PETIT COURS D'HISTOIRE
(Voir la livraison précédente.)
Au titre nouveau qui se lit eu tête de nos articles , vous avez pu voir qu'on avait agrandi notre tâche, et comme élargi le cadre dans lequel chaque mois ou chaque quinzaine , il nous était donrté d'écrire quelques lignes. Oui , on veut înaintenant qu'aux impressions du présent nous rattachions plus souvent les souvenirs du passé ; que, mettant plus souvent en regard les hommes d'autrefois et les hommes d'aujourd'hui, les choses d'aujourd'hui et les choses d'autrefois , nous allions chercher au loin , autant que notre faible vue pourïa le permettre , les mystérieuses explications des événemens qui se passent sous nos yeux : en un mot , de chroniqueur que nous étions, racontant les petits actes de nos gouvernans, répétant les petits bruits qui se font parmi nous, on veut maintenant que nous nous efforcions de prendre plutôt les allures de l'historien ; et certes, si nous ne craignions de faire mieux ressortir notre impuissance en exprimant l'importance du travail qui nous est confié , nous dirions qu'une telle idée est sagace et féconde.
C'est qu'en effet toutes choses se lient et s'enchahient dans les destinées des peuples et des pouvoirs. Les événemens d'aujourd'liui sont amenés par ceux d'hier, et ceux d'hier par ceux de la veille, comme dans ces fleuves qui sillonnent nos campagnes le flot presse le flot depuis la source d'où les eaux jaillissent jusqu'aux profondeurs de l'Océan ; puis d'ailleurs , dans cette vaste étendue qu'il parcourt , qu'un peuple s'avance lentement , ou qu'il marche à pas tumultueux et précipités , comment se rendre compte du mouvement qui lui est imprimé , de la direction qu'il suit , sans regarder par derrière les empreintes qu'il a pu laisser ?
C'est , sans nul doute , faute de prolonger ainsi le coup-d'œil qui est jeté sur l'histoire , c'est faute de songer au passé , en se préoccupant du présent , qu'on peut se prendre à douter de notre avenir , à désespérer de nos destinées. Que si , par exemple , vous contemplez seulement certaines époques des quarante-cinq dernières années qui viennent de s'écouler quel impénétrable chaos vient attrister l'ame et confondre l'esprit? Pourquoi tant de ruines , tant de désastres , tant de douleurs! où allons-nous par ces routes tortueuses et souvent sanglantes? quelle fatalité nous y a conduit? qui oserait dire encore qu'il se trouve au-dessus de nous une sage et bienfaisante providence qui préside aux développemens de l'humanité? Mais silence au doute et à l'anathème I Regardez plus loin, regardez au-delà de quarante-cinq années , embrassez toute l'existence de notre nation et dans cette noble histoire, entremêlée de gloire et de revers, vous verrez le
Lien sortir du mal , les grandeurs suivre l'abaissement ; l'espérance vous viendra au spectacle de tant d'obstacles^ surmontés déjà , de tant d'épreuves traversées avant nous. Sévère , mais belle destinée de l'humanité , après tout, de s'élever ainsi par sa force , de gagner pour ainsi dire sa vie à la sueur de son front , et de pouvoir se dire, quand viennent les jours de la prospérité, qu'elle les a rudement achetés par l'infortune î
Mais réfléchissons , je vous prie , un peu plus longuement que nous ne l'avons fait dernièrement sur toutes les crises que la nation française a rencontrées sur sa route , se relevant toujours de toutes ses chutes , et se grandissant peutêtre sur chacune de ses ruines.
A peine la société française a-t-elle commencé à s'établir sur des bases plus fixes , à peine a-t-elle placé à son sommet une royauté qui peut tenter de grandes entreprises , parce qu'elle a la conscience de sa perpétuité ; parce qu'héréditaire , elle peut léguer à l'avenir le soin d'accomplir ce que le présent n'aura pu achever ; à peine les Etats -Généraux ont -ils consacré la loi d'hérédité de la couronne , écoutez les cris de guerre de l'Angleterre retentir encore autour de nos murs ; voyez la bannière anglaise flotter encore sur nos villes ; et , pendant que l'ennemi est aux portes , le désordre et la division qui s'appellent alors jdIus que maintenant du nom d'un homme , le désordre et la division excités par le roi de Navarre dévorent la nation au cœur ; où est alors la royauté? Elle est captive : aristocratie, tiers-état et peuple se précipitent dans les troubles civils ; le peuple a saisi la hache et la torche ; la jacquerie désole nos campagnes : vous vous demandez qui pourra sauver la France, quand, au milieu de tant de passions et de haines, vous voyez apparaître la figure calme de Charlcs-le-Sage ; quand vous voyez venir ce règne réparateur qui vous montrera l'Anglais vaincu et repoussé; qui vous montrera nos armées portant leur courage à des expéditions lointaines ; qui vous montrera la France , se ranimant par degrés, jusqu'à ce que vienne la démence de l'infortuné Charles YI lui susciter de nouveaux périls.
Oh I mais qu'alors la France est encore plus désolée I La royauté que va-t-elle devenir représentée aux yeux des peuples par un roi fou et par une reine débauchée , foulée aux pieds par ces ducs de Bourgogne , qui se portent les continuateurs du roi de Navarre ? que va devenir la nation qui se partage entre le droit et l'ambition, entre son vieux roi et Isabelle , entre le jeune dauphin et le duc de Bourgogne ; l'Anglais cette fois a placé la couronne sur sa tète ; il a essayé de trôner dans Paris : mais gardez-vous cependant de penser que nos derniers jours soient venus ; n'apercevez-vous pas cet enfant qu'un serviteur fidèle emporte des murs de la capitale mise à feu et à sang? bientôt vous allez le retrouver se faisant sacrer modestement dans une petite église, entouré seulement de quelques vaillans soldats; cet enfant s'appellera Charles YII, et c'est avec lui que la royauté reprendra sa force, la nation sa puissance, que toutes deux se redresseront après avoir mis pour long-temps hors du territoire les armées anglaises, qu'on y verra pourtant reparaître deux fois encore, à des siècles de distance, quand la postérité de Charles VU en sera exilée , après Leipsick et W aterloo ?
Mais qu'est-ce encore que tout cela? qu'est-ce que ces querelles? qu'est-ce que les cris de Navarre et de Bourgogne , près du tumulte que la reforme va faire plus tard , près de ces guerres religieuses qui déchirent le quinzième et le seizième siècle? Ce ne sont plus maintenant seulement des hommes qui se ruent les uns contre les autres , ce sont des idées ; et c'est bien là vraiment que notre nation semble perdue à jamais : où est le pouvoir que saisissent tour-à-tour les parlemens, les Guises, les factions? où est la société qui voit battre en brèche à la fois sa religion et son gouvernement ? où est la royauté attaquée en même temps par la ligue et par la réforme , par le catholique et par le protestant ? Certes , si les Guises n'usurpent pas alors le nom de roi , ils usurpent bien la puissance royale ; et pourtant , après que trois règnes viennent de s'écrire en caractères de sang , après que pouvoir et société tout a semblé s'anéantir , quels grands règnes et quelles grandes époques se lèvent à l'horizon de l'histoire ! C'est le règne d'Henri IV qui pacifie la France à l'intérieur ;... c'est le règne de Louis XIII et de Richelieu qui tous deux , malgré les querelles des grands seigneurs et des ministres , jettent au-dehors les fondemens de cette prépondérance que nous allons
exercer sur l'Europe c'est enfin le règne de Louis XIV qui résume, à lui seul,
ces deux actions , et qui doit montrer la gloire et la science , les conquêtes laborieuses de nos armées et les conquêtes pacifiques du génie se confondant dans une majestueuse unité
Or à présent, je vous le demande, quand on vient de se rappeler ainsi tout ce qu'à différentes époques nous avons souffert de désastres; quand on vient de compter les tempêtes dont nous avons été battus, qui pourrait désespérer de l'avenir de cette nation si vivace et si robuste ? imaginez-vous un abîme si profond où puisse rester la fortune de la France, quand elle est sortie saine et sauve de tous ces gouffres que lui avaient creusés tour à tour les guerres civiles et les guerres étrangères, les querelles aristocratiques et les guerres religieuses ? et remarquez surtout ce qui est advenu jusqu'à nos jours de la royauté, au travers de tant de fortunes diverses que nous avons vu se continuer : souvent on lui jette à la tête comme une insulte ses deux exils d'hier, et l'on se prend encore à lui montrer avec orgueil l'écliafaud du petit fils de Louis XIV. Eh I mon Dieu I sa part d'adversité a été bien plus large, ses plaies ont été bien plus nombreuses I Avant de connaître et l'écliafaud et l'exil, elle a été captive à l'étranger avec le roi Jean et François 1^% folle avec Charles VI, poignardée au cœur de Henri IH et de Henri IV, et tout cela n'a pas empêché qu'elle ne fût ensuite réparatrice avec Charles V, chevaleresque et aventureuse avec Charles VIII, puissante et respectée avec Louis XIV, comme plus tard non plus, l'assassinat de Louis XVI et les deux exils n'ont pas su faire qu'elle ne revînt pas nous faire revivre la liberté politique sacrifiée par la convention et par l'empire, et nous ramener des jours calmes après vingt années de révolution I
Je devrais maintenant avec cette foi dans l'avenir qu'inspirent les souvenirs du passé, m'efforcer de faire ressortir les enseignemens qu'ont pu nous donner encore nos quinze derniers jours: mais que s'est-il passé depuis ce temps? ne
sommes-nous pas dans un de ces momens transitoires, où les leçons se préparent plutôt qu'elles ne se donnent. La chambre des pairs va reprendre le cours de ses procès, sous la sauve-garde des lois d'intimidation. Nos ministres élaborent les projets de la session qui s'avance ; et peut-être aussi se demandent-ils, avec une juste inquiétude, sur quels terrains vont s'engager les combats. En Espagne, les juntes révolutionnaires laissent à M. de Mendizabal un moment de calme, que viendront bientôt sans doute interrompre de nouvelles exigences, tandis que Charles '\ ne laisse lui à l'usurpation ni trêve ni repos, et qu'il vient encore de remportera Salvatiéra un avantage signalé. Attendons. J.