‹ L'Écho de la jeune France (volume 5)Chapitre 118 sur 129 · ATTENTE, PROPOS DE LA FOULE · texte numérisé non relu

ATTENTE, PROPOS DE LA FOULE

— Ils sont plus deux cent mille sur le Mont-du-Salut. On a vu ce matin leurs baïonnettes resplendir au soleil, c'était comme un champ de feu.

— Des Cosacks de Constantin sont allés jusques sous la montagne ;'et ils ont vu mille étendards flotter sur la tente du Moloch de France.

— C'est lui-même qui a pris tous ces drapeaux dans les capitales qu'il a conquises I

— Eh bien, il n'en prendra pas un dans la ville sainte.

— Non, par saint Alexandre-Neusky. S'il a quelque chose de nos glorieuse» bannières, ce ne sera que de leur cendre.

— Oui, oui, que tout soit brûlé , avant qu'il n'y touche I.. Les autres villes sont tombées en sa puissance, parce qu'elles n'étaient pas des villes saintes,,. Mais Moscou.,, il n'y entrera pas. Dieu veille et garde ses remparts.

— C'est un envoyé du ciel, pour châtier les empereurs, les rois et les peuples. Rien ne lui résiste, parce que le Seigneur l'a jeté sur la terre tout armé, et lui a

dit : MARCHE, MARCHE.

— Tu parles comme un Français.

— Oui, c'est vrai, il parle comme un Français.

— C'est un ami du Moloch.

— MortI mort à l'espion.

— Je ne suis point un espion, je ne suis point l'ami des Français, mettez-moi de faction à la porte de la ville, et je le jure par les os de mon père par le sein de ma mère, je tuerai de ma main le premier Français qui osera toucher du pied le pavé de Moscou.

' — Pourquoi vantes-tu la puissance de l'étranger?

— Je ne la vante pas, je la dis...

— Pourquoi la dis-tu ?

— Pour qu'on y résiste.

— Moi, je vous dis que les Français et leur chef n'ont de puissance que cell^

qu'ils tiennent du démon, et nous, nous ayons la force qui vient de Dieu ; pour les vaincre nous n'aurons qu'à nous montrer avec la croix que nous adorons , et le courage que tout vrai Russe porte dans sa poitrine.

— Les Français sont petits et frêles comme des femmes , pour aller les combattre, ne prenez ni canons, ni fusils, ni lances^ prenez des fourches, les Français ne méritent que cela, ils ne pèsent pas plus que des gerbes de blé.

— Nicolas a raison , il ne faut contre ces étrangers que des haches et des fourches. Donnez-nous en, a nous autres femmes moscovites, et vous verrez comme nous moissonnerons ces ennemis de Dieu et des mères.

— Ma voisine a raison, ce sont de véritables ennemis de Dieu et des mères, Dieu, ils ne le prient plus, et les mères, ils leur brisent le cœur, en dévorant les petits enfans.

— Mort I mort I aux monstres ?

— Mort I mort ! aux Français I

— Enfer et damnation à Moloch I

— Enfer et damnation à ceux qui le suivent !

— Gloire à l'aigle de Russie.

— Honte et défaite à l'aigle de France !

— Oui, oui, défaite à l'aigle de l'étranger.

■ — Ah voyez I voyez le vautour français, le vil oiseau de proie, l'oiseau qui ne vit que du sang des colombes et des petits oiseaux dans leurs nids, périra comme celui-ci. Regardez là-haut, c'est un présage , il en sera de même de l'antéchrist qui nous menace... Regardez, regardez.

Alors dans toute cette immense multitude dont je viens de vous redire les propos, il y eut tout-à-coup un grand et solennel silence, et tous les regards se sont subitement attachés sur la croix qui domine le faîte de la principale église. Là un vautour venait de s'embarrasser dans les chaînes qui la soutenaient et y demeurait suspendu.... C'était là un bon augure pour cette foule, dont une grande attente doublait la superstition habituelle... Bientôt mille et mille cris succédèrent au silence que la vue du vautour captif et mourant avait d'abord fait naître, et parmi tous ces cris on entendait :

— Ainsi il en sera de l'aigle de Napoléon.

— Ce hideux vautour a insulté la croix sainte, et voyez-le suspendu, expirant à son pied.

— Ainsi il en sera du Moloch.

— Le Seigneur fera vaincre Moscou, comme il a fait vaincre la croix.

— La croix est appelée sainte, et Moscou aussi. Les deux sont aimées et protégées du ciel.

— Moscou a fait place dans ses rues pour le passage de l'infidèle ; les flots de peuple se sont retirés devant lui... il descendra dans la ville sainte, comme Pharaon descendit jadis dans la route miraculeuse de l'abyme, et cette fois ce sera autre chose que des vagues qui retomberont sur l'impie.

— Oui, oui, du feu comme sur les villes maudites.

Pendant que le peuple se laissait ainsi aller aux grandes idées de vengeance que Rostopchin avait semées à dessein... une autre partie de la foule remplissait les églises : celle-là ne maudissait pas , elle priait ; elle priait sur les tombes des ayeux ; les femmes y avaient mené leurs enfans , comme à un lieu de refuge ; et, devant les autels et dans le sanctuaire, on n'entendait plus chanter des hymnes. Sous les voûtes sacrées, ce n'était que prières muettes... Et sur les dômes dorés des temples , beaucoup d'hommes étaient montés ; et là , à l'aide de longues-vues , regardaient du côté des campagnes pour connaître les mouvemens de l'armée française... Tout-à-coup , du haut des coupoles, un cri a retenti; retenti au loin, haut, lugubre, terrible!

Voici venir l'ennemi I

La voix qui a crié ces solennelles paroles a été si puissante , qu'elle a été entendue partout ; et bien du monde dans la ville sainte assurent encore que ce n'était pas une voix humaine qui avait ainsi crié ; que c'était une voix du ciel, la voix de l'Archange gardien de la cité sainte... Ce qui ferait penser que ceux qui parlent de la sorte ne se trompent pas , c'est que la voix a été entendue partout ; ■ et que nulle part , dans aucun cœur, ces terribles paroles, VOICI VENIR l'ennemi, ne portèrent d'épouvante;... bien au contraire, elles y firent descendre les plus hardies, les plus énergiques résolutions...

Voici venir l'ennemi! criait la multitude ; faisons-lui un lit si mauvais qu'il ne s'y endorme pas, et qu'il quitte tout de suite la patrie.

— Napoléon a dit : Je veux un trône à Moscou. Qu'il y ait une tombe I

— Non , non , pas de tombe pour l'antéchrist ; que ses cendres soient jetées aux vents.

— Les vents emporteront bien d'autres cendres, et celles des églises, et celles des palais, et celles de vos demeures, si vous accomplissez la pensée du gouverneur Rostopchin.

— Qui parle ainsi? qui veut nous attendrir , nous détourner d'une héroïque résolution ?

— C'est un Français I

— A mort le Français!

— Non , ce n'est pas un Français, mais il ne vaut guère mieux , c'est un de leurs amis ; c'est le fils d'un marchand ; il sort de prison où il avait été renfermé pour avoir voulu pousser le peuple à la révolte , il faut en finir avec lui , il faut tuer avec lui les idées françaises .

— Tirez-lui un coup de fusil comme à un chien.

— Coupez-le en morceaux.

— Abattez-lui la tète.

— A mort ! à mort I dépèchons-nous.

I^e père du malheureux jeune homme était au miheu de cette foule qui criait ainsi ; il se montra , et parvint à faire entendre ces mots :

Je suis son père !

La multitude qui avait entendu ces paroles fit tout-à-coup silence, et regarda le vieillard,

Il s'avariça vers son fils

Et des voix s'élevèrent de la foule , disant : Accordons quelques iatans au coupable pour que son père lui parle encore et le bénisse.

jMais le vieillard répondit : IMoi I bénir un traître , jamais I

Puis , étendant la main , d'une voix et d'un geste terrible , il s'écria :

Je te maudis , infâme I . Q2 fut la sentence et le signal de son exécution. La populace, se ruant sur lui,

le déchira en morceaux

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