‹ L'Écho de la jeune France (volume 5)Chapitre 117 sur 129 · PARIS. — IMPRIMERIE DE RÉTHUNE ET PLON , RUE DE VAUGIRARD, 5G · texte numérisé non relu

PARIS. — IMPRIMERIE DE RÉTHUNE ET PLON , RUE DE VAUGIRARD, 5G

L'ÉCHO

DE

VEclio de la Jeune France parait en 2 éditions, 1° une édition de luxe, avec gravures, les i" et 15 de chaque mois, prix : 13 fr. 50 c. par an; 2° une édition mensuelle, le 5 de chaque mois, prix, par an, 7 fr. 50 c. — On souscrit, à Paris, rue Ménars, 5 , dans les bureaux des postes , des messageries, et chez tous les libraires. (Les lelires non-affranchies sont refusées.)

■A^lM^kiCM*^

SOMMAIRE

I. ÉTLDES LITTÉRAIIIKS. — M. Vicier Hugo, par Francis BenaiH. — H. VARIÉTÉS-MÉ- LANGES.— Où doit conduire l'àpiour, (J^. la patrie ;,Mqsc<)u; Auenle, propos de la loule ; l'Entrée (suite et fin), par a|. le yicomtc Walsh. — IIL 3IÉ!(I01RES DU TEMPS. — Travaux académiques, industrie, arts et métiers, découvertes, inventions utiles. — Congrès historique, par M. Orfo/a;iM)<?5«o5. — Causeries"

â'tî^a^as 2i2^^àia^a^§3a,

M. VICTOR lU GO.

M. Victor Hugo est un des nobles enfaiis de cette restauration qui nous a donné M. de Lamartine, M. de Lamennais 3L Berryer et tous les grands poètes, et tous les grands orateurs , et tous les grands hommes d'état , et tous les grands publicistes de ce temps-ci. Donc, qui que nous soyons, et quelle que soit notre bannière politique et littéraire, ne parlons jamais qu'avec reconnaissance et respect de cette grande maison de Bourbon qui est revenue en France tout exprès pour réveiller la poésie qui dormait, pour nous donner l'éloquence parlementaire qui était morte avec Barnave et Mirabeau , pour rendre à l'histoire la liberté qu'elle avait perdue , pour soutenir toutes les jeunes gloires, pour encourager toutes les grandes renommées.

M. Victor Hugo est venu au monde avec le dix-neuvième siècle. •— - « Ce sièclél avait deux ans! » Il est homme de souche espagnole. L*Espague éclate dans say^: ;>^ J prose et dans ses vers , dans sa pensée et dans son orgueil ; sang espagnol , mnp ^<^ f -:

édition de luxe* — Tome m , 3* afi/»^e.— 1" décembre 1835, — N* 18» \:

426 LA JELiSE FRA^CE,

espagnole, mais aussi activité toute française. Comment il fut élevé? il nous l'apprend lui-même. Il fut un enfant pauvre , mais il eut une noble mère , ce qui est la plus grande des richesses ; la mère c'est l'enfant. C'est dans les bras de sa mère que le béros grandit en courage , le chrétien en croyances et le poète en poésie. On se rappelle la mère d'Alexandre et la mère de St-Louis. M. Hugo a parlé de sa mère dans ses vers , et il eu a parlé avec le cœur d'un fils et avec la passion d'un grand poète. Du reste , il eut l'enfance de tout le monde , c'est-àdire une belle enfance. Il fut un enfant beau , aimable, joyeux, espiègle, dévoué à ceux qui l'aimaient ; on le laissa grandir en liberté. Après l'enfance qui joue , la première et la meilleure enfance , arrive l'enfance qui travaille ; alors le pauvre enfant joyeux se trouve jeté dans mille études qu'il comprend à peine Adieu la joie et le soleil et la liberté! Adieu mème].à votre mère qui vous aimait tanti L'enfant passe alors sous le joug d'un maître , rude épreuve pour ces jeunes âmes à laquelle beaucoup succombent. L'enfant te perd et devient tout d'un coup un homme dans mille études stériles. Il n'y a de sauvés que les esprits assez courajjeux pour s'élever tout d'un coup à la science , ou bien les esprits heureux qui laissent de côté toute science pour s'abandonner à l'idéal. Alors que leur importe à ceuxlà que Ton murmure du grec à leurs oreilles , ou du latin , ou de la géographie, ou de l'arithmétique? Ils vont toujours leur chemiu sans s'inquiéter de la leçon commencée , ils continuent leur belle enfance ignorante et délicieusement vagabonde , ils usent déjà de leur droit de poésie.— Ne rien apprendre d'abord, pour tout savoir ensuite , quand ils ont besoin de tout savoir.

Ainsi a fait l'enfant Victor ; à ce moment solennel de l'université de France , qu'on pourrait appeler la renaissance des études, au moment ou 31. Planche donnait à l'enfance savante son dictionnaire de la langue grecque , à l'instant où IM, Burnouf lui faisait présent de sa belle grammaire française , inestimable présent , quand chacun de ces jeunes et bouillans esprits des collèges , le seul printemps de l'année , ce beau printemps dont autrefois Xapoléon brisait la fleur , s'abandonnait corps et ame , non plus à l'ambition guerrière , mais à l'étude des belles-lettres et des sciences , cette noble et glorieuse ambition des peuples libres et tranquilles, le jeune Victor Hugo résista seul à l'impulsion générale. La science du collège lui fit peur et il se révolta tout d'abord contre les efforts nouveaux de la jeunesse, pour rentrer dans son illustre passé de fortes et sincères études. Un esprit vulgaire qui se serait ainsi abandonné lui-même, pendant que les jeunes esprits ses confrères se livraient ardemment à l'étude , se serait privé ainsi de tout espoir et de tout avenir ; mais notre poète avait un esprit d'une trempe peu commime. L'oisiveté lui profita pour le moins autant que le travail à ses condisciples ; pendant que sur les bancs où il était assis , écolier obscur et ennuyé , on étudiait avec ardeur les belles règles de l'art antique , il se faisait déjà à luimême son art poétique , ce code nouveau qu'il a pronmlgué le premier et auquel selon toute apparence hélas I il sera fidèle jusqu'à la fm. Pendant que toute l'école jurait par Aristote et par Boileau , ces suprêmes et éternels arbitres du goût parmi nous , l'enfant Victor ne jurait déjà que par son génie qui déjà fermentait, bouillonnait et jetait sa fumée en attendant qu'il jetât tout le feu brûlant qu'il

a jeté depuis. Il était donc déjà un poète, pendant que ses petits camarades n'étaient encore que des écoliers ; il était donc déjà un novateur , pendant que ses frères d'armes revenaient de toutes leurs forces aux vieux préceptes du goiit ; il était donc en dehors du dictionnaire de l'académie , en dehors des vers de Racine , en dehors de la prose de Fénélon , à l'instant même où , pour donner un démenti à toutes ses révolutions passées, la France entière jeune et vieille, revenait , avec plus d'ardeur que jamais , aux autels de ses vieux dieux poétiques et littércdres , Fénélon, Racine, Despréaux.

Ainsi l'opposition du jeune Yictor Hugo à la vieille langue et à la vieille poétique de son pays, commence au collège. Il fut tout d'abord son maître à lui seul, et tout d'abord sa pensée ne connut pas de frein non plus que son style , et, chose étrange pourtant I ce hardi novateur au collège, ce révolutionnaire de vingt ans, ce fougueux esprit qui brise , de son premier bond , le joug de la restauration littéraire, savez-vous ce qui, lui arrive? Il arrive que des premiers aussi il se soumet avec transport à la restauration politique; il arrive que les premiers vers de ce poète , qui a brisé la vieille langue , sont consacrés à la louange de la vieille monarchie. Ainsi ce noble jeune homme a su à la fois se soumettre quand les autres se révoltaient , et se révolter dans les mêmes choses où les autres s'étaient soumis î En effet , remarquez encore qu'à l'instant même où ses condisciples sortaient du collège, tout imprégnés de Tesprit, de l'élégance, du style et de la retenue des écrivains du grand siècle , ces mêmes jeunes gens , ainsi élevés par Molière , par Bossuet , par Pascal , par Boileau , par la double influence des jésuites et des jansénistes , par tous les grands sujets du grand roi Louis XIY, ces jeunes gens , ainsi élevés, se trouvant tout-à-coup en présence de la monarchie de Louis XIY , et sous le règne d'un petit fils de Louis XI\ , ne trouvaient rien de mieux que de se jeter à l'instant même dans l'opposition politique, la plus implacable et la plus imprévue ; oui, je le répète, c'était une chose étrange I Tant de soins que s'était donné Louis XYIII pour restaurer les écoles, tant de peines qu'il avait prises pour ramener aux saines études la jeunesse de son royaume , tant de succès qui avaient suivi cette entreprise si nouvelle et si hardie, tout cela devait aboutir à une opposition forcenée contre cette même royauté qui avait élevé cette jeunesse de France avec tant de prévoyance et de soins tous paternels. Jeimes gens ingratsi Ils avaient accepté de la restauration la paix qu'elle avait apportée avec elle ; et avec la paix , ils avaient accepté la vie , car, à l'heure qu'il était , ils seraient tous morts l'arme au bras , conscrits de l'empereur. Et non-seulement la restauration leur avait donné la vie , mais encore elle leur avait rendu les belles études , les grandes sciences , la double antiquité, la poésie, l'histoire et même l'enseignement évangélique ! Et non-seulement la restauration leur avait dit : Yous ne serez plus de malheureux soldats qu'attendent la mort et la faim , ou le froid pire que la mort et la faim ou la captivité à l'étranger plus dure que les glaces de la Russie ; mais encore vous serez des citoyens utiles, honorés et libres. La restauration leur avait dit ; Jeunes gens, toute carrière vous est ouverte ; le barreau , les sciences , la tribune politique, ce magnifique çt enivrant piédestal î Jeunes gens, soyez poètes , soyez de grands écvi-

vains, soyez des hommes, et elle avait dit à leurs vieux pères : Ne tremblez plus, vos yeux se fermeront sous les mains tremblantes de vos enfans en deuil I Tels étaient les bienfaits de la lestauration envers la jeunesse ^ et comment ces bienfaits ont-ils été payés?

Ces bienfaits ont été payés par la plus noire in(>ratitude , par le plus profond oubli de tout devoir et de tout respect. Ces ingrats jeunes gens ont gardé tout ce que la royauté légitime leur avait donné, la vie^ l'honneur, la science, la liberté , et tout cela ils l'ont tourné contre elle. Ils ont été ingrats et perfides. Ils ont été éloquens, historiens, poètes, hommes d'état^ mais ils ont fait servir leur éloquence , leur histoire , leur poésie , leur portion de pouvoir, à la ruine de cette monarchie qui les avait sauvés et créés ce qu'ils étaient, les ingratsi Et toujours, et sans cesse , et la nuit et le jour , et au-dehors et à l'étranger , et en paix et en guerre , et par la parole , par l'épée , par les conspirations , par le silence , par la presse , par la tribune , ils ont miné, ils ont sapé , ils ont ruiné de fond en comble ce trône de France qui les avait abrités de son ombre sainte et paternelle ; et voilà comment la génération actuelle a été à la fois soumise aux lois de l'art et rebelle à la royauté , dévouée à la grammaire de son pays et parricide de ses lois politiques , esclave de Boileau et d'Aristote , et brisant la charte , ramenant Racine en triomphe et reconduisant le vaisseau de Cherbourg. Singulière histoire , mais véritable histoire ; et qu'on vienne nous dire après cela que la littérature d'un peuple est l'expression de sa politique I

Les preuves à la main, nous les avons. Prenez aujourd'hui les hommes qui ont de la valeur dans le monde et jugez. Ce sont les grands élèves des grandes études qui ont fait de l'opposition à la monarchie de Louis XI\, ce sont les révolutionnaires poétiques et littéraires qui l'ont défendue. Ceux qui ont battu des mains à Racine, se sont écriés les premiers : à bas le Roi\ pendant que les partisans de Shakespeare, ces ardens révolutionnaires poétiques, ont eu des chants de triomphe pour le roi et des chants de deuil pour son départ. Prenez-les tous, les uns après les autres. J'y consens. Où est le camp ennemi de la restauration ? il est au milieu de ce vieux Constitutionnel qui s'en ^a chaque jour attaquant la maison de Bourbon, défendant Racine et Molière contre les novateurs. Il est au milieu de ces jeunes gens, inconnus alors, tout puissans aujourd'hui, qui sont restés fidèles, même dans leurs plus grands écarts, à la vieille grammaire et au vieux dictionnaire qu'ils avaient appris à respecter, en même temps qu'ils apprenaient à haïr de tout leur cœur tout ce qui était ordre et pouvoir légitime. En ce temps là, M. Thiers historien de l'école de M. de Thou et de Mezeray, défendait à outrance l'Art poétique et le Traité du sublime^ et la poétique d'Aristote attaquée de toutes parts; en même temps quelles étaient les attaques politiques de M. Thiers ? et à quelle liauteur n'est-il pas arrivé par la double force de sa révolution et de sa poétique i Et quel orateur tout-puissant par la parole? et quel orateur selon l'antiquité cependant? Et avec lui, Armand Carrel, cet esprit si ferme et si net. Et au-dessous d'eux, toute l'école doctrinaire si savante, si studieuse. M. Guizot, ce grand historien classique; M. Yillemain, l'honneur de l'université; M. Cousin, le philosophe quasi-Allemand qui traduisait Platon en Français j .

M. Laromjguière , le professeur qui continuait Coudillac ; M. Royer-Collard , et qui encore? Ils sont tous à la fois les disciples de Boileau et les imitateurs de Mirabeau ; d'une main ils relèvent le langage , et de l'autre main ils renversent institutions et trône. Cela va si loin, que vous ne citerez pas un seul classique, comme on disait dans ce temps là, qui se soit abstenu de jeter son javelot plus ou moins envenimé, plus ou moins innocent , contre cette royauté ainsi attaquée de toutes parts. Pauvre royauté I il n'y a pas jusqu'à l'esprit de 31. Jouy le clas^ Jf7«e, jusqu'au génie de M. Etienne /ec/a.ç.yi7Zf^, jusqu'à l'éloquence de M. Tissot le classique , en un mot , tous les classiques, grands et petits ; ceux qui savaient écrire, et le grand nombre de ceux qui ignoraient les premières règles de l'art d'écrire, en haut et en bas de cette immense échelle , les vieux classiques et les jeunes classiques, les hommes de talent et les niais , ça a été à qui donnerait le plus violent coup de pied à la restauration, ce noble lion qui est mort sous les atteintes du journal classique par excellence, le Constilutionnd.

Mais d'autre part et dans le camp opposé , vous savez ce qui se passe, quel travail utile à la monarchie, et quels athlètes infatigables, ce sont là, et avec quelle ardeur ils reviennent au vieux temps , et avec quel amour et quel respect ils étudient la vieille monarchie. Ceux-là s'appellent les romantiques Tout d'abord, ils ont fait divorce avec la littérature du grand siècle, mais ils se sont unis d'esprit et de cœur avec la monarchie du grand roi ; ils se sont révoltés contre Despréaux, mais ils ont incliné la tête sous le sceptre des descendans de Saint-Louis. A peine sont-ils entrés dans la poésie ou dans la prose , dans le roman ou dans le drame, qu'ils ont évoqué de toute leur puissance et de toute leur ferveur, les anciennes puissances anéanties. Ils ont relevé toutes les statues royales , à commencer par la statue de Chaiiemagne. Ils ont pris en main la défense de toutes les grandes actions attaquées, à commencer par les croisades. Les premiers, oui les premiers dans la génération nouvelle, ils ont osé parler de l'Evangile avec respect, avec piété, et rejeter à la face de Voltaire et de l'école encyclopédique tant de lâches et insolentes injures contre la religion de Jésus- Christ qui étaient devenues parmi nous comme un second évangile. Oh ! les honorables et courageux écrivains I ils ont réhabilité notre vieux passé qu'on [avait couvert de boue, ils ont défendu nos vieux rois qu'on nous avait représentés comme autant de misérables, sans esprit et sans cœur ; ils ont osé prendre la parole en faveur de cette haute et puissante église galhcane que nous avions entraînée dans toutes les fanges, dans toutes les passions mauvaises et dans tous les orgueils misérables I Ce sont eux qui les premiers ont appris à la France que les grands siècles de batailles, de législation, de poésie, de croyances et de royauté n'étaient pas des siècles de barbarie; et que ce grand mot : philosophie et cette autre parole non moins retentissante : Liberté, n'étaient pas des mots nés d'hier pour n'avoir pas toujoui's été des mots de ralliement tout prêts pour l'incendie et le désordre I Grâce à eux, grâce à leur courageux efforts et à leur persévérance généreuse, nous avons appris enfin à estimer la France, ce que vaut la Fiance; dans sa gloire, dans sa plûlosophie, dans sa royauté et dans ses hbertés d'autre fois.

Yoilà ce qu'ils ont fait, ceux qu'on appelle les romantiques-, ils ont été révoltés dans leur poétique, mais ils ont été soumis dans leurs opinions. Ils ont été leurs maîtres en poésie, ils ont été des sujets soumis et dévoués. On les a vus débattre des règles d'art ou de goût, mais jamais ils n'ont résisté à la loi commune, ils n'ont pas songé à désobéir à la monarchie toute puissante, et quand la monarchie a été vaincue, ils ont osé la pleurer. Que si vous voulez les noms de ces nobles révoltés, vous n'avez qu'à choisir, vous trouverez dans le camp romantique les noms les plus illustres de notre âge. M. de Chateaubriand, le maître de ce siècle, le père de lord Byron et de Walter Scott, de IM. de Lamartine et de M. Victor Hugo, l'ami dévoué de la maison de Bourbon, celui-là quia donné sa devise nouvelle à une partie de la France: — Madame^ i>otrefils est mon roi\ M. de Château^ briand n'est-il pas le premier et le roi des romantiques; Jtala, René,, les Martyrs ^ ne sont-ils pas la plus grande et la plus libre manifestation de la révolte de ce grand esprit contre la vieille poétique? Quel est en ce monde le plus grand royaliste du monde? C'est M. de Chateaubriand. Et quel est le plus grand des novateurs? C'est M. de Chateaubriand? Ohl la monarchie des Bourbons a eu grand tort de ne pas s'appuyer avec plus de confiance et de sécurité sur cette nouvelle école, qui seule a compris la monarchie de nos jours I

Et après M. de Chateaubriand, le novateur royaliste et chrétien, le révolutionnaire sauveur qui nous a rejetés dans la foi et dans l'autorité, comme Voltaire nous avait jetés dans le doute et la révolte, qui voyez- vous venir ? Voici M. de Lamartine , le grand poète lyrique, celui-là qui a trouvé l'ode chez nous ; celui-là qui a osé chanter en si beaux vers Dieu et l'amour , c'est-à-dire les deux plus nobles passions de l'homme. A qui appartient celui-là, si simple et si grand, si original et si libre, si harmonieux et si nouveau, si grand écrivain, si admirable poète, mélancolique et chaste passion de notre âge, notre grande auréole poétique? D'où vient-il? qui est-il? qui l'a donné à la terre ce cygne brillant qui est toujours à chanter le dernier chant du cygne? il appartient à coup sûr à l'école de M. de Chateaubriand, le poète des Martyrs. A coup sûr encore, il est lui aussi l'enfant de la Bible, le poète exilé qui se souvient de l'orient. D'où il vient? il vient de monter sa garde, sous les fenêtres du roi qui dort, et le fusil sur l'épaule, il a vu le ciel et les étoiles scintillantes, et l'étoile qui tombe comme un roi dans l'exil; il est royaliste celui-là parce qu'il est gentil homme, parce qu'il est chrétien, parce qu'il est poète, parce qu'il est soldat, il a les mêmes raisons que ]\L de Chateaubriand pour être royaliste. Et quant à être novateur, vous savez si c'est là un admirable novateur I

Dans la poésie, dans les beaux arts, dans l'éloquence , qui voyez-vous dévoué a la monarchie ? Les novateurs et les royalistes. Quel est le plus inspiré , le plus fougueux, le plus admirable, le plus véhément de tous les orateurs de la chambre? Qui donc obéit le plus, à la passion présente, à l'heure qui sonne, à l'émotion qui le saisit , à la croyance qui l'emporte sur ses ailes de feu ? En un mot, qui est le plus novateur et le plus royaliste de cette chambre où l'on parle si bien, et où se tient M, de Lamartiue? Vous l'avez tous nommé, c'est M» Be^»

ryer, l'avocat de ce dix-neuvième siècle, où tous les genres de supérioiités se trouvent mêlés et confondus; ajoutons, et malheureusement divisés.

Que si nous descendons un degré au-dessous, si nous allons à des gloires moins importantes, si du poème nous passons au roman, si de l'art nous allons à la critique , nous trouverons encore au second rang de l'art contemporain, plus d'une bonne et grande renommée, de royaliste d'abord; c'est l'auteur de Cinq- Mars qui en est resté là malheureusement. M. Alfred de Yigny est un soldat du roi Charles X, comme M. de Lamartine est un garde-du-corps. M. de Yigny élégant écrivain, homme d'une passion calme et transparente, dévoué à la royauté par tempérament, par habitude et parce qu'il a besoin avant tout d'élégance et de bon goût, est lui aussi un des défenseurs poétiques de ce trône qui a croule à la fois sur les uns et les autres poètes, et qui a pensé entraîner dans sa chute les vaincus et les vainqueurs.

Que de noms nous aurions encore I ]>L Sainte-Beuve, le critique novateur qui a vainement tenté d'être un républicain et qui ne sera jamais qu'un royaliste. M. Ballanche qui a vengé avec tant d'énergie l'assassinat de Louis XVI; M. Bosio, le régénérateur de l'école de la statuaire en France, qui a fait un chef-d'œuvre de l'apothéose du roi martyr, immortelle oraison funèbre à laquelle on ne peut guère comparer que l'oraison funèbre de Henriette d'Angleterre par Bossuet; le baron Gérard , le peintre de Henri IV et le peintre de Charles X , dont les pmceaux sont brisés aujourd'hui; M. Gros qui a placé Charlemagne au Panthéon et qui s'est tué se voyant privé du noble encouragement de cette restauration qui l'avait tant applaudi et tant aimé. Qui encore? Mais encore une fois nous ne pouvons les nommer tous ces artistes révolutionnaires qui s'étaient pressés autour du trône de Charles X.

Revenons à M. Victor Hugo, le Calvin de l'école romantique, comme M. de Chateaubriand en est le Luther. C'est surtout chez ce jeune poète du dix-neuvième siècle que vous retrouverez cet étrange et hardi mélange de révolte littéraire et de soumission politique, de désobéissance au vieil art poétique et de respect pour les vieux rois. La première fois que M. V ictor Hugo fit entendre sa voix à la France qui n'écoutait guère que lord Byron, et qui ne s'était pas encore rendue à AValter Scott, ce fut pour célébrer dans une ode pleine d'éclat et de douleur , la mort funeste de ce noble duc de Berry , qui dans la pensée de son horrible assassin devait être le dernier des Bourbons. La mort du duc de Berrfy par M. Hugo, est une des plus belles choses qu'il ait écrites. C'est vraiment là un chant national, c'est vraiment là une élégie touchante de la France aux abois au milieu de tant de partis qui la déchirent. Louvel a touché la France au cœur. Depuis l'assassinat de Hcnri-le-Grand , jamais meurtre royal n'avait été plus fertile en horribles conséquences. Aussitôt, au milieu de la stupeur universelle, voilà le poète qui s'indigne^ voilà cette jeune voix qui s'élève pour chanter ce chant de mort: ainsi a-t- on fait sous l'empereur Auguste pour lamortde Marcellus. Grande époque de la poésie française I Moment solennel d'une alliance jurée entre la poésie et la maison de Bourbon I Ce fut une grande et généreuse action, celle-là, de la part de M. Victor Hugo, un inconnu qui avait

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le courage de pleurer tout haut ce brave prince assassiné. On se demandait d'où il venait celui-là, ce nouveau venu qui tout d'abord devait être aussi brave que M. de Chateaubriand lui-même, le vieux royaliste? Et en ceci, M. Victor Hugo avait d'autant plus de courage et de cœur, qu'il marchait directement contre la faveur publique acquise tout entière aux ennemis de la maison de Bourbon. Témoin M. Casimir Delavigne, cet autre poète classique que nous avons oublié de citer parmi les classiques révoltés. Quelle faveur lui vint tout d'abord à celui-là pour avoir célébré la vieille gloire impériale I Comme la nation française le prit en amour, aussitôt qu'on découvrit qu'il avait en haine la monarchie! Alors aussi tout succès lui devint facile. Il n'eut qu'a produire ses vers pour faire applaudir ses vers. Témoin aussi Béranger , cet autre chansonnier classique, cet autre révolté selon Aristote, qui avec quelques chétifs refrains de gloire et de vie" toire^ de loyauté et de liberté, a contribué pour sa bonne part de fanatisme, d'enthousiasme et d'aveuglement à la dernière révolution. Mais écoutez M. Yictor Hugo : quel merveilleux développement vous allez entendre de ces beaux vers de Schiller : « Le meurtre, d'une main violente brise les liens les plus sacrés, » la mort vient enlever ce jeune homme florissant, et le malheur s'approche » comme un ennemi rusé au milieu des jours de fête. »

Fuis les banquets, fais trêve à tout joyeux délire,

Paris, triste cité, détourne tes regards,

\ers le cirque où l'on voit aux accords de la lyre

S'unir les prestiges des arts.

Chœurs, interrompez-vous ! cessez, danses légères,

Qu'on change en torches funéraires

Ces feux purs, ces brillans flambeaux ; Dans cette enceinte, auprès d'une couche sanglante, J'entends un prêtre saint dont la voix chancelante

Dit la prière des tombeaux.

Sous ces lambris frappés des éclats de la joie, Près d'un lit où soupire un mourant étendu, D'une famille auguste, au désespoir en proie,

Je vois le cortège éperdu.

C'est un père à genoux, c'est un frère en alarmes,

Une sœur qui n'a point de larmes Pour calmer ses sombres douleurs; Car, ses affreux revers ont, dès son plus jeune âge, Dans ses yeux enflammés d'un si mâle courage,

Tari la source de ses pleurs.

Sur réchafdud, aux cris d'un sénat sanguinaire, Sa mère est morte en reine et son père en héros ; Elle a vu dans les fers périr son jeune frère,

Et n'a pu trouver de bourreaux.

Kt quand des rois ligués la main brisa ses chaînes,

Long-temps sur des rives lointaines

Elle a fui nos bords désolés;

- Elle a revu la France après tant de misères, Pour apprendre en rentrant au palais de ses pères, Que ses maux n'étaient pas comblés !

Plus loin c'est une épouse, oh! qui peindra ses craintes, Sa force, ses doux soins, son amour assidu? Hélas! et qui dira ses lamentables plaintes,

Quand tout espoir sera perdu?

Quels étaient nos transports, 6 vierge de Sicile,

Quand naguère à ta main docile

Berry joignit sa noble main ?

Devais-tu donc, princesse, en touchant ce rivage, Yoir si tôt succéder le crêpe du veuvage

Au chaste voile de l'hymen?

Berry, quand nous vantions ta paisible conquête, Nos chants ont réveillé le dragon endormi, L'atiarcl.ie en grondant a relevé la tête,

Et l'enfer même en a frémi ; Elle a rugi, soudain, du milieu des ténèbres,

Clément poussa des cris funèbres :

Ravaillac agita ses fers ; Et le monstre, étendant ses deux ailes livides, Aux applaudissemens des ombres régicides , S'envola du fond des enfers.

Le fer brille un cri part : guerriers, volez aux armes ! C'en est fait, la duchesse accourt en pâlissant ; Son bras soutient Berry qu'elle arrose de larmes,

Et qui l'inonde de son sang.

Dressez un lit funèbre : est-il quelque espérance?

Hélas ! un lugubre silence

A condamné son triste époux ; Assistez-le, madame, en ce moment horrible. Les soins cruels de l'art le rendront plus terrible,

Les vôtres le rendront plus doux.

Et toute l'ode est de cette beauté I Et depuis Bossuet qui fût resté épouvanté et muet en présence de tant de douleurs, jamais la France ne s'était émue à une plus belle oraison funèbre ! Ainsi le poète est aux aguets des douleurs et des espérances de son pays I Le poète c'est la voix de la nation. Ainsi à peine le duc de Berry fut dans la tombe, à peine la noble victime fut tombée, à peine son chant funèbre fut terminé, que tout d'un coup une nouvelle se fit entendre. On disait d'abord tout bas, avec terreur, puis on s'écria tout haut avec espérance, que le duc de Berry n'était pas mort tout entier, que la souche royale n'avait pas été blessée au cœur, et qu'un rameau vert allait refleurir sur ce noble tronc que l'on croyait à jamais desséché. Aussitôt voila le poète qui reprend sa lyre, le voilà qui rejette bien loin les crêpes funèbres qui la couvrent. Il chante encore, mais cette fois c'est un chaut d'espérance. Le duc de Berry est mort. Le duc de Bordeaux;

vient au monde. Louvel est trompé dans ses horribles calculs. La maison de Bourbon ne mourra pas, elle ne peut pas mourir, et son blanc panache s'élève

encore dans le ciel Mais vous rappelez-vous tout ce qu'il y avait d'inspiré, de

solennel et de grand dans cette belle ode sur la naissance du duc de Bordeauxl

Savez-vous, voyagrcnr, pourquoi dissipant l'ombre, D'innombrables clartés brillent dans la nuit sombre? Quelle immense vapeur rougit les cieux couverts? Et pourquoi mille cris frappant la nue ardente,

Dans la ville au loin rayonnante, Commç un concert confus, s'élèvent dans les airs?

O joie, ô triomphe, ô mystère!

Il est né, l'enfant glorieux, L'ange que promit à la terre.

Un martyr partant pour les cieux !

L'avenir voilé se révèle, Salut à la flamme nouvelle.

Qui raninle l'ancien flambeau !

Honneur k ta première aurore, O jeune lys qui viens d'éclore.

Tendre fleur qui sors d'un tombeau !

C'est Dieu qui l'a donné, le, Dieu de la prière, La cloche balancée aux tours du sanctuaire. Comme aux jours du repos y rappelle nos pas ; C'est Dieu qui l'a donné, le Dieu de la victoire.

Chez les vieux martyrs de la gloire.

Les canons ont grondé comme aux jours des combats.

Honneur au rejeton qui deviendra la tige ! Henri, nouveau Joas, sauvé par un prodige, A l'ombre de l'autel croîtra vainqueur du sort ; Un jour, de ses vertus notre France embellie,

A ses sœurs, comme Cornélie, Dira : voilà mon fils ! c'est mon plus beau trésor.

O toi, de ma pitié profonde.

Reçois l'hommage solennel.

Humble objet des regards du monde,

Privé du regard paternel !

Puisses-tu, né dans la souffrance

Et de ta mère et de la France,

Consoler la longue douleur !

Que le bras divin t'environne,

Et puisse, ô Bourbon, la couronne

Pour toi ne pas être un malheur !

Quel sentiment ! et quelle noble passion pour cet enfant royal qui était tout

notre espoir alors et que depuis mais hélas ! quel poète ou quel prophète en

ce monde pouvait prévoir ou présager tous ces malheurs ?

Oh I que cela est triste î comparer ces chants d'amour à ces cris de rage î se rappeler tant de joies à propos de tant de malheurs I Ici, un enfant que la France tient elle-même sur les fonts baptismaux, quelques années plus tard, le même enfant royal sur le vaisseau de Cherbourg ; et que disait donc le poète :

Reste au sein des Français, 6 ftUe de Sicile ! jNe fuis pas pour des bords où le bonheur t'exile, Une terre où le Jys se relève immortel I Où du peuple et des rois l'union salutaire

JN'est point un hymen adultère.

Du trône et des partis, des camps et de l'autel !

Hélas! celle fille de Sicile, errante, vagabonde, proscrite, vendue par un mfànic juif, elle ne verra la terre de France que pour être prisonnière et captive. Et que disait donc encore le poète ?

Nous ne craip,nons plus les tempêtes !

Bravons l'horizon menaçant!

Les forfaits qui chargeaient nos t<^tps Sont rachetés par l'innocent ; Quand les nochers dans la tourmente, Jadis voyaient l'onde écumante Entr'ouvrir leur frêle vaisseau , Surs de la clémence éternelle, Pour sauver la nef criminelle, Ils y suspendaient un berceau.

Voilà par quels accens du cœur, voilà par quels éclats de génie M. Victor Hugo conquit tout d'abord une haute position poétique. La France royahste, qui à tout prendre était la France éclairée et intelligente de ce temps-là , bien qu'elle ait été vaincue , à force de sécurité et d'imprudence , sut bon gré au jeune poète de cette éclatante et courageuse manifestation d'une opinion que proscrivait déjà la popularité.

M. Victor Hugo , de son côté , fut long-temps fidèle à la croyance poUtique qu'il avait adoptée. Son premier vecneW^ odes et ballade i, est empreint à chaque page , de cette préoccupation royaliste qui lui a fait produire ses plus beaux ouvrages. Quand le roi de la chartC;, qui a sauvé la France, Louis X\ III fut porté dans les caveaux de Saint-Denis, au grand étonnementde la France entière qui n'était plus accoutumée à suivre de royales funérailles , et à voir ses rois mourir dans leur lit tout comme les autres hommes; le poète qui avait pleuré l'assassinat du duc de Berry et chanté la naissance de son enfant, celui qui avait chanté aussi le baptême du duc de Bordeaux :

Peuples n'en doutez pas, chantez votre victoire, Un sauveur naît, vêtu de puissance et de gloire ; Il réunit le glaive et le sceptre en faisceau : Des leçons du malheur naîtront nos jours prospi res,

Car de soixante rois, ses pères, Les ombres sans cercueils veillent sur son berceau.

Il chanta Louis XVIII à son tour :

Lt roi chre'lien suivi de son dernier corlc'gc, Entre dans son dernier palais.

Un autre avait dit : de ma race, Ce grand tombeau sera le port ; Je veux aux rois que je remplace, Succéder jusque dans la mort.

Ma dépouille ici doit descendre, C'est pour faire p'acc à ma cendre Qu'on dcpeuple les noirs caveaux.

Il faut un nouveau maître au monde :

A ce sépulcre que je fonde Il faut des ojsemcus nouveaux.

Voila comment on est poète! cette ode sur la mort de Louis XVIII est toute entière d'une grande beauté : c'est le digne pendant de l'ode sur la naissance du duc de Bordeaux, deux beaux chants de triomphe et de deuil, inspirés par le même enthousiasme royaliste et chrétien. Ainsi parlait l'empereur, dit le poète, et pourtant il eut bientôt perdu même les caveaux de Saint-Denis et cette place qu'il s'était préparée dans la tombe royale , c'est un vieux Bourbon qui va la prendre I Ecoutez encore ce bel éloge de Louis XVIII dans la bouche du poète, et en même temps l'éloge de celui qui fut Charles X, vous verrez que Cicéron a dit vrai quand il a dit : C'est le cœur qui fait Véloqucncc. Pecliis est r/iiod disertos facit.

Oh ! qu'il s'endorme en paix dans la nuit funéraire ! N'a-l-il pas oublié ses maux pour nos m:ilhcurs? Ne nous lègue-t-il pas à son généreux frère, Qui pleure en essuyant nos pleurs ?

Na-l-il pas, dissipant nos rêves politiques,

De notre Arjc et des temps antiques.

Proclamé l'auguste traité?

Loi sage qui domptant la fougue populaire, Donne aux sujets égaux un maître tutélaire

Esclaves de leur liberté !

Sur nous un roi chevalier veille ;

Qu'il conserve l'aspect des cieux ! N

Que nul bruit de lonjj-lemps n'éveille,

Le SL'pulcre silencieux !

Ilélas ! le démon régicide.

Qui du sang des Bourbons avide,

Paya de meurtre leurs bienfaits,

A comblé d'assez de victimes ,

Ces murs (J) dépeuplés par des cimes,

El repeuplés par des forfaifs.

(I) Les caveaux de Saint-Denis.

Je m'arrête à dessein sur les deux volumes d'odes et ballades, d'abord parce qu'à tout prendre c'est le plus beau recueil poétique de M. Hugo, et ensuite parce qu'on y voit dans toute leur limpidité les opinions généreuses et les croyances du jeune poète. M. Victor Hugo commence comme M. de Chateaubriand, comme tous les grands poètes ont commencé , par l'espérance et par l'amour. Il ose croire, il ose être dévoué, il n'a pas été ému un instant par les cris hideux de la révolution, cette hydre aux mille têtes renaissantes. Or, c'est un si beau et si rare spectacle de nos jours, un homme de cœur qui espère, un chrétien qui chante son Dieu, un jeune homme plein d'amour, une belle âme toute remplie de nobles sentimens et qui les épanche çà et là , de côté et d'autre, comme le ciel fait sa rosée ; et d'ailleurs , c'était un si beau sentier à parcourir pour un homme de cette imagination et de cet esprit, 1818 et 18*28, les dix jdIus belles années de ce siècle, nos années de repos et de liberté I Alors la France se reposait de sa gloire dans la poésie et dans les beaux-arts. Alors elle revenait peu à peu aux calmes et douces habitudes d'une nation forte et éclairée. La paix, le commerce, l'industrie, l'abondance, la jeune fougue des jeunes esprits, la poésie, la musique, la peinture, l'architecture^, tous les arts de la paix, tous les beauxarts, éclatant de toutes parts, jetaient sur notre belle patrie leur plus ingénieux éclat. Alors il y avait sur le trône un homme d'esprit éprouvé par tous les malheurs de l'exil ; alors c'était le bon temps pour entrer dans la vaste mêlée des idées généreuses et des nobles entreprises. Le grand mérite de M. Hugo, c'est d'avoir suivi à la trace tous les hommes nouveaux, toutes les idées généreuses de cette grande époque. Ouvrez les deux volumes anodes et ballades, et vous y retrouverez écrits en caractères pleins de feu et de génie , tous les noms et tous les mouvemens de ces dix belles années. Et toujours, quoi qu'il fasse, enthousiasme ou désespoir, chant d'amour ou chant de guerre, il écrit toujours sous l'inspiration de cette prophétie qu'il s'était faite à lui-même en commençant : « V histoire des hommes ne présente de poésie que jugée du haut des idées monarchiques et des croyances religieuses. »

La Vendée, la sanglante bataille sous la bannière blanche ; les vierges de Ver" dun , lamentable épisode de cette horrible guerre. Quiùcron, dont on peut dire comme Tacite : Honte et pitié! Pudor inde et miseratio! LouisXf^IIl, ce beau prélude à la mort du duc de Berry, la statue de Henri IV, Bonaparte, sonore écho de la belle ode de lord Byron, Y^rc de triomphe de V étoile, mademoiselle de Somhreuil, la guerre d' Espagne, telles sontles odes politiques. Après quoi il s'adresse en vrai jeune homme à M. de Chateaubriand et à M. de Lamartine, les deux maîtres qui lui ont ouvert la carrière; après quoi il redevient poète pour lui seul. Il abandonne la foule et les grands hommes, et il trouve dans son esprit, dans son cœur et dans ses souvenirs, mille adorables fantaisies, songes d'été, rêves d'amour, naïves et calmes et transparentes passions d'un jeune cœur. En un mol, jamais M. A^ictor Hugo ne s'est montré plus chrétien et plus royaliste, c'est-à-dire plus grand poète que dans ses deux volumes a'essais.

Mais ce jeune homme avait déjà bien une autre and)ition que d'être tout simplement un grand poêle. Etre poète, cl n'être que cela , suivre d'un pas ferme et

sûr la grande belle route que Dieu a tracée à tout homme, venant en ce monde apporter la parole de Dieu , c'était bon cela aux beaux temps de l'art et de la poésie. M. \ictor Hugo était venu trop tard pour comprendre comment le poète est fait pour vivre seul loin de la foule, il a donc voulu être non-seulement un poète nouveau, mais encore un poète révolutionnaire. Les odes ne lui ont pas suffi, il a voulu bâtir des théories. Il a voulu prouver et démontrer sa poésie comme si la poésie véritable se démontrait autrement que par ses passions, par ses joies et par ses extases, et par ses douleurs. D'où il est résulté dans les œuvres de M. Hugo un triste pêle-mêle d'enseignement et d'inspiration , de préceptes et d'exemples. Etre poète et professeur c'est trop de moitié. M. Hugo a été tout cela à la fois. Ainsi à propos de ses odes et ballades vous retrouvez déjà plusieurs opinions schismatiques en littérature. M. Hugo pose et développe ses principes littéraires ; il construit sa rhétorique, il perd déjà de cette naïveté aventureuse qui plaît si fort dans les essais de Goethe, de lord Byron, de Schiller, de tous les novateurs naïfs et inspirés. M. Hugo est de bonne heure un novateur pédant et entêté : il prend soin de commenter lui-même son propre génie. H fait secte. Il se nomme de son plein droit le calvin poétique. Il se sépare violemment du dix-septième siècle, ce grand siècle des grands génies. Et voilà comment ce jeune homme que tout semblait favoriser, qui avait pour lui la bienveillance royale et la faveur populaire, commença tout d'abord à donner des entraves à sa poésie en se faisant un homme de théories , pendant qu'il n'était dans le fond qu'un homme d'imagination. A force de dire dans ses préfaces qu'il venait pour tout remplacer dans l'art, et pour tout remplacer en littérature, on avait fini par le prendre au mot^ et par avoir peur de cet usurpateur d'un nouveau genre. Heureusement que depuis ce temps ÎM. Hugo n'ayant rien détruit et n'ayant fait oublier aucune des gloires consacrées de la France , la France lui a pardonné cette petite forfanterie fort excusable du reste dans les préfaces d'un si jeune écrivain. Et cependant quel tort incalculable ses préfaces n'ont-elles pas fait à M. Yictor Hugo ? elles ont mis tout d'un coup le public en défiance contre ce jeune esprit si rempli d'une verve ardente et précoce. Et il faut le dire , le public n'avait pas tort. Qui de nous n'a pas été affligé par la préface de cette longue tragédie de Cromwell , premier essai dramatique de M. Victor Hugo? Dans cette préface qui est à elle seule toute une poétique , M. Victor Hugo se mettait sans façon à la place de Racine et du vieux Corneille. Il se nommait, de son plein droit, le chef d'une secte qu'il annonçait devoir remplacer tout à fait le dix-septième siècle , la grande époque de la vérité , du talent et du génie. M. Victor Hugo démolissait tout notre passé poétique en vrai jeune homme , et qui plus est , il démolissait Racine comme un homme qui ne comprend pas Shakespeare. Quelle étrange idée en effet d'avoir \oulu nous présenter Shakespeare comme le type de la tragédie dans le monde? idée aussi étrange que celle de Voltaire qui appelait Shakespeare un barbare. Shakespeare n'est pas plus unjchef d'école pour la France qu'il n'est un barbare pour personne. Shakespeare a joué en Angleterre le rôle joué en France par Corneille. Il a trouvé la tragédie anglaise , comme Pierre Corneille a trouvé notre tragédie. Ils marchaient l'un et l'autre, chacun dans sa pitié, dans sa

terreur, chacun dans sa gloire. M. Hugo et ses disciples , car en ce tem])S là il avait des disciples qui auraient dû voir que, soit qu'ils imitassent Shakespeare, soit qu'ils imitassent Corneille , ils n'étaient à tout prendre que des imitateurs ou des copistes. Ils allaient contre l'unité de Racine , cette savante et chaste règle de l'art antique qui a produit tant de chefs-d'œuvre , mais était-ce à dire qu'ils seraient des poètes originaux pour donner tête baissée dans le labyrinthe de Shakespeare ? D'ailleurs , l'originalité ne se démontre pas dans la préface, elle se prouve dans le livre. Cette préface du Cromivcll fit donc tant de peur au public de Cette époque , que le mécontentement général rejaillit même sur plusieurs charmans détails de cette vaste composition. Pourtant que de belles scènes! que de grands passages I Et quelle naïve figure c'était là , la jeune fille de Cromwell restée royaliste et pleurant sur les mains de son terrible père ce sang royal qui allait couler î mais encore une fois Cromivell a été enterré sous la préface et ne s'en est pas relevé depuis .

Tel fut le premier essai dramatique de M. Victor Hugo. Les critiques qui ont grande mémoire , une mémoire de critique , c'est tout dire , se souviennent encore de certain drame joué au théâtre de l'Odéon intitulé : Amy-Robsart. Ce drame avait été composé par M. Hugo , en société avec M. Ancelot, (M. Ancecelotet M. Hugo, qui l'aurait jamais cru !)C8 drame d'Amy-Robsart, composé d'après toutes les règles de la préface de Cromwell , fut sifflé dans toutes les règles usitées depuis l'invention des sifflets à r^i'/;«/' du sieur de Fontenelle. L'orage fut violent, et le lendemain de cette mésaventure, M. Hugo écrivit une lettre dans les journaux pour annoncer qu'il était l'auteur à\Amy-Robsart. Ce fut là la première manifestation de la ferme volonté ou, comme disent les autres, de l'entêtement littéraire dont M. Hugo a donné tant de preuves depuis Amy-Robsart.

Or , ce qu'il y a de plus étrange en ceci , c'est que M. Ancelot, qui n'avait pu s'entendre avec M. Yictor Hugo pour la confection d'Amy-Robsart en partie double , ayant fait de son côté son Amy-Robscirl pour le théâtre Français , la pièce de M. Ancelot alla aussi haut que celle de M. Hugo avait été écrasée , outragée , sifflée , méprisée. Quelle chute pour l'auteur de la préface de Cromwell 1

Mais M. Victor Hugo, c'était déjà la barre de fer qui ne savait pas plier. L'opposition le jetait dans tous les extrêmes, un coup de sifflet le révoltait dans les plus intimes secrets de sa conscience. Il sentait bien qu'il avait un immense avenir , mais comment dompter le public ? comment parvenir à se faire entendre de cette foule inattentive et incrédule ? comment prouver au public de France qu'il était un poète naïf et non pas la contrefaçon de lord Byron qui venait de mourir? Et puis il était entouré de tant de poésies rivales? ici lord Byron qui tenait l'Europe attentive aux farouches accès de sa mysantropie de grand seigneur. Plus loin Walter-Scott, l'immense conteur , le romancier de la famille et du foyer domestique , incroyable et inépuisable succès devant lequel Voltaire luimême a pâli , et enfin ici à Paris , était là triomphant], honoré , admiré, applaudi M. Casimir Delà vigne auteur du Paria el des Messéniennes . Ainsi M. Hugo avait contre lui lord Byron , c'est-à-dire l'ode ; Waher-Scott, c'est-à-dire le roman ; Casimir Delavigne, c'est-à-dire la tragédie. Et autour de ces trois hommes, toute

l'Angleterre , toute la France , l'Europe entière qui battaient des mains. C'était là un ahînie difficile à franchir I

Savez-vous alors ce que fit M. Yictor Hugo? il avait déjà fait l'ode comme lord Byron , il se mit à écrire le roman comme Walter-Scott , sauf plus tard à atta quer M. Casimir Belavigne sur le théâtre qu'il s'était fait.

Ainsi ce jeune homme qui commençait au lieu de tendre de toutes ses forces à un but unique, se dit à lui-même : j'irai là , j'irai là , j'irai là I noble et couragense présomption I

Il avait donc écrit ses odes, peu retentissantes encore, écrit Cromwell et sa préface , quand un beau jour il sortit de chez lui portant sous son bras une espèce de roman historique intitulé : Han d'Islande. En ce temps-là M. Yictor Hugo , comme c'est le lot de tout jeune homme qui commence , cherchait un libraire sans pouvoir en trouver un. Par grand honhe\ii Han d^ Islande trouva un libraire , c'était un féroce et formidable roman tout rempli de sang et de meurtres. Le héros principal mange des hommes tout crus et ne boit que de l'eau de la mer , il hennit comme un lion , il est absurde. Mais pourtant au milieu de toutes ces difformités , le lecteur attentif pouvait remarquer d'énergiques peintures chaudement accusées et coloriées, des portraits dessinés de main de maître, une ou deux scènes de terreur et de désolation. Certainement il y avait un écrivain au fond de ces bizarreries , mais il fallait du courage pour aller chercher un écrivain dans cette fange et dans ce sang.

C'est aussi , à peu près dans le môme-temps , que M. Yictor Hugo publia un autre petit roman Bug-Jargal. Bug-Jargal est un nègre affreux aussi horrible que Han d'Hislande. lia toutes les passions et tous les vices. C'étaient là les premières tentatives de M. Hugo pour réhabiliter le laid en poésie. En effet la nouvelle école fatiguée du beau antique , jalouse à la fois de la Venus de Médicis et de l'Apollon du Belvédère , s'était mise à réhabiliter le laid. Laids visages , corps difformes, âmes difformes, actions difformes , toutes les difformités possibles et impossibles, l'école nouvelle les défendait, les protégeait, les parait de son mieux; elle mettait à cette œuvre toute sa patience, tout son courage, toute sa prose, toute sa poésie. Oh I c'était là une affreuse tentative I Les meurtres de l'école nouvelle n'ont pas moins nui à son succès dans le monde que ses préfaces. En théorie comme en pratique la France de Boileau et de Racine , la France de Sophocle et d'Euripide, la France des belles études avait peur du laid. Et véritablement la France avait raison.

Avançons. Han d'Islande n'est qu'un essai, Bug-Jargal n'est qu'un essai encore , deux essais auxquels le public ne fait guère attention. R.cniarquez cependant ce jeune homme qui se promène tristement autour des murs de Bicétre. 11 prête l'oreille à tous les accens de mort et de douleur qui sortent de cette afreusc prison. H étudie même l'argot, cette langue à part à l'usage du bagne et de Téchafiiud. Bien plus il pénètre dans les cachots les plus infects. Il épèle sur les murs suintans ces phrases sans suite écrites par le criminel qui va mourir. Il veut tout voir, il veut tout savoir. Il voit ferrer le forçat, il accompagne l'assassin jusqu'au Orève. Le bourreau pourrait dire de ce jeune homme : — Laissez

passe?' monsieur, c^est un amateurl Pourtant c'est là le même jeune homme des odes et ballades, le même poète inspiré , qui tout-à-l'heure saluait avec des larmes et des vers la mort du duc de Berry et la naissance miraculeuse de son fils I Cependant que le bourreau prenne patience, il ne s'agit pas cette fois d'un simple amateur.

Il s'agit à présent d'un roman qui est un grand livre, il s'agit d'une étude psycologique qui laisse de bien loin le fameux livre de Beccaria sur les délits et les peines. M. Victor Hugo jetait en effet dans le monde ce livre formidable qu'on ne peut relire deux fois, mais dont on se souvient sans fin et sans cesse, une fois qu'on l'a lu : Le dernier jour d'un condamné. Vous pouvez penser de l'effet de cette histoire de la peine de mort racontée heure par heure, supplice par supplice, battement de cœur par battement de cœur , et racontée par un homme qui va mourir. Affreux détails I mais que de vérités cruelles I mais quel abominable sang-froid î mais quelle patiente investigation des droits de l'homme considéré comme chair et comme sang I comme chair qu'on ne peut trancher, comme sang qu'on ne peut répandre I Dans son livre M. Victor Hugo laisse de côté le crime pour ne voir que la peine de mort. Il n'attaque pas la loi, il n'accuse pas la loi, il attaque la peine de mort. Il calcule les lentes minutes de cette horrible agonie, avec quelle patience et quel sang-froid, vous le savez I Mais permettez-moi de ne pas parler plus longtemps du Dernier jour d'un condamné. En effet , rien qu'à songer à cette lecture, il me semble que j'entends la foule qui murmure au tour de l'échafaud , il me semble que je vois la pensée de cette tête pensante, bruyamment coupée par le couteau fatal, il me semble que ce sang là me tombe sur l'ame goutte à goutte. Avez-vous jamais senti dans le flanc un coup d'épée qui vous brûle la chair ? C'est cela !

Une fois qu'il eut tiré de ses entrailles et de son cœur ces terribles pages d'analyse, une fois qu'il eût dompté le parterre jusqu'à la boue de l'échafaud , M. Victor Hugo aspira à un plus grand théâtre. Depuis long-temps il s'était dit qu'il serait le maître d'un parterre. Il s'était fait des lecteurs, enfin, pourquoi donc ne se ferait-il pas un parterre enfin? Aussitôt le voilà qui recommence de plus belle, il reprend son courage à deux mains, et sur le patron, sur la poésie, sur la vieille passion, disons plus sur les vieux héros du grand Corneille, voici que notre jeune poète se met à construire une tragédie envers pour le théâtre Français, Hernani, passions espagnoles, mœurs espagnoles , costume espagnol. Tout Paris voulut voir Hernani; c'est que d'abord tout Paris était excité par cette nouveauté étrange, une tragédie de M. Hugo , c'est qu'aussi cette tragédie avait été soutenue et protégée par le roi Charles X, le roi ckcfalier, comme avait dit M. Hugo. En effet, la vieille école littéraire, les Arnault, les Jouy, tous les autres vieillards ex-poétiques voyant le nouveau venu du Théâtre-Français, s'étaient coalisés pour adiess er à sa majesté Charles X de très-humbles, sinon de très poétiques remontrances sur l'envahissement du Théâtre - Français par la jeune poésie. La Remontrance parut singulière au roi Charles X ; au lieu de fermer la lice à IM. Hugo, il le protégea de son royal pouvoir. Ainsi celui qui était alors le roi de France^ et celui qui devint bientôt le roi des Français , étaient représentés chacun par son

poète au théâtre , le duc d'Orléans par M. Casimir Delavigne, le roi Charles X

par M. Victor Hugo î

Toutefois le succès à^Hernani ne fut pas un succès décisif ; on y retrouvait , il est vrai, plusieurs des grandes qualités du poète lyrique, l'enthousiasme, le coup d œil profond et les évencmens de l'histoire, la grande admiration pour les grands liommes , le dévouejnent profond et bien senti aux destinées et à l'avenir des grands peuples. Et aussi quelquefois quelques douces et tendres lueurs d'un amour exalté, naïves et dramatiques passions d'un jeune cœur. Mais là s'arrêtaient toutes les qualités delà tragédie de M. Hugo. M. Hugo, et il l'a prouvé depuis, à cinq ou six reprises, n'entend rien à la contcxturc du drame. Disposer son action dramatique, l'arranger convenablement, préparer toutes choses pour que l'émotion du spectateur ne soit ni brusquée ni ralentie, mettre assez d'art dans toutes les com^ binaisons de cette œuvre difficile pour que l'art n'y paraisse pas, voilà ce qui était impossible à M. Victor Hugo, voilà aussi à quel piège il s'est laissé prendre. Sa tragédie à' Hernani était longue, invraisemblable, mal arrangée, le dénouement en était impossible; non, non, par Corneille I malgré cette affectation de vérité, ce n'était pas là le Cid!

Et pourtant Hernani est encore le meilleur drame de M. Victor Hugol Tout ce qu'il a fait depuis pour le théâtre nous paraît chose misérable, tout-à-fait indigne de ce noble et intelligent esprit. Comme dramaturge , M. Victor Hugo est bien loin , mais bien loin de M. Victor Ducange et de M. Guilbert de Pixérécourt. A force d'imiter Shakespeare dont il n'a jamais connu la portée poétique , M. Victor Hugo nous a tout-à-fait rejetés dans l'enfance de l'art; ses ouvrages dramatiques sont nombreux et ce sont tous pour la plupart de misérables essais sous le rapport de l'art , quand ce ne sont pas des actions misérables sous le rapport de rjiistoire et de la morale. Et puis , c'est surtout dans les drames de M. Victor Hugo que vous retrouverez cette tendance absurde à réhabiliter le laid que je vous ai déjà signalée dans Bug-Jorgal et Han d'Islande. Ainsi après Hernani, M. Victor Hugo fit jouer Marion Dclormc. Marion De/ormc c'est La réhabihtation de la courtisanne IDans ce drame, dont la forme est aussi ridicule que le fondS;, touslespersonnagesprincipaux, Richelieu, le terrible cardinal, Louis XIII, le roi si brave et de tant d'esprit , tous les seigneurs de cette cour élégante qui allait être bientôt la cour du grand roi , sont sacrifiés , devinez à qui? à Marion Delorme, la courtisanne I Elle seule dans tout ce drame elle a de l'esprit, elle a du dévouement , elle a du courage , elle a du cœur. Toute cette époque de l'his-^ toire de France est misérablement sacrifiée à cette vile fille de joie que l'histoire nous représente , non-seulement comme la maîtresse , mais encore , chose plus horrible I comme l'espion du cardinal. Or , à quoi bon je vous prie, soutenir uii pareil paradoxe? à quoi bon se donner tant de grandes peines à briser ce que nous avons adoré pour nous faire adorer cette prostituée que la mort a effacée du monde ? Mai ion Delorme I faire une tragédie avec Marion Delorme comme on a fait deux tragédies avec Bérénice! O vous , nos dieux et nos maîtres , Racine et Corneille, qu'auriez-vous dit?

Encore IJcrnani et Marion Dclormc étaient écrits en vers. M. Victor Hugo n'a-

vait pas encore abdiqué sa poésie et la noble langue qu'il s'était faite, utile ressource d'ailleurs qui plus d'une fois suspendit les murmures du parterre impatienté par cette longue action dramatique. Mais dans ses drames suivans , excepté le drame intitulé : le Roi s'amuse , M. Victor Hugo dit adieu à la poésie pour exprimer en langue vulgaire les passions et les terreurs les plus odieuses. Ainsi Marie Tiulor est un drame en prose. Or , savez-vous ce que M. Hugo a fait de Marie Tudor, cette pédante et sanglante Marie d'Angleterre, à qui l'histoire peut bien reprocher ses ciniautés mais non pas ses faiblesses? 31. Hugo en a fait une reine honteusement débauchée , qui paye à prix d'or l'amour d'un vil Italien qui la trompe pour un autre femme. INlarie Tudor, (ce grand nom de Tudor ainsi avili, juste ciell qu'aurait dit Shakespeare de son élève ÎM. Hugo?) Marie Tudor trahie et volée par son Italien , assemble sa cour et son conseil et en présence de tous elle accuse cet Italien , elle le livre à la justice ; bien plus elle fait appeler le bourreau , et elle dit au bourreau: Je te donne cette tête charmante! Et tout ce drame est ainsi fait. Quand l'Italien de la reine est perdu par elle, elle veut le sauver , elle imagine donc un certain tour de passe-passe qui ne réussit pas. On voit donc l'Italien marcher au supplice , un voile noir sur la tête et à la main un cierge de cire jaune. Et voilà ce que M. Hugo appelle un drame , et voilà comment il s'imagine imiter Shakespeare I mais Shakespeare soulève toutes les passions de l'histoire, il rend la vie à tous ces rois, il les fait revivre tous comme ils ont vécu dans leurs passions et dans leurs amours ; il fait battre tous ces tendres cœurs sous leur épaisse cuirasse; il agite sous leurs vieilles passions l'acier et les dentelles des vieux temps. Shakespeare , Shkeaspeare , c'est un roi , c'est un maître , c'est un historien , c'est un philosophe , c'est un moraliste, c'est un grand pohtique , c'est un grand poète I II a des cris de joie pour tous les triomphes , il a des larmes pour toutes les douleurs , des hommages pour tous les bienfaits , des malédictions pour tous les crimes. Il loue , il conseille , il blâme , il pousse devant lui les rois et les peuples et les armées en bataille. Mais Shakespeare est seul à sa place comme le grand Corneille est seul à sa place , '\\ n'y a rien de commun , comme vous voyez , entre M. Hugo et Shakespeare ; Dieu merci I

Car M. Victor Hugo ne s'arrête pas à Hernani, à Marion Delorme^ à Marie Tu» dor. Ce sont là autant de leçons inutiles I Plus le parterre résiste au poète et plus la difficulté l'excite. Ni conseils sévères du public, ni prières de l'amitié, ne peuvent éclairer M. Hugo sur les dangers de la route nouvelle dans laquelle il est entré. Il arrive donc qu'un jour en plein Théâtre-Français dans une pièce inti» tulée : le Roi s'amuse,M. Hugo laissant de côté toute pudeur historique, s'abandonne follement aux plus tristes, aux plus misérables, aux plus absurdes inventions. Figurez-vous que cette fois M. Hugo prenait la défense non plus de I4 fille de joie, mais des bossus et des fous de cour. Oui, cette fois c'était le tour de cette horrible difformité de l'épine dorsale que le vieux Scarou lui-même, malgré tout son esprit et malgré madame de Majntenon, cette honnête femme de tant d'esprit que soa esprit a faite reine de France n'a pas pu réhabiUter. Tribou* let, le fou, était donc cette fois le héros de M. Hugo, comme i\Iariou la comtisajme.

Et à ce fou, à ce bossu, à ce Triboulet, savez-vous qui M. Hugo avait sacrifié ? il avait sacrifié François I" lui-même, le beau soldat , François I" cette élégant gentilhomme qui a trouvé ce grand mot l'Iionneur^ est saciifié à ce méchant bossu. Qu'en dites-vous? Le roi chevalier, aimé par Bayard, le roi des femmes, des guerriers, des artistes et des poètes, immolé sans pitié et sans pudeur à ce méchant bossu ! Oui, pendant cinq actes, M. Hugo nous a montré François l'r lâche, parjure, tremblant, allant au vice comme un soldat ivre, passant la nuit dans les plus horribles mauvais lieux, où il boit du vin rouge en compagnie d'un assassin et d'une fille de joie, et dans ces mêmes cinq actes, nous avons vu Triboulet le bossu et le fou, plein de valeur et de courage, brûlé d'amour paternel, homme de cœur, homme d'esprit , grand philosophe, grand pohtique aussi, lui Triboulet I A la fin de ce drame, peu s'en est fallu que nous ne vissions François Ici' égorgé dans un cabaret et renfermé dans un sac. Comprenez, s'il est possible, les effets d'une pareille invention sur un public français? On se regardédt de toutes parts avec des marques non équivoques d'étonnement et d'indignation. On se demandait de toutes parts, si en effet c'était là une licence permise, même poétiquejneut parlant, et s'il était bien de la dignité d'une nation comme la nôtre, de livrer ainsi à l'insulte publique le roi du seizième siècle, ce grand siècle, le rival de Charles-Quint , ce grand monarque, le vainqueur de Marignan et le vaincu de Pavie, cette illustre victoire et cette illustre défaite? Et pouitant pendant quatre actes le public français supporta toutes ces horreurs , il assista à te mélodrame comme à un horrible cauchemar, ce ne fut qu'à la fin et lorsque enfin elle fut poussé à bout par ces révoltantes images, que l'indignation publique se fit jour. D'horribles sifflets éclatèrent tout d'un coup avec un épouvantable fracas. Rude leçon que M. Hugo avait méritée et qu'on fit bien de ne lui pas épargner, même en présence de sa femme et de sa fille aînée , qui pleurait sans savoir de quoi il s'agissait.

Tous croyez peut-êtie que la honteuse chute du Roi s' amuse va corriger l'auteur dramatique, et qu'il va demander sa grâce aux cliastes muses, et se réfugier dans l'ode, sa première et naïve passion? Que vous la connaissez bien peu cette volonté de ferl Sous cet implacable arrêt du public, M. Hugo se révolte de plus belle. En vain le ministre de l'intérieur rendit au Roi s'amuse le grand service d'en défendre la seconde représentation, M. Hugo , qui devait s'estimer heureux de cette belle occasion de retirer son mélodrame, et rendre grâce au ministre du prétexte qu'il lui fournissait, M. Hugo envoie un huissier au ministre : il lui fait un procès devant le tribunal de commerce. (Le tribunal de commerce et la poésie I) L'affaire s'instruit, l'affaire se plaide, M. Hugo ose paraître, et devant les juges consulaires il prend en main la défense de cet horrible drame. Spectacle aussi triste que l'autre représentation du Théâtre-Français I il faut le dire, le plaidoyer de M. Hugo fut aussi misérable que sa pièce du Théâtre-Français; d'autant plus qu'il avait à répondre à ce jeune et éloquent orateur, l'honneur du jeune barreau, Chaixd'Est'Ange, qu'on avait vu à la première représentation du Roi s'amuse, indigné, éperdu, reconduire à sa voiture sa jeune sœur qu'il avait eu l'imprudence de

conduire à ce spectacle immoral I Inutile de dire que Chaix-d'Est'Ange gagna ce jour-là le procès de tous les honnêtes gens et de tous les gens de goût I

Depuis son drame; le Roi s'amuse, M. Victor Hugo avait cependant renoncé au drame historique. Il fait à présent ce qu'il appelle : du draina intime, ce qu'on appelait vulgairement mélodrame au beau temps de M. Guilbert de Pixérécourt. Ainsi donc l'histoire est sauvée grâce à cette verte leçon de Triboulet, et c'est déjà cela de gagné. Parlerons-nous des deux mélodrames de M. Hugo, Lucrèce Boriria et Angclo, tyran de Padouel Lucrèce Borgia, mère d'un soldat qui a nom Gennaro, est poignardée par son fds, comme ferait une des mères de Sophocle. Le poison joue un grand rôle dans ce drame ; et non-seulement le poison, mais encore le contre-poison. La dernière scène se termine par une longue file de sept cercueils destinés à recevoir sept convives imprudens qui ont été souper chez une fille de joie : car la fille de joie domine partout dans les drames de M. Victor Hugo. Tous ces moyens violens, tous ces horribles coups de théâtre, ces hommes qu'on empoisonne et qu'on sauve, ces coups de poignards, ces mystères qui rappellent beaucoup les mystères des romans d'Anne Radcliffe, sont-ce là, je vous prie , des moyens bien littéraires, disons mieux, sont-ce là des moyens dramatiques dignes d'im esprit de cette trempe et de cette élévation ;'

Angeîo, tyran dePadouCy est tout-à-fait un mélodrame taillé sur le patron de Lucrèce Borgia ; c'est toute une histoire très-compliquée de portes secrètes, de jalousies fermées au cadenas^ d'appartemens dérobés, de longs couloirs sombres à travers lesquels les espions circulent comme font les vieux rats dans une masure abandonnée. Du reste, rien du cœur, rien de l'esprit, tout ce drame-là appartient aux sens. Le poète, cette fois, s'amuse à nous montrer des dangers physiques, des morts violentes, des résurrections inattendues. Cette fois encore, le poison et le contre-poison des Borgia joue un grand rôle dans ce drame. Cette fois encore, nous avons à faire à une courtisanne, la Thisbé. Ce Gennaro, tyran de Padoue, est bien le plus pauvre tyran qui ait jamais été le laquais terrible et salarié de la république de Venise. Il est jaloux, mais horriblement jaloux de sa femme, une douce et tendre Vénitienne , en même temps il est amoureux de la Thisbé, une terrible Vénitienne. La Thisbé de son côté, en véritable courtisanne, tient son amant à ses gages comme elle-même elle est aux gages du tyran de Padoue. Mais voilà que l'amant de la Thisbé est amoureux de la femme d'Angélo. Un espion de la république, Omodéi, qui lui aussi est amoureux de la femme d'Angélo, mais qui dédaigné par cette belle personne , a résolu de se venger, introduit le jeune homme chez le terrible Angélo. Là, Omodéi prend bien soin de fermer toutes les portes, afin que ni la belle Catharina ni son jeune amant ne puissent échapper à la fureur jalouse du podestat. De son côté , la Thisbé qui sait l'amour de son amant pour Catharina, pénètre dans ce palais ù l'aide d'une fausse clef. Et alors entre ces quatre personnes, Catharina, la Thisbé, l'amant, le tyran Angélo, commence une lutte incroyable d'injures et de haines, de coups de poisons et de coups de poignards, mêlés à de tendres soupirs et à de doux aveux. Le tyran de Padoue, Angélo, qui sait très-bien comment en pareille occasion, s'y prenait Lucrèce Borgia, sa cousine dramatique, fait apporter du

poison à Catharina sa femme, mais de son côté la Thisbé, qui devait fournir le poison, ne fournit en effet qu'un narcotique emprunté à \dk.fiole de Roméo et Juliette. Catliarina tombe morte, son doux mari ordonne qu'on l'enterre. Mais la Thisbé achète aux fossoyeurs ce beau cadavre et le fait porter dans sa maison sur son lit de parade. Enfin au dernier acte, l'amant de Catliarina accourt cbez la Thisbé, hors de lui. Il a appris que sa maîtresse la courtisanne a fourni du poison au tigre Angélo, et il accourt un poignard à la main. A cette vue, la Thisbé interdite ne sait qu'offrir son cœur au coup fatal. Elle tombe. Au même instant Catharina se réveille. Fuyez, dit la Thisbé : fuyez, puis se tpurnant vers son amant : — Je Vai sauf^ée, moi, pour toi!

Et voilà ce que M. Hugo appelle un drame , mais peut-on appeler un drame une futile et misérable action toute chargée d'accidens vulgaires, une fausse pitié une fausse terreur ; un contre-sens contre la nature , contre la vérité , contre le cœur de l'homme I D'autant plus que même le style de M. Hugo se ressent de ses efforts mesquins et ridicules pour s'élever à un art que lui avait refusé la nature. Son style , si puissant d'ordinaire , devient alors flasque , ampoulé , languissant, redondant et faux comme son action dramatique , car il faut toujours en revenir à notre vieux Boileau :

Ce qut Von conçoit bien s'énonce clairement^ Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Ce n'est donc pas dans ce qu'il apporte au théâtre qu'il faut chercher M. Victor Hugo dans sa piùssance et dans sa liberté. Pour le trouver tel qu'il est, lisez ses vers quand son inspiration est belle et pure ; lisez le Dernier jour d'un Condamne., Usez surtout son chef-d'œuvre , No irc-Dame-de- Paris , cette entraînante résurrection du vieux temps , des vieilles mœurs et des vieilles passions de notre histoire. Notre-Dame-de-Paris , terrible et puissante lecture dont l'esprit se souvient avec terreur comme d'un horrible cauchemar. C'est là surtout que la verve, le génie, l'audace, l'inflexible sang-froid et l'incroyable volonté du poète s'étaient dans toute leur puissance. Que de mallieurs entassés dans ces tristes pages î que de ruines relevées ! que de passions terribles I que d'événemens incroyables 1 Toute la fange et toute la croyance du moyen-âge sont pétries , remuées et mêlées ensemble avec une truelle d'or et de fer. Le poète a soufflé sur toutes ces ruines qui , à sa voix , se sont dressées de toute leur hauteur sur ce sol parisien , qui s'agitait sous cette masse imposante, comme fait la terre sous l'Etna. Regardez, regardez dans ces rues étroites, dans ces places rempUes et populaires, dans ces coupe-gorges de cayoux , dans cette milice , dans ces marchands , dans ces éghses; regardez, regardez, que de passions circulent toutes vivantes, toutes brûlantes , toutes armées ! Chacune d'elles a son vêtement qui lui est propre , robe de prêtre ou robe de femme, armures ou bonnets, ou bien la passion est toute nue en haillons et toute misérable comme une passion de bête féroce. Regardez , re-» gardez comme tout ce monde obéit sans se plaindre. Comme l'autorité ; cette chosp perdue, pèse de sci main de plomb suv toutes ces têtes , sur toutes ces conicieacesj suv tous ç^s courages î Comme on- voit que tout ce peuple du seizièmf^

siècle est né pour obéir I Pour obéir au roi , pour obéir au prêtre , pour obéir à tous les pouvoirs de la terre. La nécessité! la nécessité! Ce juot grec qui fait le texte de son livre , M. Hugo a mieux fait que de l'écrire sur les tours de Notre - Danie-de-Paris, il l'a écrit à toutes les pages de son poème. C'est la nécessité qui pousse Claude Frollo à aimer la Bohémienne qui danse ; c'est la nécessité qui fait danser et circuler au soleil , comme un pur rayon d'en haut , Esméralda , cette perle orientale légèrement brisée par son contact avec la Bohème errante. La nécessité, dans ce livre , c'est Louis XI , le roi tout-puissant , qui veille en haut , retranché dans sa volonté , la volonté de Louis XI, ce rempart de fer à l'abri duquel la France a été si puissante. Et toujours ainsi , pendant tout le cours de cette longue époque , M. Hugo a obéi à sa double vocation de poète et d'architecte , d'historien et de romancier, il a vécu à la fois d'inventions et de souvenirs. Il a fait mugir toutes les cloches de cette grande ville, et il en a fait battre tous les cœurs , excepté le cœur de Louis XI et de son compère Tristan, qui n'avaient pas de cœuri Voilà ce livre ^ brillante page arrachée à notre histoire. Vivante image d'une société mobile qui reluit au soleil comme l'écaillé d'un serpent qui change de peau , brillante épopée qui commence par la poésie et qui se termine par le blasphème ; longue mêlée humaine qui a pour enseignes toujours déployées les deux tours de pierre de N otre-Dame-de-Paris.

Tel est ce livre immense, inépuisable qui jettera son plus grand éclat dans la vie littéraire de l'auteur et qui , dans une plus sage tète , aurait décidé de sa vocation à savoir le drame et le roman.

A présent est-il besoin que je vous fasse remarquer encore une fois le triste penchant de M. Victor Hugo , à se jeter à chaque instant dans l'horrible, à prendre en main la défense de toutes les laideurs, la laideur morale et la laideur physique ? iVofrc-Z)ame-c/c-PariV, qu'est-ce autre chose encore cette fois, que la réhabilitation de la laideur? Quasimodo est un être encore plus difforme que Triboulet, l'auteur a épuisé tout ce qu'il avait d'imagination et de verve à tordre cette épine dorsale , à noircir ces dents jaunes , à faire grimacer cette bouche horrible , à charger ce visage abominable de pustules et de verrues. Quasimodo est sans contredit la plus abominable création de la laideur; jamais crapaud n'est sorti plus horriblement doué de son écume infecte que Quasimodo , le sonneur de cloches sortant du crdne de ÎM. Victor Hugo. Quant à sa belle Esméralda , cette chanson qui danse, ce rêve aérien qui sort tout éclatant de pureté et de blancheur de la boue du drame, qu'est-ce autre chose après tout, que la fille de joie réduite à son plus simple état d'innocence? Cette fois encore éclate, dans tout son jour et dans toute sa naïveté, la passion poétique de M. Hugo, pour cette enfant perdue de nos civihsations pourries qu'on appelle la fille de joie. Je vous ai déjà fait i-emarquer cette prédilection du poète pour ces humbles et équivoques créatures de la nuit. En cherchant bien vous trouverez que pas un des ouvrages de M. Hugo ne se passe de courtisanne. Dans le Dernier jour d'un Condamne 31. Hugo fait dicter une chanson d'argot par une courtisanne. Marion Delormc est une courtisanne héroïque. La Thisbé, dans Angelo, est une courtisanne sentimentale ; on peut dire que TEsméraldiv est; une couvtisan^e Yirginale. A chaque nouyel ou-

vrage de M. Victor Hugo , vous retrouverez la même tendance au moins bizarre à réhabiliter ainsi ce pauvre métier de vice et de corruption. Même , cela va si loin que , dans un de ses meilleurs recueils, les feuilles tC automne ^ et dans la plus belle pièce de ce recueil : La Prière pour tous ^ M. Hugo , joignant les deux mains de sa jeune fille , lui parle ainsi :

Prie encore pour tous ceux qui passent, Sur celte terre de vivans !

Pour ceux dont les sentiers s'effacent, A tous les flots! à ton.-. les vents ! Pour l'insensé qui met sa joie Dans l'éclat d'un manteau de soie, Dans la vitesse d'un cheval !

Pour quiconque souffre et travaille, Qu'il s'en revienne ou qu'il s'en aille, Qu'il fasse le bien ou le mal !

Pour celui que le plaisir souille , D* embrassemens jusqu au matin , Qui prend l'heure où l'on s'agenouille, Pour sa danse et pour son festin, Qui fait hurler l'orgie infâme , Au môme instant du soir, où l'ame Pvépcte son hymne assidu , Et quand la prière est éteinte , Poursuit, comme s'il avait crainte.

Que Dieu ne l'eût pas entendu !

Entant ! pour les vierges voilées.

Pour le prisonnier dans sa tour !

Pour les femmes echcveleesy Qui vendent le doux nom d'amour !

Certes, c'est pousser un peu loin la pitié pour les femmes échevelces, que de la rcconmiander à la douce et naive prière de son enfant. Ouvrez encore le nouveau recueil de M. Hugo, Les chants du crépuscule , vous retrouverez encore étalée à plusieurs reprises cette espèce d'obsession funeste. Ainsi dans ses vers sur le bal de r H6tel-de- Ville, le poète, tout entier a son œuvre, se livre à une comparaison de riionnête femme avec la femme de carrefour, il va se placer au seuil de la porte où le bal éclate dans tout son luxe et dans toute sa joie , et là quand il a vu nos mères et nos sœurs brillantes , souriantes et parées :

O reines de nos toits, femmes chastes et saintes.

Fleurs qui de nos maisons parfumez les enceintes,

Vous à qui le bonheur conseilla la vertu.

Vous qui contre le mal n'avez pas combattu,

A qui jamais la faim empoisonneuse, infâme,

K'a dit ; Vends-moi ton corps, c'est-à-dire votre ame I

Vous avez la beauté , vous avez rornement,

La fête vous enivre à son bourdonnement ; Et comme à la lumière un papillon de soie , Vous volez h la porte ouverte qui flamboie, Vous allez à ce bal, et vous ne songez pas, Que parmi ces passans amassés sur vos pas , En foule émerveillés , des chars et des livrées ; D'autres femmes sont là, non moins que vous parées, Qu'on farde, et qu'on expose à vendre au carrefour ; Spectre oii saigne encore la place de l'amour. Comme vous pour le bal belles et demi-nues, Pour vous voir au passage, hélas ! exprès venues, Voilant leur deuil affreux d'un sourire moqueur, Les fleurs au front, la boue aux pieds, la haine au cœur.

J'ai donc cité les Feuilles d'aïUomne et les Chants du crépuscule^ c'est-à-dire les deux derniers poèmes àc'M. Victor Hugo , pour parler comme sa préface. Avant ces deux poèmes, il faut placer les O/ïcvi/^/o- qui avec les deux volumes d'0^c.v et Ballades^ complètent jusqu'à ce jour l'histoire poétique de M. Hugo. Ce que nous avons dit des premiers vers de M. Hugo se peut dire à bon droit de tous les autres. C'est toujours le même poète qui s'abandonne volontiers à l'inspiration de riieure présente , amoureux à ses heures , royaliste quand il n'obéit qu'à son cœur, quelquefois emporté par l'ardeur lévolutionnaire comme tout le monde , jugeant les événemens et les hommes de très-haut , mais quelquefois de si haut qu'il réduit à rien les événemens les plus importans et les hommes les plus illustres. Homme de colère et d'inspiration, de passé et d'avenir ; homme de fantaisie avant tout , d'un cœur mobile , changeant à volonté d'amitié et d'amour comme c'est son droit de poète; puis quand il a bien erré dans les vastes landes ou les belles campagnes d'une imagination chargée d'épines et [de fleurs , et qui n'a peur de rien , le voilà rentrant tout-à-coup dans l'intimité du foyer domestique, et là, entre ses quatre enfans, beaux comme le jour, aux pieds de sa jeune femme plus belle qu'il ne l'avait rêvée , célébrant doucement toutes les passions tendres , se livrant à toutes les émotions naïves , simple et bon père de famille, le moins poétiquement qu'il lui est possible. Ainsi est-il, et c'est alors qu'il fait bon le voir et l'entendre s'écrier comme l'homme de Lucrèce sur son rocher.

Suave mari magno turbaniibus œquora ventis!

Mais j'ai liàte de finir ; finissons donc. Les Orientales, comme suite aux Odes et Ballades, ne sont à tout prendre qu'une contrefaçon de lord Byron. M. Hugo luiîiième nous semble juger son livre dans ces vers du crépuscule :

L'Orient, l'Orient, qu'y voyez-vous, poètes? Tournez vers l'Orient vos esprits et vos yeux ! Hélas! ont répondu leurs voix long-lem|S muettes. Nous voyons bien là-bas un jour mystérieux !

Mais lord Byron et M. de Chateaubriand, sont restés les maîtres de ce Jour mystérieux. Et après eux, si quelque grand poète s'est approclié de cette

vive lumière , c'est M. de Lamartine. L'Orient ne se devine pas , il faut le toucher des mains et du cœur , il faut l'adorer à genoux et non pas le rêver de loin comme si l'Orient était l'Italie ou la Suisse. M. de Chateaubriand l'a trouvé le premier, ce passage poétique, qui mène de notre pauvre terre à la terre de Chanaan ; après M. de Chateaubriand est venu lord Byron, qui lui aussi a soulevé la vieille et noble poussière de la Grèce antiquité sous laquelle il est retombé comme enseveli sous le linceul d'Homère. Après lord Byron, notre grand poète lyrique , M. de Lamartine , a voulu visiter les ruines de la Grèce , commencement obligé de son grand pèlerinage aux lieux saints. M. Hugo n'a pas suivi ces royales traces. H a vu l'Orient dans l'amc , dans le cœur et dans les vers des poètes ses devanciers. ïi a vu l'Orient dans Chateaubriand et Lamartine , à peu près comme Fénélon a vu la Grèce dans Homère , M. Hugo a rêvé le reste. Ce rêve s'appelle les Orientales,

Dans notre pensée, les Feuilles d' Automne doivent passer bien avant les Orientales. M. Hugo, pour chercher à deviner l'Orient qu'il n'a pas jvu , a besoin de grossir sa voix et de perdre sa poésie dans mille efforts extraordinaires, mais le poète des Feuilles d^ Automne est le poète de la famille. H chante son bonheur domestique^ il a des vers pour tous ceux qu'il aime. Il célèbre les frais paysages qu'il a vus, les petits sentiers qu'il a parcourus, les fleurs qu'il a cueillies, les beaux arbres qui l'ont protégé de leur ombre, le beau soleil qui lui a dit : Je suis le Printemps, et la source limpidf^qui lui a chanté en murmurant : Je suis VEté, et le verger de Y Automne , et la montagne chargée de neige qui est venue à lui en s' écriant : f^oici P Hii^er ! voilà le grand charme des Feuilles d'Automne. Ce sont des sentimens sentis, des douleurs éprouvées, des joies réelles, des paysages qui existent, des émotions toutes vivantes, des plaies saignantes ou cicatrisées. Ce livre, enfant d'iuie révolution, ne se ressent nullement de l'époque à laquelle il a vu le jour. Il est plein des nobles et tendres et abondantes pensées d'un homme que la révolution inquiète peu et qui chante son histoire personnelle, dédaignant de s'arrêter à toutes ces chansons étrangères que chantent les peuples en changeant de drapeau et de couleurs. Qu'importe en efFct au poète que toutes les solutions sociales soient remises en question, pourvu qu'il puisse chanter ses vers? Que lui importe que ce vieux mot le passée soit rejeté dans la fournaise d'une révolution à côté de cet autre vieux mot royauté, pourvu qu'il ait ime femme à aimer et des enfans à soutenir dans la voie glissante du monde ? Les empires se brisent, l'Irlande n'est plus qu'un vaste cimetière, l'Italie est mi ba* gne, la Sibérie est le tombeau de la Pologne, qu'importe au poète, pourvu que le petit coin de son foyer domestique soit à l'abri de l'orage et qu'il y puisse revenir le soir, la tête chargée d'idées, comme fait le bûclieron courbé sous la ramée ? Que lui importe toutes les religions qui se transforment , toutes les opinions qui tournent ? N'cst-il pas à l'art tout entier? l'art n'a pas cessé d'être sa vie. Quelque soit le tumulte de la place publique, le poète reste fidèle à luimême; car la poésie n'est pas faite pour reculer devant une révolution. La poésie ne se sert des ruines amoncelées par les passions des hommes, que pour être f^ssise plus •\ l'aise sur une plus (>rande hauteur, La poésie est le bien de tous,

c'est le pain quotidien de toutes les âmes. Tout peut changer dans les choses \éritables , excepté le cœur humain , qui reste toujours le même. « Le cœur hu- » main est comme la terre : on peut semer , on peut planter, on peut bâtir ce » qu'on veut à sa surface ; mais il n'en continuera pas moins à produire ses ver- » dures, ses fleurs, ses fruits naturels ; mais jamais pioches ni sondes ne le trou- « bleront à de certaines profondeurs, mais de même qu'elle est toujours la terre, il sera toujours le cœur humain. »

» Pour que l'art fût détruit, il faudrait donc commencer à détruire le cœur » humain. »

C'est dans les Feuilles d'automne que 3L Victor Hugo a tracé le premier chapitre de son histoire :

Ce siècle avait deux ans, Rome remplaçait Sparte ;

Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte ,

Et du premier consul, déjà par maint endroit,

Le front de l'empereur brisait le front étroit.

Alors, dans Besançon, vieille ville espagnole,

Jeté comme la graine au gré de l'air qui vole,

Naquit d'un sang breton et lorrain à la fois,

Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix ,

Si débile qu'il tut, ainsi qu'une chimère,

Abandonné de tous , excepté de sa mère,

Et que son cou ployé comme un faible roseau,

Fit faire en même temps sa tombe et son berceau.

Cet enfant que la vie eifaçait de son liv^re ,

Et qui n'avait pas même un lendemain à vivre ,

C'était moi !

Et tout ce beau chapitre est consacré à sa mère : voilà pourquoi il faut être la mère d'un homme de cœur I

Après sa mère viennent ses amis , viennent les artistes selon son cœur, vient son poète M. de Lamartine , et son autre poète lord Byron , et les quatre grands poètes ses quatre petits enfans :

Lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille Applaudit à grands cris ; son doux regard qui brille.

Fait briller tous les yeux ; Et les plus tristes fronts, les plus souillés, peut-être, Se dérident soudain à voir l'enfant paraître

Innocent et joyeux.

Soit que juin ail verdi mon seuil, et que novembre Fasse autour d'un grand feu vacillant dans la chambre,

Les chaises se toucher ; Quand l'enfant vient, la joie arrive et nous éclaire, On rit, on se récrée, on l'appelle, et sa mère,

Tremble à le voir marcher.

Quelquefois nous parlons, en remuant la flamme,

45a LA JEUNE FRANCE,

De patrie et de Dieu, des poètes, de l'ame

Qui s'élève en priant ; L'enfant paraît ; adieu le ciel et la pairie, Et les poètes saints ! la grave causerie

S'arrête en souriant.

La nuit, quand l'homme dort, quand l'esprit rêve, à l'heure Où l'on entend gémir comme une voix qui pleure.

L'onde entre les roseaux; Si l'aube tout-à-coup là bas luit comme un phare, Sa clarté dans les champs éveille une fanfare

De cloches et d'oiseaux.

Enfant, vous êtes l'aube, et mon ame est la plaine, Qui des plus douces fleurs embaume son haleine,

Quand vous le respirez ; Mon ame est la forêt dont les sombres ramures, L'emplissent pour vous seul de suaves murmures,

Et de rayons dores.

Car vos beaux yeux sont pleins de douceurs infinies, Car vos petites mains, joyeuses et bénies,

jN'pnt point fait mal cncor ; Jamais vos jeunes pas n'ont touché notre fange; Tclc sacrée ! enfant aux cheveux blonds ! bel ange,

A l'auréole d'or.

Et autre part :

Dans l'alcôve sombre, Près d'un humble autel, L'enfant dort à l'ombre Du lit maternel.

Tandis qu'il repose, Sa paupière rose.

Pour la terre close, S'ouvre pour le ciel.

Songe qui l'enchante !

Il voit des ruisseaux, Une voix qui chante, Sort du fond des eaux.

Ses sœurs sont plus belles, Son père est près d'elles, Sa mère a des ailes Comme les oiseaux.

Et ces vers à une jeune fommo, — ame hlanclic dans un chaste corps :

Madame, autour de vous tant de graee étincelle, Yotre chant est si pur, votre danse recèle y» charme si vainqueur ;

JOURNAL DE BIIFORME SOCIALE. 4âS

Dn si touchant rçgard baigne votre prunelle, Toute votre personne a quelque chose en elle,

De si doux pour le cœur; Que lorsque vous venez, jeune astre qu'on admire, Éclairer notre nuit d'un rayonnant sourire,

Qui nous fait palpiter, Comme l'oiseau des bois devant l'aube vermeille, Une tendre pensée au fond des cœurs s'éveille,

Et se met à chanter.

Vous ne l'entendez pas, vous l'ignorez, madame, Car la chaste pudeur enveloppe votre ame,

De ses voiles jaloux ; Et l'ange que le ciel commit à votre garde, IS'a jamais à rougir, quand rêveur, il regarde.

Ce qui se passe en vous.

Tout le livre est ainsi rempli d'adorables caprices et de ravissantes visions, et de choses intimes et dé rêves venus du cœur , et de rayonnantes pensées et d'extases incroyables , et de lentes promenades et de montagnes escarpées , et de soleils couchans , et de joyeux enfans , et de belles soirées d'hiver. Oui , c'est un beau livre ; oui , ce sont là des odes qui rappellent, dans leur charmant abandon les plus nonchalantes odes d'Horace ; oui , tout bien réfléchi , c'est là le plus beau livre poétique de M. Victor Hugo.

Que dirons-nous des Chants du crépuscule ? C'est un mélange de bien et de mal, d'Orientet d'Occident, de politique et d'amour. C'est un souvenir en partie double des Odes et des Feuilles d^ automne. Cette fois le poète s'est occupé beaucoup de la politique contemporaine. Puis ses enfans ont grandi , sa jeune femme n'est plus si jeune ; lui-même il ne trouve pas le même éclat a ce beau soleil qui ne change pas, pendant que tout change sur cette terre qu'il éclaire. Nous avons souvent entendu demander à chaque production nouvelle de M. Victor Hugo : — Y a-t'il progrès? Oiseuse question adressée à une poésie dans tout son éclat, à une imagination dans toute sa puisssance. Pourtant si la question était faite à propos des Chants du crépuscule , nous répondrions hardiment : — Non , Un y a pas pro^ grès, car cette fois vous avez un livre tout-à-fait comme les Odes , tout-à-fait comme les Feuilles d'automne.

C'est la première fois que M. Victor Hugo se ressemble dans un volume de vers , mais enfin il se ressemble. Jusqu'à présent il était impossible de confondre les Orientales avec les Odes et Ballades , et les Feuilles d'automne avec les Orientales ; mais , prenez au hasard une pièce de ce dernier recueil et vous n'en trouverez pas une seule qu'on ne puisse faire entrer dans une de ces trois catégories poétiques. Tantôt c'est une ode comme les odes politiques ; tantôt c'est une invocation à des lieux inconnus comme une orientale-, tantôt c'est un tableau de genre comme une feuille d' automne -^ c'est donc tout-à-fait un poème comme tous les autres poèmes, moins l'originalité. On 3 trouve à la fois du roman et de l'histoire , de l'élégie et du drame ; mais aussi , comme dans tous les livres de M. Hugo , que de belles pages sont là sorties toutes vivantes de cette tête e«

cbulition I Sans doute ce titre nébuleux : Chants du crépuscule , ne veut rien dire ; sans doute le Prélude est une poésie qui ne dit rien de ce qu'elle veut dire; sans doute les vers , qui sentent la révolution de juillet , sont des vers sans portée et sans enthousiasme , mais aussi la pièce intitulée : Noces et Festins est tout-à-fait l'inspiration d'ungiand poète. Quel malheur que nous ne puissions citer que quelques vers I

Après la plus magnifique description d'orgie qui ait jamais été faite depuis le dernier festin de Balthazar , le poète achève ainsi :

Le sombre amphytrion ne veut pas de plats vides, Et la profusion lasse les plus avides ; Et pour choisir parmi tant de mets savoureux, Pour les bien conseiller , sans cesse derrière eux, Ils ont leur conscience, ou ce qu'ainsi l'on nomme : Compagnon clairvoyant, guide sur de tout homme, A qui, par imprudence, et dès les premiers jeux, Les nourrices des rois crèvent toujours les yeux.

Oh ! ce sont là les grands et les heureux du monde, O vie intarissable, oii le bonheur abonde, O magnifique orgie, 6 superbe appareil, Comme on s'enivre bien dans un festin pareil î Comme il doit à travers ces splendeurs éclatantes, Vous passer dans l'esprit mille images flottantes ! Que les rires, les cris, les lampes et le vin. Vous doivent faire en l'ame un tourbillon divin ! Et que l'œil ébloui doit errer avec joie, De tout ce qui ruisselle à tout ce qui flamboie !

Mais tout-à-coup, tandis que l'échauson rieur. Leur verse à tous l'oubli du monde extérieur; A l'heure où table et salle, et valets et convives, Et flambeaux couronnés d'auréoles plus vives, Et l'orchestre caché qui chante jour et nuit, Épanchent plus de joie, et de flamme, et de bruit j Hélas ! à cet instant d'ivresse et de délire. Où le banquet hautain semble éclater de rire, Narguant le peuple assis à la porte, en haillons, Quelqu'un frappe soudain l'escalier des salons. Quelqu'un survient, quelqu'un en bas se fait entendre, Quelqu'un d'inattendu, qu'on devrait bien attendre !

Ne fermez pas la porte, il faut ouvrir d'abord, Il faut qu'on laisse entrer ! et tantôt c'est la mort, Tantôt l'exil qui vient, la bouche haletante, L'une avec un tombeau, l'autre avec une tente ; La mort au pied pesant, l'exil au pas léger, Spectre toujours velu d'un habit étranger! Le spectre est effrayant; il entre dans la salle, Jette sur tous les fronts son ombre colossale. Courbe chaque convive ainsi qu'un arbre au vent.

Puis il en choisit un, le plus ivre souvent, L'arrache du milieu de la salle effrayée, Et l'emporte, la bouche encor mal essuyée.

Au nombre des plus belles pièces de ce recueil il faut placer encore l'ode intitulée : Aa bord de la mer , et celle qui a pour titre : Date Lilia, Ce sont là deux morceaux d'un caractère bien différent , mais empreints tous deux de cette passion irrésistible , qui donne le mouvement et la vie à toute poésie. Au bord de la mer se compose de trois strophes. Voici ce paysage immense , les blés , les eaux , les prés , les bois , le chaume où rit le laboureur ; le golfe fait par Dieu , ces landes , ces montagnes , cette ville où l'homme bourdonne comme l'abeille dans la ruche , et là-bas l'Océan chargé de mâts :

Tout ce que nous voyons, brumeux ou transparent, Flottant dans les clartés , dans les ombres errant, Fuyant, debout, penché, fourmillant, solitaire, Vagues, rochers, gazons, tout cela c'est la terre.

Et là- haut, ces nuages, cet azur, cet espace où reluit le soleil, cet entassement confus , cet éclat lumineux , ces ombres errantes , ces mondes qui tournent , l'étoile qui file, ces printemps qui circulent ;

Eh bien ! nuage, azur, espace, éther, abîmes.

Ce fluide océan, ces régions sublimes,

Cet ensemble ineffable, immense, universel,

Formidable et charmant, contemple : — C'est le ciel !

Et après ce magnifique tableau de la création , éclatant comme deux strophes de Pindare , le poète conclut en ces vers tendres et passionnés comme une ode d'Horace ;

Oh ! oui, la terre est belle et le ciel est superbe, Mais quand ton sein palpite et quand ton œil reluit. Quand ton pas gracieux court si léger sur l'herbe, Que le bruit d'une lyre est moins doux que son bruit.

Lorsque ton frais sourire, aurore de ton ame. Se lève rayonnant sur moi qu'il rajeunit. Et de ta bouche rose, où naît sa douce flamme. Monte jusqu'à ton front comme l'aube au zénith.

Lorsque je te contemple, 6 mon charme suprême, Quand ta noble nature épanouie aux yeux. Comme l'ardent buisson qui contenait Dieu même, Ouvre toutes ses fleurs et jette tous ses feux.

Ce qui sort à la fois de tant de douces choses. Ce qui de ta beauté s'exhale nuit et jour , Comme un parfum formé du souffle de cent roses, C'est bien plus que la terre et le ciel,— c'est l'amour !

Date Lilia est une ode moins passionnée ou du inoins d'une passion plus calme et plus simple. C'est peut-être la plus belle pièce du recueil ; évidemment toute cette belle poésie appartient à la jeune mère de ces beaux enfans dont iM. Hugo salue la septième année avec tant de grâce, de bonheur et d'amour.

Oh ! si vous rencontrez quelque part sous les cieux, Une femme au front pur, au pas grave, aux doux yeux, Que suivent quatre enfans, dont le dernier chancelle, Les surveillant bien tous, — et s'il passe auprès d'elle, Quelqu'aveugle indigent que l'âge appesantit, Mettant une humble aumône aux mains du plus petit ; Si quand la diatribe autour d'un nom s'élance, Vous voyez une femme écouter en silence, Et douter, puis vous dn-e : « Attendons pour juger ! » Quel est celui de nous qu'on ne pourrait charger ? j) On est prêt à ternir les choses les plus belles, w La louange est sans pieds, et le blâme a des ailes. »

Oh! qui que vous soyez, bénissez-la, c'est elle, La sœur visible aux yeux de mon ame immortelle ! Mon orgueil, mon espoir, mon appui, mou recours, Toit de mes jeunes ans, qu'espèrent mes vieux jours, C'est elle ! la vertu sur ma tête penchée, La figure d'albâtre en ma maison cachée.

Et pourtant même dans ce recueil , il y a encore des vers que je préfère à ceuxci. Je ne parle pas de ces jolis et légers petits couplets d'amour qu'on dirait improvisés au clair de la lune par une guitarre espagnole , non plus que des fraîches cantilènes du bord de l'eau chantées aux saules du rivage ; je veux parler de l'iambe vengeur à \ homme qui a vendu une femme. Terrible mais aussi légitime emploi de la poésie î jamais la colère d'Archiloque, jamais l'indignation forcenée de Juvénal, jamais les éloquentes imprécations de l'orateur romain contre Catilina ou Yerrès, n'ont été si loin que les vers de M. Hugo contre cet infâme Deutz, la honte du dixneuvième siècle. M. Hugo le prend au corps , cet homme hideux qui a suivi de si près Judas son aïeul , et il le flagelle de son vers sanglant jusqu'à la mort. Cette ode terrible est la plus belle de toutes les odes de M. Hugo. Cette vengeance impitoyable est la plus abominable vengeance qui ait été tirée d'un grand crime. Deutz I Deutz I son nom hideux et souillé n'est pas dans ces vers. Deutz I Deutz î M. Hugo n'a pas voulu faire tant d'honneur à ce misérable que de le nommer à côté de Louvel. Deutz î Deutz ! comme il est là-dedans écrasé , couvert de crachats et de fange , horrible, infect, souillé , flétri , marqué au fer rouge , déshonoré de toutes les façons , déshonoré dans son nom , dans sa famille , dans sa postérité ; bien plus , déshonoré dans son enfer, si on veut de cet homme aux enfers. Oui, c'est là une belle page d'histoire I oui, voilà comment on écrit avec une plume de fer ; oui c'est ainsi que le poète s'intitule, de son plein droit, législateur de son pays, législateur qui a droit de vie et de mort , de gloire et de honte , d'oubli et d'éternité. En un mot , ces chants du crépuscule^ remplis de souvenirs et d'i-

mitations , poésie indécise comme toute poésie sans opinion arrêtée et sans conviction bien résolue, sont encore, à tout prendre, une belle œuvre, bien que ce soit l'œuvre d'un poète qui doute après avoir été un poète plein de foi.

La croyance, voilà ce qui fait le poète ; le doute est la mort de toute poésie. C'est la croyance qui nous a donné Chateaubriand et Lamartine : croyance à Dieu, croyance au roi , deux croyances qui se tiennent. Le chrétien , le royaliste et le poète , voilà la trinité des martyrs et des méditations poétiques. M. \ ictor Hugo lui aussi a été royaliste et chrétien , et tant qu'il a marché dans cette double voie éclatante de lumière et semée de fleurs , il a été un grand poète qui marchait tout droit à son but sans jamais hésiter.

Aussi quels grands pas il a fait sous le soleil rayonnant de sa poésie î Quels incroyables pro^^rès , elle s'est élevée, cette noble muse que soutenait la charité et l'espérance, colombe ailée qui avait les ailes de la foi î En ce temps-là , dans ses beaux jours d'enthousiasme et de vérité, M. Hugo se plaignait-il du crépuscule? Non, non, il n'avait qu'à s'abandonner à son enthousiasme et jamais la lumière d'en haut ne lui manquait. Yoici déjà quinze ans que M. Hugo s'est révélé un poète, et jamais pendant ces quinze années d'éclat et de style, il ne s'est plaint comme aujourd'hui àeX heure trouble JDiXaixis il ne s'est écrié comme il faitaujourd'iiui : — Nous sommes à l'état de crépuscule ! L' individu est au crépuscule. — Le gouvernement est au crépuscule ! Reproche bizarre, exprimé en termes peu français, et qui, plus que tout le reste, expriment fort bien Vélat nuag-eux de l'ame de M. \ ictor Hugo. C'est qu'en effet il n'y a pas plus de crépuscule aujourd'hui qu'il y a quatre ans, seulement l'esprit de M. Hugo est moins éclairé des rayons d'en haut. C'est qu'en effet , si M. Hugo n'y voit plus jour dans nos ténèbres, ce n'est pas que ces ténèbres soient plus épaisses, c'est que la vue de M. Hugo est devenue moins perçante. Eu un mot, si M. Hugo n'avance plus, c'est qu'il hésite ; s'il ne chante plus si liaut, c'est qu'il n'ose plus chanter ; s'il ne voit plus qu'irrésolution et doute en ce monde, c'est que lui-inènic il doute, il tâtonne, il hésite, il a perdu l'astre de saint Louis qui jusque alors l'avait guidé dans le ciel.

Quand cessera cet état d'indécision ? quand donc M. Hugo retrouvera-t-il son sentier perdu? Question difficile à la quelle je pourrai cependant vous répondre si vous pouvez vous-même me dire quand donc M. Hugo reviendra à l'enthousiasme lyrique, à la foi ingénue, à la naïveté si pleine de courage et de grâce de ses premiers cliants ? Francis Benoit.

ou DOIT CONDUIRE L'AMOUR DE LA PATRIE.

(Suite et fin.)

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