REVUE LITTERAIRE
FLAVIEIV, ou DE ROME AU DÉSERT, par M. Alex. Guiraud.
Flavien est un roman historique où l'écrivain se propose de placer en regard les mœurs païennes et les mœurs chrétiennes au troisième siècle , et d'opposer au tableau des dissolutions et des crimes de la société païenne qui s'en va L^ spectacle des vertus de cette société nouvelle qui se fonde au pied de la croix , et dont le sang des martyrs arrose les fondemens. En un mot , M. Guiraud veut mettre en action cette épigraphe de son livre : « Le Christ est venu arrêter l'hu- » manité sur le penchant de l'abîme, et lui faire reprendre le chemin des cieux, » dont elle s'était détournée : à lui s'arrête le déclin; à lui commence le » progrès. »
Peu de sujets aussi beaux pouvaient s'offrir à l'écrivain ; car tout ce que les autres époques renferment de dramatique se trouve comme concentré dans cette époque. Il est vrai que M. Guiraud avait à se donner garde d'un voisinage terrible. La période qu'il a choisie pour son action , bien qu'antérieure de ])lus d'un demi-siècle à celle dans laquelle sont placés les Martyrs, offre pourtant des traits de ressemblance si nombreux qu'il a fallu à M. Guiraud plus que de l'iiabileté pour ne pas provoquer des comparaisons et des rapproclicmens.
Nous allons essayer d'esquisser brièvement la marche de l'action du roman.
Il commence par le meurtre de LuciusFestus, préteur d'Afrique, suivi de l'élé-
vation des deux Gordiens à l'empire, élévation provoquée parFlavien et quelques autres jeunes patriciens. Le soir même, dans un banquet donné par Antonius Gordien , Flavien obtient de celui-ci , pour prix de ses services, une jeune chrétienne, nommé Néodémie. Néodémic , fdle d'un esclave gaulois, avait été achetée par les chrétiens d'Alexandrie, qui allaient l'enyoyer à Rome pour y être baptisée et admise au nombre des vierges chrétiennes, lorsqu'elle leur fut arrachée par une sédition et envoyée pour servir au temple de Sérapis. De là elle passa au pouvoir d'Antonius Gordien.
Cependant , tandis qu'à Carthage l'on célébrait l'avènement des Gordiens à 1 empire, par les jeux accoutumés. Capétien , à la tète des Numides, arrive à la porte de cette ville, dont il avait promis le pillage à ses farouches soldats. Leschan ces du combat tournent en sa faveur ; et Flavien , en rentrant au palais, couvert de blessures, se voit forcé par les ordres de Gordien de partir pour l'Italie avec le jeune César Gordien, pour le mettre sous la protection du sénat. Néodémie l'accompagne dans ce voyage. Arrivé à Rome, Flavien est nommé préteur, grâce aux efforts de Faustine,qui l'aimait depuis long-temps, et qui même avait dans le jeune César, réputé fils d'Antonius, un gage de son amour. Rien plus, cette princesse entreprenante parvint à exciter une sédition entre les augustes Maximin et Ralbin , à les faire dépouiller de la pourpre, et à les livrer à l'insulte de la populace. Qu'on nous permette de mettre sous les yeux de nos lecteurs le tableau saisissant que fait M. Guiraud des amertumes dont furent abreuvés ces deux majestés déchues.
« Quelques prétoriens (leur nombre ne s'élevait pas à deux cents) ayant à leur suite (les esclaves et des gens du peuple , mais en petite quantité , car la foule assiégeait le arand cirque, où les jeux capilolius étaient commencés, traînaient en tumulte les deu.v empereurs, tout vivans encore, mais défigurés, mutilés et sales de sang et de boue. Le gladiateur, toujours présent à de tellesfètes, tenait les cordes qui liaient les mains derrière le dos aux deux Auguîtes, et les poussait devant lui, s'arrètant ou marchant, suivant que la iurcur prétorienne avait besoin de se satisfaire par des outrages ou des tortures.
En ce moment, et comme pour faire honneur au palais du jeune César, ils faisaient halte; et la face des deux victimes était tournée vers les magnifiques galeries où Flavien venaitde se montrer. Un cri d'horreur lui échappa à cette vue, etcorameFaustine et son fils venaient de se placer près de lui , Maxime, d'ene voix rauque, mais haute , s'adressant à eux : Regardez-nous bien, s'écria- t-il ; il est bon que vous sachiez com-ment finissent les empereurs. Les prétoriens ne vous laisseront pas le temps de l'oublier.
Les cris de vive Flavien Auguste! couvrirent sa voix avantqu'il eût achevé, et un prétorien s'approchant de lui : « C'est ta barbe qui te donne cet air triste, » lui dit-il, et il lui en arrachait les poils, sans que Maxime exprimât la moindre émotion.
Et un autre à Balbin, dont la tête blanchie se laissait tomber de fatigue et de souffrance sur sa poitrine : « Lève donc la tète, empereur du sénat , toi qui la portais si haute hier, faut-il qi.e cette épée te la soutienne? »
D'autres encore : « As-tu soif? la journée est chaude; liens, voilà du vin de Crète, (ligne des celliers impériaux. » Et ils ramassaient, dans une écuelle de bois à demi brisée, l'eau sale d'un égoùt, et la portaient à sa bouche; et les rires slupides et féroces de la loKJe accompagnaient ces outrages; elle n'interrompait par intervalle ses fureurs que pour crier en tumulte : vive Flavien Auguste!
Fausline, qui ne s'allcndail pas à un tel spectacle en se montrant à ses galeries, cl qui i>ensail n'avoir à y écouler que les acclamations que ses émissaires avaient provoquées»
laissant aux appartemens du palais le soin de garder le secret du destin des deux empereurs, Fausline, quelque horreur que lui inspirât le tableau qu'on était venu lui présenter, craig-nit néanmoins de la laisser paraître , et n'osa désavouer, par un témoignage éclatant, les hommes que ses suggestions avaient excités. Elle demeura donc à sa phce , tenant à ses côtés son jeune fils, qui détournait la tête en pleurant ; et pendant ce temps , une jeune femme, une dame romaine, comme ses hahits l'indiquaient, écartait de ses faibles bras la foule qui se pressait autour des deux victimes , et au grand étonnement de cette foule barbare, que sa pitié désarmait, elle allait étancher avec son voile le sang qui souillait ces vénérables visages , et essuyer la boue dont ils étaient couverts. L'œil mourant de Balbin se ranima un moment, et il dit à cette femme : )> Qu'avons-nous donc fait pour mériter ainsi ta pitié?
— Il m'a été enseigné , répondit-elle , que tous les hommes étaient frères.
— Ah ! lui dit Maxime du fond de l'àme, je ne sais pas au nom de quel dieu tu fais toutes ces choses ; mais demande-lui d'en finir avec nous, en poussant dans nos entrailles le glaive de ces bourreaux.
— Celui qui m'ordonne de vous plaindre et de vous secourir, répondit celte jeune femme, a souffert plus long-temps que vous, et pourtant il était Dieu.
Elle achevait à peine ces mots, qu'un mouvement de la foule la sépara de ceux qu'elle consolait ; et des esclaves qui l'avaient suivie l'emportèrent sous les péristyles du palais de Fausline.
Faustine avait suivi de l'œil cette scène toucliantc, et une vive rougeur avait soudain coloré son front pâle, car elle avait reconnu Néodémie. »
Pourtant Néodémie a gagné le cœur de son maître, et est devenue son épouse. La jalousie de Faustine poursuit Néodémie, qui est obligée de se retirer à Nazies. Là, reconnue pour chrétienne, elle est condamnée avec d'autres vierges à otre dévorée par un lion de Lybie. Maïs le lion , moins cruel que les monstres à ligure humaine qui garnissaient les gradins de l'amphithéâtre, s'avança caressant et soumis aux pieds de la servante de Dieu , sans lui faire aucun mal. Flavien était là, et étant parvenu à soustraire son épouse à ses bourreaux, il l'emmena avec lui à Alexandrie. Là devait se consommer son glorieux martyre. Un jour qu'elle assistait aux jeux du cirque, assise à côté de son époux, elle voit descendre dans l'arène trois vierges chrétiennes. Animée par leur exemple, elle si* déclare chrétienne, et s'élance pour se joindre à elles. C'est là qu'elle fut reconnue par le gladiateur son père, qui, dans l'impossibilité delà sauver, lui donna la mort le lendemain, dans la prison , pour la soustraire à l'avide cruauté du peuple.
Bientôt la grâce touche le cœur de Flavien , la vérité éclaire son esprit , et il devient chrétien. Chrétien , son ame fatiguée du spectacle du monde, demande aux déserts de la Thébaïde un asile pour y cacher le reste de sa vie, et expier par la pénitence les égaremens de sa jeunesse.
Cependant Faustine. tremblant pour la vie de son fils, que le terrible gladiateur avait menacée, va dans le désert réclamer les prières d'un saint solitaire, dont les exhortations la décident à consacrer à Dieu le reste de ses jours dans la solitude. Le jeune Gordien eut le même sort que Néodémie ; et Faustine et Flavien finirent leurs jours dans le désert.
C'est à peu près le fond de ce roman , très-reinarquable pour le fond et pour le style. On voit que M. Guiraud connaît parfaitement l'histoire de cette époque. Il dit que ce roman n'est en quelque sorte que la préface en action d'un livre
plus important, auquel il a déjà consacré dix ans d'études, où il démontrera que le progrès n'est possible et réel que depuis la rédemption.
On pourrait reprocher à M. Guiraud quelques lenteurs dans l'action et le caractère indécis de son héros. Mais ces défauts sont peu de chose auprès de la magnifique moralité qui ressort de son livre. On y retrouve , à chaque page , comme l'empreinte de cette pensée puissante qui travaille le monde , surtout depuis quelques années , pensée dont Y Echo de la Jeune France n'a cessé, depuis son apparition , d'être l'organe, pensée de restauration scientifique dans un sens religieux. La science a rougi d'avoir pu être un seul instant la complice des ennemis de Dieu et de son Christ. Aussi , voyez comme elle se hâte de venir faire amende honorable aux autels de la vérité ! Nous l'y avons vue, aux pieds de ces autels , repentante et néanmoins pleine de confiance ; car elle sait qu'elle a une mission. Et alors, nous nous sommes dit : Prenons courage, l'heure du salut ne tardera pas à sonner I
BULLETIi\ ENCYCLOPÉDIQUE.
L'administration de VÉcho de la Jeune France nous ayant conOé la rédaction de son bulletin scientifique et industriel, nous croyons pouvoir prendre l'engagement de tenir dorénavant ses lecteur» au courant de tout ce qui se fera de neuf dans les sciences et l'industrie. J. O. D.