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42Si LA JEUNE FRANCE,
THÉÂTRES
Nous avons eu sept pièces nouvelles dans la quinzaine. C'est beaucoup sans doute , et pourtant force est de convenir que nous sommes en voie d'amélioration. Le mois passé en adonné vingt-trois. A deux auteurs et demi par chacune, ce qui est à peu près la proportion, cela fait soixante-neuf bras qu'il eut été certainement facile d'utiliser d'une façon tien plus avantageuse.
Pourtant prenons en pitié le théâtre , prenons eu pitié le Vaudeville surtout. Le Vaudeville a fait, cette fois, deux choses dont il n'est guère coutumier : une bonne pièce et une bonne action. On comprend bien que je ne parle point du Jugement de Salomon , sale parade imitée de Robert Macaire, cette ignoble farce à laquelle chaque soirée ajoute une ordure et un haillon; encore moins à' Un Mariage sous VEmpire^ longue et prétentieuse histoire telle que les fait ^l. Ancelot. Une jeune fille de noble race épouse, par ordre, un beau colonel roturier. La noce faite , les mariés se séparent, car l'épouse ne peut souffrir son époux. Deux ans après, une lettre arrive qui annonce la mort du colonel ; M>n frère, conseiller d'état et comte de par l'empereur, vient régler les affaires de la succession. La ressemblance des deux frères est tellement frappante que, dis l'abord, la pauvre veuve croit reconnaître son mari. Mais à ces manières de salon, à ces façons éléj,^antes et polies, il est évident qu'elle se trompe. Elle a raison pourtant : c'est lui-même, lui qui , pour faire la conquête de sa femme, a perdu ses airs soldatesques, mis de côté sa pipe et ses jurons, et s'est même fait passer pour mort, afin de ressusciter adoré. Au surplus M. Aaeelot, convenez-en, n est pas le seul coupable ; le Mariage sous V Empire est imité d'un roman de madame Sophie Gay. Car aujourd'hui tout est imitation, et il n'y a pas jusqu'à M. Paul de Rock qui s'avise de s'imiter lui-même, ce qui est, bien certainement, le plus vilain tour qu'il puisse se jouer. M. Paul de Kock vient de donner à l'Ambigu un vaudeville, Y Enfant de ma Fcmme^ copié d'un de ses anciens romans , trop inconvenans l'un et l'autre pour nous permettre d'en rendre compte, mais qui du moins nous a prouvé un fait, à savoir qu'il existe encore quelque chose de pire que M. Paul de Kock le romancier : c'est M. Paul de Kock le vaudevilliste.
Et il faut bien que j'en convienne, celte jolie pièce dont je n'ai dit qu'un mot tout àl'heure, cette pièce la meilleure de la quinzaine, j'ai presqu'envie dédire de l'année, cellelà aussi n'est qu'une imitation, bien plus, c'est la seconde édition d'une imitation. Chose singulière, il y aura tantôt trente ans que Madame de Souza a écrit Adèle de Sénanges , et c'est aujourd'hui seulement que deux auteurs et deux auteurs à la fois trouvent un vaudeville dans le roman de Madame de Souza. Au surplus, ne nous en étonnons point. Plus d'un siècle a passé sur le Lutrin, et voici qu'à présent deux théâtres annoncent chacun leur Lutrin. Oui, dans quinze jours, dans un mois tout au plus, toi, le haaitre de Racine, toi, le poète de Louis XIV, nous allons te revoir, Boileau, honteusement traîné sur la scène, travesti en pointes et en couplets, appauvri de l'esprit d'un 31. Duvert et d'un M. Leuven, qui sait, d'un M. Ancelot peut-être! Pauvre Boileau 1 l'immortalité coûte cher quelquefois,
On a dit et l'on dit encore que M. Bavard est le meilleur élève de M. Scribe. Son meilleur élève? je l'ignore. Son élève? il l'est à coup sûr. Il y avait dans ï Octogénaire de M. Bayard quelque chose de la touche de M. Scribe ; quelle distance pourtant de Y Octogénaire à la Pensionnaire Mariée \ toute la distance du maître à l'élève. Que de tact! que d'habileté! que d'adresse! quelle science des convenances! quelle délicatesse de pinceau! Nous avons bien à nous plaindre des vaudevilles, mais je crois qu'un vaudeville pareil doit racheter beaucoup de fautes. Et cependant , que d'obstacles n'y avait-il pas à vaincre? Un vieillard de quatre-vingts ans, prenant pour femme une enfant à peine sortie de pension ; une jeune fille acceptant cette main octogénaire , parce qu'elle croit, jusqu'à ce que l'amour se charge de la désabuser, qu'en ménage l'amitié doit suf-
fue ; un jeune homme qui vient dans la maison même de son bienfaiteur , attendre , en quelque sorte , sa survivance , et tout cela sans que le vieillard soit ridicule, sans que la jeune fille semble par trop naïve , sans que le jeune homme devienne odieux , voilà de quelles difticultés M. Scribe avait à triompher, et il en est venu à son honneur. Mais quel dommage qu'au lieu de cette pensée affligeante, quoiqu'il ait pu faire, il ne lui en soit point arrive une pareille à celle de la Tirelire de 3Ï.M. Cogniard frères , jouée tout récemment au Palais-Royal ! La Tirelire est une véritable leçon donnée au peuple , et plût à Dieu que les vaudevillistes ne lui en donnassent jamais d'autres !
Un braveet honnête ouvrier, dont l'unique défaut est la passion du jeu, a un frère prêt, grâce à son numéro de tirage , à partir pour le régiment. Par bonheur on a songé d'avance à ne point rester au dépourvu, et une tirelire grossie chaque jour du superflu de la famille, doit servir, à l'heure de l'appel, à payer le pris d'un remplaçant. Hélas! l'heure de l'appel sonne, le remplaçant est là qui attend; il n'y a plus d'argent pour le payer. En cinq minutes , la roulette vient de dévorer la tirelire. Tout est perdu. Le pauvre frère partira. Mais non, le pauvre frère qu'on croyait un étourdi, un inange-foiit , le pauvre frère était économe, le pauvre frère mettait à la caisse d'épargne. 11 est riche aujourd'hui, il paye son remplaçant, il se monte une boutique et il épouse sa cousine Maria : ce qui lui reste paiera la noce. Pse. vous inquiétez pas de ce niénage-là, ils seront heureux. Car ils seront à leur aise ; leurs enfans seront électeurs, éligibles, députés peut-être. Qui sait même s'ils ne seront pas ministres? ]Nous avons de grands personnages partis d'aussi bas. Tout leur tort c'est d'en rougir.
Pour cause je crois qu'il faut nous taire sur VHe'roïne de Montpellier^ de M. ISépomiicène Lemercier, morte le jour même de sa naissance. Erreur d'un homme de talent qui n'a pas su quitter le théâtre avant que le théâtre ne le quittât. Voici, pour réparer l'échec : les jongleurs algériens qui envahissent déjà les coulisses de la Porte Saint-Martin. Des Bédouins vont se charger de relever la scène que soutenaient jadis les romantiques. Il n'y aura presque rien de changé.
Encore un mot de 31. Ancelot. M. Ancelot vient de faire jouer aux Français Un Mariage raisonnable, petit acte sans conséquence, dont le sujet est tout entier dans cette phrase, la dernière de la pièce • « On a beau consulter sa raison, c'est toujours son cœur n qu'on écoute. » Du reste ce sont de petits mots, de petites scènes, de petits effets, du petit esprit. On a crié au marivaudage. Ah ! si on lisait Marivaux !
Grâce à l'enthousiasme des claqueurs, Un Mariage raisonnable a réussi. Devant cette salle qui, l'autre soir, n'a pas rougi de huer Georges Vandin, Menjaud est venu, au milieu des bravos, nommer M. Ancelot ; ainsi voilà M. Ancelot placé au-dessus de Molière ! La plus antique ouvreuse des Français, madame veuve Bourgeois, en est morte, dans son corridor, d'un coup d'apoplexie foudroyante. Heureuse encore fut-elle, l'excellente femme, d'avoir su à propos rendre l'ame ! Il ne lui manquait plus, pauvre vieille, après avoir vu M. Ancelot, cet auteur de boulevards, applaudi sur la scène française, que de voir M. Lemercier, ce vieil appui de la scène française, se faire siffler aux boulevards.
A. de B.
M. de Yilliers prenant sur lui la responsabilité du retard apporté dans la publication de la délibération qui l'a nommé administrateur-gérant de la société de la Jeune France, le comité de surveillance n'a vu aucun obstacle à ce qu'il entrât dans les fondions qui lui ont été attribuées. En conséquence, M. Jules Forfelier a cessé d'être administrateur.
JULES FORFELIER, E. DE YILLIERS, Vicomte \VALSH.
EXCOURAGEMEXS