‹ L'Écho de la jeune France (volume 4)Chapitre 62 sur 75 · MOIS D'OCTOBRE · texte numérisé non relu

MOIS D'OCTOBRE

Il en est vraiment des proverbes comme du Code civil ; avec un peu de bonne volonté , on y trouve tout ce qu'on veut. Quoi de plus controversible que ceci ? Les mois se suivent et ne se ressemblent pas ? Eh ! mon Dieu si , ils se ressemblent. L'humanité n'a jamais pu accomplir trente jours sans passer par des phases de plaisirs et de souffrances , sans célébrer des funérailles et des fêtes de mariage , et pi esque toujours elle achète bien cher les événemens qu'elle peut nommer heureux. Si la nouvelle d'une victoire remportée par notre armée cause à Tesprit un noble orgueil , au cœur une douce joie , que de larmes il faut verser quand vient l'heure de compter les morts restés sur le champ de bataille.

Cette heure vient de sonner pour nous , et déjà nous ne parlons plus qu'avec quelque amertume de l'entrée de nos troupes à Constantine. C'est pourtant là, sans contredit, le fait le plus glorieux pour la France qui se soit accompli depuis l'occupation d'Alger par le général de Bourmont.

Quel que soit le drapeau qui flotte au milieu des soldats français , nous nous réjouissons toujours de leurs triomphes , nous félicitons toujours leur courage , nous regrettons toujours le sang noblement versé.

Dans cette dernière occasion , la conduite de notre armée a été admirable.

« La première brigade avait été désignée pour monter la première à l'assaut ; elle était placée dans le faubourg entre les portes de Bab-el-Djedid et Bab-el- Oued , qui n'ont entre elles qu'un intervalle de soixante à quatre-vingts mètres ; quelques compagnies occupaient les tombeaux qui font face à la porte Bab-el- Gubia , et les écuries du bey. Tous les efforts des assiégés se portèrent sur ces trois points , défendus par plusieurs batteries dont les feux se croisent et battent les avenues. En même temps la brigade du général Trézel , placée derrière les travailleurs pour les protéger, était attaquée vigoureusement par l'armée du bey, et repoussa tous les efforts qui furent tentés pour la déloger. Elle a , dit-on , assez souffert dans ces combats multipliés.

» Le général en chef, accompagné de M. Perregaux , chef de Tétat-majorgénéral , du général Yalée et de tout son état-major , s'approcha de la ville sou* le feu de l'artillerie, pour voir si cette brèche pouvait donner passage aux troupes; un boulet frappa M. Damrémont et mutila son corps; le général Perregaux reçut une balle au visage qui le blessa assez grièvement, ce qui, au reste, n'a pu le forcer à abandonner son service. Le général Valée , le plus ancien en grade , prit immédiatement le commandement en chef des troupes , et ordonna l'assaut.

»> A cet ordre, nos troupes se précipitèrent vers les murailles, et se maintinrent sur la brèche un instant ; mais , accueillies par une fusillade des plus vives , et trouvant une résistance trop forte , elles se retirèrent. L'artillerie continua son leu ; d'autres assauts furent livrés ; mais, efforts inutile?, la garnison se défendait

avec un tel acharnement, qu'il fallut renvoyer au lendemain les nouvelles attaques.

» Le 13, la brèche était plus praticable ; il était à cramdre que les troupes ne se décourageassent , et si le siège avait duré quelques jours encore , les vivres auraient pu manquer ; il fut donc résolu , dans un conseil tenu pendant la nuit , que tous les moyens dont on pouvait disposer seraient employés pour s'emparer de la ville à tout prix. L'artillerie avait démoli l'enceinte qui lie les deux portes du sud-ouest , et l'on apercevait les premières maisons de la ville. Nos troupes , excitées par la résistance des assiégés et par les pertes sensibles qu'elles avaient éprouvées , se précipitèrent avec fureur vers la brèche et s'y établirent malgré le feu des assiégés ; elles s'emparèrent des batteries. Le rempart était pris , mais la ville se défendait encore , car les Turcs ne connaissent pas les capitulations. Nos troupes s'étaient brillamm<^nt conduites. Mais ici commence un tableau bien sombre : il fallut prendre chaque maison à l'assaut , et le carnage fut horrible. De pareilles scènes ne s'étaient point renouvelées depuis le siège de Saragosse. Nos soldats exaspérés ne faisaient plus de quartier. »

Cette victoire consacre un nouvel anniversaire à côté du triste anniversaire du 16 octobre , jour funèbre où la plus belle , la plus pure et la plus calomniée des reines marcha à l'échafaud , adressant à Dieu des prières pour le bonheur de la France , qu'elle laissait livrée à toutes les horreurs de l'anarchie. La vieille légitimité de ses droits ne sut pas mieux la défendre que le baptême de gloire reçu par les jeunes monarchies que fonda le grand empereur. 3Iort hii-méme en exil , chacun des siens accomplit à son tour la même destinée , et celle qu'il nommait sa fille bien-aimée , la reine Hortense , vient de rendre le dernier soupir , les yeux tournés vers la France , sans avoir le droit de venir demander une tombe dans le pays qu'elle aimait tant , et où sa jeiuiesse s'était écoulée , belle et entourée d'hommages.

Quand tous ces souvenirs du passé et ces terribles leçons du présent devaient jeter dans son ame de jeune fille bien des pensées lugubres , nous n'avons pas vu sans étonnement la princesse IMarie choisir la date du 17 octobre pour célébrer son mariage avec le duc Alexandre de Wurtemberg.

Mais notre chronique prend un ton sérieux , et malgré la défense formelle que nous en avons reçue , elle tournerait presque à la politique. Quittons bien vite ce terrain , ne commentons aucun fait , et surtout ne disons rien de désobligeant à certaine famille , quand nous savons que le duc d'Orléans a failli périr bravement à Constantine. Quoi , dites-vous? Le duc d'Orléans aurait failli être tue à un siège auquel il n'assistait pas , pure plaisanterie que ce que vous dites. Non, cela est sérieux, très-sérieux, suivez mon raisonnement. Le général Danuémont commandait l'armée expéditionnaire, n'est-ce pas? Oui. Il a été nuitilé par un boulet de canon , au moment où il allait reconnaître si la brèche ouverte pouvait otlrir passage à nos soldats? Oui , après. Eh bien , M. le duc d'Orléans , ayant failli commander l'armée qui devait faire l'expédition de Constantine , a failh être tué devant cette ville ; car , enfin , s'il n'avait pas été marié, d n'aurait eu aucune raison pour se dispenser de cette campagne ; le 12 octobre il aurait été visiter la tranchée , etc., etc. Vous voyez que mon assertion est juste, très-juste ; elle doit vous conduire à regarder le prince comme un héros , ua

héros aussi vrai , qu'il est vrai que le cirage de M. Roberston sauve la vie à ceux qui en font usage. Vous me demanderez peut-être maintenant ce que c'est que M. Roberston et son cirage. M. Roberston est un industriel anglais qui , depuis quelque temps , se promène sur nos places et nos boulevards , dans une élégante voiture attelée de deux chevaux pur sang, et menée par deux valets à Uvrées magnifiques.

Voici à peu prés le langage que M. Roberston tient aux badauds qui l'entourent et auxquels il offre un boîte de cirage pour cinq sous , je crois. « Messieurs, » mesdames , achetez , essayez , mon cirage a la faculté de conserver le cuir , de » lui donner autant d'éclat que le vernis le plus brillant ; il est susceptible de » sauver la vie à ceux qui s'en servent , et peut même , au besoin , les faire con- » sidérer comme des dieux. »

» En effet, dix voyageurs naufragés ayant été jetés sur la côte d'une des îles » de rOcéanie , les habitans antropophages de cette contrée se précipitèrent » sur eux et en dévorèrent successivement neuf; le dixième allait inévitable- » ment subir le même sort , quand tout-à-coup ils s'aperçurent que les bottes M de l'étranger produisaient l'effet d'un miroir dans lequel ils pouvaient se con- » templer; ils se jetèrent aussitôt à ses pieds , et depuis il est adoré par ces sau- >» vages qui le nomment le fils du soleil.

Achetez, messieurs et dames, faites-vous servir.

Après l'annonce de pareilles merveilles , il y aurait témérité à croire que vous prendrez quelqu'intérèt à savoir qu'un Toscan , nommé Ségato , a récemment trouvé le moyen de marbrifier le corps humain , et que nous allons voir bientôt chez nos marchands de meubles des tables que nous croirons de marbre et qui seront tout simplement composées avec des cœurs et des poumons d'homme.

Je ne m'amuserai vraiment pas à vous dire que les Chasseurs de l'Union amenèrent ces jours derniers , dans un bois près de Versailles , un cerf qu'ils voulaient chasser , que tous les héros do cette chasse se promettaient la gloire d'un débûché , la joie d'un lancé et les enivremens d'un hallali ; et que le cerf pacifique , n'étant pas ce jour-là en disposition de courir , s'est amusé à manger dans la gibecière des piqueurs les provisions que ceux-ci avaient apportées pour leurs maîtres et pour eux.

Que vous fait que l'on répète à l'Opéra- Comique le Domino de M. Auber ; que l'on dise que Nourrit ira à ce théâtre rejoindre madame Damoreau? Que vous fait encore que Rubini ait perdu son ut de poitrine , et que IM. Carafo , aujourd'hui excellent artiste , et autrefois petit prince napolitain , n'ambitionne ni sceptre ni trône , mais tout modestement le fauteuil qu'a laissé vide à l'institut la mort de Lesueur? Vous ne prendrez pas plus d'intérêt à ces nouvelles que si je vous disais que la salle des concerts Saint-Honoré est pleine chaque soir , quoiqu'il ny ait encore personne à Paris.

Oh I par exemple , une chose qui peut bien ne pas vous occuper beaucoup , vous paisibles habitans de province, qui n'êtes pas soumis à toute la rigueur des lois qui pèsent sur le pauvre garde national parisien , mais qui m'intéresse beaucoup, moi j malheureux biset , qui n'ai pas encore satisfait à l'obligation de l'uniforme , et qui riais fort de penser que l'hôtel Bazancourt ne suffisant plus aux délinquans , les prisonniers étaient refusés à la geôle , et devaient aller prendre

la queue à la barrière des Bous-Honinies , dans le cas où ils auraient voulu de force régler leurs comptes avec M. Lobau ; ce qui m'intéresse beaucoup, vous dis-je, c'est qu'on construit près de la Bastille (près de la Bastille, entendezvous bien) une succursale à l'hôtel des Haricots , laquelle succursale se nommera bôtel des Navets. Ainsi donc, dans quelque temps , l'honorable citoyen qui aura eu l'audace de ne pas avoir d'argent pour acheter un habit bleu de roi, pantalon idem, sabre, giberne, etc., sera libre d'aller en prison, goûter le plaisir des Latude et des Pélisson , et pourra à son choix ou être amoureux d'une plante , ou apprivoiser des souris , ou apprendre la musique à des araignées.

Voilà comment on traite ce bon peuple de Paris ; lui, pourtant, dans ses jours de puissance se montre quelques fois bien débonnaire , et dans sa pauvreté, il est souvent bien généreux ; je n'en veux pour preuve que l'action de cette pauvre femme qui, il y a huit jours, recueillit un enfant de deux ans que la mère, sans doute, venait d'abandonner à laporte d'un de nos théâtres. Il y avaitlà, avec la femme du peuple, bien des femmes richement parées, qui , avec une des perles de leur bracelet , auraient pu assurer l'existence de l'enfant abandonné, mais elles passèrent inattentives à ce qui occupait la foule, et de légers équipages les emportaient rapidement, quand nous avons vu la misérable fruitière s'en aller soigneusement avec le dépôt que semblait vouloir lui confier la Providence; l'ayant interrogée, nous avons appris qu'elle avait été mère.

Voilà un de ces faits dont le récit porte du baume au cœur, une de ces actions qui intéressent bien autrement que toutes ces intrigues et aventures de toute espèce arrivées aux bains de mer et aux eaux, que nous racontent en ce moment nos élégans revenus de Dieppe et de Vichy, d'Allemagne et d'Italie ; car il faut le dire, Paris se repeuple un peu, l'hiver nous ramène nos amis, nos devans de cheminées ont disparu, nous sommes prêts à recommencer les longues soirées, les aimables causeries du soir, mais il leur faut un aliment nouveau que nous réserve l'arrivée de la chambre nouvelle, pourvu, toutefois, que tous les candidats ne soient pas dans la condition de M. N.., car, alors nous courrions risque d'en finir bientôt avec le gouvernement représentatif constitutionnel , et ce serait, ma foi , un grand malheur. '>'^>ï f"»! -'t )f»T.

Figurez -vous que M. N. . . est le plus malheureux des députés de la dernière session, il est plus malheureux encore que ceux de ses collègues qui ont été récemment envoyés à la chambre haute. Non-seulement il n'a obtenu pour lui aucune des faveurs qu'il sollicitait, mais il ne lui a rien été accordé pour ses commettans. Cela tient-il au caractère de son opposition? Non, cela viendrait plutôt de son peu d'importance aux yeux des ministres qui ne peuvent voir en lui ni un ami à contenter, ni un adversaire à ménager. J'apprends à l'instant que, pour assurer sa réélection, il a imaginé de donner sa bibliothèque au chef-lieu de son arrondissement, un tableau de Raphaël au conseil de fabrique de sa commune, six mille francs à diverses églises ayant besoin de réparations ; il a présente toutes ces hbéralités comme émanant du ministère, et il va joint des libéralités personnelles» ainsi son parc deviendra un champ de foire, son jardin potager servira d'emplacement aune école primaire, une aile de son château sera convertie en hôtel de la mairie, sa plus belle prairie sera sacrifiée pour l'ouverture d'une route. Mais tout cela le fera député encore une fois ; il sera député, que lui importa d'avoir

compromis sa fortune, d'avoir été obligé, pour s'assurer de trois voix qui lui manquaient, d'épouser une vieille fille, laide, sans fortune et sans esprit^ mais qui était fille, nièce et tante d'électeurs. Il sera député jusqu'au jour d'une nouvelle dissolution ; mais alors plus d'espoir , car un de ses amis me disait : Nous lui observerons que sa fortune ne nous offre plus assez de garanties d'indépendance, et je me mettrai sur les rangs. L. de J.

L'année vient d'avoir un retour de jeunesse ; le mois d'octobre s'est donné les airs d'un mois d'été : soleil brûlant et pauvres œuvres dramatiques. Les salles de spectacles étaient vides, les pièces détestables comme au temps de la canicule, et les directeurs entassaient chefs-d'œuvre sur chefs-d'œuvre pour arriver à un tout petit succès d'argent qui n'est pas même venu.

Et cependant, depuis trois mois les journaux quotidiens retentissaient d'annonces pompeuses sur le fameux ballet de la Chatte métamorphosée en femme ^ ce ballet incomparable qui devait faire courir tout Paris. M. Duponchel avait, diton, envoyé un habile dessinateur à Pékin, et nous devions avoir des costumes de la plus curieuse exactitude ; au lever du rideau, tout un parfum de pachioli devait se répandre dans la salle, et, pour rendre la chinoiserie complète, le thé, que nous commençons à apprécier à sa juste et odorante valeur, devait circuler de loges en loges, dans cette porcelaine de Chine dont vous aimez à surcharger vos étagères de bois de Sainte-Lucie. .....<.,

Trompeuses promesses I rien de nouveau dans la Chatte métamorphosée en femme ^ le scénario emprunté à la jolie pièce de M. Scribe est défiguré par M. Corali : au lieu d'un acte trop court, trois actes trop longs; les décorations moins belles, moins pittoresques que celles de Chaokang du théâtre nautique de défunte mémoire ; les costumes moins riches, moins originaux que ceux de la pièce en vogue chez Franconi, Dgensguiz-Kan.

L'Académie royale de Musique, le théâtre modèle, le théâtre si splendidement subventionné a pâli devant un théâtre des boulevards. La fashion a été moins bien traitée que le rentier du Marais : le croiriez-vous ? le directeur du Cirque Olympique a vaincu M. Duponchel I

Et mademoiselle Essler? ahl du moins elle doit nous consoler de la misère de la mise en scène, de la pauvreté du ballet, de l'indigence des décors et des costumes ? Mademoiselle Essler a été ce qu'elle est, ce qu'elle sera toujours, une élégante et jolie danseuse , rien de plus , rien de moins. Dans le nouveau ballet, elle a été minaudière et mademoiselle Taglioni eût été chatte.

A propos de mademoiselle Taglioni } il y a quelque temps, n'avez-vous pas entendu comme nous un bruit sourd et prolongé ? Vous ne saviez , n'est-ce pas, comment vous expliquer ces clameurs qui parvenaient inintelligibles à votre oreille. Rien de plus facile , cependant : c'étaient les applaudissemens russes, le

jour du début de notre divine sylphide ; les bravos ont été si éclatans^ si unanimes ; tant de nobles mains frappaient ensemble à Saint-Pétersbourg que le bruit est arrivé jusqu'à nous.

C'était une pluie de bouquets comme à Paris ; c'étaient des cris de vive Taglioni , comme à l'entrée d'une souveraine , et la veille de la représentation , c'était une parure de turquoises magnifiques qu'on lui offrait , avec les plus gracieuses paroles de la part de l'empereur Nicolas ; et le lendemain c'était une audience particulière de l'impératrice de toutes les Russies, qui, dans sa bonté pleine de goût, daignait traiter d'égale à égale avec la reine de la danse.

Ici, dans ce beau pays de France, nous autres princes constitutionnels, nous agissons plus lestement avec messieurs les danseurs de l'Opéra, fussent-ils même chevaliers de la Légion-d'Honnenr.

L'Académie royale de Musique donnera une représentation à Compiègne; aussitôt ordre à M. Duponchel de préparer le ballet de Nina ; ce ballet est démonté; ordre de le remonter, — mais les sujets manquent ; — il faut en trouver, et l'on va tirer de sa retraite Montjoie, l'ex-beau danseur , qui s'avise de croire qu'il faut avoir des costumes complets au théâtre. Il met donc un uniforme de lieutenant-général , se passe au travers du corps le grand cordon de l'ordre banal de la Légion-d'Honneur ; mais à peine a-t-il paru en scène , qu'un aide-decamp du commandant en chef arrive pour lui enjoindre de renvoyer ses insignes au magasin. Cette grande indignation du prince ne vous rappel le- t-elle pas cette excellente caricature de Charlet qui représentait un peintre de l'Opéra disant à un général couvert de rubans de toutes couleurs : « Les hommes font les décorations, mais les décorations ne font pas les hommes.»

Revenons au voyage de Compiègne.

A peine la représentation de la Muette de Portici est-elle terminée à Paris, qu'on embarque à minuit dans des célérifères musiciens, instrumens , chanteurs, danseurs, danseuses et machines.

On arrive à six heures du matin ; répétition toute la journée ; spectacle le soir et à onze heures , sans remercîmens (ce qui est bien égal) , et sans souper (ce qui n'est pas indifT(*rent ) , on fait reprendre la route de Paris à la troupe dansante et chantante.

Décidément les barbares du Nord savent mieux vivre que nous I

La direction de M. Vedel conserve sa louable activité ; après avoir remis au \hekl\e\dL Jeunesse de Richelieu, de M. Alexandre Duval , le Théâtre-Français nous gratifie de la Marquise de Senneterre. Nous disons gratifier, parce que dans cette ingénieuse et amusante comédie qui rappelle le Secret du Ménage , on ren-^ contre souvent des scènes bien dessinées , toujoius de l'esprit et jamais de mauvais goût. MM. Mélesville et Duveyrier ont réussi et méritaient de réussir; Firmin , Menjaud , Samson , mesdames Volnys et Plessys , jouent cet ouvrage avec un ensemble parfait.

Dans La Marquise de Senneterre , nous rencontrons encore l'éternelle Marion de Lorme ; comme cette malheureuse célébrité a été utile à nos théâtres ; dès qu'une intrigue amoureusement hardie traverse la léte d'un de nos auteurs , Marion de Lorme est là , et vous savez toutes les méchantes pensées , toutes les misérables actions dont on charge tous les jours sa mémoire , déjà si hideuse-

ment riche , leçon qui , peut-être hélas , sera perdue pour nos Marion de Lormc d'aujourd'hui. Elles viennent rire, les impudentes , en face d'un tableau qui devrait leur servir de miroir ; quelles seraient les tortures de ces cœurs gangrenés s'ils pouvaient comprendre qu'un jour une plume, vengeresse de la morale publique, prendra leurs noms pour abriter toutes les turpitudes, et le livrera au mépris de nos neveux.

La Comédie française doit-elle représenter de ces pièces dont le sujet est tellement scabreux , que nous ne pouvons y mener sans danger nos femmes et nos filles? La Comédie-Française doit-elle être le refuge de ces esquisses semi-historiques , il y a là toute une haute question littéraire et morale^ et qui, suivant nous, n'est pas un instant douteuse. La Comédie-Française doit abandonner ces ouvrages aux théâtres des boulevards , aux scènes que nous nommerons libres ; la Comédie-Française ne peut avoh' la triste mission de falsifier les faits les plus connus , de dédorer les plus brillantes pages de nos annales , de faire grimacer les plus belles physionomies de notre histoire.

Si le pays accorde son secours au Théâtre-Français , c'est pour qu'il repousse loin de lui ce genre abâtardi , c'est pour qu'il corrige nos mœurs en riant , c'est, loin de les corrompre , pour qu'il puisse conserver les précieuses traditions du plus grand de nos écrivains dramatiques.

Molière n'affublait pas ses personnages de noms historiques ; il prenait les premiers noms venus , et de ces noms , il baptisait pour ainsi dire nos travers et nos vices; c'était Alceste, c'était Tartufe; c'était Harpagon; puis, il étalait aux yeux de son public les entrailles de chacun de ses personnages ; il plaçait le doigt du spectateur sur chaque artère , il lui faisait suivre chaque battement, chaque angoisse de ce cœur humain qu'il montrait à nu tour-à-tour palpitant d'aise , de douleur , de joies célestes ou infernales. Quel grand anatomiste moral que Molière ; aussi quand toute la littérature de l'empire napoléonien tombe de vétusté, voyez comme Molière, le Molière de Louis XIV, est encore brillant de jeunesse. Croyez-nous, M. Yedel , avant tout, des comédies de mœurs; et s nous vous pardonnons La Marquise de Senneterre, c'est qu'elle a spirituellement plaidé sa cause auprès du public.

Nous avons été retenir notre stalle au Théâtre-Italien, et en vérité n'est-ce pas sottise de notre part? MM. Robert et Severini ont un admirable talent pour varier leur répertoire ; la Gazza Ladra, et le lendemain, // Barbiere^ puis // Barhiere et la Gazza Ladra , et quand nous aurons bien vu, bien entendu la Gazza Ladra et 11 Barhiere , MM. Robert et Severini nous annonceront une nouvelle représentation d'// Barhiere et de la Gazza Ladra. Voilà deux ans que nous sommes à ce régime musical. Nous admirons le génie de Rossini , mais MJM. Robert et Severini ont sans doute oublié le pâté d'anguilles : un opéra nouveau par carilà.

L'Opéra-Comique est un théâtre qu'on ne saurait trop admirer ; il chante sans chanteurs et joue la comédie sans comédiens. Il n'a donné ce mois-ci qu'un petit acte intitulé le Bon garçon , «lont la musique , de M. Eugène Prévost, est juste à la hauteur des paroles; mais M. Crosnier prépare Pi(/ui//o, opéra en trois actes dû à l'association d'Alexandre Dumas et de Monpou. Nous vous

tiendrons au courant de cette piquante nouveauté dont on dit beaucoup de bien d'avance : nous ven-ons I

Pour nous consoler de ce niois d'octobre , si tristement dramatique , on nous annonce l'ouverture de TOdéon , et , au Théâtre-Français , une tragédie de M. Alexandre Dumas, une tragédie classique : Caligida. Décidément M. Alexandre Dumas se range. Tant mieux pour lui, tant mieux pour nous. Toutes ces merveilles verront le jour dans le mois de novembre ; des chefs-d'œuvre se montreront de toutes parts ; les mots se suivent et ne se ressemblent pas.

Vicomte Alméric.

CHATEAU D'EGLISEMONT (kirchberg). ''

La gravure du château d'Eglisemont ( en allemand Kirchberg ) vient de paraître au bureau de la IMode. Nous n'avons pas besoin de recommander à nos lecteurs ce charmant dessin. Tous, sans doute, voudront avoir cette image de la demeure de l'exil , retracée par la main du plus jeune des exilés qui l'habitent. Henri de Bourbon , qui a donné l'original du dessin à 31. Walsh , lui disait , en l'engageant à le faire graver : T espère que mes amis voudront tous ai'oir une vue de Kirchberg.

Il v aura quelque chose de touchant à penser que l'on possède cette vue d'Eglisemont, dessinée par la main du petit-fds de Henri IV, qui , plus d'une fois, en crayonnant ce paysage, a songé à c^tte France dont son cœur eût préféré les sites, que sa main eût rendus avec bien plus de joie. On a besoin de connaître les lieux où vivent ceux que l'on aime, l'imagination est alors mieux à portée de les suivre. Mais n'est-ce pas un attrait de plus encore, quand la description de ces lieux est due à la main de ceux qui vous les rendent chers ?

L'exécution de la gravure , que l'on trouve au bureau de la Mode , est parfaite et digne en tout du dessin d'après lequel elle a été composée. Ce n'est point seulement une œuvre d'opinion , c'est une œuvre d'art que nous recommandons à nos amis. Prix : 3 francs 50 centimes.

Errata. — En donnant , dans notre dernier numéro, l'article de M. de la Villemarqué, nous avons oublié de dire que c'était un extrait d'un ouvrage dont s'occupe l'auteur et qui doit paraître bientôt ; plusieurs erreurs s'y sont aussi glissées ; ainsi, à la page 230 , après d'un vieux chanteur, lisez : de ma connais sajice; à la page suivante , au lieu de difidon , lisez : dibidou ; à la page 232 lisez \ jahadao\ à la page 233, dans les vers, au heu de parmi, lisez ; entre eux, à la page suivante lisez : elle-mvme au lieu de la même , etc.

Messieurs les actionnaires de VÉcho de France sont convoqués en assemblée générale pour le 14 novembre prochain, à deux heures après-midi.

S'adresser pour la rédaction à M. le vicomte Walsh, directeur-rédacteur en chef, et pour

l'administration à M. Léon de Jouvesel.

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