CHROXIQUE DE LA PREMIÈRE QU!XZAL\E D'AOUT
Quels étranges spectacles sont doancsau monde par les hommes qui tiennent en main les destinées delà France?
Il y a cinq ans, ou disait plm de procès à la presse : on disait à de jeune* hommes : je suis plus républicain que vous .
Il y a cinq ans, on proclamait comme une institution immuable, l'application du jury aux délits politiques, et surtout aux délits de la presse. :
U y a cinq ans, dans les derniers instans de ces quelques heures de séance où nous furent octroyées par 319 députés une royauté et une charte, un député s'élançait a la tribune et venait avec une ardente parole, demander que l'imprescriptible principe de la souveraineté du peuple consacré déjà par la nouvelle charte, fût inscrit dans sou préambule.
Or, voici que maintenant de par le pouvoir qui rendait foi et hommage à la presse pour sa couronne, des lois sont apportées aux chambres qui veulent étouffer la presse sous le poids des condamnations, lui faire une censure par l'atrocité des peines :
De par le pouvoir fondé sur la souveraineté populaire, discuter le principe où la forme du gouvernement devient un crime justiciable d'une peine corporelle qui veut emporter l'infamie, d'une peine pécuniaire qui rétablit la confiscation :
De par le pouvoir né d'une révolution qui venait de fouler aux pieds une inviolabilité royale, consacréopar huit siècles de grandeur, l'inviolabilité royale prétend à de tels respects, que l'allusion même à la personne du chef de l'état est interdite comme un délit.
De par le pouvoir qui promettait solennellement le jury aux délits politiques , les délits de presse se iransformcnl en crime pour qu'on puisse les traduire en cour des i)airs;depar ce pouvoir encore, des atteintes sont portées à la constitution du jury ; les conditions qu'on avaient jugées nécessaires pour la justice des condamnations , ces conditions, on les change , en augmentant les chances de condamnations : pourvu que la presse soit plus souvent frappée par la loi nouvelle , peu importe que quelques tètes do plus reviennent à l'échafaud, quelques prisonniers de plus aux tortures des prisons.
De par le pouvoir enfin qui ne savait parler qu'humanité et philantropie , les garanties de la mise en accusation sont enlevées aux accusés politiques; pour eux des formes de procédure sont établies, qu'iiicr du haut de la tribune, un député comparait à ces précédons des tribunaux révolutionnaires que nous avons déji vus revivre dans les procès de la cour des pairs.
Ainsi liberté delà presse, institution du jury, législation criminelle, les lois du 4 août 1835 s'attaquent à tout ce que le 7 août 1830 avait promis de respecter; et pourtant avant quinze jours ces lois auront été votées au pas de course par les deux chambres, elles étaleront dans les colonnes 'oflicielles du Moniteur leurs pénalités inouies, leurs innovations judiciaires renouvelées de la Convention ; car partout au-dessus de nous, vous trouverez des pensées violentes dans la chambre des députés comme dans le conseil des ministres, dans les rangs mutilés de la pairie comme sur les bancs du Palais-Bourbon.
Hier, en s'cfforçant même d'étouffer par ses clameurs les protestations généreuses qui s'élevaient dans son sein, la majorité de la chambre des députés adoptait déjà cette loi de procédure qui veut donner aux cours d'assises la juslice expédilive des commissions militaires. Hier aussi, en condamnant en masse les accusés lyonnais du procès d'avril, en condamnant des accusés qui n'a-
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valent pas fait entendre leur défense , en appliquant ainsi à l'avance au Luxembourg la loi qu'on volait ailleurs, la ciiai^Jibrc des pairs nous donnait une nouvelle preuve de son dévouement aux volontés ministérielles.
Pour nous, ce qui nous frappe surtout dans ce qui se passe sous nos yeux, c'est qu'auprès de ce gâchis d'apostasie et de réaction , des signes certains de rénovation se montrent et se révèlent plus que jamais; c'est que le respect des idées sociales se manifeste parmi nous, à ce point que le pouvoir lui-même veut sembler s'incliner devant elles. Oublions si vous voulez les conséquences logiques de la souveraineté populaire , le principe dissolvant de toute autorité qui emporte et les gouvernemens et les hommes qui ont pu lui demander un appui : mais écoutez les discours de nos ministres, voyez comme ils se lamentent sur le désordre moral qui oppresse la société, sur les passions désordonnées qui l'agitent; voyez comme ils cherchent à jeter sur leurs misères l'autorité de ces principes éternels qui méconnus ou respectés font mourir où vivre les peuples ; voyez comme ils abandonnent les fêtes patriotiques du Panthéon pour les fêtes religieuses de Notre-Dame.
Pourquoi donc ces hommes qui n'ont tenu compte de Dieu et de la religion pendant cinq années, qui à deux pas des Tuileries ont laissé dévaster une église, pourquoi ces hommes iraient-ils vers Dieu et la religion s'ils ne comprenaient pas que le peuple devient croyant et que le peuple les y pousse? Pourquoi se feraient-ils moralistes de tribune, eux qui ont invoqué autrefois comme principe de leur gouvernement l'absurde et fatale doctrine de la nécessité , s'ils ne comprenaient pas que le besoin de l'ordre moral se fait impérieusement sentir à la société? Insensés qui ne voient pas que le iour où la France voudra l'ordre moral et la religion , la France ne voudra plus de leurs mensonges, et qu'on ne leur laissera pas jouor la religion et la morale comme ils ont joué la liberté.
C'est surtout en les envisageant de ces points de vue que les lois du 4 août 1835 paraissent mesquines et impuissantes; ils parlent d'ordre moral ; ils veulent moraliser la société! et qu'y a-t-il donc de plus immoral que de venir ainsi publiquement donner un démenti à son passé! Ils veulent moraliser la société! et dans ces lois même qu'ils destinent à cette mission, l'immoralité coule à pleins bords; la délation est commandée dans un article; dans un autre on défend au juge d'avoir le courage de son opinion... Ils parlent enfin de moraliser la société, et à cette société qui veut des croyances, qu'apportent-ils? Des années de prison et des amendes: qu'apportent-ils encore? La défense de discuter le principe du gouvernement. Attendez : la société va s'agenouiller devant vos portefeuilles de ministres, elle prendra pour article de foi la constitution de 1830 revisée par votre bon plaisir; elle espère qu'un nouveau catéchisme impérial va lui imposer comme un dogme le dévouement au pouvoir du 7 août.
Mais parlons sérieusement des choses sérieuses et graves : Rétablir l'ordre moral en France est une tâche impossible pour les hommes qui essayent de nous gouverner ; ce qui fait le désordre, c'est l'encouragement donné au désordre par le succès des révolutions, par les rapides fortunes des hommes qui ont travaillé à les amener : voyez plutôt : les chambres n'ont-elles pas inutilement accordé au pouvoir tout ce qu'on leur a demandé au nom de l'ordre. On a donné des millions pour les fonds secrets de la police ; on a donné des lois contre les associations, des lois contre les barricades, et l'ordre moral ne s'est pas rétabli; la prison et les amendes de la presse n'y feront pas plus que les baïonnettes et les mitraillades de Lyon et de Paris: qu'on discute ou non le principe du gouvernement, les faits resteront avec leurs implacables entraîncmens, leur irrésistible puissance: seulement un enseignement de plus nous sera venu, et sans doute nous finirons par comprendre que les révolutions sont par tropfatales aux libertés des peuples, à leurs progrès vers le bien : nous finirons par nous rappeler qu'il y a quelque part sur la terre d'exil le représentant d'un principe qui nous fut déjà propice après trente années de désastres et de vicissitudes.
Un mot seulement encore sur les tristes résultats qu'ont amené ù l'extérieur et nos procès et nos discordes : il ya plus d'un mois que sur les côtes d'Afrique, deux mille Français ont dû se retirer devant une armée de dix mille Arabes, plus d'un mois qu'un chef arabe s'est joué de la foi promise, et qu'il est fier sans doute de son impunité. Pendant qu'on déclare ici la guerre à la presse , on laisse sans vengeance l'insulte faite h nos armes: on oublie que l'anniversaire d'une conquête a été remplacé par l'anniversaire d'une défaite; et c'est ainsi qu'il arrive aux pouvoirs révolutionnaires de ne pas mieux garder l'houncui^ du pays que ses libertés, J.
JULES FORFELIER.
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