DERNIÈRES PAROLES , POESIES
Dernières Paroles!..,, Tel est le titre d'un livre jeté dans le monde sans nom de poète !.... A ce titre funèbre n'éprouve-t-on pas déjà un intérêt pénible? Quel est cet inconnu qui, prêt à quitter la terre, lui fait des avertissemens, des révélations, et ne daigne pas se nommer? Mais si les morts n'ont plus souci des vivans, les vivans chérissent les morts illustres ; il y en a mille bonnes raisons. Efforçons-nous donc de soulever le voile placé devant nos yeux ; découvrons celui qui a voulu se soustraire à notre admiration ou à notre blâme ; la curiosité est tellement dans notre nature, nous sommes tous si portés à contredire ; nous nous plaisons tant à rabaisser qui s'élève et à élever qui s'abaisse. Combien de fois n'a-t-on pas vu se réaliser cette parole évangélique par des causes peu édifiantes : « Les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers. »
Il faut dire que notre sagacité n'a pas eu là beaucoup à s'exercer. En ouvrant le livre nous trouvons cette dédicace : A mon frère; puis, la première pièce est une invocation au Dante dans un style qui rappelle un traducteur bien connu du Dante. En allant plus avant, nous rencontrons une foule de noms qu'on est habitué à voir figurer ensemble, et le nom même de ce frère auquel le livre est dédié. Ce frère s'appelle Emile. Notre auteur est donc M. Antoni Deschamps, le traducteur du Dante, le frère de M. Emile Deschamps, cet écrivain, ce poète qui a enrichi notre littérature de tant de productions naïves, gracieuses, élevées, touchantes ! C'est une gloire réservée à notre patrie de posséder des familles d'orateurs, de peintres, de poètes. Nous avons eu à la fin du dernier siècle les deux Chéniers ; le grand siècle avait eu les deux Corneilles ; de nos jours MM. Emile et Antoni Deschamps ne se prêtent point leurs rimes, comme les deux Corneilles, mais ils s'adressent réciproquement leurs vers ; ils se font fraternellement l'un à l'autre hommage de leur gloire, et cette gloire en rejaillit plus vive sur chacun d'eux. Mais quel caractère distinct , opposé même , offre le talent de ces poètes de même sang, de même origine. Autant la muse d'Emile s'était montrée hâtive, souple , flexible , pure , élégante , variée , autant sa physionomie était douce , rieuse, vraiment française, autant la muse d'Antoni est sombre, sévère, laborieuse ; il semble qu'elle n'ait pu venir au monde, comme César, qu'après un enfantement douloureux. Cependant elle n'est point atteinte du spleen de l' An- Ci) 1 vol. in-80.
gleterre , ni de la langueur mélancolique de l'Allemagne ; c'est une nature espagnole, grave, hautaine, expressive même par le silence ; elle a des passions ardentes, enivrantes, mais concentrées, qui éclatent, qui saisissent par des explosions inattendues. On voit que ces deux frères poètes forment deux types à part, et tous deux d'une puissante originalité.
M. Antoni Desciiamps est entré dans la lice avec audace, et son coup d'essai a été un coup de maître. Aussi hardi que le Cid lorsqu'il allait se mesurer avec le comte, il n'a pas été moins heureux dans sou duel périlleux avec le Dante. C'est un combat à outrance que se sont livré les deux poètes, une lutte de pied ferme, corps à corps, où le vaincu couronne lui-même son vainqueur. Le Dante, ce mâle génie si inspiré, et dont la pensée énergique a créé une langue qu'aucun autre n'avait pu parler depuis en Italie, le Dante s'est irrité sans doute de voir un homme, à l'idiome étranger, prétendre redire comme lui ce qu'il avait si bien dit, et lui arracher un secret que personne encore n'avait pénétré ; il s'est ri de sa témérité et s'est renfermé dans sa force imposante, invincible, et cependant il lui a fallu céder à l'ascendant fatal de ce nouvel émule.
Après un tel début, que ne devait-on pas attendre de M. Antoni Deschamps? Il s'est montré digne de lui-même dans ses nouvelles poésies, et ce qu'elles offrent d'abord de remarquable, c'est qu'elles sont pleines d'actualité. Quel que soit le dédain de notre époque pour les œuvres d'art, ce qui lui donnera im triste renom dans la postérité, quelle que soit TindifFérence qu'on affecte partout pour la poésie, ici il y aura nécessité de rompre avec la mode, parce que ce livre est un fait grave, ijnportant, sérieux, qui touche à nos passions, nos intérêts, notre avenir. Ici la société a devant elle un poète qui s'est souvenu que la lyre avait été donnée par le ciel à la terre, non-seulement pour charmer les hommes, mais pour les instruire, les gouverner ; aussi, comprenant sa noble mission, il s'écrie :
Montrez-vous revêtus de voU*e dignité, Poètes, révélez toute la vérité.
Ce livre de poésies , en apparence détachées , forme dans son ensemble un beau poème ; c'est une trilogie dont le sujet est l'Italie, la France et le poète luimême. Les études sur l'Italie sont des tableaux fortement empreints de couleur locale, de goiit du terroir; ce sont des fantaisies d'artiste dont il n'y a dans notre langue aucun modèle, et qu'on pourrait peut-être comparer à certains chapitres du f^ojage sentimental de Sterne, pour l'observation, pour la finesse exquise du sentiment, mais que le génie poétique a rehaussé par l'éclat de toutes ses richesses. Les études sur la Fiance sont des satires, cela devait être ; et les questions les plus hautes, les plus palpitantes y sont traitées. Les études psycologiques que le poète fait sur lui-même seraient définies d'une manière incomplète sous le nom d'élégies ; c'est le chant d'une douleur profonde et inconnue ; c'est un caractère nouveau de souffrance dont le type n'existe nulle part ; c'est du nouveau lorsqu'on croyait depuis si long- temps qu'il n'y avait plus rien de nouveau sous le soleil ; c'est une douleur réelle, une douleur de l'ame et du corps, près de laquelle s'effacent les plaintes de Pétrarque et de Lamartiiie, et qui laisse à
peine quelque pitié pour Sylvio Pellico dans sa prison, et pour Job sur son fumier. Oli I quelque blasés, quelque égoïstes que soient les hommes de notre âge, ils seront émus par ces accens victorieux, qui vont chercher et remuent les sensations cachées dans les plus secrets replis de nos cœurs.
-: Mais, avant d'entrer dans le détail des cruelles révélations du poète, suivonsle d'abord en Italie, où l'entrahia, bien jeune encore, l'amour des arts, son premier, presque son unique amour, et où il trouva des jours heureux. C'est une miraculeuse destinée que celle de l'Italie, qui, après avoir maîtrisé le monde par ses armes, devait le conquérir plus tard par ses doctrines, et demeure ainsi à travers toute la suite des siècles la reine de l'univers. C'est là que les plus grandes fortunes, dans les temps antiques ou modernes, se sont disputé l'empire; c'est là que les plus grandes renommées ont cherché leur consécration. Quelle terre que celle qui a vu naître dans son sein les merveilles des siècles d'Auguste et de Léon X, que la patrie des Scijùons, des Médicis, des Farnèse, de Virgile et du Dante; quelle terre que celle qui a produit les Raphaël, les Michel- Ange, les Cimarosa, les Rossini. L'Italie, l'Italie, tel est le cri qui s'entend de toutes les parties du globe , avec le même enthousiasme que les compagnons d'Enée le poussèrent jadis en apercevant cette terre I L'Italie , c'est le premier but du voyageur, c'est un lieu sacré de pèlerinage I Depuis des siècles, elle est foidée par des savans et des artistes ; poètes, philosophes, historiens, antiquaires, guerriers , ont fait à l'envi l'inventaire de ses richesses ; tous l'ont décrite avec amour, et cependant on voit sortir chaque jour des découvertes nouvelles de cette mine inépuisable. De quelle sainte et fervente admiration a dû se prendre M. Antoni Deschamps pour ce pays, à la vue de son beau ciel, de ses ruines, de ses monumens, de ses arts et de son peuple artiste et passionné. Aussi avec quel charme, avec quel bonheur, il retrace les scènes dont il a été témoin. Il est curieux de voir cet homme, dont toute l'activité est concentrée dans la pensée, qui est le moins actif, le moins expansif de tous les hommes, se passionner pour cette vie toute extérieure des peuples du Midi, pour ces passions inquiètes, turbulentes. Il admire d'autant plus l'action qu'il en est plus incapable Ini-mème. Et pourtant sa joie est troublée, au milieu de toutes ces merveilles, par une pensée douloureuse ; il gémit, lui, étranger, lorsque tout chante et folâtre autour de lui, parce qu'il songe que l'Italie est esclave de l'étranger :
Et je disais tout bas : Ah ! ma belle Italie, Seras-tu donc toujours le sol de la folie. Pauvre reine ! sans sceptre, eu vêtemens de deuil ! Ah ! cbanteras-tu donc jusques dans le cercueil ! Suspends ta lyre d'or aux branches de tes saules !
L'auteur nous retrace les pompes religieuses du Vendredi-Saint et de la fête de Pâques , et la sainte émotion dont il a été frappé par ces imposans spectacles a maintenu sa muse à la hauteur de ces grands sujets. Il nous donne ensuite une course de Barberi à Rome, les dernières fêtes du carnaval, une vue de Naples, et élève une plainte éloquente sur la tragique destinée du divin Cimarosa. M. Antoni Deschamps a dit quelque part :
J'aime avec passion la terre d'Italie ; C'est la terre du beau, du vrai, du naturel.
Ces vers seront la juste appréciation des qualités qu'il a montrées dans ses études sur l'Italie; il est constamment vrai, beau, naturel ; il a senti en artiste, et il a peint en artiste.
f. Repassons les monts avec notre poète , et rentrons dans notre belle et glorieuse France I Mais que sont devenues sa gloire et sa prospérité ? Quel affligeant spectacle elle présente I Partout des dissentions, des désordres, la guerre civile I La, licence, se couvrant du masque de la liberté, donne carrière aux plus mauvaises passions. Ces excès ont trouvé une juste flétrissure sous la plume de M. Antoni Deschamps. Yoici un trait que Paris n'a pas sans doute oublié , et qu'il a signalé avec courage au mépris de l'avenir :
L'autre jour, à Paris, dans la ville oîi nous sommes,
Un courtier, en causant avec un de ces hommes,
Un de ces financiers, dépose son chapeau
Sur le maroquin vert du splendide bureau.
Le financier trouva la licence incongrue,
Et d'un revers de main le jeta dans la rue.
Or, l'autre avait du cœur ; mais une femme aussi,
Et des petits enfans qu'il nourrissait ainsi ,
Et venait au Mondor demander une affaire....
Il se mordit la lèvre, et, forcé de se taire,
Maudit l'homme au cœur sec, et l'implacable faim
Qui l'obligeait, hélas î d'en attendre du pain ;
Et ce père, navré jusques au fond de l'ame,
Lâche pour ses enfans et lâche pour sa femme,
Immobile et muet dévora son affront,
Et sortit sans cracher sur cet ignoble front.
Ah ! par le ciel ! messieurs de la haute finance. Qui traitez vos vassaux avec tant d'insolence, Votre aristocratie est plus lourde à porter Que celle que nos fronts viennent de rejeter!
Et ailleurs, voyez en quels termes il stigmatise le cynisme qui envahit la scène dans ces jours de deuil :
Depuis que nous avons conquis nos libertés Wous nous sentons les bras liés de tous côtés ! Eh bien ! silence donc, faiseurs de vaudevilles Qui trafiquez, chez nous, des querelles civiles En d'ignobles couplets, oii le parti des morts Est lâchement foulé sous les pieds des plus forts ; Gens qui voulez de l'or, et dont la frénésie Ta profanant partout la sainte poésie.
Vous que je voudrais voir, ceints de vils tabliers, Croupis dans une échoppe, à fairç des souliers .
Car, à ce métier là l'on gagne aussi sa vie,
Et c'est du moins sans crime et sans ignominie.
Jiivciial et Perse ont- ils trouvé des traits plus énergiques pour flageller les vices de leur époque. La satire ainsi écrite devient une œuvre de courage et de haute moralité. Et ce ne sont pas seulement les puissances du jour auxquelles il a osé dire la vérité ; il n'a fait grâce à aucune espèce de coupables, et a proclamé hautement ce qu'il pensait de ces Brutus d'estaminet, de ces planteurs d'arbre de la liberté, qui rêvaient le retour du bonnet rouge et de la guillotine. C'est en présence des émeutes, c'est au plus fort de la tempête populaire qu'il a élevé la voix. Il importe de ne pas l'oublier, la plupart de ces satires avaient été imprimées en 1830 et 1831, c'est-à-dire avant celles de M. Augusle Barbier, si Ton en excepte sa première, intitulée la Curée.
Nous avons admiré le grand artiste, le bon Français ; examinons à présent la vie intime de l'homme, puisqu'il nous l'a livrée, comme pour nous donner à penser que ses malheurs étaient l'expiation de son génie. Ecoutons- le raconter lui-même cette étonnante et pénible histoire :
Ce que j'avais de bon jamais ne se fit jour Au travers de l'airain qui, sous un triple tour, Emprisonna sans cesse et mon arae et ma vie, Et, fermé pour l'amour, s'ouvrit à la folie. Mon cœur, poète ardent, qui toujours adora Le sublime et le beau quand il le rencontra, Pour les femmes, Seigneur, votre image divine, Hélas ! n'a point assez battu dans ma poitrine ; J'étais froid, sans amour, et j'oubliais souvent, Insensé que j'étais, que tout être vivant Qui tente de marcher sans s'appuyer sur elles Est comme un passereau qui veut voler sans ailes !
Qui lira sans frémir ces vers douloureux :
Depuis long-temps je suis entre deux ennemis : L'un s'appelle la Mort et l'autre la Folie ; L'un m'a pris ma raison, l'autre prendra ma vie.,.. Et moi, sans murmurer, je suis calme et soumis.
Sous la douche de glace et le moxa de feu, Je te proclamerai, Seigneur, le juste Dieu, Toi qui sus par le feu purifier Elie, Et qui voulus par l'eau baptiser ton Messie.
Pour bien apprécier la portée de ces paroles, il est essentiel de savoir que M. Antoni Deschamps, comme le Tasse à la fin de sa carrière, vit retiré dans une maison de fous, et qu'il a subi le supplice qu'il raconte. On rapporte même que c'est dans l'instant de cetu opération cruelle qu'il a composé ces quatre der-
niers vers. Continuons encore pour avoir de la main de l'auteur son portrait eu
pied.
En mes jeunes années L'amour de l'art divin absorbait mes journées : Je ne voyais que l'art, je ne rêvais que l'art, Et Dante et Raphaël, Cimarose et Mozart. J'y pensais nuit et jour, et ces imag-es vaines, Seules, faisaient bouillir tout mon sang dans mes veines ; Le monde était pour moi comme s'il n'était pas; Jamais pour le réel je ne faisais un pas. L'inutile pour moi c'était le nécessaire, Et le reste était bon pour le pauvre vulgaire ! Or, je vécus ainsi pendant dix ans et plus....
Nous avons besoin d'un dernier trait, d'une dernière citation pour achever ce tableau :
J'ai passé vingt-cinq ans sans me sentir un cœur, Le regard sec et froid et le rire moqueur, Et pourtant j'adorais la sainte poésie ; Je pleurais en voyant Léar et sa folie ! Rendu meilleur enfin par mon affreux malheur, Je cherche à compatir à l'humaine douleur ; Mais, malgré mes efforts, malgré ma peine extrême, Ma nature revient, revient toujours la même. Quand je vois un enfant qui pleure ; quand je veux L'embrasser et passer ma main dans ses cheveux, 3Ies complimens sont froids, mes caresses de glace, De mes bras sans amour l'enfant se débarrasse , Et, sentant que je veux forcer mon naturel. S'enfuit tout effrayé dans le sein raatcrnil.
Ainsi, le traducteur du Dante, l'auteur des études sur l'Italie, des satires, de ces élégies où, à côté des fatales préoccupations qu'il témoigne sur lui-même, on rencontre tant de sensibilité, tant de délicatesse, tant de ferveur dans ses amitiés, tant de charité chrétienne vraiment apostolique, cet homme s'accuse de folie, s'accuse de manquer d'ame, de n'avoir rien aimé. Combien il se calomnie ! Combien il méconnaît et ses hautes facultés, et son noble cœur! Et comment s'expliquer cette étrange situation? S'il est permis, sur un sujet si grave, de hasarder quelque conjecture, voici quelle serait notre pensée.
3L Antoni Deschamjis, possédé du fanatisme de l'art, aurait tout sacrifié à cette idée dominante : fortune, ambition, plaisir; l'art aurait été son Dieu, son ami, son maître; et de combien d'aitistes n'est-ce pas l'histoire? Il est presque passé en proverbe que l'artiste, qui paraît si sensible, ne sent que par la pensée, et que son cœur n'a jamais battu d'un amour vrai que pour son art ; tout est pour lui sujet d'étude, d'analyse, il ne s'abandonne jamais ; l'intérêt de l'art l'exige. Et nous ne jetterons point la pierre à ces hommes, car l'amour de l'art est-ce autre chose que l'amour du beau ? N'y a-t-il pas encore un grand dévoue-
ment dans ce genre d'égoisme, qui tourne en définitive au profit de l'humanité, et prend pour victime celui seul qui s'y résigne. Toutefois il existe des organisations trop tendres pour être toujours capables d'une telle abnégation ; il est des hommes qui ont besoin d'aimer et d'être aimés de leurs semblables, pour qui la solitude du cœur est un tourment de damné. Ces derniers pourront bien se soustraire un moment à la loi de leur être , mais tôt ou tard la nature reprend ses droits, et alors elle se venge cruellement du long oubli qu'elle a souffert. Ne savons-nous pas que les biens que l'on souhaite avec le plus d'ardeur, semblent souvent vulgaires dès qu'on en a joui; et ne comprend-on pas que la gloire ellemême, ce but do longs et pénibles efforts, laisse peu de satisfaction après elle ; que c'est un sentiment aride et qui ne rafraîchit point le cœur, d'autant qu'il n'est point de si belle gloire qui ne soit contestée, et que la couronne de lauriers cache presque toujours une couronne d'épines. Ne serait-ce point le désabusement qu'aurait éprouvé M. Antoni Deschamps à la suite de ses longs travaux î Quelle terrible heure que celle où s'est glacé son enthousiasme I Lorsque ce monde idéal, dans lequel il vivait, a été détruit, il ne trouvait rien dans le monde réel qu'il avait toujours dédaigné ; alors il a maudit son erreur, et sa malédiction aura été accompagnée de désespoir. Et quand aura-t-il été en proie à ce découragement? quand ce fatal éclair aura-t-il lui dans ses ténèbres? C'est lorsqu'après avoir achevé sa traduction du Dante , il se trouvait fatigué et comme énervé par ce travail surhumain ; traduire le Dante, vers pour vers, comprenez-vous bien ce tour de force sans exemple ? Il sera donc tombé dans une noire mélancolie, et l'hypocondrie exerce souvent de grands ravages sur nos facultés. Joignez à cela qu'il paraît s'être établi une autre lutte fort sérieuse dans les idées de notre poète ; il nous semble avoir participé aux erreurs du dix-huitième siècle, puis avoir passé au panthéisme, puis enfin être arrivé au christianisme, dans lequel il est encore assiégé par les faux systèmes qu'il avait primitivement adoptés. Qui s'étonnera que M. Antoui Deschamps ait succombé un moment sous le poids de toutes ces influences, auxquelles personne peut-être ne serait en état de résister? Cette défaillance a été terrible, cruelle ; le patient s'est vu aux portes du tombeau, et il a eu à supporter des maux inouïs. Quelque résigné qu'il soit à la volonté du ciel, il s'écrie, s'adressant à Dieu dans une de ces fatales angoisses :
Ote-moi toul-à-fait ou rends-moi la raison.
En effet, ce qu'il y avait de plus affreux dans cette situation, c'est qu'il conservait la faculté de la connaître et de la juger I Cette crise douloureuse n'est pas encore terminée, mais son terme approche ; IM. Antoni Deschamps n'a point encore atteint le but, mais il marche dans la voie qui y conduit. Qu'il se souvienne de la passion de Jésus-Christ sur le Calvaire ; qu'il se souvienne de ces paroles de saint Augustin, dans une situation qui avait des rapports avec la sienne, et que son exemple lui soit un enseignement : Nimdum amaham^ et amare amadam, qiLœrens quid nmarcniy amans amare.
Il nous resterait à faire encore bien des réflexions sur ces élégies, et nous vou-
di'ions surtout pouvoir en donner beaucoup de citations ; nous nous bornerons à une seule qui rappelle une époque remarquable de Tliistoire littéraire du dixneuvième siècle, celle de la fameuse lutte entre les classiques et les romantiques, et comment notre poète, alors inconnu , s'y trouva mêlé. Après avou' cité ces deux vers de Pichat, ce poète qui mourut aussi jeune que Gilbert et que ^Jalûlàtre, et qui annonçait un plus bel avenir :
Parmi les épis mûrs une fleur s'est trouvée, Pour parer sa moisson Dieu l'avait réservée.
Il ajoute
Celait -là mon bon temps, c'était mon Age d'or
Où, pour se faire aimer, Picbat vivait encor ;
Cygne du paradis, qui traversa le monde
Sans s'ahattre un moment sur cette lantçe immonde.
Soumet, Alfred, Victor, Parseval, vous enfin
Qui dans ces jours heureux vous teniez parla main,
Kappelez-vous comment au fauteuil de mon père
Vous veniez le matin, sur les pas de mon frère,
Du feu de poésie échauffer ses vieux ans,
Et sous les fleurs de mai cacher ses cheveux blancs.
Les plus jeunes vantaient Byron et Lamartine.
Voilà à quelle école s'est formé notre poète ; c'est en écoutant chaque joui* de beaux vers qu'il s'est pris de cette grande passion pour l'art, et que son génie se révélant en lui, il s'est écrié, comme le Corrége : Et moi aussi je suis peintre! Et qui n'a pas entendu parler de l'aimable, du vénérable père de 31. Antoni Deschamps? C'était un beau vieillard qui, à plus de quatre-vingts ans, possédait encore la gaîté, la fraîcheur d'esprit de la jeunesse, qu'il aimait et dont il était tendrement aimé. Il avait vu la cour de Louis XV, et avait vécu dans l'intimité de ^ oltaire , de Jean-Jacques et de tous les hommes célèbres du dix-huitième siècle. Cet homme séculaire n'avait rien oubhé de tous les temps qu'il avait traversés ; sa mémoire, immense, lucide, était une mine inépuisable de récits curieux, qu'il disait avec ime grâce, un charme inexprimable, car son esprit joignait à une haute raison tout ce que l'atticisme a de plus fin. Homme do goût, de savoir, son salon était le rendez- vous des talons naissans qui sont devenus la gloire de notre âge ; Alfred de Vigny, Victor Hugo, Pichat, Guiraud, Soumet et beaucoup d'autres venaient à l'envi l'écouter. N'était-ce pas un beau spectacle de voir les esprits d'éhte du nouveau siècle rechercher les leçons de l'un de ces esprits d'élite du siècle passé ; de voir un vieillard et de jeunes hommes rapprochés, réimis par un amour égal de l'art, et la génération actuelle s'élevant à l'aide de la tradition vivante de ses devanciers, auxquels le vénérable père de 30I. Emile et Antoni Deschamps semblait n'avoir survécu que pour en transmettre l'héritage, et pour doter son pays do deux poètes, dans ses deux fils, couronne immortelle de ses vieux ans et de sa tombe î... Gustave de Roma>-d.