‹ L'Écho de la jeune France (volume 4)Chapitre 59 sur 75 · V. E. de BoNALD · texte numérisé non relu

V. E. de BoNALD

( 1" article.)

L'humanité a ses héros dont elle proclame les noms à tous les siècles; gardes avancés qui la protègent, guides éclairés qui lui montrent la voie dans les ténèbres de l'avenir, providences visibles qui couvent sous leurs ailes d'innombrables populations qui, dans leur insouciance, ne manqueraient pas de s'égarer, hommes de miracles qui ressuscitent les nations lorsqu'elles sont déjà dans le tombeau , et accomplissent sur chaque famille des peuples cette mission d'en haut qui s'accomplit en grand, il y a dix-huit siècles, par le rachat solennel de l'humanité sur le Calvaire.

Le Verbe fait chair, émancipateur du monde tombé, créant l'homme nouveau dans le fragile enfant de l'Adam prévaricateur, appelant toute intelligence au don de la foi , jetant dans tous les cœurs l'étincelle ardente de la charité , ouvrant le ciel à l'espérance , nous apparaît comme le type divin et parfait de cette vie de dévouement immense, de soif du bonheur des peuples, du sacritice jusqu'au sang, qui seul fait le véritable grand homme. Il n'y a pas d'autres héros pour l'humanité que ceux qui l'élèvent par des soins de mère , lui font faire le rude apprentissage de la vie à l'école d'une austère vertu , et ne reculent jamais pour la sauver et pour la défendre , fallùt-il mourir sur une croix.

Quelquefois , il est vrai , l'on a appelé grands ces ravageurs de provinces, ces conquérans que le Ciel a jetés sur la terre comme ses fléaux , hommes également providentiels qui lancent leurs barques innombrables sur les mers et les laissent aller au souille des vents , sachant bien qu'elles seront jetées sur les rivages où Dieu a des peuples à châtier.

Le monde les a contemplés avec une admiration mêlée de stupeur , comme il fait de la foudre et des tbrrens. Il pâlit devant eux^ et toutefois il les nomme grands et héros. Mais ici , ne nous y trompons pas, les nations n'agissent point ainsi sans dessein. Dans leur admirable instinct de raison , elles voient toujours le bienfait d'en haut à côté du châtiment, et après les éclats de la foudre , elles bénissent Dieu de ce que l'air est plus pur, et de ce que la nature attristée reprend une nouvelle vie. Dès qu'une fois la terrible mission est remplie, dés que la Providence a fait germer son œuvre pour que plus tard elle prenne racine au milieu des débris , elle brise aussitôt ces instrumens de dévastation et de ruine ; elle laisse respirer la terre. Le lit d'un fleuve qu'on a un instant détourné de son cours reçoit la dépouille de ces hommes qui ont fait trembler le monde, ou ils tombent dans les débauches d'un festin, et reconnaissent qu'ils vont mourir, ou, jetés sur une île au milieu de l'Océan, ils vieillissent avant l'âge dans un exil de douleur et dorment sous une pierre nue près du rivage , heureux d'avoir pu presser sur leurs lèvres, à leurs derniers soupirs^ l'image de celui qui devra leur pardonner bien des forfaits qu'ils cherchent vainement à cacher sous le manteau de leur gloire.

Il est des époques où la vie morale ne se fait plus sentir dans le cœur des peuples. La Providence jette alors sur la terre un rayon de feu afin de rallumer cette vie prête à s'éteindre. Elle appelle alors un homme qu'elle va faire grand : elle le prend où il lui plaît , et s'il lui faut renouveler le prodige de Bethléem , il n'y aura pour cet autre sauveur du monde qu'une crèche au heu de berceau, au lieu de couche qu'un peu de paille et des haillons. Lorsque cet enfant a grandi devant elle et devant les hommes , elle lui donne une longue mission de tutelle sur tout un peuple. Elle lui remet un glaive au lieu de sceptre , mais glaive plus redoutable que celui des plus grands capitaines, glaive qui terrasse sans donner la mort; elle lui remet le glaive de la parole, majestueuse puissance devant laquelle on s'incline , mais qui ne nous abat, vaincus et tremblans à ses pieds, que pour nous relever plus heureux ou plus forts.

Saint Bernard fut ce tuteur que la Providence donna au monde chrétien dans les premières années du xii* siècle. Les naïves légendes nous apprennent que ce grand homme fut annoncé à son siècle pendant qu'il était encore dans le sein de sa mère. Elle crut dans un songe

donner le jour à un cliien, dont les forts aboiemcns se faisaient entendre par toute la terre. Un bon religieux , qu'elle consulta sur ce prodige, lui assura qu'elle serait mère d'un grand saint destiné à la garde de l'église.

La pieuse Alix, digne d'être la mère de cet autre Samuel , n'oublia jamais les paroles prophétiques du saint vieillard; elle cultiva cette plante qui devait croître à l'égal des cèdres, et, au milieu d'une famille nombreuse, veilla, pour la garder au Seigneur , sur cette àme d'ange qui avait pris dans son sein la fragile enveloppe mortelle. Confié par elle, dès ses plus jeunes années, à des mains pures et habiles, le jeune Bernard se forma, dans l'école des prêtres de Ghâtillon, à la science et à la pudeur. Cette époque, heureuse de la vie, où le cœur s'ouvre à la vertu comme le calice des fleurs aux tièdes haleines du printemps , s'écoula pour lui dans toute l'innocence et la candeur qui en fait le plus doux charme. Cette ame ardente, qui ne s'était pas encoredevinée ellemême, était ainsi lentement préparée par ce calme profond aux luttes du cœur qui, plus tard, devaient s'achever dans la solitude.

Bientôt, toutefois, les orages grondèrent; de vagues inquiétudes viennent gonfler le sein du jeune homme, jusque là bercé dans les joies paisibles de l'enfance. Les passions se soulèvent; le monde l'appelle; la volupté lui sourit. Pour être l'heureux de la terre, que lui manquet-il? Mais il faut à Bernard des jouissances moins éphémères , et cette ame, qui veut demeurer vierge, va éteindre dans une eau glacée la dangereuse étincelle qu'un regard a pu enflammer.

Dès ce jour , la chair est domptée , le monde est vaincu , et le généreux martyr n'a plus qu'à choisir l'asile où il tressera en paix sa couronne.

Cet asile , c'est un cloître. Lorsqu'un cœur d'homme ne se sent pas fait pour la terre, que nul objet créé ne peut assouvir sa soif immense d'amour, et qu'au delà de ce qui frappe nos regards un instinct secret lui montre sans cesse de saintes joies dont celles de la terre ne sont qu'une image, d'enivrans concerts qu'il n'a pu entendre dans la vallée des tribulations et des larmes ; lorsque cette intelligence voit avec dédain s'agiter autour d'elle des passions avides et brutales, et qu'elle a horreur de toucher cette boue , comme la colombe elle se hâte de prendre son vol; elle se dirige vers !a solitude où son Dieu l'appelle.

L'ame dit au monde l'adieu éternel, et le seul vœu qu'elle forme en le

quittant, c'est de lui arracher quelqu'une de ses victimes pour les entraîner avec elle au pied des sanctuaires.

Paisibles solitudes qui fûtes le lieu de repos de tant de générations, vous n'êtes plus autour de nous ; nous ne voyons de vous que le reste de vos débris et la cendre de quelques tombeaux. Hôtelleries silencieuses, où les âmes de foi du moyen-àge venaient se délasser des fatigues de la vie, pour faire avec plus d'assurance le voyage de l'éternité; ah ! que d'ames vous demanderaient encore ! 11 y a tant d'amertumes et de déceptions dans la vie ! tant de liens qui se brisent ! tant de cœurs que le malheur ulcère! vous prêteriez votre ombrage à ces générations épuisées, et le monde qui s'est lassé à la peine irait reprendre dans ce mystérieux sommeil la force qu'il n'a plus pour traverser les âges.

Avant de se manifester à la terre, le saint , le réformateur , le chef des peuples, l'orateur du christianisme, dresse sa tente dans un désert. Cîteaux recueille le transfuge du monde avec les compagnons que son éloquence lui a gagnés. Mais il lui faut bientôt une solitude plus profonde. Clairvaux s'élève dans la vallée de l'Absynthe. Là , le nouveau Moïse méditera long-temps sur les malheurs de son siècle pour essayer de le rendre à la vie. La tâche est rude , le travail est long et amer ; le saint en comptera toutes les angoisses; il n'en repoussera que la gloire. Les cloîtres réformés , les schismes éteints, les populations éclairées contre l'erreur et ramenées à la foi , les pontifes et les rois guidés par le dernier des pères de l'église , l'Occident remué une seconde fois et jeté sur l'Asie pour aller demander aux enfans du prophète de l'islamisme le droit pour l'Europe chrétienne de s'agenouiller sur le tombeau de l'Homme-Dicu; voilà les prodiges d'un demi-siècle de travaux entrepris par un cénobite, qui n'a d'autres armes que celles d'une foi vive, d'une humilité profonde, fragile roseau dont la toute-puissance céleste se servira comme d'un levier pour remuer le monde.

Je sens que les bornes d'un article ne me permettent pas de rappeler ici dans leurs touchans détails tous les faits qui se rattachent à ce grand homme ; ce sont des matériaux précieux légués par les naïfs chroniqueurs à celui qui voudra tracer dans un cadre immense la vie de saint Bernard. J'ai dû songer que je n'écrivais pas une histoire , et que si mon sujet perd le charme des légendes conlemporames, il doit racheter par des considérations d'un autre intérêt ce qu'il ne peut retracer sans dépasser ses limites. Je n'ai pas voulu faire une compi-

lation plus ou moins heureuse des historiens de l'abbé de Clairvaux ; mais offrir au lecteur un drame élevé et rapide dans lequel parussent les grandes figures d'une époque historique célèbre, dominées ellesmêmes par la figure plus grande encore de celui qui joua le rôle de pasteur et de père au milieu des populations, entraînées par le secret prestige de son éloquence et de ses vertus.

L'élément social du xii" siècle s'offre à nos regards sous le double aspect qui caractérise surtout le moyen âge; d'un coté, la prodigieuse force vitale de l'humanité qui entre dans son adolescence , et de l'autre, son impuissance à s'harmoniser dans une noble et majestueuse unité, comme ces obélisques gigantesques qui, pour s'asseoir sur leur base, vacillent d'abord, et menacent quelques instans d'une chute prochaine; mais que le doigt de quelques hommes suffit pour fixer à jamais; époque de tiraillement et de travail, d'eflorts inouis de l'esprit pour se dégager des liens qui l'entravent , pour dépouiller sa laideur et sa lèpre, ainsi que l'or qui bouillonne dans le creuset avec d'impurs mélanges ; tableau riche d'effets, où l'ombre rude et tranchée donne à la lumière l'éclat qui nait du contraste; âge de déchircmens, de malheurs et de crimes, mais âge de première renaissance d'un monde qui soulève la tète , commence à secouer les fers de la barbarie et va renouer la chaîne brisée après Gharlemagne pour en continuer les magnifiques anneaux jusqu'aux temps modernes.

Aux jours où saint Bernard préparait, dans la solitude de Clairvaux, ce qu'on pourrait appeler les merveilles de son règne, l'Occident était dans l'attente; il ne tremblait plus, car l'an mil était passé : il n'avait plus à l'oreille le premier bruit de la trompette de l'archange criant aux morts de sortir du tombeau : guéri des frayeurs de son enfance, il avait eu le temps de voir qu'il était trop près du tombeau pour mourir encore. Une première lutte contre l'Orient lui avait dévoilé toute sa force. La première croisade l'avait mis hors de page, et ce jeune barbare, en chevauchant sur les chemins de la gloire, avait trouvé les élémens d'une civilisation aux lieux où la foi lui avait montré un sépulcie à conquérir. L'ébranlement est alors donné au génie européen. Des généraux! des guides! et l'affranchissement de l'humanité s'opère; lente , mais solennelle recomposition du monde qui prit naissance dans la sainte indignafion d'un pèlerin à la vue des maux de ses frères dans la Palestine.

Bernard sera ce guide des peuples. A peine l'homme de Dieu, pour conserver l'expression des chroniques, a entendu la voix intérieure qui l'appelle, qu'il se met à la tache que le doigt de la Providence lui a marquée. Dans la solitude, qui fait ses délices , comme dans ses courses à travers l'Europe, il n'a qu'une pensée qu'il réalise en œuvres admirables. Le mot profond qu'il s'adressait dans la vallée de l'Absynthe, Bernarde^ad quid venistl? Bernard^ qu' es-tu venu faire ici? est le secret de cette grande ame. Elle jsent qu'elle a une magnifique destinée à remplir; elle n'a pas un moment de relâche qu'elle ne l'accomplisse. Mais, pour que le triomphe soit plus frappant, comme si la Providence jalouse s'en était réservé toute la gloire, c'est ce moine d'une complexion délicate, un jeune religieux à qui les légendes donnent la beauté d'un ange et la pudeur d'une vierge , qui se trouve choisi comme le Samuel destiné à relever la gloire du sanctuaire et à porter avec grandeur, devant les rois et les peuples, cette parole qu'on a nommée d'une manière sublime la parole de Dieu.

Il était réservé au christianisme de donner en spectacle au monde l'héroïsme de l'humilité et de l'abnégation de soi, la gloire dans la fuite même de la gloire. C'est là surtout ce qui rehausse l'éclatante mission de saint Bernard. Laissez-lui sa chère solitude, il ne demande rien au monde qu'il a quitté. S'il parle avec véhémence contre les mœurs dépravées du siècle , s'il appelle dans le désert avec l'entraînement de l'éloquence toutes les âmes dont le monde n'est pas digne , si les épouses et les mères sont réduites à retenir auprès d'elles leurs époux et leurs enfans, de peur qu'ils ne soient enrôlés sous les drapeaux du conquérant du Christ; si les applaudissemens des multitudes le suivent h travers l'Italie, l'Allemagne et la France; s'il est l'oracle des conciles, le maître des souverains pontifes, le conseiller des rois, ce n'est ni l'ambition ni la gloire humaine qui l'arrache aux murs silencieux de Clairvaux.

Déjà l'homme de la Providence est à l'œuvre. Il attaque son siècle dans ce qui en est la plaie la plus hideuse. Prêtre, il sent combien sont funestes les scandales du sanctuaire. L'inlluence des cloîtres était prodigieuse au moyen-àge ; l'on pourrait même dire qu'une grande partie du monde civilisé était là. La pensée s'y était réfugiée comme dans un asile, et, depuis leur décadence, les lettres étaient venues demander l'hospitalilé du monastère et s'abriter sous le capuchon des moines. Le

cloître devait donc dominer toutes les intelligences ; car le pouvoir , c'est une idée qui règne. Les chroniqueurs , les poètes même , les artistes, sculpteurs ou architectes, étaient des moines pour la plupart ; les évéques les plus puissans et les plus illustres étaient tirés des ordres religieux , et au temps de saint Bernard la France dut sa prospérité matérielle à la sage administration de Suger, abbé de Saint-Denis. Mais, si la religion tenait en quelque sorte le sceptre , et commandait en souveraine à tous les esprits, elle n'avait pas le même empire sur les mœurs. Les désordres étaient partout, et les hommes du cloître trouvaient dans un luxe et une oisiveté funestes l'aliment des vices les plus grossiers et des scandales les plus déplorables.

Avant saint Bernard, le bras de fer de Hildebrand avait frappé l'hydre des mauvaises mœurs; mais le monstre revenait toujours s'asseoir dans le sanctuaire. L'ordre de Cîteaux, fondé par saint Robert, et dans lequel saint Bernard était entré comme novice, se distinguait alors par une discipline plus sévère. Clairvaux devint à son tour une pépinière féconde. Les compagnons de saint Bernard, formés à toutes les vertus monastiques, se répandirent sur le sol de l'Europe , relevèrent aux yeux des peuples l'honneur du cloître dégradé, et forcèrent par leur exemple les ordres les plus relâchés à se remettre sous la règle de leurs saints fondateurs.

Saint Bernard était l'ame de cette grande réforme. L'autorité immense que son génie et ses vertus lui avaient acquise est toute employée à la grande œuvre dont il a compris l'importance. Consulté de toutes parts comme l'oracle de tous les ordres, les règles qu'il leur dicte, les fortes remontrances que son zèle lui inspire les arrachent enfin à leur sommeil de mort.

Suger et les moines de Saint-Denis quittent le luxe mondain introduit dans cette abbaye célèbre. Saint Bernard achève le travail que l'ardent et terrible Grégoire VII n'avait qu'ébauché , malgré sa puissance.

J'insiste sur le service immense rendu par cette réforme au monde chrétien. Pour quiconque a étudié le moyen-àge , il est aisé de voir que ce n'était pas une tache facile. Il fallait un génie de premier ordre comme saint Bernard , patient et énergique tout à la fois, joignant la parole haute et sévère de l'apôtre et du prophète, aux pressantes sollicitations de Tami et du pèi-e.

{La suite au prochain numéro, ) L'abbé J. H. Micnox,

Supérieur de l'École des Thibaudiùrcs.

( ik>uvenlrs de 1S%^. )

Quoi ! l'on s'étonnera qu'après tant de travers , De vices et d'ennuis jetés sur l'univers , Je flétrisse aujourd'hui d'un arrêt misanthrope L'art hideux dont Mayence empoisonna l'Europe? Oui , dût-on m'en punir, j'ai souhaité vingt fois De la presse expirante étouffer les cent voix , Détruire odes , romans , brochures , élégies ; Vous surtout, que je hais, plaintives mélodies; Jusqu'au vieux Moniteur aux articles géans, Jusqu'au jeune alphabet qu'épèlent nos enlans ; Jusqu'aux refrains bavards de l'affiche ordinaire, Des nouvelles du jour trompette débonnaire. L'un diffame un ami pour obtenir du pain , Et confesse au public les péchés du prochain ; L'autre, écrivant un livre entre deux commissaires, Entraîne sans façon ses lecteurs aux e^alères , Et, le corps tout meurtri par l'infàme collier, Professeur émérite , il instruit l'écolier. La tendre Sévigné, sans quitter sa famille. Put s'immortaliser en adorant sa fille : Notre temps aime mieux cette vive beauté Qui , veuve d'une armée , à la postérité Léguait dernièrement, par les mains d'un libraire, Le long pi ocès-verbal de son vaste adultère.

Mais d'un Welche ignorant vous détournez les yeux. Courage! dites-vous; vas, poursuis , malheureux; Le paie oiseau des nuits doit craindre la lumière Du fanal éternel allumé sur la terre ; Pour sauver nos enfans , proscris l'art insensé Qui lègue à l'avenir les leçons du passé, Et que, pour satisfaire à ta crainte frivole , On supprime la presse et bientôt la parole.

Que repondre?... Faut-il, changeant du blanc au noir. Jeter l'arc à vos pieds pour prendre l'encensoir, Et^ riant le premier de mon apostasie, Jusqu'à la politique enfler la poésie ? Renier ma pensée ! Oh ! non, mille fois non : Si vous n'avez pas tort, je puis avoir raison.

Je veux à ce sujet vous rimer une histoire; Faust lui-même , dit-on , en traça la mémoire Sur un noir parchemin qui , du temps insulte, Brille de tout l'éclat de son antiquité. Le style en brave un peu les muses du classique : Le moyen qu'un sorcier ne soit pas romantique ?

« Il était nuit , au fond d'un antre retiré, Des regards du soleil à jamais ignoré , A la pâle lueur de la lampe gothique , Du grand homme qui veille astre mélancolique. Astre qui voit ses jours et ses nuits sans repos, Gomme un œil éternel ouvert sur ses travaux , Faust dormait. On eût dit que sa main languissante Fléchissait sous le poids de sa tête puissante. Autour de lui gisaient dans un ordre confus Mille instrumens divers des mortels inconnus. Ces chiffres qui , du temps levant les sombres voiles, Font lire l'avenir sur le front des étoiles ; Des parchemins chargés de mots aiïreux , discords , Qu'empruntent les vivans à la langue des morts, Et qui , troublant la tombe au milieu des ténèbres, Convoquent les défunts à des danses funèbres.

» Près du fauteuil gothique où dormait le docteur, La presse était muette aux pieds de son auteur; Du présent au passé cette invisible chaîne, La presse, écho lointain de la parole humaine^ La maîtresse du peuple et la reine des rois , Elle était là sans vie , et sans gloire , et sans voix , Comme l'oiseau naissant qui , repliant son aile, Semble douter encorde la brise fidèle; Comme un brik immobile à la grève attaché.

Comme un dogue attentif près du pasteur couché.

Faust semblait fatigué d'un sommeil plein de songes ,

Et sur son large front des pensers de mensonges ,

Tels que le flot pressé par le flot qui le suit ,

Passaient et repassaient , sombres comme la nuit.

Il rêvait. Non , jamais rêve diabolique

N'agita d'un mortel le sommeil prophétique.

Il n'est pas seul... Un être... Oui , c'est lui, le Démon!

L'être maudit du ciel , c'est lui ! l'être sans nam !

De lumière et de nuit effroyable mélange ;

Un homme , il ne l'est point , et ce n'est plus un ange.

C'est bien là son regard. Faust se courbe , éperdu ,

Sous l'œil qui tient l'oiseau dans les airs suspendu.

La foudre sur ce front a gravé Tanathème ;

Sa vie est un long crime et sa voix un blasphème.

Des cris de la douleur son oreille a besoin :

Quand cet être sourit, le malheur n'est pas loin.

» Il désignait du doigt des ombres fantastiques Qui l'entouraient au loin de leurs danses magiques : On voyait la Licence au bonnet phrygien , La Vengeance au cœur noir qui ne pardonne rien , Le Scandale aux cent voix , le hideux Fanatisme , Montrant Machiavel ausombre despotisme ; Enfin , le noir essaim des Vices , des Erreurs , Unissant à Li fois leurs mains et leurs clameurs. Tous admiraient de Faust l'ouvrage tutélaire, Tous inclinaient leurs fronts et le nommaient leur père.

)) Faust les repoussait tous ^ au ciel levait les bras, Cherchait une prière et ne la trouvait pas : Le regard infernal , pénétrant ses pensées, Arrêtait l'oraison sur ses lèvres glacées. Il voyait l'avenir sombre dans le lointain ; Il voyait la Débauche enfantant l'Arétin. a Gloire à toi! » s'écriait le terrible génie. Il voyait la Révolte allumant l'incendie , Un peuple furieux assassinant un roi, Et le Démon joyeux lui disait : « Gloire à loi! »

Et Faust criail , pleurait , s'agitait en délire , Et le Démon joyeux riait d'un affreux rire , De ce rire effrayant qu'arrachent les douleurs , Quand la voix est sans cris et que l'œil est sans pleurs; Triste et dernier effort de la faible nature , Qui , près de succomber , sourit à la torture. Honteux , désespéré , Faust invoqua les cieux ; De son œuvre fatale il détourna les yeux , Et sa main se leva pour la réduire en poudre; Lorsqu'à travers les airs sillonnés par la foudre , Le grand homme entendit, plein d'un espoir divin , Gémir lointainement l'hymne du séraphin.

« Gloire à Dieu ! disait-il , gloire a sa créature , » Qui d'un nouveau soleil éclaire la nature. » Hélas ! l'homme bientôt en souillera le jour. » L'homme profane tout , oui , tout , jusqu'à l'amour. )) Le bien se change en mal pour sa race hardie ; » Dieu créa la lumière, elle en fît l'incendie. » Mais, sur nos harpes d'or, chantons l'hymne sacré ; )) A ce mortel pieux du Seigneur inspiré. )) La fille du Péché , la honteuse Ignorance , » A vu crouler son trône et tomber sa puissance. » Faust a su du génie éterniser le cours ; » Le savant peut mourir , le savoir vit toujours. )) La pensée à l'oiseau semble emprunter son aile , )) Et d'un père qui meurt c'est la fille immortelle ! »

A. NETTEMErST.

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