DU MOUVEMENT INTELLECTUEL
Où va le monde? Grande et solennelle question qui peut se réduire à celle-ci : où vont les intelligences ? Là où se tournent ces merveilleuses boussoles , là est Tavenir. L'aiguille aimantée qui tend au pôle du monde moral , c'est la pensée humaine. Quand on la voit s'enfoncer dans les ténébreuses avenues qui conduisent à de lointaines destinées, il faut faire silence et écouter, l'oreille contre terre, caries idées sont en avant de toutes les histoires, elles vont, comme Deucalion etPyrrha, semant des mondes derrière elles, et la postérité recueille lesévénemens dont elles ont confié le germe aux générations écoulées. ''*0r, quand on étudie le mouvement intellectuel , que trouve-t-on devant ses regards? On voit mourir, dans son impuissance, l'étrange et malencontraux essai de ces philosophes , qui , se séparant du Christianisme , en lui volant les trois ou quatre grandes vérités qui résument sa morale et ses bienfaits , prétendirent les faire prévaloir sur la terre sans le concours de l'évangile. Car, il est bon de se le rappeler : cette égalité , cette fraternité des hommes , dont le philosophisme a fait tant de bruit , c'est à l'évangile qu'on les doit , et lors que le philosophisme les a découvertes pour la première fois , il y avait dix-huit siècles que le Christianisme les enseignait tous les jours.
Réaliser un état social , sans la participation du Christianisme , tel a donc été pendant long-temps le but vers lequel se portait le mouvement des esprits. Les oracles de la philosophie et de la politique se sont mis à l'œuvre. On a travei-sé toute une histoire de crimes et de folies sans arriver au succès qu'on prétendait atteindre.On a étendu surune enclume tachée de sang cette société opiniâtre qui refusait de se laisser façonner à une forme nouvelle, etonl'atravailléeàbrasde bourreau. L'humanité ressemblait à un de ces enfans ingrats qui, sentant leurs forces FRANCE, 1" MAI 1835. 3" ANNÉE. TOME 3. N" i.
^ LA JEUNE FRArvCE,
venir se servent des leçons mêmes qui ont développé leur intelligence pour tourner en dérision les sages vieillards dont ils les ont reçues ^ l'éducation était terminée, on congédiait le christianisme comme un précepteur vieilli. A quoi bon désormais ses enseignemens , ses conseils? Le dix-huitième siècle n'avait-il pas émancipé les intelligences ? L'évangile n'était que l'alphabet où le monde naissant pouvait épeler ses premières destinées , mais le code du monde arrivé à l'âge viril c'était le contrat social de Rousseau.
Et ces pauvres insensés ne voyaient pas qu'impuissans à rien inventer , le nouveau chef-d'œuvre qu'ils enfantaient, n'était que la triste et malencontreusteJ parodie de l'évangile ! Long-temps avant que la voix menaçante de la Révolution eût crié , en grinçant des dents : Salut ^ fraternité ou La mort f une voix divine , s'élevant dans les campagnes de la Judée , avait murmuré avec une ineffable douceur cette parole de la nouvelle alliance : « Aimez-vous les uns les autres comme des frères , au nom de votre père qui est aux cieux. » Long-temps avant que , pour réhabiliter la dignité de l'espèce humaiia« écrasée dans les classes pauvres par l'arrc^ance des heureux de la terre , la Révolution fut montée sur le trépied et eût solennellement enregistré sa déclaration des droits de l'homme , la voix divine tombant comme une suave rosée dans le sein, dé la faiblesse et de la souffrance, avait proclamé les béatitudes indigentes de son évangile, et, ouvrant le ciel , elle y avait montré Lazare le pauvre au pied du trône de Dieu , et le mauvais riche portant la peine de ses jouissances insolentes et de ses impitoyables prospérités. Ainsi le christianisme mettait à sa marque jusqu'à ses plus cruels ennemis. Sous la robe orgueilleuse des philosophes et des législateurs on voyait toujours percer quelques lambeaux de Pévangile. Et quand cette dernière et grande folie, que le siècle a appelée la religion de Saint-Simon , parut, rêve insensé si l'on veut, mais rêve qui, malgré les superbes dédains des philosophes , est la déduction logique , le dénouement rationnel de tout leur système d'une civilisation matérielle et d'une société mécanique 3 quand la religion de Saint-Simon parut, cette étrange création fut contrainte d'innover avec des souvenirs -, elle ne vit pas qu'au fond de L'abime de ses pensées il se remuait des idées chrétiennes et que l'affranchissement de la femme et la fraternité humaine étaient encore deux bienfaits descendus du haut de la croix. Tant il est vrai que le christianisme a pénétré jusque dans les entrailles du monde actuel , qu'il coule dans ses veines comme le principe de sa vie , que l'air que nous respirons en est imprégné et que semblable au soleil , il échauffe de ses rayons et éclaire de sa lumière jusqu'à ses obscurs blasphémateurs.
Après tant d'essais infructueux , tant d'expériences inutiles , le mouvement des esprits s'est arrêté au bas de la pente philosophique , sur laquelle il avait en vain tenté d'échafauder un édifice social. U y avait ici un grand danger. C'est que la lèpre de l'indifférence s'attachât à notre époque courbée sous un de ces désenchantemens amers qui abattent les courages les plus fermes et àé^ tendent les puissances de l'intelligence comme un arc dont la corde vient de se briser. Ces idées philosophiques dont on avait fait des dieux, voici quM se trouve qu'elles n'étaieut que des idoles. Le slècie qui avait eu foi en elles seut un vide immense dans son cœur. Elles ont avorté de la réforme politique comme de la réforme sociale, et la révolution de 1830 vicut comme une déception der-
niére, prouver toute la vanité des espérances qu'on avait mises dans ce mouvement intellectuel qui , datant de la réforme , passa par sa phase philosophique au dix-huitième siècle, par sa phase politique lors de la révolution de 89, pour aboutira l'étrange dénouement qui vient d'éclore sous nos yeux. L'épopée de Luther, continuée par Voltaire et Jean -Jacques, n'a traversé le drame de Robespierre et de Marat que pour se terminer en parodie. Tout est dit , tout a été éprouvé, tout a été trouvé impuissant. Comment donc remplacer ces espérances détruites et ces principes épuisés ? Le monde va-t-il rester sans idées , sans croyances, sans autels? L'intelligence humaine désespérant d'elle-même, estelle condamnée à s'engloutir dans une nuit éternelle , semblable à Tun de ces soleils éteints qui roulent dans l'étendue?
Vraiment on put le craindre un moment tant il y eut de découragement dans les âmes à la vue de l'immense déception qui couronnait les magnifiques utopies à la conquête desquelles marchait l'humanité. Mais la Révolution de juillet avait au moins eu cela de bon qu'elle rendait au christianisme toute sa force , en lui rendant son rôle d'opprimé. La protection maladroite dont il avait été l'objet avait nui à ses intérêts au lieu de les servir. Bien des âmes franches et généreuses avaient été arrêtées par une honnête pudeur , elles avaient craint qu'on ne confondît les couleurs naturelles d'une conviction sincère avec les livrées de l'hypocrisie. La jeunesse surtout , emportée dans le mouvement d'une opposition ardente , avait attaqué le principe religieux avec le principe politique , et elle faisait la guerre à la croix comme à un drapeau. Mais, le jour de la catastrophe étant venu, le christianisme demeura seul, sans autorité empruntée , dans toute sa nudité, c'est-à-dire dans toute sa puissance. Alors, les séductions de la vérité devinrent d'autant plus vives qu'en y cédant , on ne cédait plus qu'à la vérité , et, les regards qui interrogeaient les voies de l'avenir, y découvrant la grande figure du christianisme qui attendait l'humanité tardive à le rejoindre pour se remettre en marche avec elle , demeurèrent frappés de surprise et de respect.
L'heure, où le mouvement intellectuel de la jeunesse française devait se tourner vers les idées religieuses, avait sonné, et il ne restait plus qu'un signal à donner , qu'une initiative à prendre. Et pourquoi n'aurions-nous point le droit de le rappeler comme notre plus belle gloire? Nous prîmes cette initiative, nous donnâmes ce signal. Si VEcho de la Jeune France a eu sa part d'utilité dans cette grande arène des intelligences, c'est par là qu'il a été utile. Ce fut lui qui, rompant le silence, apprit à cette jeunesse fatiguée de déceptions et d'utopies qu'elle était chrétienne, et la jeunesse écouta des voix amies qui murmu- Ff^ient k ses oreilles la parole de l'avenir. Sans doute cette tendance au christianisme a encore quelque chose de vague et de confus , qui ne peut ni ne doit satisfaire les esprits austères -, sans doute le christianisme n'entre encore dans la plupart de ces âmes que comme une puissante poésie , mais enfin il y entre , et avec une invincible autorité. Le sentiment chrétien commence à réchauffer le cœur de cette société dans les veines de laquelle le dogmatisme philosophique avait foit circuler le froid du tombeau , les intelligences nagent dans les fraîches eaux de la croyance , elles ouvrent leurs voiles aux vents qui doivent les pousser au port , et le monde moral , secouant les ténèbres glacées qui l'enveloppent , crie au scepticisme : « ôte-toi de mqn sokiL »
i^ LA JEUNE FRANCE ,
Ne dites point que ce mouvement intellectuel qui commence à emporter les esprits, signale ses premiers pas par d'incroyables chutes. Qu'importe que les individualités tombent si le monde marche et surtout s'il arrive? Ne rappelez point les fatales erreurs de cet esprit superbe qui en voulant rapprocher l'évangile et le siècle , oublia que ce n'était point l'évangile qui devait aller au siècle , mais le siècle à l'évangile. Ne voyez-vous pas que tout sert la cause de la vérité, tout jusqu'à l'erreur? M. de La Mennais et l'école qui marchait derrière lui ont imprimé une impulsion nouvelle au mouvement religieux quoiqu 'en l'égarant, et le résultat de ce grand égarement d'un homme qui voulait trouver la démagogie dans le christianisme , a été de faire voir qu'on pouvait y trouver la liberté. Savez-vous que ce n'est pas peu de chose que d'avoir forcé jusqu'à l'erreur à prendre sa livrée? Savez-vous que ce n'est pas peu de chose que de voir le pied de tout homme qui prétend sortir des décombres du passé , chercher à se poser sur le terrain du christianisme comme sur la terre de l'avenir? Ne comprenez-vous pas que maintenant , de quelque point de l'horizon moral que les opinions regardent, elles aperçoivent la croix debout comme une immense espérance entre le ciel et la terre , entre Dieu et l'humanité ?
Le poète aux saintes méditations et aux prophétiques pensées l'a dit : « On ne peut se méprendre au travail des intelligences ; elles tendent à législater l'Évangile. » Belle parole que celle-là ! sublime travail ! magnifique entreprise ! Faire passer la loi divine dans la loi humaine , et , qu'on nous passe l'audace de cette expression , incorporer Dieu à la société. Magnifique entreprise , qu'il ne sera jamais donné à l'homme de réaliser complètement ^ car alors le ciel descendrait sur la terre j mais qui , quoique imparfaitement accomplie , portera bonheur à la génération qui en a conçu la pensée. Et voyez comme tout tend à favoriser cette cause de christianisme , de civilisation , d'ordre et de liberté ! Voyez comme peu à peu l'esprit de parti tombe et s'efface 3 voyez comme tout ce qu'il y a de cœurs généreux se rallie dans un commun dévoûment pour tout ce qui est beau et utile j voyez comme en se retrouvant autour du christianisme , au grand rendez-vous des intelligences , on abaisse les barrières des systèmes politiques . barrières fatales qu'on oubliera un jour de relever. Chaque fois, un préjugé y meurt, une erreur y reste , une préoccupation ' V succombe , un ressentiment s'y éteint. Sans vouloir encore se l'avouer, les esprits se rapprochent , et le christianisme , réparant le crime de la philosophie voltairienne , se prépare ainsi à nous rendre une patrie ; car la patrie ce n'est ni la terre qu'on foule , ni l'air qu'on respire ; la patrie , c'est la communauté des sentimens , des convictions , des idées -, la patrie , c'est une croix dans le ciel et un drapeau sur la terre , une foi religieuse et une foi politique , un Dieu, un pouvoir, une liberté !
A nous, hommes de l'avenir, le mouvement intellectuel qui conduit à la ciorieuse réalisation de ces belles espérances j à nous les destinées qui se préparent • aux caducités corrompues d'une autre époque les destinées qui s'achèvent ! A nous , purs de toutes les taches , et dont les souvenirs ne sont ni des haines ni des remords ; à nous de veiller dans les régions de l'intelligence à ce grand rapprochement des consciences , et de nous tenir prêts pour ne point être surpris par l'heure , quand l'heure sera venue de fermer les yeux à cette époque de tristes collisions et de déplorables ruines ! Notre pied, à nous,
ne glissera pas dans les boues où elle roule sa honteuse agonie. Notre tâche à nous , ce n'est point de mêler nos convictions généreuses et nos consciences sans reproche à des calculs honteux et à des consciences flétries. Spectateurs des misères que nous devons réparer , des plaies que nous devons guérir, nous sommes comme ce jeune Scipion qui , présent au désastre de Cannes, écoutait son cœur qui lui révélait les glorieuses représailles de Zama , et goûtait ainsi au sein d'une défaite , les prophétiques consolations de la Victoire ; nous ausscouvrons les humiliations du présent des magnifiques révélations de l'avenir, sûrs qu'il y a dans les trésors du temps une heure qui appartient à la fortune de la France , et que cette heure est la nôtre. N. ,,g
Au uoui dn comité de ParisJ^