‹ L'Écho de la jeune France (volume 4)Chapitre 64 sur 75 · LETTRE A M. DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

LETTRE A M. DE CHATEAUBRIAND

SIJR LES ÉLECTIONS DK 1837,

Par le Baron Gustave de Romand (1).

Avant les élections , il nous a été difficile de parler de la lettre de M. de Romand, car elle avait alors Tactualité politique qui nous est interdite ; on aurait pu la comparer, en métaphore de réquisitoire, à la trompette qui sonne le ralliement ou la charge ; mais aujourd'hui la lice est fermée, et, au lieu d'un appel à toutes les activités^ la lettre de notre jeune ami n'est plus qu'une protestation contre toutes les inerties ; il y a là un grave sujet de méditation pour ceux qui aiment à étudier dans l'histoire les causes des succès ou des revers des partis.

M. Gapefîgue, dans son Jacques II, a dramatisé avec art le suicide des Jacobites ; il a montré ce parti formidable, qui avait affronté avec honneur les champs de bataille, et qui pouvait toujours opposer avec avantage sa nationalité à une occupation étrangère , épuisant misérablement ses ressources dans les divisions de l'exil , et lassant jusqu'aux sympa-

(1) La Quotidienne et ]' F c ho français ont eu l'heureuse pensée d'envoyer cette lettre à tous leurs abonnés ; elle se trouve chez Dentu , libraire , au Palais-Royal.

1'^ édition. — Tome vu. — l^*" décembre 1 837. 21

— 3-22 — ihies de Louis XIV, que le double intérêt de la religion et de la politique avait engagé dans sa cause. Beaucoup d'hommes qui veulent être tenus pour gens de sens et d'esprit ont lu cet ouvrage et ont dit , en fermant le livre : C'est un roman. Pour ces hommes-là, nos deux révolutions semblent être aussi des romans ou plutôt des fables , car elles n'ont porté aucun fruit. Un roi est mort de la main du bourreau ; son successeur a vu sa jeunesse étouffée entre les quatre murailles d'une prison ; trois autres ont été proscrits , et ces hommes persistent à demander aux élans de la foi monarchique un effort qui ne peut plus venir que d'ailleurs. Ils croient : donc, tout le monde doit croire ; leur fidélité inébranlable s'obstine à ne voir que des apostasies volontaires dans des erreurs traditionnelles , déjà vieilles d'un demi-siècle ; considérant le fait des hauteurs du droit , ils le regardent en pitié , ils ne tiennent aucun compte des intérêts nouveaux qu'il a groupés autour de lui , et qui fortifient incessamment sa position 5 le temps, enfin, où, en d'autres termes , la longue possession ne les occupe pas davantage ; peu leur importe qu'une ou deux générations jeunes et impatientes soient entrées sur leurs pas dans la carrière, avec une éducation ou des tendances hostiles à leurs principes ; leur pensée est immuable , ils sont toujours à la même date , en face des mêmes élémens sociaux , et comme paralvsés à la place où la foudre des événemens les a frappés. Essayez de secouer cette torpeur , et ceux qui ne vous opposeront pas kurs espérances béates ou leurs illusions providentielles , se replieront sur eux-mêmes , derrière l'inexpugnable retranchement d'un

paj'ti pris.

Dès que ce grand mot est lâché , il n'y a plus de discussion possible 5 la volonté de l'individu doit l'emporter sur l'intérêt delà société!

Animé d'une foi ardente et sincère, de la foi qui agit , M. de Romand s'est étonné d'une telle immobilité, et il a résumé dans quelques pages une leçon qu'il faudrait renouveler chaque jour. Mais cette leçon n'a pas été entendue ; elle ne devait point l'être. Un parti pris meurt et ne se rend pas ; il répond fièrement à l'expérience comme le dictateur de l'Hôtel-de-Ville à la royauté : // est trop taj-d !

Cependant la forme du gouvernement représentatif appelle la lutte des intelligences, et c'est précisément à la plus haute intelligence de l'époque que l'auteur de la lettre s'est adressé! N'était-ce pas le convier à une nouvelle gloire?

(( La presse et la tribune sont ouvertes à quiconque ose s'v présenter , a dit M. de Romand , et consomment autant d'activité et de force que pouvaient le faire les guerres de TEmpire; il s'agit de régler et de diriger le mouvement des esprits, au lieu de vouloir en arrêter l'essor. Vous, dont la parole et la plume sont des puissances, comment vous séparez-vous de vos amis au plus fort de la mêlée , pour vous condamner au silence et à l'inaction? Un homme tel que vous ne s'appartient pas , Monsieur , il doit compte à son pays , dont il est la gloire , de tous les instans de son existence. Avez-vous désespéré de la France et imiterez-vous Gaton d'Utique, qui, pour n'avoir pas voulu survivre à la liberté de sa patrie , déserta la patrie et la liberté?....

(( Que sont devenus depuis i83o les hommes marquans de la Restauration? La plupart sont fidèles à leur passé ; la plupart vivent^ et nul d'entre eux ne manifeste son existence par des actes politiques. Croyez-vous que, si tous avaient montré la même résolution que les Fitz-James, les Rrézé, les Noailles, les Rerryer , notre situation n'eût pas été améliorée? N'est-ce pas là un rôle plus digne d'eux que de céder aux clameurs des journaux et de s'ensevelir dans une tombe anticipée. »

Ces paroles dont la franchise ne manque assurément pas d'énergie sont plus justes que sévères. Il y a une contradiction inexplicable à sanctionner par un désarmement ce que l'on croit de nature à être éternellement combattu ; une retraite qui n'a pas même le caractère de la neutralité est une désertion véritable ; ce sera , si l'on veut , de l'hostilité^ de la bouderie , du dégoût, ce ne sera pas de l'opposition.

« Le pouvoir est au concours et appartiendra au plus digne, s'écrie encore M. de Romand ; que le pays choisisse entre nous et nos adversaires! Nous nous appuyons sur la France et non pas sur l'étranger

Que répondront ceux qui refusent de nous seconder dans les voies parlementaires? S'ils ont une réponse concluante , s'ils ont un système meilleur, pourquoi ne le font-ils pas connaître et ne s'efforcent-ils pas d'y attacher tous les hommes qui sont liés à eux par une communauté de principes et de sentimens? »

La sommation est précise; elle ne laisse aux dissidens d'autre alternative que de dire : // ny a rien àfaire^ ou bien : Nous ne voulons rien faire ; la première de ces deux réponses serait celle de l'abattement , on ne la fera pas ; mais la seconde a l'air d'un acte de résolution ; l'on y persistera.

Pourtant, voyez donc ce qui est en cause : l'avenir de la France! Une lutte mortelle s'est engagée suivant vous entre le principe du bien et le principe du mal , et vous , hommes de conscience , vous ne voulez rien faire ! Les bras croisés sur une poitrine qui bat malgré vous , il semble que vous ne cherchiez qu'à maîtriser toutes vos émotions , comme s'il s'agissait des démêlés d'un cheik africain ou d'une tribu indienne. Oh! nous pourrions comprendre cette attitude d'impassibilité si la bataille était dans la rue ; mais la force n'a eu que trois jours, et voici sept ans que l'intelligence est en possession du champ-clos; voici sept ans que tous ceux qui ont reçu en partage la fortune et l'éducation peuvent jeter dans la balance politique le poids de leur influence sociale !

Sous toutes les formes de gouvernement , il y a un moteur plus ou moins apparent , mais toujours irrésistible, c'est l'opinion. Ouvrez l'histoire à quelque page que ce soit , et vous reconnaîtrez que l'opinion n'a jamais cessé , comme l'ont dit les poètes , d'être la reine du monde. N'est-ce pas là une belle, une noble conquête à faire ? Dissolvant d'une invincible énergie, lorsqu'elle tend à détruire; ciment d'une force non moins grande lorsqu'elle tend à consolider , l'opinion fait et défait les établissemens politiques ; avec elle on peut tout oser, sans elle on ne peut rien entreprendre. Les succès qu'elle donne ou qu'elle consacre sont les seuls qui soient durables ; le reste n'est que déception , et il en est do ce genre de surprise comme d'une illusion éphémère, comme d'un sommeil passager. Toujours pleine de vie , alors même qu'elle ne donne aucun signe d'existence, l'opinion se dégage peu à peu des étreintes qui l'oppressent et se fait jour à travers les résistances les plus opiniâtres ; ni l'anarchie, ni le despotisme nont le piedassez pesant pour l'écraser; debout ou renversée , elle lutte sans cesse , et tôt ou tard il faut qu'elle triomphe. Si Ton veut des preuves , il n'est pas nécessaire d'aller les demander aux temps anciens , il suftît d'interroger l'histoire de la Révolution et de l'Empire.

89 avait enivré l'opinion, 98 la rendit à elle-même, et dès-lors la république fut frappée au cœur; sa chute devint inévitable. Le jeune vainqueur de l'Italie n'eut qu'à dire qu'il voulait rétablir l'ordre , et l'opinion , n'écoutant que sa haine pour l'anarchie , se précipita dans ses bras sans s'inquiéter de savoir s'il se désarmerait en montant sur le trône.

Tant que, dominée par le souvenir des saturnales de la Convention

et du Directoire, Topinioii lut lidèle à la cause de l'Empire, tant qu'elle laissa éblouir ses yeux par le voile brillant que la gloire avait jeté sur la statue de la liberté , tout sourit à Napoléon ; sa fortune fut celle de Charlemagne ; elle eut quelque chose de magique ; mais le talisman dont son génie fit un si merveilleux usage finit par lui échapper; cette main puissante qui avait tenu les destinées du monde et que l'on avait vue broyer en se jouant tant de sceptres , ne fut ni assez large pour tenir l'opinion , ni assez forte pour la comprimer ; l'opinion rebelle s'affranchit des fers dorés qui l'attachaient à son char, et aussitôt tout changea. La France , sans illusions sous la couronne de lauriers qu'on avait cherché à faire descendre comme un bandeau sur ses veux, ne vit plus qu'usurpation et dictature dans le gouvernement de celui qu'elle avait salué du nom de Sauveur ; rien n'avait pu l'empêcher de déserter l'anarchie , rien ne put l'empéchcr d'abandonner le despotisme ; plus funeste à ses armes que les huit cent mille baïonnettes de l'étranger , l'opinion le livra sans défense à tous les coups de l'adversité ; ce fut elle^ elle seule , et non l'ignoble lance d'un cosaque, qui fit tomber de son front la couronne d'airain que la victoire y avait placée.

A cette époque, cependant, remarquez-le bien, la tribune législative était silencieuse ; nous avions un sénat de muets , et la presse, partout bâillonnée , ne comptait pas une voix indépendante. Si l'opinion ^ semblable à un volcan long-temps fermé qui , pour se rouvrir , lance aux nues son cratère , a pu faire éruption malgré l'énorme poids d'absolutisme dont elle était chargée , comment se flatterait-on de l'espoir d'enchaîner son essor, quand des institutions libres lui ont donné le droit de se manifester publiquement , chaque jour et à chaque heure.

Emancipée en i8i4 p^^^ Louis XVIII, l'opinion devint un des pouvoirs constitués de l'État , et la sagesse du roi-législateur s'efTorça d'en régulariser l'action ; par malheur, elle avait reçu trop de vie à la fois ; il en fut d'elle comme de ces asphixiés qu'il ne faut rendre à l'air que par degrés. La liberté de la presse, surtout, portait en elle une surabondance de force effrayante ; c'était un sens nouveau ajouté subitement à notre organisation politique ; il y jeta une perturbation qu' n'eût été que momentanée, sans doute, si des ennemis vigilans n'avaient pas eu intérêt à la propager et à l'aggi'aver. Ils surent bientôt nous apprendre que la révolution n'avait pas, comme on l'avait dit avec t antdc confiance, donné sa démission; ils n'eurent pas plus loi entrevu

le parti qu'ils pouvnient tirer de l'opinion pour arriver à leurs fins, que tous leurs efforts tendirent à s'en emparer et a la pervertir. Cette œuvre de corruption dura quinze ans; on a dit que c'était une comédie; le dénouement justifierait un autre nom; des tribuns et des rhéteurs se distribuèrent les rôles : habiles à saisir les côtés faibles de chaque institution, s'v attachant , s'y logeant comme le mineur se loge dans l'ouvrage qu'il veut saper; répondant à la bonne foi par la ruse , puisant dans la légalité des armes contre les lois , ils créèrent une opinion factice qui parla le langage de leurs passions et jeta les esprits dans une confusion toujours croissante; le succès fut d'autant plus facile que , secondés par les défectuosités d'une charte doctrinaire , ils ne rencontrèrent que de faibles obstacles dans le pouvoir ; la plupart des hommes qui en furent dépositaires, trop confians dans la force de leurs principes et dans la pureté de leurs intentions, dédaignèrent des attaques quHls croyaient sans danger, parce qu'elles étaient sans raison ; leur loyauté s'en remit au jugement du pays ; mais le débat n'était pas contradictoire ; les adversaires du gouvernement plaidaient seuls ; le gouvernement ne répliquait pas, comme si le peuple était un juge infaillible, et qu'il ne fût pas nécessaire de l'éclairer. Qu'arriva-t-il? C'est que toutes les directions de l'opinion publique , envahies une à une , furent tournées comme autant de batteries contre la Restauration; l'on ne se contenta pas de la tribune et de la presse , on occupa la place publique et le théâtre ; on prit position dans les lettres, dans les arts , dans les sciences, partout enfin où l'on put se mettre en contact avec les esprits. Rien ne fut négligé. Symbole convenu, le libéralisme fut mis en drame^ en opéra, en vaudeville, en résumé historique, en roman de mœurs , en mémoires secrets , en satire , en chanson , en lithographie , en caricature; on en tapissa les boutiques et les murailles; on voulut qu'il frappât tous les sens à la fois, qu'il entrât par tous les pores.

Après une dernière et vaine tentative sur les bords de la Bidassoa , le carbonarisme s'était dissous ; vivant de la vie isolée des clubs , envi, ronné d'ombre et de mystère , condamné enfin par sa nature même à n'avoir aucune communication directe avec l'opinion , il n'avait pu acquérir d'influence sur les esprits ; mais sa retraite n'avait été qu'une abdication de la violence en faveur de l'habileté ; passant avec adresse des voies extra-légales au.\ voies parlementaires , le comité-directeur ,

organisé sous le titre de Société aide-toi^ le ciel t'aidej'a^ avait recueilli et utilisé les activités laissées sans emploi ; fort de la fusion de tous les élémens hostiles, il agissait simultanément sur tous les points du royaume ; ses affidés se multipliaient avec une ardeur infatigable , allant , venant sans cesse par les chemins , déclamant dans les villes , haranguant les campagnes , jetant çà et là au petit commerce et à la petite industrie les secours de la caisse centrale entretenue par les banquiers de Paris ; pas une voiture publique , pas une table d'hôte, pas un café qui n'eût son orateur aux phrases démagogiques ou son distributeur d'écrits incendiaires , tandis que la presse départementale , entièrement négligée par le gouvernement , inoculait dans chaque province les doctrines professées par la presse parisienne , et tenait partout en échec les agens du pouvoir.

C'est en circonvenant ainsi l'opinion publique qu'on est parvenu à la détourner de ses voies naturelles. Maintenant qu'on se le demande : une expérience si chèrement achetée doit-elle être perdue? Si l'on sait comment on égare les peuples , ne sait-on pas aussi comment on les ramène? Chaque jour le retour des esprits vers les idées d'ordre n'estil pas plus marqué ? Eh bien ! pourquoi ne pas l'accélérer encore par une salutaire impulsion ? Pourquoi ne pas fortifier l'action de la presse par celle de la tribune ?

Les hommes parlementaires, instruits par les désastres du passé , n'ont voulu émigrer ni à l'extérieur ni à l'intérieur; on ne les a pas vus , remplis d'un fanatisme oriental , passer procuration à la providence et attendre dans l'immobilité l'accomplissement de leurs vœux ; non , ils étaient trop certains que les convictions inertes , loin de faire des prosélytes et de modifier les majorités, peuvent à peine se conserver intactes : ils n'avaient pas oublié (s'il est permis de comparer les choses de la terre aux choses du ciel) que le Christianisme lui-même ne s'est répandu avec tant de rapidité et d'éclat qu'en parcourant le monde et en montant dans les chaires. Ils s'étaient dit : Plus nous agirons, mieux nous agirons ; plus nos rangs seront nombreux et serrés , plus on y reconnaîtra la puissance de l'unité et de la discipline. Ne parlons plus de la république ; c'est entretenir trop long-temps une fatale préoccupation ; depuis quarante ans , il n'y a plus de républicanisme en France ; les prétendus républicains qui s'agitent dans le vague ne représentent qu'une utopie , qu'un anachronisme ; ils ne sont rien , ils ne peuvent

rien ; l'opinion , qui ne veut ni de la tyrannie des masses ni de celle du pouvoir , les a frappés de réprobation. Notre seul adversaire, c'est Je monopole ; il dispose , nous en convenons , de forces matérielles considérables 5 mais ces forces n'égalent pas à beaucoup près celles de l'Empire, et l'on a vu comment l'Empire a croulé ; le monopole a pour lui d'immenses moyens de corruption , mais le Directoire en avait aussi, et qu'est devenu le Directoire? Courage donc! L'opinion doit combattre avec nous, car c'est sa voix qui se fait entendre quand nous demandons la réforme parlementaire; c'est elle qui parle lorsque nous plaidons la cause de six millions d'ilotes brutalement repoussés de la vie politique ; c'est elle qui parle encore lorsque nous réclamons l'affranchissement des provinces , la liberté de l'enseignement , la réduction des impôts et toutes les réalités du système représentatif.

Ce langage a été suivi d'actes trop publics et trop récens pour qu'il soit nécessaire de les rappeler. On a vu ce que pouvait une poignée d'hommes unis et persévérans au sein d'une assemblée morcelée par les partis ; la mesure de leur utilité parlementaire était donnée ; quel profit a-t-on fait d'une indication si claire? Les résistances ont-elles molli ? L'élément électoral a-t-il été fécondé ?

A-t-on tenu compte , au moins , puisque les exemples nationaux sont sans valeur , du triomphe de cet O'Gonnell qui , avec ses quarante voix papistes , si antipathiques aux vieux Anglicans , en est venu à gouverner le gouvernement des Trois-Royaumes. Ses co-religionnaires, pendant plusieurs siècles d'émeutes, de conspirations ou d'inertie, n'avaient fait qu'augmenter le poids de la servitude qui écrasait l'Irlande ; ils avaient perdu, à la suite de leur dernière insurrection de 1798 , jusqu'au simulacre de liberté politique que Pitt avait daigné leur laisser, et, dès qu'ils sont entrés avec O'Gonnell dans les voies parlementaires, chaque jour a été marqué par une victoire ; ils n'ont plus même besoin de demander; ils posent fièrement les armes et attendent un pied sur chaque parti, assurés qu'ils sont que le pouvoir, dont l'existence dépend de leurs votes, se hâtera de les satisfaire.

Loin de l'Europe , au fond d'un continent que l'on se représente couvert de forêts et peuplé de sauvages , ne nous fait-on pas aussi la leçon ? l'Angleterre a donné au Canada une sorte de gouvernement représentatif 5 pondéré par son lourd monopole , et il a suffi d'une tribune pour créer une opinion qui est devenue aussitôt le levier de

toutes les forces disséminées sur le sol. Une famille française , d'un million d'individus, qui s'était endormie dans le découragement de l'ilotisme colonial , s'est réveillée soudain avec des pensées d'émancipation et de nationalité. Un enfant perdu de la Rochelle , Papineau, a repris le rôle de Washington, et ses paroles , toujours renfermées dans les bornes de la plus stricte légalité , ont eu déjà assez de retentissement pour porter le trouble dans le cabinet de Saint-James.

C'est l'histoire d'hier , c'est l'histoire d'aujourd'hui que nous transcrivons ici; malheur à ceux qui ne veulent pas la connaître! Malheur à ceux qui, au lieu de s'attacher sans relâche à s'emparer de l'opinion sous le gouvernement des majorités, se jettent d'eux-mêmes en dehors du mouvement des esprits ! Bientôt délaissés à leur tour, ils s'exposent à tomber de l'inaction dans l'impuissance. Après les avoir crus indispensables 5 on se résigne à se passer d'eux , et l'on finit par s'y habituer. Le temps ne s'arrête pour personne ; encore moins revient-il sur ses pas: il faut donc marcher comme lui; la devise des Fitz-James: Droit et en avant , con^'ieuX, à tous les hommes jeunes de foi et chauds de dévouement, qui n'aspirent à propager leur opinion que parce qu'ils en croient le triomphe nécessaire au salut de leur pays ; leur but n'a rien d'exclusif; ils ne songent à repousser personne, ils désirent au contraire user de chaque influence matérielle ou morale, dans les conditions de l'utilité qui lui est propre ; mais ils se lassent d'attendre ceux qui ne se lassent pas d'être attendus.

M. de Romand a bien fait , suivant nous , de s'offrir comme conciliateur; ce rôle , qu'il réussisse ou non , sera toujours un rôle honorable; cependant, qu'on ne l'oublie pas , tout doit avoir un terme ; lorsqu'une conciliation a été tentée et qu'elle a échoué, il reste quelque chose à faire : c'est de passer outre.

DE liA PROHIBITIOIV DE DÊFRICOER.

VEcho de France di déjà enrichi ses pages de plusieurs articles de M. Hennequin ; aujourd'hui nous sommes assez heureux pour pouvoir donner à nos lecteurs l'extrait d'un ouvrage publié par lui sous le titre de Traité de la législation et de la jurisprudence suivant l'ordre du code civil. Cet ouvrage , attendu impatiemment par tous ceux qui aiment le beau et le bon , paraîtra dans le courant du mois chez Videcoq , place du Panthéon,

La prohibition de défricher se trouve implicitement contenue dans les lois de l'aménagement. Un propriétaire contraint d'attendre la dixième feuille, et de former des réserves, ne pouvait , sans infraction à la loi, arracher les souches des taillis, couper tous les baliveaux et abattre, avant le temps, la futaie. Et c'est aussi ce qui fut décidé par deux arrêts du conseil, l'un du 9 décembre 1708, l'autre du 16 mai 1724.

Il faut remarquer ici que le système prohibitif qui, dans l'ancien droit, résultait des principes de l'aménagement, était d'autant plus impérieux qu'à personne n'était reconnu le droit de dispenser de son observation. Ainsi, dès l'instant que le semis avait eu lieu , la terre, pour ainsi dire inféodée au produit dont elle avait reçu le germe , devenait incapable de toute autre destination. Ce qui était vrai du semis l'était aussi des plantations ; il était loisible de planter, mais il ne l'était pas d'abattre.

Il faut du reste penser que les prohibitions que l'on ne peut établir que par voie d'induction n'ont pas toute TeHicacité de celles qui se trouvent formulées dans les lois en termes exprès, car on ne voit pas que, sous le règne de Louis XV, les défenses implicites de l'ordonnance aient un moment préoccupé les ministres dans le projet formé et exécuté par eux de livrer de nouveaux terrains à Fagriculture, et de conjurer ainsi les disettes qui, sous ce règne, se reproduisirent si souvent. Non-seulement les détrichemens furent autorisés à cette époque , mais de notables encouragemens leur furent prodigués, ainsi que l'attestent les arrêts du conseil de 1762 et 1766 (i), qui ne s'occupent ni l'un ni l'autre des inhibitions renfermées dans l'ordonnance.

(1) Dans un rapport présente au roi, parles ministres, il est établi que, depuis 1766 jusqu'en 1774, on avait défriché 359,282 arpens , opération dont le rapport évalue le bénéfice à soixante millions.

Si la prohibition avait été peu respectée, elle n'en existait pas moins dans la législation , si ce n'est comme une entrave , du moins comme une menace; aussi l'assemblée constituante , qui semblait s'être donné la mission de mettre à l'essai toutes les innovations proposées depuis un demi-siècle (i), proclama-t-elle, dans le décret du 19 septembre, déjà cité 5 le droit illimité d'aménager et de défricher.

C'est une question controversée que celle de savoir si les propriétaires, maîtres de disposer à leur gré de leur bois, usèrent sans modération du droit de mettre en culture; et il faut croire qu'ils n'ont point eu tout l'empressement dont quelques écrivains les accusent, puisque la futaie n'a point disparu du sol de France , et que le régime de la liberté absolue a duré douze ans.

Ce n'est, en effet, comme nous venons de le dire en parlant du droit de martelage, que par la loi du 9 floréal an xi (i8o3 ) que la prohibition fut rétablie.

Cette loi, après avoir reconstitué le droit de martelage dans ses anciennes conditions, décida que pendant vingt-cinq ans aucun bois ne pourrait être arraché ni défriché que six mois après la déclaration qui aurait été faite par le propriétaire devant le conservateur forestier de l'arrondissement où les bois seraient situés. Par l'article 2 de cette loi, l'administration est autorisée à faire mettre, sans délai, opposition au défrichement des bois , à la charge d'en référer , avant l'expiration de six mois, au ministre des finances sur le rapport duquel le gouvernement statuerait définitivement dans le même délai. Suivant l'article 6 , en cas de contravention aux dispositions des articles i et 2 , le propriétaire devait être condamné , sur la réquisition du conservateur de l'arrondissement , à remettre une égale quantité de terrain en nature de bois, et à une amende qui ne pouvait être au-dessous de la valeur du bois arraché ; faute par le propriétaire d'effectuer la plantation et le semis dans le délai fixé par le jugement de condamnation, il devait, suivant l'article 4 5 y être pourvu à ses frais par l'administration forestière. Enfin, l'article 5 exempte de ces dispositions les bois non clos d'une étendue moindre de deux hectares, lorsqu'ils n'étaient pas situés

(1) Les disciples de Quesnay, qui ne tenaient compte que des produits agricoles, et qui ne voyaient les richesses nationales que dans les fruits récoltés, déduction faite des frais, appelaient de tous leurs vœux la liberté de la culture.

sur le sommet d'une montagne, et les parcs ou jardins clos de murs , de haies ou fossés attenant à l'habitation principale.

Le délai fixé par la loi du 9 floréal an xi (avril i8o3) devant expirer au mois d'avril 1828, la prohibition et la liberté ont dû lutter de nouveau. La discussion s'est engagée au moment de la présentation du Code forestier, et, comme il n'en est ressorti qu'un ajournement, il devient utile de rassembler toutes les données du problème, et de préparer ainsi les discussions h venir.

Les motifs de la prohibition s'offrent pour ainsi dire d'eux-mêmes à la pensée.

Les bois exercent sur l'atmosphère une salutaire influence en absorbant les parties les moins respirables de l'air 5 leur feuillage attire et condense les nuages; aussi c'est au pied des forêts que se forment ces sources d'eaux vives qui vont porter dans les campagnes la fraîcheur et la fécondité (i). Les grands bois s'interposent entre les habitations et les orages ; ce sont les arbres à racines profondes qui retiennent les terres végétales sur le penchant des collines ; et , comme s'il ne suffisait pas aux forêts de leur incontestable utilité , elles sont encore le plus bel ornement des héritages qu'elles enrichissent et qu'elles protègent. Quoi de plus majestueux que leur vaste silence et que l'horreur même de leurs ténèbres (2)!

Si la seule présence des bois est un bienfait, que ne faut-il pas dire de leur exploitation? Tous les arbres ne peuvent pas sans doute, comme le chêne , ce roi de la forêt , contribuer à tous les genres de constructions ; mais chaque famille, chaque essence , peut joindre à l'utilité du chauffage une destination particulière. Ainsi , tandis que le sapin, qui se plaît dans les lieux élevés, froids et découverts, donne à la marine, h l'art du charpentier , à la menuiserie , des poutres précieuses par leur longueur et par leur rectitude , le mélèze livre son bois rouge et presque incorruptible à la construction des digues et de tous les ouvrages d'art destinés à demeurer long-temps sous les eaux. Le luxe sait aussi

(1) Ce n'est pas, dit Bernardin de Saint-Pierre, dans les roseaux, au fond des vallées, que les naïades cachent leurs urnes éternelles, comme les représentent les peintres, mais au sommet des rochers couronnés de bocages et voisins des deux.

(2) Voir un Mémoire sur l'influence physique du déboisement des forets, par A. Bosson. Ce mémoire a obtenu l'accessit, avec une mention très-honorable, dans un concours ouvert par l'Académie royale de Bruxelles. (Chez Mad. Huzard, rue de l'Eperon, 7.)

mettre à profit les trésors de nos forets : le buis est employé par le tourneur et le tabletier ; le charme , le noyer , le frêne , qui sont aussi recherchés par le charronnage , peuvent, sous des mains habiles, se transformer en meubles élégans et commodes. Plus d'une fois, dans l'exposition des richesses industrielles de la France , on a vu les bois indigènes lutter sans désavantage avec les bois étrangers les plus précieux.

Salubrité , protection , spectacle imposant et solennel , aliment toujours sain de nos foyers, moyen sans rival de faire parvenir la fabrication du fer au plus haut degré de perfectionnement , moyen de travail et de gloire, les bois, qui n'occupent pas au-delà d'un septième de notre territoire , sont désormais pour la société française une condition d'existence. Gomment donc abandonner de pareilles richesses au caprice, à l'aveuglement, et surtout à l'égoisme de l'intérêt personnel !

Quelle que soit la gravité de ces considérations , les adversaires de la prohibition ne manquent pas de réponses.

II est possible , disent-ils, que les arbres exercent une puissance attractive sur les vapeurs dont l'atmosphère est habituellement chargée ; mais qu'est-ce que la masse entière de la plus vaste forêt mise en comparaison avec celle de la moindre colline. Les montagnes , agissant par l'énormité de leurs masses , exercent seules sur les nuages une attraction de quelque importance. Une forêt, un simple rideau d'arbres peuvent sans doute offrir un abri; mais leur effet ne se fait sentir qu'à de très-petites distances. Les pays les mieux boisés subissent comme toutes les autres contrées la puissance dévastatrice des orages. Il n'est pas douteux que la présence des bois prévient la dénudation des rochers, et maintient la terre végétale sur les pentes rapides ; mais de la nécessité de certaines prévisions administratives et locales , faut-il conclure à la plus grave , à la plus dommageable des atteintes que le droit de propriété puisse recevoir? Abstraction faite de considérations plus propres à frapper l'imagination du poète, de l'artiste , que la raison de l'homme d'État , comment ne pas être entraîné par un rapprochement dont toutes les données sont certaines? Des calculs démontrent que la valeur d'un hectare qu'il faut conserver en taillis n'équivaut pas, soit sous le rapport du produit , soit soiis celui du fonds , à celle d'un hectare contigu qu'il est permis de semer, soit en céréales, soit en plan-

tes oléagineuses , soit en plantes filamenteuses, ou de convertir en prairies. Ne comptez-vous pour rien , ajoute-t-on , le malheur de priver le sol des améliorations qu'il trouve toujours dans la variété des assolemens? La diminution des bois rendra plus active et plus profitable l'exploitation de la France souterraine , et cela même est un avantage. Confiez-vous, dit-on enfin, à l'intelligence de l'intérêt privé. Quand un propriétaire donne une destination à son bien^ c'est trèsprobablement que cette destination est la plus convenable à lui, à sa famille , et même à l'agrégation dont il est membre ; s'il préfère les prairies à la culture des céréales , c'est qu'il se trouve probablement à une époque où les bestiaux sont plus précieux que les blés; au surplus, que les bois deviennent rares, qu'ils renchérissent à l'étranger, et ils reparaîtront sur le sol qu'ils auront un moment délaissé ; il faudra sans doute attendre quelques années ; mais dans la vie des peuples les années sont des instans (i).

Ces argumens n'ont pas prévalu. Les législateurs de 1827 ont redouté l'action du génie des spéculations sur la propriété forestière dans un temps où les capitaux trouvaient si facilement un emploi ; et ne voulant pas cependant prononcer d'une manière définitive sur une pareille et si grave question , ils ont prorogé de vingt ans le délai transitoire (2).

Plus d'une fois , depuis la publication du Gode forestier, cette grave thèse d'économie publique s'est agitée dans le sein des chambres.

Un député , usant de son droit d'initiative , a proposé de restreindre les motifs d'opposition de l'administration à certaines causes d'intérêt public, comme le soutènement des terres, l'alimentation des sources sur le sommet des montagnes.

Cette proposition , reproduite avec des fortunes diverses pendant trois sessions consécutives , est venue se perdre et s'absorber dans le sein d'une commission dont les travaux n'ont point été rendus publics.

Sans prendre ici de parti sur ce grave intérêt , nous nous bornerons, en terminant, aux observations suivantes :

(1) Mémoire sur la destruction des forêts et sur les effets qui en résultent, et sur les moyens de retarder et de réparer leurs pertes, par A.-J.-B.-L. Doulcet (1821).

(2) Le Code forestier renferme, relativement a la loi du 9 floréal an xi, des améliorations qu'il appartient à la science administrative d'apprécier.

Si la prohibition peut s'appuyer , comme des savans illustres l'assurent, sur des faits météorologiques bien constatés, et surtout applicables à nos climats (i), il faudra la maintenir , et alors même que le déboisement ne devrait pas exercer une influence décisive sur les conditions atmosphériques, deux considérations doivent rester présentes à la pensée des législateurs.

La première , la difficulté que la France pourrait éprouver à s'approvisionner par la voie du commerce , dans une guerre maritime comme celle qui lui ferma si long-temps presque tous les marchés du monde; la seconde, que nos usines à fer , réduites à l'emploi du minerai , ne soutiendraient pas long-temps la concurrence avec celles qui pourraient faire du charbon de bois , leur principal agent , et que si les années ne sont que des instans dans la vie des peuples , les hautsfourneaux qui se sont éteints ne se rallument pas facilement.

Hennequin, député.

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