ÉCOLE DES BEALX-ARTS
C'est vraiment un travail des plus intéressans que de tracer l'histoire des uionuniens qui s'achèvent chaque jour sous nos yeux. Pour peu que leur fondation remonte à quelques années, nous les voyons recevoir le contre- coup de toutes les commotions politiques qui sont venues tour à tour imprimer leur cachet éphémère sur la physionomie morale de la France ; déjà , en parlant de l'Arc de l'Étoile , nous avons eu occasion d'esquisser le tableau des destinations contradictoires qu'il avait reçues à mesure qu'un nouveau règne ajoutait une pierre à sa lente édi6cation ; cette fois encore , et quoique les susceptibilités des partis ne se trouvassent en rien intéressées à l'érection d'un monument d'une utdité toute générale , nous lisons cependant sur le marbre de son frontispice une inscription qui n'était point dans la pensée première de ses fondateurs. Le but, les plans , les hommes , tout a changé à travers la succession si rapide des événemeus ; chacun de nous , dans dix années de sa vie , a assisté à plus de catastrophes que n'en enregistrait chacun des siècles passés , et chacun des édifices pubhcs de notre époque témoignera dans l'avenir de cet état intermittent de fièvre et de marasme qui tantôt nous pousse en avant, sans direction raisonnee, sans fin comme sans moyens , et tantôt nous laisse , accablés de lassitude et de dégoûts,
sous l'empire d'idées que nous n'avons le courage ni d'approfondir ni même de reconnaître.
Le stvic grec fut un , et ne varia jamais tant qu'il y eut une Grèce ; l'art romain fut le même à Rome , dans les Gaules et sur les rivages d'Afrique ; l'architecture, chez les Goths, progressa de sa grossièreté native aux inconcevables prodiges de sa féerique élégance , sans abandonner son type primitif ; le siècle de François P% qui pourtant ne fut qu'un siècle de transition , créa la renaissance., sous Louis XIY , sous Louis XA , l'art conserva , quoique dans des directions opposées, son allure franche et décidée ; mais nous I où allons-nous? que faisonsnous ? Détracteurs de l'antique, nous copions maladroitement l'antique ; enthousiastes de nouveauté et d'indépendance , nous croyons avoir fait merveille en accolant l'un à l'autre quelques lambeaux d'idées antipathiques, puisées dans les archives du passé. Mais du nouveau , point. Et si l'on disait à tous ces ardens partisans de la nouveauté : Que faites-vous? vous ne voulez plus du vieux code de Vitruve , ni des colonnetles des Goths, c'est bien; mais en échange, nous créez-vous enfin un style national , un style français ? On verrait bientôt combien sonnent creux toutes leurs stériles fanfaronnades.
Ainsi, dédaigneux des anciens, auxquels nous n'avons rien substitué de notre propre fonds , nous allons au hasard , nous appauvrissant chaque jour ; en vain devrait-on espérer que, révolté enfin d'un si long malaise, le génie de nos artistes , par une énergique résolution , s'élancerait hors des voies vulgaires dans les champs immenses du possible où il reste tant à moissonner. Nos artistes sommeillent , l'art s'use et se décrépit , et la nation , dont on ne contesta jamais la fécondité et la virilité , ne peut revendiquer dans les progrès de l'art architectural que cet encombrement efféminé des ornemens en rosaces et en spirales , dont elle a elle-même fait justice en le baptisant de la dénomination ironique de rococo , et dont encore l'Italie moderne lui conteste avec droit la création.
Nous sortirons un jour d'une position si peu digne de nous ; pour notre gloire artistique nous aimons à l'espérer. Impuissans à y coopérei d'une manière active, nous ne nous lasserons pas du moins de répéter à nos artistes : Faites-nous des monumens nationaux de caractère comme de destination. Mais jusqu'à ce que ce vœu soit enfin entendu , sans refuser notre critique aux œuvres qui ra|>pelleront , nous devrons nous borner à constater lequel des cinq ordres de l'architecture grecque aura é%é appliqué à une façade , et à discuter l'effet de telle ou telle moulure dans l'entablement ou dans l'astragale.
Je n'émets point ici ces réflexions préliminaires pour les appliquer à l'école des Beaux-Arts; elles s'adressent sous forme de conseil aux jeunes artistes qui vont s'y réunir pour tenter la carrière, et auxquels on ne saurait trop montrer le vice de ce qui est , pour qu'ils s'en préservent ; la route sur laquelle les attendent les chefs-d'œuvre et la gloire , pour qu'ils s'y élancent avec ardeur et persévérance.
Quant au monument , il n'est point de nature à être classé dans aucune catégorie , et je me hâte d'en féliciter l'habile architecte qui en a tracé les plans. S'il eût existé un ordre d'architecture nationale , l'école des Beaux-Arts aurait dû en étaler aux regaixls les plus élégantes proportions ; mais dans la crise d'incertitude et de tâtonncmens où nous nous trouvons , lorsque nous voyons s'élever
en inèine temps des temples grecs, des arches romaines , des villas italiennes , et qu'on moule à la façade de nos maisons bourgeoises les chou.v et les laitues gothiques , les médaillons de la renaissance et les guirlandes et les Cupidons de la régence , honorer l'un de ces anachronismes d'une approbation solennelle en l'appliquant au palais des Beaux-Arts , c'eût été manquer tout à la fois et de goût et de sentiment.
Dans ces circonstances , il n'y avait que deux partis à prendre : donner l'élan aux jeunes imaginations par une tentative hardie qui vhit résoudre le problème d'un art national: mais l'entreprise était dangereuse , et il n'était pas permis de ne pas réussir ; ou bien se renfermer dans une sévère neutrahté , et faire sortir de la réunion des élémens connus un tout adroitement harmonisé ; et c'est ce qu'a fait M. Duban avec un rare bonheur.
Et pourtant ia pensée de l'artiste a rencontré des entraves auxquelles elle a dii se soumettre. On sait que primitivement cet emplacement fut destiné à devenir le musée des monumens français , et qu'en 1804 M. Lenoir y fit dresser le portique qui séparé en deux la cour principale. C'est aussi , si je ne me trompe, vers la même époque qu'on y apporta de Normandie le fragment du chàtean de Diane de Poitiers. Plus tard , en 1819 , les plans d'une école furent faits par M. Debret, et les fondations étaient déjà sorties du sol , lorsqu'en 1833 M. Duban , chargé de l'achèvement de l'édifice , dut tirer parti de tous ces travaux antérieurs.
Malgré ces obstacles , dont le talent de l'artiste semble avoir triomphé en se jouant, l'œuvre ne perdit rien de son étrange unité; et ce pèle-mèle de tous les styles , ce bizarre accouplement de l'antique et du moderne , des arêtes vives et blanches et des moulures rongées par le temps , satisfait Treil , recrée l'esprit et charme l'imagination par son effet brillant et pittoresque. La description n'en est point facile à faire , car les matériaux sont nombreux et variés. Au milieu de la première cour, qui est carrée , s'élève , isolée et gracieuse , une colonne en marbre veiné rouge et blanc , surmontée d'un ange de bronze.
Quelques journaux ont fait l'histoire de cette colonne , et cela est d'autant plus ingénieux qu'elle est formée de fragmens hétérogènes rassemblés çà et là et dont on ignore absolument l'origine. — A droite , sur une des plus élégantes créations de la renaissance , au milieu des plus riches ciselures et de mille capricieuses arabesques, se dessine le chiffre de la maîtresse d'Henri II. A gauche , une façade semblable , qui n'est encore qu'en projet , se couvrira d'ornemens d'un autre genre ; puis , de chaque côté , des pilastres d'ordre ionique déguisent heureusement la nudité de la muraille. La seconde cour, semi-circulaire, a emprunté sa décoration aux ruines du château de Gallion. Les trois portiques qui en tracent l'enceinte résument dans leurs caractères divers toute l'histoire du style ornemental gothique : d'un côté , c'est l'enfance , la naïveté , la simplicité encore grossière ; de l'autre , c'est la maturité , la ciselure à jour , la pierre hardiment découpée ; en face , c'est l'art qui se transforme et qui prend le cachet de la renaissance. Tout le reste du pourtour est orné de pilastres surmontés d'une simple corniche, et les intervalles en sont chargés de fragmens aussi variés dans leur mérite que dans leur origine, et dont la distribution a été faite avec un goiit parfait. La cour est pavée en compartimens coloriés, et l'on y a
placé cet immense bassiii , d'une seule pierre , qui servait de lavaba à l'abbaye de Saint-Denis , et dont les mutilations , réparées avec art , se reconnaissent à peine. Il attend un jet d'eau.
C'est sur cette cour que s'élève la façade principale du bâtiment. L'étage inférieur, à mur plein , avec baies en plein cintre , est garni de piédestaux où se placeront des groupes et statues copiées de l'antique. A l'étage supérieur, des colonnes d'ordre corinthien modifié, et très-espacées entre elles , supportent un attique décoré de pilastres cannelés et surmonté d'un feston fort léger.
Enfin , dans un enfoncement à droite , on a réuni , dans une construction en forme de portique , quatre bas-reliefs , de l'école de MicheUAuge , qui furent placés autrefois à l'un des frontons du Louvre , et quelques autres morceaux de sculpture , dont deux surtout sont admirables.
Au milieu du bâtiment se trouve une autre cour dallée en marbre et dans laquelle sont distribués d'assez nombreux fragmens romains rapportés d'Italie.
A l'extérieur, sur la rue , sera placée une grille en fer, ouvragée dans le goût Louis XV. On sait que c'est surtout dans ce genre de travail que cette époque a excellé, et c'était par là seulement aussi qu'il convenait de la représenter à l'école des Beaux-Arts.
Il serait fort important d'examiner si la distribution intérieure répond bien à toutes les exigences de la destination ; mais les salles sont encore vides et il n'est pas possible de prononcer sur cette question. On va , dit-on, former de la galerie de l'étage inférieur un musée où l'on disposera la collection complète des antiques moulés sur les originaux. Il serait bien à désirer que ce projet se réalisât promptement , et surtout que l'on disposât ces modèles avec plus de tact qu'on ne l'a fait au Louvre. Nous sommes pauvres en antiques, encore la plupart sont-ils jnaladroitement placés si près des murailles qu'on ne peut en voir et en étudier qu'un côté. C'est quelque chose, sans doute , que la beauté du coup d'oeil; mais il faut, autant que possible, tout concilier, et quand l'intérêt de la science doit souffrir de l'arrangement symétrique , c'est ce dernier qu'il faut sacrifier. Victor de jNouvion.
TABLEAUX HISTORIQUES, par M. A. LESAGE.
On sait que, sous le pseudonyme de A. Lesage, M. le comte de Lascasesa publié l'Atlas historique qui obtint un si grand succès déuis le monde savant lors de son apparition. Des professeurs distingués, ayant regretté que le moyenâge ne fut pas assez détaillé dans ces tableaux , M. de Lascases est revenu sur cet ouvrage important et publie aujourd'hui des études profondes sur cette partie de notre histoire, avec sa carte géographique correspondante.
Nous avons lu le précis de nos annales historiques et de nos révolutions, depuis l'ère chrétienne jusqu'à nos jours , et nous y avons remarqué cet esprit religieux que l'on rencontre bien rarement parmi les élucubrations qui passent sous nos yeux L'origine de la race franke , sa législation et son organisation
politique y sont mises à nu avec le caractère propre à ces populations du nord , fières et indociles jusqu'à l'insubordination , qui semblaient ne relever que de Dieu et de leurs épées. Les variations du langage national sont décrites avec verve , et les réflexions abondent sous la plume de l'écrivain avec un sens et une profondeur qui rappellent la touche de M. Raynouard ; les événemens et les causes qui préparaient la décadence et la chute des Mérovingiens et des Carlovingiens sont retracés avec force et vigueur. On voit dans les Tableaux la politique de Pépin circonvenir et dominer la race des Mérovingiens avant de la terrasser, et la grandeur de Charlemagne élever la royauté franke jusqu'aux proportions de l'empire d'Occident , qui doit être renversé à son tour par les mêmes causes qui ont amené la ruine des Mérovingiens.
M. A. Lesage fait descendre Hugues-Capet de la race gauloise. On a vu dans notre article De la Représentation nationale sous les anciens rois de France que le comte de Paris arrivait jusqu'à Clovis en remontant la ligne généalogique de ses ancêtres; il est donc de la même famille que les conquérans et les barons; son avènement fait une véritable résolution politique^ ajoute M. Lesage; la révolution n'eut pas lieu dans le sens qu'il déclare peut être. Sans doute la race capétienne amena une réaction populaire , comme nous l'avons prouvé ailleurs, mais elle laissa faire le temps qui s'était chargé de la consacrer. La réhabilitation gauloise ne fut qu'une consé([uence indirecte de l'avènement des Capétiens, un pas de fait vers le triomphe de la majorité active contre une minorité glorieuse, mais ambitieuse et tracassière. Elle respecta cependant l'usurpation féodale qui avait créé des droits héréditaires aux conquérans de la Gaule , c'est-à-dire aux capitaines francks qui avaient conduit leurs soldats à la conquête d'un pays dont le nom devait disparaître pour faire place à celui que la victoire imprimerait de ses entailles immortelles I
De là viennent les teintes différentes des états de la nation et le caractère des luttes qui auront lieu plus tard entre la royauté , le clergé et l'aristocratie , au bénéfice du peuple qui en profitera , à son tour , dès que ces deux derniers auront quitté la lutte , pour en engager une nouvelle contre le principe monarchique : combat terrible auquel nous assistons depuis plus d'un demi-siècle , et qui tient toutes les consciences en jeu et toutes les volontés en haleine !
La partie qui a pour objet Thistoire d'Angleterre et d'Ecosse, sous les dynasties saxonne, danoise et celle des Stuarts , est pleine de traits saillans, tels que ceux que nous avons déjà remarqués dans l'étude des rois de France. C'est le même ordre, la même clarté , la même précision pour le résumé des progrès de la langue anglaise et pour le jugement des productions qui nous en sont restées. La marche du pouvoir dans la Grande-Bretagne et ses vicissitudes préoccupent sans cesse M. A. Lesage et influent sur toutes ses opinions à l'égard des révolutions diverses qui ont agité ce pays.
« Ce qui sera l'éternelle gloire de ce peuple insulaire , dit- il , c'est cju il a lait » vivre la liberté moderne en Europe : c'est à son foyer que chacun des autres » peuples aura été recueillir les étincelles de la sienne. » 11 nous est impossible de croire que l'Angleterre ait favorisé le développement de la liberté dans le continent , lorsque nous voyons , d'un côté , une aristocratie forte et pesante qui accable le sol et la population des indigènes, et, de l'autre, une politique
«•goisle et rapace qui se fait joui j)aitout où une commotion lévolutiounaire s'élabore. Les principes sont tout dans le monde moral comme dans le monde politique , et nous ne pensons pas que les Anglais aient jamais voulu le triomphe d'une seule idée , à moins qu'elle ne fut basée sur un bénéfice territorial ou mercantile. Leur intervention en Espagne et en Portugal, pour des principes opposés , nous en donne un exemple éclatant. C'est plutôt toujours à la France, mais à la France de nos anciens rois , qu'il faut s'adresser quand il s'agit da liberté , et toujours à la France quand il s'agit de toute espèce de gloire.
M. A. Lesage nous a donné un récit des malheurs de la famille des Stuarts , plein d'entraînement et de tristesse. Si les opinions politiques l'égarent parfois , la vérité le rappelle toujours , et , nous devons le dire , sa plume n'obéit jamais qu'à la conscience et à la foi. Tel nous le retrouvons en présence de Marie , reine de France , d'Ecosse et d'Angleterre , et devant Elisabeth qui fut son exécrable bourreau!.. Elle fut mue , dit M. A. Lesage, par une rwalité et des jalousies de femmes , plus que par des raisons d'élal; comment tant de petitesses dans un si grand crime ! Et elle a pu demeurer un des orgueils de V Afigleterre ! La renommée ser aitelle donc sans entrailles /
Le tableau géographique et historique du moyen-âge ne laisse rien à désirer sous le point de vue scientifique et religieux ; tous les plans sont tracés avec une même portée philosophique. La Bretagne, aujourd'hui Angleterre; la Gaule, aujourd'hui France ; l'Italie, l'Espagne, les provinces romaines en Illvrie, en Asie et en Afrique, la Germanie, la Sarmatie ou Slavie , la Scythie , tout le mouvement des races diverses qui doivent londer un jour les peuples modernes de l'Europe , y sont étudiés avec soin et profondeur ; les croisades sont retracées avec la même touche religieuse et politique , et l'auteur , remontant enfin la longue chaîne des traditions , termine son œuvre par une esquisse rapide des trois grands empires du moyen-âge : 1° celui d'Orient ou de Constantinople ; 2° celui de Mahomet ou des Arabes ; 3° celui de Charlemagne ou second empire d'Occident.
En résumant ce que nous avons déjà dit , nous voyons que M. Lesage, ou bien ])Our bi iser le pseudonyme une fois pour toutes , que M. le comte de Lascazes a rendu un service important à la science , en débrouillant le chaos qui régnait sur cette époque des annales européennes. A part quelques réflexions politiques que nous ne saurions approuver , les Tableaux historiques méritent nos éloges. C'est une preuve de plus que les âmes bien faites , qui marchent sous la- bannière de la foi , doivent trouver des sympathies dans une époque surtout où la croyance religieuse se relève de toutes parts et fait tendre les efforts de l'humanité vers une communion universelle. Fra — Lac...
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CHRONIQUE DE PARIS