‹ L'Écho de la jeune France (volume 4)Chapitre 65 sur 75 · LE POETE PAYSAN · texte numérisé non relu

LE POETE PAYSAN

(Suite.)

Le lendemain du jour où Jean le Voyant avait amené Cathelineau à la ferme de son père , dans l'après-midi, cinq jeunes gens du Pin-en- Mauges rentrèrent dans le hameau en criant : Les gendarmes nous poursuivent ; ils ont blessé un de nos camarades ; ils veulent nous prendre pour la république !

Cathelineau , occupé à pétrir son pain , entend leurs cris... Les républicains vont venir les arrêter et les faire périr ! voilà sa première pensée.

(1) Des plantations considérables s'étant efifectuées en Egypte, par les ordres du viceroi, les pluies sont devenues plus fréquentes dans ces contrées; aux Antilles, au contraire, de vastes déboisemens ayant eu lieu, les pluies ont diminué et les sources sont devenues moins abondantes. Une ordonnance du roi d'Espagne ayant décidé que quiconque , à Porto-Rico, abattrait un arbre serait tenu d'en planter trois, ce pays a conservé toute sa fertilité. Mais c'est en France que, pendant 'e délai qui reste encore, les enquêtes et les expériences doivent avoir lieu. (Voyez le Mémoire et les Observations sur Us abus des défrichemens^ publié en l'an 9, par M. Rougier-Labergerie. j

Il faut les sauver ! voilà sa seconde ; et, levant les yeux au ciel comme pour y chercher un conseil et de l'aide, il prend tout-à-coup sa résolution ; il quitte son ouvrage , essuie ses bras et demande ses habits.

(( Que vas-tu faire ? dit sa femme.

— Sauver ces jeunes gens ! répondit-il.

— Mais toi , mais ta famille , tu vas tout perdre. Cette affaire ne te regarde pas; reste tranquille.

— Si je reste tranquille, nous n'en serons pas moins perdus; le pays va être écrasé par la république. Il faut nous soulever tous , et commencer la guerre.

— Commencer la guerre ! s'écria la malheureuse femme de plus en plus effrayée. Et, pour faire la guerre , qui sera avec vous ?

— Dieu, répliqua Cathelineau, Dieu sera avec nous! » Et déjà, avec les cinq paysans revenus de Saint-Florent , le voilà qui parcourt le hameau.

Vous avez vu dans les grandes villes, quand le soir on bat la retraite, des enfans se rapprocher des tambours bruyans et marcher au pas avec les soldats qui rentrent au quartier. Ceux qu'attirent ainsi les tambours et les fanfares ont en eux l'instinct des armes et le goût des camps.

Bientôt, dans le village du Pin-en-Mauges, il y eut tout un rassemblement à l'entour des cinq paysans qui avaient refusé de marcher pour la république , et le premier à venir auprès d'eux et de Cathelineau avait été Jean le Voyant. Il était là avec les yeux pleins de feu et le cœur battant fort au dedans de lui ; et quand il entendait des femmes répéter à leurs maris , à leurs frères, à leurs fils : Oh! ne partez pas; restez avec nous, Jean leur disait : Femmes , ne pleurez pas , et ne cherchez point à retenir ceux qui se lèvent pour résister... Vous ne le voyez pas encore ; mais un torrent, un torrent qui part de la montagne de Saint-Florent roule ses eaux contre vous : les voilà qui s'avancent en dévastant tout ; si nous n'allons pas leur opposer une digue, les flots courroucés viendront jusqu'ici et ils passeront sur vos chaumières, et ils emporteront les berceaux de vos petits enfans et les croix de bois du cimetière , les croix que vous avez mises sur les fosses de vos pères... Femmes, ne retenez pas ceux qui se lèvent pour résister!

Pendant que Jean parlait ainsi , Cathelineau l'approuvait du regard; et ce regard d'un homme fort sur l'adolescent était comme le rayon du soleil qui fortifie et fait grandir une fleur.

Gathclincau lï'était chef tlu rassemblement que depuis quelques minutes; mais déjà il connaissait les devoirs que venait de lui imposer la confiance de ses compagnons ; et il leur dit : « Il est encore temps ; que ceux qui ne se sentent pas assez Forts pour mener une vie rude , une vie de dangers, rentrent chez eux; qu'ils ne restent point avec nous, nous ne leur en voudrons pas... Mais une fois partis, ils ne pourront plus revenir. La république aura leurs noms; et s'ils nous quittent, la république aura bientôt leurs têtes.

— Nous voulons tous partir ! Pas un de nous ne te quittera , Gathelineau. En avajot! en avant! crièrent plus de cent voix.

— En avant donc ! en avant, avec l'aide de Dieu! répondit Gathelineau d'une voix retentissante. Et tous les échos du pays répétèrent : En avant ! en avant ! »

La nuit vint bientôt... Première nuit passée en lace du danger, première veillée d'armes pour tous ces jeunes paysans. Gathelineau,afinde mettre sa troupe à l'abri des gendarmes de la république , l'avait conduite sur un de ces mamelons qui bordent le cours de la Loire et qui sont tout revêtus d'épais taillis. Sur les cent hommes qu'il avait avec lui , tout au plus une vingtaine avaient de vieux fusils; le reste n'était encore armé que de bâtons.

« Vous pouvez vous reposer et dormir ici , dit Cathelineau ; les gendarmes ne viendront pas vous y réveiller. La nuit est belle , couchez-vous sur la mousse, et dormez. Quatre d'entre vous seront de garde ; et moi aussi , je veillerai. »

Après ces paroles du chef, la petite troupe fut bientôt endormie.

Quand vous voyagez sur la Loire; quand vous êtes assis dans les bateaux allongés des mariniers du pays, ou que vous êtes sous le tentelet de coutil du bateau à vapeur, vous voyez çà et là s'élever au-dessus de la verdure des coteaux des pointes de rochers nus et dépouillés : on dirait les grands ossemens de la terre. Dans le taillis où Gathelineau avait conduit ses compagnons d'indépendance , un de ces rocs perçait le sol et s'élevait droit; de sa cime la vue s'étendait au loin sur un ma. gnifique pays. Jean-le-Voyant, au lieu de se livrer nu repos, était allé rêver sur ce haut lieu.

Là, debout, tantôt regardant le ciel, tantôt abaissant les yeux sur le fleuve qui coulait à trois cents pieds au-dessous de lui , il laissait aller ses pensées, et il disait :

« Elle est belle, la première nuit des armes : elle fait battre le cœur ; elle est sainte: elle fait penser à Dieu. Les étoiles vous racontent la puissance du Très-Haut , et la brise qui fait frémir la feuillée a passé par-dessus le village et vous en apporte le souvenir.

)) Elle est belle, la première nuit des armes, quand on s'est levé contre l'oppression ! En pensant à son père , à sa mère , on se souvienj qu'ils vous ont béni avant le départ^ et qu'ils vous ont dit en vous embrassant : Enfant^ va faire ton devoir ^ et Dieu sera avec toi! Quand ce ressouvenir vous arrive, on lève les yeux au ciel, et, à travers les larmes qui vous sont venues , vous croyez voir la main du Seigneur étendue sur vous, et comme un bouclier au-dessus de votre tète.

)) Elle est belle, la première nuit des armes ! Cependant on n'entend plus la cloche du hameau , qui dit la marche des heures au silence ; mais d'autres bruits m'arrivent ici. J'entends le fleuve couler au-dessous de moi : comme ses flots vont vite ! Pas plus vite que nos jours. Demain on se battra peut-être , et le rossignol chante comme à la veille d'une fête! Du milieu de la mousse , la violette et le thym exhalent leurs parfums , et demain il y aura peut-être ici du carnage et du

sang !

)) Elle est belle , la première nuit des armes! On s'y sent tout près d'un imposant avenir; les soleils qui vont se succéder ne vous amèneront plus comme au hameau les mêmes journées. Là, sans doute, chaque jour avait sa paix et sa joie ; mais la joie et la paix étaient toujours les mêmes. Ce qui va suivre la première nuit des armes sera tout mystérieux. A présent que nous voilà sortis du village , nous allons être comme ces feuilles que le vent de la nuit emporte, et qui ne savent pas où elles doivent aller tomber... Nous tomberons où Dieu voudra que nous nous arrêtions; nous tomberons en défendant sa cause , et nous renaîtrons immortels!... Oh! elle est belle, la première veillée des

armes !

Cette première nuit du soldat avait exalté l'ame du jeune poète paysan, et cependant la magie d'un camp ne se trouvait pas là. Là, point de ces longues rangées de tentes avec leurs pavillons et leurs banderoles flottantes; là, point d'enceintes fortifiées, point de murailles de gazon, point de chemins de rondes, point de nombreuses sentinelles marchant dans le silence et faisant reluire leurs armes aux lueurs de la lune ; là , point de ces voix qui s'appellent et se répondent,

et de ces patrouilles au pas cadencé. Non , rien de toutes ces pompes guerrières dans le taillis de Chantoceau. Mais pour l'homme qui aurait pu voir dans l'avenir, oh! il y avait là quelque chose digne de fixer l'attention. Ce chef paysan sera un jour le généralissime des armées catholiques et royales. Et ces quelques hommes, c'est le premier novau de ces armées qui feront trembler la république qui faisait trembler le monde. Les frères , les compagnons de ces paysans qui dorment là sur l'herbe , seront appelés par le meilleur juge de bravoure et de gloire , un peuple de géans.

Que sait-on ? peut-être que Dieu révélait toutes ces choses à Jean le Voyant. Autrefois le Seigneur faisait voir aux prophètes d'Israël la gloire future de son peuple.

Quand , du côté de l'orient, le ciel commença à blanchir, Calheli, neau réveilla sa troupe. Il venait d'apprendre , par un vieillard arrivant du Pin-en-Mauges , que l'ancien garde-chasse du comté de Maulevrier , Stofflet , s'était mis à la tète d'un rassemblement, et que le pays se préparait à la résistance. Aux premiers bruits du jour, il se mêla bientôt un bruit qui fait toujours battre le cœur : le tocsin sonnait à toutes les églises, et le poète du village disait :

« Entendez , entendez les voix des cloches ; les voilà qui crient aussi : Aux armes! Les cloches ont été bénites, les cloches sont saintes, elles appartiennent à Dieu, et les voilà qui commandent de se lever.

Oh! le paysan de nos campagnes ne désobéira point à ces voix d'airain ; il les connaît depuis long-temps ; elles ont chanté sur son berceau et sur ceux de ses fils ; elles ont retenti joyeuses à sa première communion et à son mariage ; elles ont tinté l'agonie de sa mère. Il est accoutumé à leur voix : elles ont redit tous les événemens heureux et malheureux de sa famille ; elles ont sonné joyeuses aux baptêmes et aux mariages; elles ont gémi aux funérailles.

Ce son du tocsin n'agissait pas seulement sur l'ame du jeune poète, il avait aussi une grande influence sur les populations des campagnes. Ni la trompette , ni le tambour ne les auraient remuées aussi fortement que ces cloches partant des églises et battant à coups redoublés, à coups précipités, comme les battemens d'un cœur effrayé.

Cathelineau et Stofflet eurent bientôt réuni leurs troupes , et leur première rencontre avec les républicains fut un avantage : deux jours après que les gars du Pin-en-Mauges s'étaient levés , ils avaient

pris des fusils à l'ennemi avec leurs bâtons, premières armes qu'ils eussent emportées de leur village.

Des royalistes d'Angers vinrent informer Gathelineau et Stofflet que l'on commençait à démolir des églises dans la ville, et que l'on emmenait dans les prisons ceux que l'on avait surnommés aristocrates , pour les rendre odieux au peuple , qui ne savait pas ce que signifiait ce mot. Les émissaires ajoutaient qu'il serait bon que les royalistes armés vinssent effrayer le district^ pour le rendre plus modéré ; de plus, ils apprirent à Gathelineau que le prieur de Saint-Florent et sa sœur, la religieuse, avaient été transférés de la prison de Ghalonnes dans les cachots du château d'Angers, et que beaucoup d'autres religieuses et des pi'étres avaient aussi été incarcérés.

Ges nouvelles étaient de nature à répandre une grande irritation parmi les paysans rassemblés 9 mais, parmi eux , il n'y en avait pas un qui sentît plus vivement cette tyrannie que Jean-le-Voyant ; et dès qu'il vit Gathelineau seul , il alla vers lui et lui dit : « Permettez-moi de vous quitter pour quelques jours.

— Quoi ! Jean, répond Gathelin<îau , le voilà déjà fatigué du métier de soldat ?

— Oh î non ; j'ai pris, il y a quatre jours , un fusil à un garde national, ce n'est pas pour m'en dégoûter si vile.

— Que vas-tu donc faire au village?

— Ge n'est point au village que je veux aller ; c'est à Angers.

— A Angers!... Que vas-tu y faire?

— Délivrer mon bienfaiteur, le prieur de Saint-Florent.

— Enfant ! Et quels moyens as-tu ?

— A présent, je n'en ai aucun.

— Qui t'en donnera ?

— Dieu , je l'espère ; Dieu qui a dit qu'il fallait être reconnaissant, et qui prend souvent le faible pour accomplir de grandes choses. Il est écrit dans les livres saints que V enfant sera dans les mains du Seigneur , comme lajlèche dans la main de l'homme fort.

— Jean , je vois que Dieu est avec toi , et je te permets de partir. Quand tu auras accompli ton œuvre, tu reviendras a\^cnous; car pour battre les républicains, il nous faut de^ hommes qui mettent leur confiance en Dieu. »

Jean partit dès le jour même. Il avait déjà vu la ville noire; une

fois il y était allé avec sa mère, à la procession du Sacre (la Fête- Dieu), et alors la vieille cité, toute tendue de tapisseries, toute jonchée de fleurs, toute parée de guirlandes, avait paru belle à l'enfant du hameau ; mais à présent, quel changement! Plusieurs des églises sont en démolition; leurs débris, leur poussière blanche s'étendent dans les rues et sur les places publiques; cette poussière, c'est celle des statues des saints et des rois : le pic de fer a brisé la pierre et le marbre, et a soulevé les piel-res tombales qui pavaient le lieu saint. Maintenant, l'œil pénètre dans les noires profondeurs des enfeux^ des caveaux de famille... Quand , dans leurs ombres , quelque chose vient à reluire , la foule s'y précipite et s'y rue dans l'espoir d'v trouver de l'or, et souvent il y a d'horribles luttes à l'entour des cercueils ; des mains sacrilèges et avides s'y disputent les dépouilles et les suaires des morts; tous les ossemens , tous les cadavres sont jetés hors des châsses de plomb : car la république a besoin de ce plomb pour faire des balles, comme elle a besoin des cloches pour battre monnaie... Ainsi les hauteurs des tours et des clochers et les profondeurs des souterrains funéraires sont spoliées en même temps ; les vases d'or et d'argent ont été enlevés des tabernacles, brisés à coups de hache; l'impiété et le vol ont mis la main partout.

Voilà ce qui frappe les yeux du jeune ami de Gathelineau en arrivant à Angers. Les églises de Sainte-Croix , dc Saint-Maurille, de Saint-Julien et de Saint-Aubin n'ofTrent plus aux regards que des pans de murs ouverts , que des voûtes croulées, que des aspects remplis de désolation. A cette vue, l'ame chrétienne et poétique de Jean-le-Vovani s'exalte encore davantage; chaque profanation qu'il voit lui enfonce de plus en plus dans l'ame la haine des révolutionnaires. Avec ses quinze ans, avec sa foi vive, avec son indignation, il est tout prêt pour le martyre... Dans son inexpérience, il s'étonne que le peuple d'une ville chrétienne laisse ainsi profaner tout ce qu'elle avait de plus sacré : les temples de son Dieu et les tombeaux de ses enfans! Il ne sait pas que la multitude , qui est parfois semblable h un torrent qui roule ses ondes en dévastant, est parfois comme un fleuve glacé et arrêté par l'hiver; il ne sait pas l'influence que les médians peuvent prendre sur elle, et comment elle croise les bras et laisse faire quand des hommes [Xîrvers et habiles lui jettent à la tête les grands mots qui égarent h s peuples , les mois si sonores dc gloire et de LiBiiuiii .

Il y il dans les villes un moment où l'on dirait qu'elles dorment. La lumière du jour naissant les éclaire , et dans les rues il n'y a que solitude et silence ; tout au plus^ quelques ouvriers matineux et qui ont à gagner leur pain et celui de leurs enfans sont sortis de leurs demeures. Les maisons ont toutes leurs fenêtres fermées , le bras des servantes n'a point encore repoussé les persiennes contre les murs , et le rayon de soleil n'a point pénétré dans les chambres de ceux qui ont le temps de dormir.

Jean-le- Voyant, agité par l'aspect d'une ville dans le trouble d'une révolution, attristé par les scènes de désolation qu'il avait vues la veille, avait mal reposé pendant la nuit, et s'était levé de bonne heure; il se trouva donc dans les rues d'Angers avant que l'animation et le bruit y fussent descendus.

Arrêté devant les ruines de l'église de Saint-Maurille , il regardait tristement les débris faits par la main des hommes, et il se disait en lui-même: Si le temps avait fait ces ruines, combien elles seraient moins désolantes à voir!

Près de notre village, la chapelle des Saints-Anges est aussi tombée en destruction. Sa voûte a croulé, tant il y avait eu d'années à passer dessus ! Eh bien ! là , on pouvait rester long-temps sans se sentir l'ame oppressée , car il avait poussé de la mousse et des fleurs sur les pierres sculptées, tombées d'en haut sur les dalles, où se lisaient encore les noms de quelques morts. Dans les niches, où il n'y avait plus de saints, des giroflées jaunes avaient poussé leurs bouquets embaumés , et je me souviens qu'entre les mains jointes d'un ange adorateur et sa blanche poitrine de marbre une colombe avait fait son nid.

Mais ici rien ne désenlaidit la dévastation , la fureur stupide des hommes s'y montre partout et rien ne la recouvre

Voici des colonnes qui sont restées debout et que le pic de fer n'a pu abattre. Elles sont demeurées droites parmi les débris , comme des

hommes forts qui n'ont point succombé dans une bataille Eh bien !

sur leur léger feuillage, sur leurs rameaux de pierre, aucun oiseau ne viendra se poser et chanter ! Les chèvre-feuilles, les liserons ne se tordront pas, ne monteront point à l'entour d'elles... Seulement, quand viendra le soir, on entendra , dans cette église profanée et ouverte à tous les vents , le hibou et l'orfraie , et , dans les ombres , on apercevra des chauves-souris voler en tournoyant parmi les ruines.

Ainsi le jeune poète laissait aller son innaginalion , quand lout-àcoup il entendit quelque chose qui bruissait parmi les débris. Étonné, il écoute, il a cru distinguer les pas d'un homme et une figure de vieillard s'enfoncer en terre, ses yeux étaient fixés sur l'endroit d'où

le bruit était parti et où il lui avait semblé voir quelqu'un Une,

deux, trois personnes y paraissent aussi et, comme la première figure, disparaissent aussitôt.

Cette fois, il a vu des femmes, enveloppées dans les manlelets du pays, suivre timidement, à travers les ruines, le même chemin que le vieillard ; cette vue le rassure. Si c'étaient des méchans, des révolutionnaires, des femmes ne seraient point avec euxl... Jean, enhardi par cette pensée , avança jusqu'au fond du sanctuaire.. ►. Là, il ne vit point d'issue : par où donc les hommes et les femmes qui lui avaient apparu étaient-ils sortis de l'église? Il se perdait en conjectures, quand, sur la poussière blanche des débris, il vit la trace de plusieurs pas, et tous ces pas aboutissaient au même point , à une des grosses colonnes du chœur. — A sa base se voyait une dalle de marbre noir, portant le nom d'un ancien curé de la paroisse — Le jeune paysan se pencha sur la poussière pour découvrir si les traces des pas ne se prolongeaient point plus loin ? si ces pas n'étaient point revenus en arrière? Non , tous s'étaient arrêtés à la pierre tombale. Pendant qu'il était ainsi courbé vers la terre, il entendit de nouveau quelqu'un qui marchait non loin de lui, alors il releva la tête et vit, s'avançant vers la grosse colonne, deux femmes: l'une semblait avoir trente et quelques années^ l'autre quinze ou seize ans ! — Jamais si délicieuse figure que celle de la jeune fille ne s'était montrée à l'ancien enfant de chœur ; dans ses chastes songes il n'avait rien rêvé de si beau , si ce n'est quand il avait rêvé des anges et des chérubins.

A la vue d'un homme qui paraissait épier et écouter , la mère et la fille voulurent fuir... Mais Jean , d'une voix bien douce, dit à ces deux femmes : Oh ! n'ayez pas peur de moi 1

Pour avoir eu peur de lui, pour avoir craint cet adolescent à l'honnête et jolie figure, il aurait fallu être bien timide. Aussi la plus âgée des deux inconnues lui répondit : Aujourd'hui on peut avoir peur de tout le monde, il y a tant de méchans ! mais vous, jeune homme , vous avez l'air d'être un des nôtres. Vous venez aussi pour assister à la messe ?

— A la messe ! et où va-ton la dire ? tous les autels ici sont brisés; les impies ont porté la main partout , partout il y a eu sacrilège et

destruction Jean, en parlant ainsi , avait révélé qu'il était encore

chrétien , et la jeune fille, en l'écoutant, avait regardé sa mère, comme pour lui dire : n'ayez pas défiance de lui.

— Jeune homme , dit la femme qui avait déjà le pied sur la pierre tombale, c'est ici , là-dessous^ dans la chapelle des Morts, que nous allons prier.

• — Oh ! laissez-moi , Mesdames , laissez-moi aller prier avec vous ?

— Mon enfant , d'où venez-vous? vous n'êtes pas de la ville ?

— Non, Madame, je suis du Pin-eii-Maicges.

— Et vous aimez encore le bon Dieu?

— J'ai été élevé à l'abbaye de Saint-Florent.

— On dit que vous avez eu du bruit et des troubles dans vos campagnes ?

— Oh ! Madame , on y fait son devoir , voilà tout ; j'étais avec Jacques Gathelineau.

— Vous étiez avec lui !.. dit la jeune fille ; ma mère, nous ne devons pas avoir peur d'un compagnon de Gathelineau !

— Tu as raison , mon enfant ! Jeune homme, vous pouvez nous

suivre.

Après avoir dit ces mots, la dame inconnue frappa avec une clé sur la grosse colonne du sanctuaire, et aussitôt une dalle de pierre grise 5 placée entre la colonne et la table de marbre noir , se souleva comme la porte d'une trappe , et les deux femmes se mirent à descendre par un escalier étroit et tout obscur. Jean les suivit , ce ne fut qu'après une trentaine de degrés qu'une lueur , venant d'en bas , commença à blanchir l'obscurité de l'escalier souterrain.

A cette profondeur, sous le sol de l'église d'en haut, s'étendait la crypte primitive , et qui , depuis bien des siècles, servait à la sépulture de plusieurs familles de l'Anjou. Cette chapelle des Morts avait été condamnée à ne plus servir^ trente ou quarante ans avant la révolution de 1789, car sa voûte menaçait, et comme on n'y célébrait plus Toffice divin et que les fidèles n'y descendaient plus, elle était oubliée de tous, et les briseurs de croix et d'autels n'y avaient point pensé.

Quand les deux femmes et le jeune pavsan y parvinrent, il y avait déjà un assez grand nombre de personnes pieuses qui y étaient , âge-

nouillées devant l'aulel. Le prêtre , revêtu de son aube , était au moment de commencer le saint sacrifice.

Il y avait dauger de venir ainsi adorer le Dieu de ses pères , et , chose digne d'être remarquée, le péril avait augmenté la foi et la piété. La ferveur des chrétiens se rallumait dans ces nouvelles catacombes au souffle de la persécution. Pour le Poète paysan c'était un beau sujet de méditation que cette messe de la crypte. Pour venir là , des femmes, déjeunes filles s'étaient levées dès avant le jour et s'étaient glissées , à travers les ruines, jusqu'à la demeure des morts. Une lampe de cuivre était appendue à la voûte basse et verdàtre et versait sur l'assistance une lueur vacillante. Parfois , quand la clarté était vive, il pouvait voir encore la touchante beauté de la jeune fille qui priait auprès de sa mère. Jean priait aussi; mais il ne priait plus seulement pour sa famille, pour Gathelineau , polir ses amis du Pin-en-Mauges, pour ses bienfaiteurs de Saint-Florent, une autre existence lui était devenue chère et précieuse ; et dans ce qu'il ressentait , il y avait tant de pureté, tant de chasteté, qu'il disait dans sa prière : O mon Dieu! étendez votre main protectrice sur la jeune chrétienne qui vient vous adorer. Vous l'avez faite belle comme les anges, que vos anges veillent sur elle comme sur une sœur.

C'était la première fois que la pensée d'une femme se prolongeait autant dans l'esprit de Jean; cette pensée, il la gardait, il ne la repoussait point même en face des saints autels, car il était assuré que Dieu ne la trouvait pas criminelle.

Dans les splendides jardins des riches, sur le bord des longues allées, auprès des eaux jaillissantes, à côté des bassins et des vases de marbre , il croît de belles fleurs, mais il en vient aussi dans des lieux retirés et que ne cultive point la main des hommes; il en pousse parmi les débris et tout près des tombeaux; Famour qui était venu au Poète paysan ressemblait au lys qui s'élève pur et majestueux du milieu des ruines.

Quand le prêtre en fut à l'évangile, toute l'assistance se leva, et quand le texte sacré eut été lu , le vieux serviteur de Dieu , s'appuyant sur l'autel , adressa quelques paroles d'exhortation aux fidèles qui étaient venus assister au saint sacrifice.

Il y a eu un temps, dit le prêtre, un temps de prospérité et d'oubli, où l'on venait à la messe avec des idées peu chrétiennes, on y

venait comme à une chose profane. Aujourd'hui , il n'en est plus de même, et vous tous qui êtes ici, vous y êtes venus comme nos devanciers dans la foi allaient aux catacombes, vous y êtes venus prêts à mourir pour votre religion , n'est-ce pas , mes frères ?

— Oui, répondit une voix jeune, ferme et assurée (peut-être la voix de Jean ), et tous ceux qui étaient dans la chapelle , et les hommes, et les femmes, et les jeunes filles , dirent : Oui ^ nous sommes prêts !

Les échos de la chapelle souterraine retentissaient encore de cette profession de foi, quand du tumulte, des cris, un bruit d'armes se firent entendre au-dessus de la crypte.

Nous sommes découverts ! cria quelqu'un de l'assistance.

Achevons le saint sacrifice , dit le prêtre.

Et tous se remirent à genoux Quelques hommes, et Jean-le-

Voyant était du nombre , allèrent s'agenouiller auprès de la porte, au bas de l'escalier; quelques-uns avaient des armes, des pistolets^ des poignards; Tami de Gathelineau prit une barre de bois qui avait servi autrefois à placer les cercueils sur leurs tréteaux de fer; et, en passant devant la jeune fille , son regard disait : Je suis prêt à mourir pour ma foi et pour vous.

Cependant le bruit augmentait dans l'église supérieure , les pioches et les pics frappaient le marbre et la pierre ; ceux qui travaillaient ainsi ne savaient pas le secret qui faisait lever l'ouverture de la trappe... Les coups allaient toujours retentissans, et, au-dessous de ces ouvriers, au-dessous de la mort qui s'apprête à frapper, s'il y a de la frayeur, elle se tait , elle prie , elle ne se montre pas. La foi, la ferveur couvrent tout. Le prêtre a consommé les saintes espèces, et quand il a élevé l'hostie et le calice , au lieu du chant harmonieux de VO salutaris hostia , c'a été les cris , les vociférations des révolutionnaires s'irritant de la lenteur des ouvriers que l'on a entendus.

Une issue pour sortir de ces souterrains, il n'y en avait pas, pas d'autre que l'escalier qui remontait à l'église supérieure.... Oh! voilà qu'ils ont enfin trouvé le passage! un hurlement sauvage, un cri de joie, un cri psreil à celui des cannibales a éclaté terrible. Par un mouvement subit, toutes les femmes , les mères avec leurs filles, les sœurs avec leurs sœurs sont remontées jusqu'auprès de l'autel ; on dirait des colombes eQ'rayécs se réfugiant sous un chêne protecteur

A présent voilà les abatleurs de croix , les briseurs de tabernacles , les voleurs de calices qu'f se sont précipités dans l'étroit escalier; ils ont faim et soif de nouvelles profanations, de nouveaux sacrilèges.

Leurs pas retentissent maintenant sur les marches de pierre Une

seule chose les sépare encore des fidèles qui attendent en priant : une porte épaisse en bois de chêne bosselée de grosses tètes de clous ; elle avait été mise là pour se refermer sur les morts, pour garder les cercueils de plomb et les restes des grands et des riches de la paroisse, et voilà maintenant qu'elle va peut-être sauver des vivans.

Vicomte Walsh.

( La suite au numéro prochain. )

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