plus doux ; la difficulté était d'en inventer ; on avait quelque faible souvenir de la comédie qui avait fait les délices des Grecs et des Latins ; mais il n'en existait pas dans notre langue, et on n'en savait pas faire; d'ailleurs la dévotion était excessive , et l'on professait généralement un tel mépris pour les histrions, farceurs et jongleurs, que ces pauvres mimes, qui ne faisaient même plus rire le bas peuple, avaient été obligés de se disperser.

La poésie, quoique bien jeune et bien faible encore , ouvrit la porte à la comédie, et parvint à l'introduire dans ce monde timoré. On avait établi des prix que les poètes se disputaient et qui se distribuaient en public ; le concours était nombreux ; c'était là une espèce de spectacle qui pouvait conduire insensiblement à d'autres ; on pensa qu'il conviendrait, pour mettre ordre aux scrupules, de faire entrer la religion dans ces premiers jeux de scène ; les mystères, la Vierge et les saints furent choisis pour amuser et édifier le peuple ; cette monstrueuse alliance réussit ; des mystères on passa aux moralités ; ensuite , comme on abuse de tout , on s'émancipa jusqu'aux yYzrce^ et aux^otties.

Le premier théâtre (nous ne disons pas la première action dramatique) dont l'histoire nous ait conservé le souvenir est celui de Saint- Maur-des-Fossés , rendez-vous célèbre par l'afTluence des pèlerins que la dévotion y attirait. Quelques bourgeois choisirent ce lieu pour y représenter la passion ; le prévôt de Paris, averti de cette nouveauté, rendit, le 3 juin iSgS, une ordonnance par laquelle il défendit de représenter aucuns jeux, soit de personuages ^ soit dévie de saints,, sans le congé du roij à peine d'encourir Vindigjiation du monarque et de forfaire envers lui. Les chefs de l'entreprise se pourvurent à la cour ; et, pour se la rendre plus favorable, ils érigèrent leur société en confrérie^ sous le titre de la Passion deN. S. Le roi voulut voir leur spectacle ; ils donnèrent devant lui plusieurs représentations qui lui plurent, et des lettres de ce prince, du 4 décembre i4o2, autorisèrent

l'établissement à Paris du théâtre de la Trinité , qui subsista jusqu'à François Y\

La T/zor^/iYe était d'abord par sa gravité une réminiscence de la tragédie grecque, bien que le dénouement en fût rarement tragique; plus lard , elle admit l'allégorie , et finit par être moitié sérieuse , moitié badine ; ce qui parut une véritable décadence aux faiseurs de poétiques.

(( Nous ne faisons aujourd'hui , disait Sibilet, ne pures moralités, ne pures farces ; mais meslant l'un parmi l'autre, et voulant ensemble profiter et réjouir, meslons du plat et du croisé et des longs vers avec des courts ; faisons nos jeux tant divers en bigarures comme sont archers de garde ou de ville. »

La farce , genre bâtard , tenait moins de la comédie des anciens que de leurs mimes ou priapées ; elle admettait toutes badineries , nigauderies et sotties émoui^ujites à ris et plaisir.

Suivant Du Verdier , les farces ne devaient pas excéder cinq cents vers, les moralités mille ou douze cents. "

(( Aucun genre de poésie n'en était exclu, dit encore Sibilet; on y trouvait ballades , triolets, rondeaux, doubles et parfaits lays, virelays, tous amassés comme morceaux en fricassée, ))

Les Enfans-sans-Souci et les clercs de la bazoche opérèrent une fusion sous la livrée du prince des sots , devenu chef de l'empire comique ; mais nous sortons ici de l'époque où nos réflexions doivent se renfermer.

Le tableau des sciences exactes , des beaux-arts et des arts mécaniques, au quatorzième siècle, doit offrir, comme celui de la littérature , des lacunes et des disparates. Ainsi, l'astrologie reparait à la fois dans l'astronomie , dans la physique, dans la chimie , dans la médecine , et la confusion de tous les genres et de tous les principes dépare également les œuvres du peintre et celles du statuaire.

L'institution de la Faculté de médecine de Paris ne datait que du règne de Philippe-Auguste ; la durée du cours des études fut d'abord fixée à neuf années, avant l'expiration desquelles il était défendu d'exercer (i). Le désir d'exploiter une science que l'amour de la vie accrédite, attirait nombre d'étudians. Les religieux et les prêtres sécu-

(1) Histoire de V Université.

liers, bien que frappés d'une interdiction formelle , ne laissèrent pas cependant d'assister aux cours, soit par une transgression ouverte, soit h l'aide de dispenses. Par une disposition inexplicable, le célibat était prescrit aux régens de la Faculté ; ils ne furent affranchis de cette absurde loi qu'au quinzième siècle. Nous voyons dans plusieurs ordonnances de nos rois (i), rendues en faveur des médecins, que la Faculté presque naissante eut des démêlés avec les chirurgiens , dont elle essayait de réprimer les entreprises, tandis que ces derniers avaient de fréquens conflits avec les barbiers privilégiés, qui opéraient à leur défaut (2). Les apothicaires étaient dès lors assujettis aux visites de la Faculté de médecine, devant laquelle ils prêtaient serment; ils étaicRt obligés d'avoir chez eux un livre appelé jéntidotaire de maître Nicolas, dans lequel la qualité des remèdes était marquée. La célébrité de nos écoles n'empêchait pas qu'on ne recherchât avec empressement les médecins étrangers, les juifs surtout; on les supposait en relation assez intime avec le diable, et l'on comptait sur le double secours de la science et de la magie.

La chimie , qui marchait à la suite de la médecine , ne pouvait aller vite; la philosophie hermétique eut néanmoins un grand nombre de sectateurs, si l'on en juge par la multitude des ouvrages qu'elle fit naître ; et les travaux de tant d'esprits remuans produisirent quelques découvertes utiles. En cherchant le dissolvant radical de l'or, ils trouvèrent l'eau forte et l'eau régale (3).

Les alchimistes du quatorzième siècle dépassèrent en extravagances tous leurs prédécesseurs; il n'était pas un objet sur la terre auquel ils n'appliquassent les mystères de leur prétendue science. Les écrivains en ce genre , dans la vue d'accréditer leurs ouvrages énigmatiques, les attribuaient à des auteurs célèbres. Raimond Lulle, Albert-le-Grand, saint Thomas d'Aquin figurent sur la liste des maîtres de l'œuvre. En vain le pape Jean XXII avait fulminé deux bulles contre eux , cet anathème ne mit pas le souverain pontife à l'abri de l'honneur que lui firent les alchimistes de son temps, de lui attribuer un traité de leur

(1) Ordonnances lic Philippe de Valois et de Jean II.

(2) On distinguait alors deux corps de chirurgiens : les gradués agrégés à l'Université, nommés chirurgiens de robe longue^ et la communauté des barbiers, ou chirurgiens de robe courte. (Histoire de la ville de Paris, t. i, 1. 9.)

(3) Langlet, Philos, hcrmc'l.

art ; il y eut même des compositions sous le nom iJc divers personnages de l'Ancien Testament. Parmi les heureux souffleurs que l'on préconisa, il ne faut pas oublier Nicolas Flamel , qui vivait alors : écrivain et peintre en miniature , il accumula une fortune considérable en spéculant sur de honteuses révélations; et, comme on ignorait la source de son luxe, on l'érigea en possesseur de la pierre philosophale.

La physique ne se bornait déjà plus à Texplicalion des livres d'Aristote; Guillaume Pelletier , premier abbé de Grandmont, sous Philippe de Valois , avait commenté une partie des ouvrages de Pline le naturaliste. Quelques philosophes français et anglais, au nombre desquels on doit citer Barthélémy Glaunwil et Pierre Bercheur , composèrent des Traités universels , qu'on pouvait regarder comme des encyclopédies ; malheureusement ils les défigurèrent en les remplissant de fables accréditées par l'ignorance crédule de leurs contemporains.

On cultivait avec succès les mathématiques : le calcul des diflérens degrés de vitesse du mouvement était déjà connu; l'astronomie n'avait pas fait de moindres progrés , puisqu^au commencement du siècle nos astronomes étaient déjà en état d'annoncer les éclipses. Jean de Dondis, autrement appelé maître Jehan des horloges , astronome attaché au comte de Vertus , Galéas Visconli, avait imaginé une sphère mouvante ou horloge céleste , regardée comme la merveille de son temps.

Les arts du dessin et de la peinture , ensevelis dans les cloîtres depuis Gharlemagne , n'avaient commencé à donner signe de vie que pendant le treizième siècle. On n'avait ^lus à redouter ni la barbarie des iconoclastes, ni la fureur des Normands ; aussi, au lieu de se borner à peindre des miniatures pour les livres d'Eglise et à sculpter des chasses et des reliquaires, on voulut profiter des hautes études que l'on avait faites sur la terre des croisades. Alors naquit l'architecture syrienne , improprement appelée gothique • les voûtes en ogives et alongées , soutenues par des faisceaux de colonnes sveltes et élégantes, prirent la place des cintres surbaissés ; Tintérieur des églises, chargé de dorures, de verroteries et peint de diverses couleurs , donnait à ces monumens une ressemblance remarquable avec ceux de l'Asie.

Parmi les architectes célèbres de cette époque , on peut citer Hilduard, qui bâtit à Chartres l'église Saint-Peyre ; Robert de Luzarche, qui donna les plans de la cathédrale d'Amiens ; et Robert de Goucy , qui non-seulement bâtit l'église Saint-Nicaise de Reims , mais donna les

— 27-2 — plans de la superbe cathédrale que nous admirons encore dans cette

ville (i).

La découverte que les peintres Hubert et Jean Van-Eyck firent en 1890 de la peinture à l'huile, hâta les progrès de l'art; mais , comme aucun maître ne parut, aucune école ne se forma ; la renaissance artistique ne devait, ainsi que la renaissance littéraire, nous venir que de l'Italie, et il fallait encore attendre près d'un siècle. On cultiva la peinture sur verre, qui fut développée avec bonheur dans la suite , et que nos artistes du seizième siècle ont portée à une véritable perfection.

Sous le simple titre de communauté des peintres y Charles VI institua l'Académie de Saint-Luc , où l'on voit figurer en première ligne le fameux Gringonneur, qui peignit pour ce prince les plus anciennes cartes à jouer connues en France.

C'est encore au quatorzième siècle qu'on peut rapporter nnvention de la gravure sur bois, quoique les plus anciennes pièces avec date certaine, qui soient venues jusqu'à nous, ne remontent qu'au commencemenl du quinzième.

La sculpture avait beaucoup perdu , et tendait à dégénérer encore , faute de modèles et de maîtres; en général, on sculptait peu de figures de plein relief; on ne les employait qu'à la décoration des églises et à celle des tombeaux, et l'on était parvenu, par des signes particuliers, à faire reconnaître l'état et les qualités distinctives du personnage représenté ; des formes convenues indiquaient à quel degré il était noble , s'il était mort à la guerre , dans son lit ou en prison.

Le marbre était rare en France, et l'on ordonna , pour conserver la distinction des rangs, que les rois^ les princes du sang, les princes et les princesses seraient sculptés entièrement en marbre ; que la noblesse le serait en pierre avec les pieds et les mains en marbre , et que les roturiers le seraient seulement en pierre.

Quant à la musique , compagne fidèle de la danse, et qui se glorifiait de la rapidité de ses progrès sous Charles V , elle n'était riche qu'en instrumens. On exécutait des airs à quatre parties. Les notes étaient distinguées sous les noms de longues, de communes et de minimes ; on commençait à faire usage des dièses , aussi bien que de la marque des pauses et des soupirs. Dans la plupart de nos grandes villes , et

(1) Lenoir, Uist. des Arts en France.

principalement à Paris, les joueurs d'instrumens formaient une communauté sous un chef appelé roi des ménestriers ; souvent les poètes s'associaient avec eux , et alors acteurs , musiciens , rimeurs étaient confondus sous la dénomination générale de jongleurs. Charles V , protecteur et ami de tous les arts , entendait si parfaitement tous les points de musique^ dit Christine de Pisan, qu'aucun discord ne pouvait lui être mucié (caché).

On a des preuves de l'existence des lunettes et du papier de chiffe, antérieure à la période que nous parcourons ; mais l'usage de ces précieux produits de l'art moderne ne s'est répandu que dans le quatorzième siècle. Les premières manufactures de papier, établies sur les modèles et avec les procédés de la Lombardie , furent celles d'Essonne et de Troies. En résume , si la civilisation, qui se développe sous tant de formes brillantes à travers la diversité des temps , est considérée suivant l'expression d'un poète , comme une chaîne d'or, il faut reconnaître que le quatorzième siècle en a forgé plusieurs anneaux , qui , malgré l'inévitable alliage de l'époque , ne sont pas les moins précieux.

Adolphe de Puibusque.

La philosophie n'est pas tant une science spéciale qu'un lien commun entre toutes les sciences, un centre où toutes viennent s'unir dans un embrassement universel , où toutes se coordonnent suivant une même pensée, et reçoivent une direction unique, quels que soient leur but, leur objet, leurs moyens, quelle que soit la diversité de leurs travaux. C'est un vaste foyer d'où la science rayonne aussi bien vers l'é tude de la nature et des phénomènes de l'ordre physique, que vers les plus hautes spéculations de la morale et de la politique. En un mot , elle est le pouvoir scientifique, car sans elle il n'y a plus qu'anarchie

(1) Nous avons donné place dans nos colonnes à cet article , sans accepter entièrement toutes les opinions qui y sont émises. {Note du redacUur.)

dans la science; et, comme tout pouvoir, elle vient de Dieu. Gomment serait-elle l'étude de la sagesse si elle ne remontait à l'auteur de toute sagesse? Aussi Sénéque, tout païen qu'il était, pensait-il que l'athéisme et la révolte sont deux signes irréfragables d'une fausse philosophie ou plutôt de l'absence de toute philosophie. Le christianisme, qui a quelquefois inspiré Sénèque à son insu, n'avait fait que confirmer cette pensée. Cependant le dix-huitième siècle essaya de donner un démenti au philosophe romain.

Il se rencontra alors des hommes qui se réunirent pour marcher en phalange serrée contre la divinité et contre le pouvoir, association vraiment satanique, sorte de bande noire organisée pour l'anéantissement des trônes et des autels. Leur cri de ralliement, leur effroyable signal de combat est connu: on sait ce que pour eux fut V infâme qu'il fallait écraser. Ils soufflèrent l'athéisme sur la France; ils prêchèrent la révolte aux quatre coins de l'Etat avec la parole de paix qu'ils prétendaient annoncer aux chaumières. Pendant un demi-siècle ils s'attaquèrent à toutes les supériorités sociales qu'ils détestaient de toute la haine dont est capable la médiocrité envieuse, traduisant ainsi dans leurs œuvres le terrible hiéroglyphe de ce Romain qui abattait en se promenant dans son jardin les hautes tètes de pavot , et préparant le jour où la guillotine intelligente le réaliserait.

Et le siècle qui adopta ces doctrines, et qui les vit mettre en œuvre, osa s'intituler le siècle de la philosophie, lui qui succédait au siècle des Pascal, desBossuet, des Leibnitz, des Fénélon, des Mallebranche. Et il salua du nom de philosophes ces hommes qui n'avaient qu'une pensée : la haine de la religion et de la royauté ; qu'un instinct : l'horreur de Dieu et des rois; il les appelle les philosophes par excellence, eux dont la vie ne fut qu'une longue iniquité, les écrits un interminable blasphème ; eux que l'on voit toujours distillant la révolte et l'athéisme.

Mais la postérité n'a pas continué les honneurs qui leur furent rendus; elle a expulsé leurs cendres du Panthéon et traîné leur mémoire aux gémonies. Au lieu d'un autel elle leur a dressé un pilori où eux et leur siècle , attachés par l'opinion publique , apprennent en dépit de quelques éloges académiques que l'on ne donne pas impunément un démenti à la vérité. Le dix-neuvième siècle a heureusement répudié le honteux héritage de cette philosophie , il a refusé de reconnaître ceux que le siècle passé avait cru dans son orgueil léguer h la vénération de

tous les âges, et il a confirmé le jugement de Sénèque, déclarant à son tour que l'athéisme était incompatible avec la philosophie.

La postérité ne les a pas dépouillés du nom de philosophes ; elle a fait mieux que cela, elle les a flétris. Elle leur a assuré ce titre^mais afin que ce qui devait être un signe de respect ne fût plus qu'un signe de dérision , et qu'à ce nom, accolé à celui de quelqu'un de ces hommes, chacun s'arrêtât non pour l'honorer mais pour lui cracher à la face. Les présentant aux générations futures , elle n'a pas cru pouvoir mieux les désigner à leur haine et à leur mépris, qu'en leur disant : Voilà les philosophes.

Mais il ne suffisait pas de flétrir les doctrines du dix-huitième siècle. La philosophie, si indignement prostituée à ces écrivains , sortie toute polluée de leurs bras, avait besoin d'une haute, d'une solennelle réhabilitation. Pour la retirer de l'abîme où elle était tombée, pour restituer à son nom tout l'éclat qu'il doit avoir, tout le respect qu'il doit inspirer, pour la rendre au rôle qui lui appartient dans la vie intellectuelle des peuples, il fallait de nobles et de puissans écrivains. Ils ne nous ont pas manqué. Lorsque Dieu, jetant un regard de pitié sur la France , jugea que le règne de sa justice avait été assez long, et voulut lui faire sentir celui de sa clémence , il lui suscita des hommes dont la mission fut de signaler au peuple les écueils contre lesquels avait eu lieu le grand naufrage et de balayer les immondices morales accumulées pendant le siècle qui s'en allait. Leurs écrits furent comme l'aurore d'un beau jour, et l'on peut croire qu'ils étaient envoyés pour préparer les voies au retour de la religion de nos pères et de la monarchie qui jadis florissait à son ombre.

Cette œuvre de réparation exigeait de hautes intelligences. Il fallait des hommes d'une conviction profonde et d'une conscience droite pour s'orienter sur cette mer impure où flottaient de toutes parts dans le sang et dans la fange des débris et des ruines. Il fallait, au milieu des croyances éteintes et des institutions détruites , des hommes d'un pas sûr et ferme pour s'avancer , à la lueur du flambeau de la révélation , dans les ténèbres de l'incrédulité et du scepticisme, ténèbres mille fois plus épaisses que celles d'Egypte. Il leur fallait surtout une foi ardente pour aller, libres de tout alliage impur, rattacher leurs doctrines au dernier anneau de la chaîne interrompue par le dix-huitième siècle , et demander à Pascal et a Bossuet les pieuses traditions de la véritable

science, de cette philosophie qui vient de Dieu et qui sait tout ramener à Dieu la seule que l'on puisse appeler de ce nom, parce qu'elle est la seule dont on puisse dire avec Boëce, qu'elle enseigne toutes les vertus, omnium magistra virtutiim.

Aussi un abîme sépare-t-il ces écrivains du dix-huitième siècle. Ils sont catholiques par dessus tout. Gela devait être ; ils ne pouvaient signaler le mal et indiquer le remède qu'en remontant à la source de tout bien. Le génie ne leur fit pas défaut non plus : leur main fut toujours sûre, leur coup-d'œil toujours juste, leur voix toujours forte. Ils purent se tromper quelquefois, mais dévier de la droite ligne, jamais; ils purent errer dans quelques applications, mais non s'égarer quant au but. Leurs erreurs ne furent pas des chutes : c'est le privilège du génie chrétien.

Joseph de Maistre fut un de ces écrivains qui ont donné au dix-neuvième siècle une école catholique en philosophie. Car il est consolant de le dire : s'il est encore des hommes qui dans leurs livres ou dans leurs chaires suivent leserremens de la philosophie du siècle passé, tout en niant quelquefois leur honteuse filiation , obligés qu'ils sont par la force de la vérité de rougir de leur mère ; si le néo-christianisme qui essaie de se produire n'est qu'une déplorable variété de cette hideuse famille avec laquelle il voudrait en vain déguiser sa parenté \ il est aussi une école philosophique véritablement chrétienne et catholique. De nombreux adeptes marchent sur les traces des auteurs des Soirées de Saint-Pétersbourg et de la Législation primitive (i). Sans être aussi complets ni aussi importans que ceux de leurs maîtres, leurs travaux ne sont pas sans gloire , leurs noms ne sont pas sans honneur. Ils peuvent marcher la tète haute devant leurs ennemis, car la conscience et le talent valent mieux que le nombre. Ils ont aussi bien qu'eux leurs chaires, leurs journaux , leurs revues; ils auront leur encyclopédie. Et si une grande chute est venue les affliger , elle n'a fait que les confirmer dans la foi, leur enseignant à serrer leurs rangs, à suivre sans hésitation le droit sentier, h ne jamais essayer de concession envers les doctrines de

(I) Le nom de ces écrivains ne doit pas être séparé de celui de rilluslre auteur du Gcnic du Christianisme ^ qui imprimait alors à la littérature un mouvement semblable cl parallèle à celui qu'ils imprimaient à la philosophie.

leurs adversaires, car elle leur a appris que celui qui ne marche pas d'un pas ferme et droit tombe nécessairement,

Qui cecidit , stabili non erat ille gradu.

Cette école appartient tout entière à noire siècle, il l'a vue se former : cependant les deux écrivains qui en ont été les précurseurs et les chefs commencèrent leurs travaux à la fin du siècle précédent.

Le dix-huitième siècle subissait sa dernière agonie : sur une couche de douleurs que lui avaient préparées son impiété, son cynisme, son dévergondage, il exhalait péniblement ses derniers râlemens, lorsqu'il put voir apparaître cette vraie philosophie qu'il croyait avoir tuée , et non point comme un spectre qui serait sorti de la tombe, mais plutôt comme un être divin venu pour lui faire sentir sa puissance. Elle lui apparut plus mâle, plus vigoureuse que dans ses beaux jours n'avait été la sienne : sur son noble visage il put voir cette beauté toujours ancienne et toujours nouvelle qu'elle emprunte à la religion, et il put calculer ce qu'il y avait de vie dans l'éclat de son regard. C'était en un mot celte femme forte dont Boëce a fait la personnification de la philosophie à la première page de son livre. C'était elle qui avait dicté les Considérations sur la France (i).

A l'apparition de ce livre , ceux qui avaient traversé les jours mauvais du dix-huitième siècle , conservant dans leur cœur les saintes croyances du passé , durent saluer avec joie cette résurrection de la philosophie spiritualiste et chrétienne. Avec quelle effusion ils durent répéter ces paroles d'un philosophe: Est-ce bien vous, 6 mère de toutes les vertus , qui descendez des hautes régions du ciel pour consoler la solitude de notre eacil? Mais pour le dix-huitième siècle agonisant, à qui elle n'apportait qu'une dure parole, de quelles convulsions ne dut-il pas être saisi sur son lit de mort lorsqu'il la vit s'incliner vers les autels renversés, vers le sceptre brisé , comme pour lui annoncer que ces trophées d'une triste victoire allaient lui échapper;

(1) A peu près au même temps paraissait la Théorie dupouvoir^ par le vicomte de Bonald. Il est curieux de voir comment ces deux écrivains, qui ne se connaissaient pas , et qui , fort éloignés l'un de l'autre, ne pouvaient s'être communiqué leurs pensées , se rencontraient cependant dans leurs prévisions d'avenir. La Thc'oric du fHHnuur parut la même année (1796) que les Cousideralions sur la France , cl ïé^iiioii eullùre lui envoyée au pilon par ordre du directoire.

lorsque dans ses mains il vit briller la croix, signe magique de la rédemption des peuples aussi bien que des hommes, et au nom de laquelle allaient se relever toutes ces choses qui avaient été brisées après elle. Oh! alors , lorsque le philosopliisme se vit dans l'impuissance de châtier, comme il l'eût fait au beau temps de sa jeunesse, les hautaines paroles de cette ennemie dont il avait vainement gardé le sépulcre, lorsqu'en même temps il put voir que ses rangs avaient été décimés par la hache révolutionnaire qu'il avait pris plaisir à aiguiser de ses mains, et qu'il apprit qu'au fond d'un cachot le dernier de ses enfans tombait à genoux à la lecture de l'Imitation , alors il put bien s'écrier avec autant de raison que l'empereur apostat : Ta as vaincu , Galiléeji !

Oui, Dieu avait vaincu. Il avait vaincu dans ce désordre et par ce désordre même; il s'était vengé de ses ennemis par leur propre main, et, ses vengeances accomphes, l'ordre allait renaître, car le règne de l'anarchie était fini en même temps que sa mission. Le génie çaticinateur de Joseph de Maistre, dominant les événemens, annonçait ce retour d'une voix assurée. Les Considérations sur la France annonçaient de prophétiques paroles : nous savons si elles se sont accomplies. Ce ne fut point par hasard que l'illustre écrivain fut prophète : ce fut parce qu'il apporta une haute philosophie dans l'appréciation du vaste et terrible tableau qui s'était déroulé devant lui; ce fut parce qu'envisageant toute chose du point de vue le plus chrétien, il s'éleva jusqu'à cette raison qui découvre l'enchaînement des faits et la filiation des événemens. Il lui fut donné de comprendre la sagesse et de sonder la profondeur des jugemens de Dieu sur la France, parce que son génie tout chrétien vit dans de si grands bouleversemens autre chose que la main de l'homme, et il put découvrir la ^\n parce qu'il avait su remonter à la cause.

Aussi ce serait s'abuser étrangement que de ne regarder les Considérations sur la France que comme une œuvre de circonstance dans l'étroite acception que nous donnons ordinairement à ce mot. Sans doute ce fut une œuvre de circonstance , car jamais publication n'eut plus d'à-propos, mais une œuvre qui sera de tous les temps, parce qu'elle renferme d'éternelles vérités. C'est le propre du génie; c'est en vain qu'il n'écrirait que pour une épo(jue5 ^'^ parole retentit dans tous les siècles, toujours aussi vraie, toujours aussi jeune. La vérité en philosophie cl en politique est comme le beau dans les arts : éternelle. Pla-

— proton et Homère n'ont pas vieilli , Bossuet et Racine ne vieilliront pas.

Le comte de Maistre en écrivant ses Considérations vit au-delà de la révolution française , car elle ne fut pour lui qu'une démonstration de ses théories philosophiques, une application du magnifique plan que l'on vit successivement se développer dans ses œuvres. Il laissa aux apprentis et aux manœuvres politiques de l'école matérialiste de dire que la révolution française était sortie d'une convocation d'états-généraux ou d'un embarras de finance. Ces raisons sont bonnes pour les hommes dont la politique se réduit à l'adage populaire : ^ux grands effets , petites causes. Pour le philosophe , il n'y a point de petites causes; il y a seulement de j:>etits moyens pour mener d'une grande cause à de grands effets. Il sait que Dieu aime à se jouer de l'orgueil de l'homme. Aussi , quand l'auteur des Considérations annonçait qu'une contrerévolution se ferait par des moyens entièrement imprévus, quand il disait qu'il ne fallait rien attendre , ni d'une coaUtion ni d'aucune combinaison politique, quand il ajoutait que la France recevrait peut-être un roi de la main d' une femmelette , il y eut certainement bien des hommes qui ne purent s'empêcher de sourire , et ces hommes se croyaient de grands politiques. Eh bien ! qui pourrait dire aujourd'hui que toutes les prévisions ne furent pas déconcertées par les événemens ? Qui pourrait dire ce que roulait ou ce que ne voulait pas la coalition ? Qui pourrait dire si elle a jamais voulu quelque chose? Qui oserait soutenir que le dénouement fut celui qu'elle attendait? Ce ne fut pas, il est vrai, une femmelette qui rendit à la France son roi, mais elle le reçut de la main d'un prêtre défroqué. Aux grandes choses , petits moyens ; ce sont les voies de Dieu.

Mais encore une fois les moyens ne sont pas les causes; la philosophie spiritualiste va chercher plus haut. En présence de cet elTrayant cataclysme , un esprit solide ne pouvait se préoccuper d'une misérable question de finances. Ce que l'on venait de voir n'était pas une de ces secousses qu'éprouve quelquefois un gouvernement par suite d'une mauvaise administration. La France était tombée de plus haut que n'était jamais tombé aucun peuple ; elle était aussi tombée bien plus bas. Jamais chute aussi profonde n'avait été enregistrée dans les annales du monde. L'odieux et l'ignoble, l'atroce et le ridicule, ne s'étaient jamais aussi complètement associés pour faire d'un grand peuple l'opprobre des nations.

Mais pendant un demi-siècle ce peuple ne s'était pas lassé d'insulter Dieu et la religion ; mais pendant un demi-siècle l'impiété et le cynisme des mœurs, partis des doctrines philosophiques, avaient été s'asseoir sur le trône pour en redescendre sur toutes les classes de la société. Pendant un demi-siècle le pouvoir , complice des attaques des parlemens , magnifique institution dégénérée par le fait de la réforme et du jansénisme, avait semblé défier la patience du Très-Haut. Pendant un demisiècle la France, chargée d'une sorte de magistrature en Europe, selon l'expression de l'auteur des Considérations ^ n'avait employé son influence qu'à corrompre tous les peuples en quelque sorte commis à sa garde, qu'à relâcher partout les liens qui les unissaient à leurs souverains, et à détruire, s'il était possible , ceux qui les unissaient à Dieu. Certes, c'étaient là de grands crimes et il fallait un châtiment inusité pour ce royaume, où il était vrai de dire que toute chair avait corrompu sa voie.

Celui qui est patient parce qu'il est éternel attend quelquefois avec les individus qui ne peuvent lui échapper ; mais lorsque les peuples entiers ont prévariqué , il frappe tout de suite. Comme peuples, ils ne pourraient être punis dans l'éternité. Ce beau vers d'un poète, souvent appUcable même aux individus , Test toujours aux peuples ;

Dieu se venge , même ici bas,

La révolution française fut comme toutes les vengeances du Très- Haut, comme le châtiment des villes infâmes, un de ces fléaux merveilleusement providentiels où tout est tellement en dehors du droit commun de l'humanité , si l'on peut dire ainsi , qu'il est impossible au monde effrayé de ne pas y lire ces mots : Laissez passer la justice de Dieu.

Bien aveugles ceux qui ne l'ont pas vue passer !

Et sur la royauté, qui avait depuis long-temps méconnu ses devoirs ! Les rois de France, ces fils aînés de l'Eglise, n'avaient-ils pas soutenu, dans de misérables intérêts d'une fausse politique , le protestantisme en Allemagne? Le grand roi n'avait-il pas porté une main sacrilège sur la prérogative du successeur des apôtres ? Sait-on ce qui se passait dans sa conscience lorsqu'il signait une trop fameuse déclaration de la même main qui avait osé légitimer les enfans d'une couche adultère? La royauté ne devait-elle pas encore quelque chose pour ce roi qui avait

sucé le lait de la philosophie, et qui eût été plus digne de commander au fond d'un harem que de s'asseoir sur le premier trône du monde? Elle fut punie dans la personne du plus vertueux de tous les princes, victime innocente offerte en expiation pour des fautes dont la couronne lui avait transmis la solidarité.

Et sur la magistrature^, qui avait lancé des mandats d'amener contre Dieu lui-même. C'est peut-être sur elle que la justice divine se manifesta avec le plus d'éclat , lorsqu'on vit des parlemens entiers marcher à l'échafaud.

Et sur le clergé , dont un acte malheureux servait de prétexte à la haine des parlemens, et dans le sein duquel ses grandes richesses avaient attiré des hommes que Dieu n'avait pas appelés ! Il le livra à la révolution pour être criblé comme le froment.

Et sur la noblesse, qui s'était précipitée avec avidité vers les fausses lumières du dix-huitième siècle, et qui avait déposé sa pesante armure et la noble épée remise à sa garde , pour se couronner de roses dans les folles joies de l'orgie !

Et enfin sur la nation toute entière , qui se rendit coupable du plus exécrable de tous les crimes !

Voilà quelles fautes criaient vengeance contre la France! Hinc prima mali lobes ; la France avait cru pouvoir se passer de Dieu , et Dieu se contenta de se retirer un moment de ce peuple qui ne le voulait pas pour roi. Il le laissa faire, afin que parût clairement à tous les yeux ce que pouvait une nation livrée à elle-même.

Il permit qu'au souffle infernal de l'esprit philosophique la face de la France fût hideusement renouvelée. Alors, des doctrines insensées, mises en action sur la place de Grève, lui donnèrent le pouvoir qui convenait à des hommes impatiens de tout frein, et ne laissèrent s'élever, au milieu d'un fleuve de sang , que le trône inévitable où siège en permanence la seule supériorité sociale que soit forcé de reconnaître un peuple qui avait cru les détruire toutes , en reniant son Dieu et assassinant son roi Le bourreau! INIais ce n'était pas encore assez

pour apprendre jusqu'où peut aller le délire de l'homme abandonné à sa propre sagesse. La France jugea à propos de se donner des dieux. Elle dit à la révolution : Faites-nous des dieux dignes de marcher à notre tête , et la révolution les fit à son image et ressemblance. Sénèque s'irritant qu'une femme, dont la réputation n'était pas à l'abri de

tout soupçon, osât se présenter pour entrer dans un collège de prêtresses, et déplorant amèrement l'état d'abaissement de sa religion, exhalait son énergique indignation par ces paroles dont nous ne pourrions traduire la crudité : Hoc enim deerat , ut templa eas reciperant^ quas lupanar ejecit. S'il eût vécu sous l'empire de la convention , il n'aurait pas même pu le dire, car ce dernier degré de l'ignominie ne nous manqua pas. La révolution ne se fit pas des idoles d'or ou d'argent ; c'eût été trop noble pour elle. Elle les ramassa dans la fange : le régicide dressa des autels à la volupté. Les malheureux idolâtres de l'Inde ouvrent leurs temples à la prostitution, mais du moins ils ne l'adorent pas '5 elle fait partie de leur culte, mais elle n'en est pas l'objet : nous étions à un degré au-dessous d'eux.

Et si l'on réfléchit bien à ce dernier opprobre réservé à notre malheureuse patrie , si l'on consulte en même temps l'histoire du siècle qui en était le témoin, on verra qu'il n'était que le très-juste châtiment de tout ce qui s'était passé sur le trône et autour du trône. Le jour où la déesse Raison fut présentée aux hommages de la France, dans la personne d'une prostituée, fut véritablement le jour des représailles de Dieu, pour de trop longs et trop éclatans désordres. Presque toujours le châtiment se trouve là où a été la faute.

Mais détournons nos regards de ce sinistre tableau. D'ailleurs, cette main puissante qui punit sait aussi faire sortir le bien de l'abîme du mal. C'est ainsi qu'à son insu la tempête révolutionnaire envoie le clergé français remplir une auguste mission. Séparé désormais de tout mauvais levain, il va porter dans tous les pays l'exemple de ses vertus. Le clergé catholique, objet de tant de déclamations, va être présenté à l'Angleterre et à d'autres états séparés de l'unité chrétienne, et les semences de charité et de vertu qu'il y jettera y germeront bientôt ; et tandis qu'il préparera peut-être ainsi les voies à un retour des peuples séparés du bercail , il se préparera lui-même par le malheur aux nouveaux devoirs qui lui seront imposés lorsque viendra le terme de son exil^ lorsqu'il lui faudra travailler à la régénération de sa patrie.

L'Angleterre pourrait nous apprendre aujourd'hui quels fruits elle retire de l'hospitalité qu'elle lui accorda, et nous, nous savons ce qu'il a gagné à passer par le creuset du malheur. Il nous est revenu dépouillé de ses biens ^ mais retrempé dans la persécution; n'ayant plus ni palais ni riches abbayes, mais plus fort , parce que sa seule force lui

vient d'en haut, surtout ne pouvant plus se recruter par des motifs humains, mais seulement par le dévouement aux vertus évangéliques, tel enfin qu'il le faut pour ramener les peuples dans le chemin de la foi.

C'est ainsi que Dieu ménageait un puissant moyen de rénovation à ce peuple dont il avait voulu le châtiment et non la perte , la conversion mais non pas la mort. C'est pourquoi il ne le livra pas à la multitude de ses ennemis extérieurs, et il permit que cet esprit de vertige et d'erreur qui s'était emparé des conseils de la France , ne s'étendît jamais jusqu'aux chefs de ses armées. Ce fut sans doute par un dessein d'en haut, que de l'enthousiasme féroce de la convention sortit un grand bien pour l'indépendance du territoire. Cet enthousiasme s'épura en se communiquant à l'armée, et, tandis qu'il ne faisait qu'exciter le peuple aux massacres, il anima d'une flamme plus noble les braves soldats qui allaient tenir tète aux armées ennemies. Cet enthousiasme s'échauffa alors de l'amour de la patrie , et cet amour est une vertu. Ce qui engendrait des monstres à Paris fit des héros aux frontières.

Quelles que soient les circonstances où se trouve une nation quelque crime qui s'y soit commis , il y a toujours des devoirs à remplir envers la patrie. Défendre l'intégrité de son territoire est le premier. La coalition, qui n'était nullement alliée du roi, qui ne venait point philosophiquement le remettre sur le trône (i), mais que poussaient seulement l'égoïsme, parce que l'existence d'une république en Europe lui faisait peur , et la haine de la France parce qu'elle se souvenait de Louis XIV; la coalition menaçait la France d'un démembrement. Les armées de la république remplissaient un grand devoir en la défendant; voilà pourquoi elles ont honoré le nom français, sous un drapeau déshonoré par ceux qui les envoyaient.

C'est sans doute à cette pensée éloquemment développée dans les Consi déflations sur la France^ qu'il faut attribuer la sévérité avec laquelle leur auteur traite l'émigration. Sans doute, ce fut un malheur pour les émigrés d'en être réduits h marcher contre leur patrie ; mais leur patrie les avait mis hors la loi. Sans doute ce fut un malheur pour eux de se trouver avec des armées ennemies de leur patrie et d'eux-

(1) Considc'ratioîis sur In France.

mêmes, qui, les exposant toujours au premier feu, semblaient prendre plaisir à les voir massacrer ; mais en supposant même que l'émigration ait été une erreur (i), il faut convenir que ce fut une noble erreur, qu'il y eut quelque chose de bien beau dans ce réveil de la noblesse française, qui, croyant voler à la défense de son roi, courut se ranger sous les drapeaux d'un prince du sang, de tous ses biens n'emportant que son épée. Ce fut la dernière étincelle de l'esprit chevaleresque, flamme éteinte désormais, mais cette étincelle fut vive et brillante. N'ayant plus pour la soutenir que ce vieil homme français qui s'en allait tous les jours, la noblesse ne pouvait plus rien ni pour son roi ni pour sa patrie... Elle mourut.

L'auteur des Considérations explique celte impuissance par la dégénération et l'abâtardissement de la noblesse, qui, dit-il après Bernardin de Saint-Pierre, se faisait remarquer jusque dans le type de la figure. Cela n'empêcha cependant pas les émigrés de se faire glorieusement tuer, et, puisque l'illustre écrivain était en si bon train de justice distributive, que ne s'adressait-il à ceux qui s'étaient plu à amener cette dégénération , qui y avaient travaillé pendant deux siècles ? Que ne s'adressait-il à la royauté, qui avait tiré la noblesse de ses provinces , où elle était forte et puissante, pour l'annihiler à la cour ; qui, au lieu de défenseurs du trône, ne voulut trouver en elle que des valets; qui la couvrit d'opprobre^ en séduisant ses femmes et en déshonorant ses filles. Si la noblesse ne pouvait plus rien, il fallait le reprocher à ceux qui lui ôtèrent ses armures de fer, pour la faire parader à l'OEil-de-bœuf, affublée de la livrée des antichambres royales.

On peut bien la défendre, aujourd'hui que comme corps elle n'existe plus , qu'elle ne peut plus exister , et qu'elle a si chèrement expié ses torts. On peut dire maintenant que ce fut aux prodiges de valeur qui illustrèrent ses derniers momens, que l'on vit combien avait été fausse et funeste la politique de Richelieu et de Louis XIV, révolutionnaires sans le savoir. Ce sont eux qui détruisirent , et Louis XIV fit plus, il avilit cette brave noblesse qui n'avait jamais manqué à la couronne dans ses jours de danger. Quand le peuple se rua sur le trône , ses défenseurs n'y étaient plus ; le trône les avait détruits. La politique de Louis XIV fut égoïste ; il ne songea qu'à son règne et il avait une de ces

(1) Considérations sur la France.

mains puissantes qui se passent d'appui. Mais il fallait songer à l'avenir : la mort vient ; la main puissante se glace ; et si la constitution de l'état repose toute entière sur cette main, il est perdu. L'histoire nous apprend que quand on s'appelle Charlemagne, Louis XIV , Napoléon, on n'a pas de successeur.

Au reste, le jugement du comte de Maistre sur l'émigration n'est qu'une de ces observations fort secondaires, une de ces applications de détail à laquelle nous n'aurions pas du nous arrêter, si une accusation portée contre un corps tout entier n'acquérait une grande gravité, sous la plume d'un homme aussi supérieur.

Revenons à la pensée politique qui a inspiré les Considérations sur la France. Elle est en harmonie parfaite avec la théorie sociale que le comte de Maistre a développée dans tous ses écrits. Chez lui , tout se lie et s'enchaîne sans nul effort et avec un merveilleux ensemble. On peut dire que chacun de ses livres n'est qu'un chapitre différent d'un même ouvrage. C'est qu'il savait d'où il partait et où il voulait aller ; c'est que Dieu était le premier terme de son système philosophique ; c'est que la doctrine catholique était la mesure qu'il apportait dans l'appréciation de tous les faits humains. Avec cela , on ne sort pas de l'unité, et la multiplicité des détails ne nuit pas à l'harmonie de l'ensemble.

Armé du principe d'autorité , et repoussant le rationalisme qui, par la voix de l'école protestante, anarchise la société religieuse, et par la voix de l'école philosophique anarchise la société politique , il montre Dieu gouvernant l'une d'une manière, pour ainsi dire, immédiate par l'autorité d'un délégué spécial , et l'autre , d'une manière moins apparente, mais toute aussi réelle, par le moyen des pouvoirs temporels. De là sortent, d'un côté, son magnifique ouvrage sur la papauté et ses éloquentes philippiques contre la déclaration de 1682; d'un autre côté, ses doctrines sur la souveraineté temporelle, sur l'origine des sociétés et sur la formation des lois destinées à les régir , questions qu'il est d'autant plus intéressant d'étudier aujourd'hui , que les applications faites par l'illustre écrivain à notre ancienne constitution française sont tout-à-fait de circonstance.

Enfin , cette théorie du gouvernement temporel de la Providence conduisait nécessairement à l'examen d'une grande question. Il fallait expliquer le rôle que joue dans le monde le génie du mal , tous les

crimes publics et privés qui ensanglantent les annales de l'univers , toutes les catastrophes qui l'épouvantent, et cela sous l'empire de la Providence. C'est ici que se déploie dans toute sa majesté la théorie sociale de Joseph de Maistre. Parti du fait incontestable de la chute de l'homme, il applique à la société la doctrine toute catholique de la nécessité de l'expiation, de la réversibilité et de la solidarité. Les Soirées de Saint-Pétersbourg^ qui sont consacrées à ces développemens, sont un des plus beaux livres que possède la philosophie de l'histoire. Tous les faits humains viennent se plier sans peine à cette analyse neuve et éminemment chrétienne de la vie sociale. Tous paraissent concourir à en établir la vérité; mais aucun ne le fait avec plus d'éclat que la révolution française. Ce grand événement devait servir naturellement d'introduction à la vaste théorie de Joseph de Maistre, non pas seulement à cause de son actualité ^ mais surtout parce qu'il en était la plus complète réalisation.

Cependant , nous devons le dire dès à présent ; après avoir fait une large part d'éloges à la manière dont la société a été envisagée par l'illustre écrivain, une part nous paraît aussi devoir être faite à la critique. Cette grande et féconde pensée^ que la chute appelle l'expiation, et que sans expiation il n'y a point de réhabilitation possible , est vraie , car elle est toute chrétienne , bien que le paganisme en ait eu connaissance; mais n'y a-t-il pas eu un peu d'exagération dans la généralisation de cette pensée ? Ses applications à diflérens faits sociaux sont encore vraies ; mais en conclure que l'expiation sanglante est une loi constante du monde, n'était-ce pas dépasser un peu les bornes de la vérité , par des conséquences plus hardies que légitimes?

L'humanité est apparue au comte du Maistre courbée sous le poids d'un anathème sanglant, ayant au front un sceau de malédiction qu'elle est sans cesse condamnée à laver avec le sang de ses enfans , et ne pouvant à tout jamais se régénérer que dans le sang. L'édifice social qui a Dieu pour base aurait aussi pour clef de voûte le bourreau , et pour ciment un sang sans cesse répandu et sans cesse renouvelé ! Le grand philosophe a-t-il assez tenu compte du changement opéré dans l'état de l'humanité par la mort de l'Homme-Dieu? l'anathème n'a-t-il pas été effacé alors ? Une expiation sanglante et permanente est-elle encore nécessaire pour effacer une tache originellement imprimée au front de l'humanité, ou bien celte expiation , qui était autrefois pour

elle une loi nécessaire et gcnciale, a-t-elle été pleinement accomplie , et s'est-elle changée seulement en utie loi accidentelle et particulière à chaque fraction de l'humanité, c'est-à-dire à chaque nation pour ses crimes particuliers ? C'est ce que nous aurons à examiner avec tout le respect que mérite le génie peut-être le plus beau de notre siècle.

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