QUESTIONS SOCIALES
PU PRÉSENT ï;t de i^'avenib.
Déjà , tant la Providence presse le mouvement qui emporte le monde , il nous est permis de nous féliciter de la direction imprimée à nos travaux. Si nous n'avions aspiré qu'à une honorable mais stérile popularité , nous n'aurions point résisté à la puissance de nos anciennes sympathies ; nous nous serions abandonnés au courant de nos affections , et , comme tant d'autres , nous aurions placé en seconde ligne , rejeté sur le second plan , la société avec ses Jjesoins nouveaux et les conditions fondamentales de son existence. Mais, et nous FRANCE, 1" SEPTEMBRE 1835. 3' ANNÉE. T03IE 3. N» 12.
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osons le dire, nous avons voulu davantage , parce que les premiers nous avons aperçu qu'un changement qui ne pénétrerait point au-delà de la surface, qu'une mutation de noms propres ne pouvaient réaliser, au moins d'une manière durable, le plus cher de nos vœux. Nous avons donc inscrit sur notre drapeau le mot réforme sociale , et fidèles à cette noble devise, au lieu de descendre dans l'arène des partis, nous nous sommes placés au-dessus des passions de tous, et nous n'avons fait entendre que des paroles de paix et de régénération. Or, ce serait mal nous connaître que de nous accuser d'une coupable insouciance. Purifiez la société , reveillez les sentiinens d'iionneur, de vertu, de reUgion qui sommeillent engloutis au fond des cœurs , et puis reposez-vous , car sans vous et même malgré vous , la société reviendra d'elle-même au seul ordre qui ne soit ni une tyrannie ni une usurpation.
Le public comprit bientôt la mission que nous nous étions imposée, et comme elle était remplie avec zèle , elle fut récompensée par le succès. Ce succès fut tel, qu entrés seuls dans la carrière , nous y fûmes bientôt suivis par une jeunesse ardente et généreuse. Qui ne sait combien les questions de haute sociabilité ont acquis d'importance en ces derniers temps ? La route que nous avons ouverte est déjà une route frayée, et nous remercions la Providence de nous avoir donné un si grand nombre d'auxihaires. Ce nombre va maintenant s'accroître , et comme il arrive souvent , le bien sortira du mal , car les lois si oppressives qui menacent la presse porteront des fruits amers d'abord , mais doux ensuite. Le cours d'un fleuve puissant peut être détourné, mais l'eau qui baignait ses rives ne périt point pour cela. Elle s'épanche ailleurs , et c'est en se jouant des vains efforts de l'homme qu'elle va ravager ou féconder une nouvelle contrée.
Or, il en sera ainsi de la presse. La loi Broglie changera la forme extérieure des diverses oppositions qui menacent le gouvernement, mais elle ne les détruira point , et celui qui l'a présentée aux chambres n'y gaguera que la honte attachée au souvenir d'une ignoble apostasie. Certes , le chef des doctrinaires a raison de déplorer la profonde corruption de notre siècle I Certes , il a raison lorsqu'il prédit la fin prochaine d'une société sans foi , sans pudeur, sans conscience I Lui et les siens ne sont-ils pas la vivante preuve de cette efïVayante perversité î Eh quoi I ce qu'ils appelaient juste, saint, légitime, la défense de l'accusé, la liberté de la pensée, les droits qu'ils proclamaient inviolables il y a cinq ans , au nom desquels ils ont renversé un trône, ces droits, ils les foulent elFrontément aux pieds , ils les anéantissent, et tout cela, osent-ils dire, par amour de cette charte donnée en échange de toutes les gloires , de toutes les prospérités de la restauration, \raiment , on serait tenté de croire qu'à force de parler de droit et de justice , ils s'imaginent les avoir inventés , et qu'à ce titre , en vertu de je ne sais quel brevet daté pcuf- être de Chantilly , ils peuvent les vendre, les prêter ou les louer au gré de leur mobile intérêt. Le rouge monte au front lorsqu'on voit prostituer ainsi ce qu'il y a de plus saint sur la terre , et l'on se demande avec un indicible efïVoi si la société où se passent de pareilles choses , oui est administrée par de pareils hommes , n'est point une société perdue.
Heureusement, ce n'est pas sans motif que les mots <« Dieu protège la France, >» sont gravés autour de nos monnaies. L'honneur de la France n'est point celui des doctrinaires, et la perte de l'un sera le salut de l'autre. Il est bon que la pédantesquG versatilité des intrigans qui depuis 1815 pèsent comme un cauchemar sur
les destinées de notre belle patrie , soit enfin montrée au grand jour. Il est bon que l'on voie avec une incontestable évidence que les principes qu'ils ont si long-temps exploités n'étaient que les prétextes d'une insatiable ambition , les osselets dont elle se servait pour amuser ses dupes. Il est bon surtout que le pays ne puisse plus accorder de confiance à quiconque la justifie seulement par de vaines paroles que le vent emporte avec les circonstances qui les ont inspirées. La cause de la réforme sociale avait besoin de ce code monstrueux. Il fallait la loi Broglie pour la délivrer à jamais et des auteurs de cette loi et des hypocrites amis qui protestent encore de leur amour de l'ordre , de la liberté , du droit , et qui cependant ne croyent pas en Dieu. Si les doctrinaires mentent aujourd'hui à leur passé , pourquoi ceux qui flétrissent d'un même mépris les traditions de leurs pères n'en feraient-ils pas un jour autant ?
Notre bannière donc ne sera bientôt plus entourée que de chrétiens, et ils se presseront tous autour d'elle , grâce à la sauvage niaiserie des dracons de 1835. Pourquoi ne dirions-nous point ici toute notre pensée? Il est une fraction noble et généreuse de l'opposition qu'accompagnent nos vœux , mais dont nous avons plus d'une fois déploré l'imprudence. La première des restaurations, et après tout la seule durable et la plus importante , c'est la restauration de la société elle-même , restauration impossible si ce n'est par l'action combinée de la foi et delà charité. Celle-là ne peut s'opérer qu'à l'aide du temps, par des travaux étrangers à toute passion, par la science à la fois et par l'amour du sacrifice. Cette restauration, nous l'avons provoquée de tous nos efforts, assurés que nous sommes que la France , rendue à l'amour de l'ordre , en conquerera bientôt tous les élémens, tous, disons-nous, et sans exception. C'était ainsi que nous avions conçu notre tâche, et nous pouvons nous rendre ce témoignage , que jusqu'à ce jour elle a été remplie avec quelque honneur et quelque dévouement. Pendant que d'autres s'abandonnaient à d'irritantes discussions, et préparaient sans s'en douter une excuse à la mauvaise foi ministérielle , nous avancions lentement peut-être , mais avec assurance , vers le but plus élevé que nous nous étions proposé. Des préventions dissipées, d'odieux préjugés à jamais détruits, un mutuel amour entre beaucoup de cœurs faits pour s'entendre , voilà les résultats de notre passé. Que leur reste-t-il du leur? Une part involontaire de complicité à la plus odieuse des lois qui aient déshonoré notre législation.
Loin de nous la pensée de leur faire un crime d'une maladresse toute de zèle et d'entraînement ; mais néanmoins nous avons le droit de nous applaudir, nous qui avons montré une franchise au moins égale , de nous être choisi un terrain où nous pouvons braver les fureurs légales du juste-milieu, un terrain où bientôt ils viendront combattre à nos côtés. Ce que nous avons été jusqu'à ce jour, nous le serons encore , et cela sans subterfuge ni équivoque. C'est la tête haute , à la face du soleil , que nous attaquerons le mal , parce que nous faisons la guerre à son principe intime , et non à ses manifestations accidentelles. Certes^ si quelque chose peut étonner l'intelligence , c'est que des hommes aussi honorables qu'éclairés aient pu attendre si long-temps pour suivre notre exemple, c'est surtout qu'ils se soient tellement mépris sur les véritables causes du malaise social , que leur erreur durerait encore si le ministère n'avait, pour ainsi parler, arraché de force les écailles qui leur couvraient les yeux.
Aujourd'hui, toutes les illusions sont évanouies, et la dernière phase révolu-
tionnaire , la période du désenchantement universel va enfin commencer. Là tactique de Topposition , les embarras du ministère prendront un autre aspect , et l'avenir de la France sera déterminé par ce double changement. Yoici , nou? ne craignons pas de le prédire , ce qui arrivera.
Avec la loi Broglie, amendée par M. Sauzet, le langage des journaux de l'opposition se modifiera d'abord d'une manière si complète , ses journaux deviendront si pâles qu'ils perdront la plupart de leurs lecteurs. La presse clandestine fournira , il est vrai , une abondante pâture à la malignité publique , mais le dégoût en fera justice, et quand la presse quotidienne sera revenue de son abattement, elle réagira de nouveau sur l'opinion , grâce à la transparence du voile dont elle couvrira sa pensée. Guettée par le parquet , elle expiera ses premières témérités sous le poids des amendes , et les colonies se peupleront d'écrivains livrés par le vote secret du jury à la fièvre jaune, ce choléra des tropiques. Bientôt il y aura réaction dans les esprits , et la pitié pour les opprimés sera de la colère coutre les oppresseurs. Alors , le vote secret perdra son efficacité , et le scandale des acquittemens se renouvellera. On aura trouvé dans le commencement des hommes fanatiques de V ordre au point de frapper d'une amende de 50,000 francs la plus légère attaque contre le ministère, sous prétexte que le roi nomme ses ministres , et qu'ainsi tout outrage à la fértit des uns est un attentat contre la personne de l'autre. Mais ces fanatiques, hués et méprisés, feront place à d'autres que l'opinion publique contiendra enfin , et la presse retrouvera sa première liberté à l'égard des actes de l'administration et de la pohtique générale du royaume. A partir de ce moment , les questions purement sociales absorberont l'attention publique ; chaque parti , enveloppant son drapeau sans le cacher, les discutera dans l'esprit qui lui est propre , et les prosélites faits à ses nouvelles opinions seront acquis à ses anciennes doctrines. Or, cette discussion sera éminemment favorable aux royalistes, car la cause de la sociabilité humaine tes la leur, au moiiis en ce sens , qu'ils ne l'ont jamais séparée de la cause de Dieu. Comme nous et avec nous , ils s'occuperont spécialement des intérêts du pauvre , de sa régénération morale et matérielle. Ils lutteront ainsi de popularité avec leurs adversaires naturels , et pendant que le ministère demeurera responsable de tous les maux qui affligent la société , ils obtiendront , à notre exemple , cette part d'influence que jamais malade n'a refusée à la bienveillante habileté du médecin dans lequel il a foi.
Armé d'une puissance dictatoriale, réduit à en abuser pour vivre, combien différente sera la position du ministère ? Pendant cinq années il avait vécu des divisions de la France , opposant le royaliste au républicain , le républicain au royaliste , et les neutralisant l'un par l'autre. Mais voici que dans un accès de vertige, il assure une prochaine existence au Croquemitaine du juste-milieu , à l'alliance carlo-républicaine, car il donne un besoin commun, un intérêt commun à ces deux éternels rivaux. Incapables de s'entendre sur les questions de principes, ils s'entendront même à leur insu quant à cette liberté pratique dont ils ne peuvent se passer, et le tiers-parti , l'opposition dynastique , en un mot quiconque ne s'est point inféodé aux doctrinaires , s'entendra encore avec eux. Les intentions , les désirs seront divers^, les actes , les paroles seront les mêmes , car la tyrannie de la loi imposera silence aux convictions intimes, et grâce à l'imprudence du ministère , il y aura unité dans les efforts dç ses ennemis. Contenu
par la peur, cette idole de M. Guizot, le républicain n'épouvantera plus le pays de ses féroces utopies ; il se fondra dans la masse générale de l'opposition , et la terreur qu'il inspirait ne sera plus le meilleur, le plus puissant auxiliaire du système actuel. Ainsi, les doctrinaires auront créé une coalition sincère, et par conséquent irrésistible; ils se seront placés dans la position qui fut mortelle à la branche aînée ; ils seront seuls contre tous , et les discordes de leurs adversaires ne recommenceront qu'après l'abrogation des lois nouvelles, de ces lois prodigieusies, puisqu'elles auront niomentanément concilié ce qui sans elles eût été à jamais inconciliable.
Mais les fautes du pouvoir ne seront pas perdues pour la France , et la cause de la réforme sociale fera , au milieu de nos nouveaux débats , de nouvelles et précieuses conquêtes. La forme plus grave de la discussion sera déjà un bienfait, et les hommes de conscience à la fois et de réflexion, n'hésiteront plus à entrer dans une arène qui n'est plus libre que pour eux. Le Sénégal attend ceux qui oseront faire rire encore la France des ridicules ministériels ; la loi punit d'une mort vivante , plonge dans un sépulcre ardent l'écrivain qui s'abandonne à l'ardeur de son indignation. L'opposition, sous peine de la vie, devra donc être austère , méditative , rationnelle. Or, celle-là , qui peut la faire avec plus de force, avec plus de succès que les hommes toujours occupés des besoins réels et permanens de la société ? Comme si le gouvernement eût craint que la légèreté du public leur refusât une attention soutenue, il les investit du monopole de la presse. Qu'ils se hâtent de s'en servir î Ce n'est pas pour rien que Dieu leur a préparé une si belle occasion ! Ce n'est pas pour rien qu'il a frappé les doctrinaires d'aveuglement î
Quels sont, au Tribunal de la Philosophie, les auteurs et les complices
de l'attentat du 28 juillet?
a C'est toi qui l'as forgée. »
(Un soldat, en perçant de son épée Marins, maître de forges devenu roi. — Histoire du Bas-Empire.)
La cause première d'une action humaine est , après Dieu (sans lequel on ne conçoit pas même de cause) , la volonté de l'homme auteur de l'action.
Il résulte de là, et nous tenons à le dire, que Fîeschi est, en un sens, le premier coupable et le plus profondément coupable de l'attentat ; qu'aucune autre cause seconde de son crime , aucun complice proche ou éloigné ne saurait en diminuer l'horreur ni le châtiment.
Mais , pour être un criminel par lui-même , Fieschi n'exclut pas , il suppose au contraire d'autres criminels plus grands, des criminels de prenûère majesté. Une tause première de crime , loin d'écarter, appelle une foule de causes antécédentes.
Les plus éloignées en apparence ne sont même , au fond , que les plus vraies et les plus coupables.
Voici celles qu'il est possible de caractériser, dans l'ordre inverse de leur gravité :
I. La société toute entière est , d'une certaine façon, solidaire des crimes d'un de ses membres ; car on ne saurait concevoir /^/i coupable au milieu d'itue fou le d'hom-
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jnes constaminent charitables dans leurs rapports avec lui. Seulement, la société est, de toutes les causes criminelles , la plus éloignée , la moins sensible , et la moins susceptible de châtiment humain. (Un autre glaire, V exterminateur, s'est réservé ici le droit pénal )
La pitié que nous inspire dès à présent Fieschi lui-même, et celle qu'il nous inspirera le jour de son exécution , n'est pas autre chose que la preuve secrète et éclatante de notre solidarité commune, même avee lui.
IL Le père et la mère , qui sont les premiers maîtres , les maîtres proprement dits , qui sont les seconds , ne sont aussi que les causes les plus immédiates , les plus visibles , de l'inconduite et de la corruption d'un enfant donné ; et ceux-là , sont susceptibles de châtimens , même légaux, dont l'histoire offre des exemples.
IIL Mais le Gouvernement est le grand coupable par excellence, parce qu'il est incontestablement la grande cause des erreurs et des crimes des citoyens.
Le gouvernement pourrait ici s'entendre d'une suite de gouvernemens successifs ; seulement. Dieu n'a pas voulu que l'esprit humain pût dresser, autrement qu'en haute philosophie , et dans un ouvrage ex professa, un acte d'accusation contre les pouvoirs éloignés.
Nous ne pouvons donc parler ici que du gouvernement contemporain de l'erreur et du crime en question.
Mais il faut ici décomposer encore le gouvernement , et , pour ne parler que du nôtre , avouons qu'il semble avoir pris à tâche de multiplier , avec ses actes successifs , ses causes et son action de corruption sur la société.
Et d'abord, son Personnel tout entier avait pris soin , et cela dans ses livres de toutes sortes , dans Ses innombrables journaux triomphans et dévorés, dont les feuilles qu'il va déchirer aujourd'hui ne sont que des lambeaux, il avait pris soin, disons-nous, de poser, comme des vérités, toutes les erreurs; comme des droits , toutes les libertés ; comme des actes d'héroïsme , tous les crimes d'état. Et cela long-temps avant son érection en gouvernement.
Fieschi écoulait , machinalement , ses plus belles années , de 28 à 35 ans , au milieu de ce double enseignement quotidien , meurtrier et régicide.
Le Personnel en question se fait gouvernement au nom de l'insurrection , et c'est sur le renvoi et le bannissement d'un Roi par excellence , et sur le pavé empreint du sang des plus fidèles serviteurs de celui-ci , qu'il place son trône improvisé. Or, Benjamin-Constant l'a dit: u Chacun aune insurrection pour but, dès que tous ont une insurrection pour modèle. »
Après cela, le gouvernement se fait législateur.
Sa charte repose perpétuellement, exclusivement, siU" la souveraineté du peuple, c'est-à-dire sur celle de Fieschi, au prorata de sa popularité, tout aussi bien que sur celle de Î\L Persil.
Et qu'on lie dise pas qu'il y a loin de l'idée d'une souveraineté morale à l'idée d'un droit de glaive I il y a entre elles le rapport tout entier du principe avec la conséquence. Elles se confondent presque dans la tête d'un philosophe rationaliste: comment ne le feraient-elles pas dans celle d'un vieux soldat de Murât, que l'infortune, l'iniquité ou la justice, qui ne sont guères différentes, ont depuis long-temps familiarisé avec le mécontentement, l'impatience , le dégoût de sa propre vie, et par suite avec le dédain de la vie de ses semblables, avec surtout la haine de la vie de ses supérieurs, avec l'inhumanité , avec la cruauté; car tous
les sentimens, depuis le plus près de la charité jusqu'au plus éloigné, s'enchaînent. La seule vue du droit de guerre dans le souverain et du droit de glaii'e dans le bourreau, est capable de convaincre, et à convaincu un ignorant du droit de vie et de mort contre un ennemi personnel, (lequel est rarement innocent) et à .plus forte raison, contre ce qu'on s'est imaginé, à tort ou à raison, un ennemi de la société, c'est-à-dire un roi.
Au fond, il n'y a qu'w/i infiniment petit entre un Saint et un scélérat : « Otez, suspendez la seule idée de Dieu dans un homme, disait le chancehcr Bacon, et vous en faites, jusqu'à l'idée contraire, un monstre I »
Dieu n'est qu'zm mot a dit en elFet Louvel, le précédent deFieschi. (1) Vous parlez, je le sais, depuis quinze jours, de Proi^idcnce, comme Robespierre à' Etre Suprême (le nom de Dieu semble vous faire encore peur !) ; mais il est bien temps I donnez à votre religion, à votre apostolat usurpé, un effet rétroactif au 28 juillet III...
La charte du gouvernement repose sur la souveraineté de Fieschi. Ce n'est rien. Les actes solennels du gouvernement vont à dire à Fieschi, à lui enseigner le régicide lui-même. Et pour ne citer qu'un grand fait , entre mille, n'a-t-onpas naguère déplacé la pierre qui voilait, pour les fils de Louvel, le sang d'un roi, sur le sol où Louvel commit le crime ? (2)
Si encore, en dédaignant les grandes causes d'inimitiés et de meurtres, vous vous étiez procuré les petits motifs de tolérance dans vos adversaires î Mais non.
Et d'abord, vous avez voulu, envers et contre tous les conseils , (3) lorsqu'd vous était si facile, si naturel, avec une amnistie, en vous délivrant de vos ennemis, de consolider vos amis, d'en augmenter le nombre, vous avez voulu, dis-]e affronter les chances, les incidens, les difficultés, les irritations, les scandales, et tout cela à l'infini, d'un procès dont les fastes judiciaires des nations n'avaient pas encore offert d'exemple, soit pour le nombre et les qualités des accusés, des témoins, des juges, des avocats, des intéressés privés et publics ; soit pour l'etran-
(1) Voici le jugement de Leibnitz sur les conséquences directes de l'incrédulité : « Ceux qui se croient déchargés de l'importune crainte d'une Providence surveillante et d'un avenir menaçant, lâchent la bride à leurs passions brutales , et tournent leur esprit à séduire et à corrompre les autres; et, s'ils sont ambitieux et d'un caractère un peu dur, ils seront capables, pour leur plaisir ou pour leur avancement, de mettre le feu aux quatre coins de la terre; et j'en ai connu de celte trempe que la mort a enlevés. » — Il en est resté en-dehors du gouvernement ; il y en a même peut-être surtout dedans
(2) Le roi a oublié ici la maxime des rois, qui sont, au rapport de Tacite, dans l'usage et dans l'obligation de venger, par égoïsme, leurs prédécesseurs. Le crime de Louvel était en effet de ceux : Cujus ultor estquisquis successit.
L'historien impérial ajoute : Tradito principibus more, muninientum in pi'œsens, in posterum ultionem {Note de l'auteur.)
(3) M. MadroUe, en particulier, n'a publié son ouvrage intitulé : Un roi devant ses pairs, que pour prévenir une révolution peut-être, par une amnistie. « J'écris, dit-il dans sa préface^ j'écris à côté d'un volcan , de peur d'avoir à gémir inutilement sur un tombeau ! » — En vérité, nous nous étonnons que le parquet du 28 juillet ne voie pas là une complicité de l'attentat. Il y a tant de désordre dans l'ordre de choses actuel, que la sagesse qui prévoit doit se confondre dans le crime même qui exécute.
gcté des circonstances matérielles et des mesures politiques nécessitées pour l'instruction ; soit surtout pour la ridicule accusation au fond d'une foule de petits accusés déterminés, au milieii d'un si grand nombre de coupables indépendans, lesquels, tous ensemble, n'avaient véritablement fait que la sorte de guerre civile dont vous leur aviez donné l'exemple î
Dans le fait, n'avez-vous donc pas remarqué que le premier acte criminel de Fieschi, son intronisation au faubourg du Temple, date précisément de votre imprudente ouverture des débats d'avril ?
Ensuite, ne pouviez-vous pas vous épargner les allégresses de juillet (c'est-àdire une fête de morts) en 1835, au moment même où la plus belle partie de la France était de nouveau décimée par un fléau terrible, qui date précisément de la première année de cette fête ?
\ous la voulez, cette fête terrible. C'est bien. Mais vous saviez vos ennemis, vous en exagériez le nombre ; il n'est même question à présent que de vos préssentimens, et des avis qui vous venaient de toute part : ne vous fallait-il pas redoubler, multiplier à l'infini votre prévoyance , '\X)s mesures , votre police enfin ?
Elle coûte assez cher au pays !..
Ne deviez vous pas, un jour du moins, avoir pour vous, sinon l'œil du maître d'un mauvais lieu, du moins celui de son valet ou d'un de ses hôtes?
Ceux-là surtout ^qui furent i^oj^ hommes, que vous eûtes dans 'uoj prisons, que vous admîtes à la table de votre juillet^ que vous préposâtes à vos maisons, ne deviez- vous pas les suivre de l'œil et du pied ?
Et étiez-vous condamnés, nouveaux Césars, à vous écrier à la vue de Tuii d'eux, à sa reconnaissance, et à tant de titres : Et toi aussi, mon fils Brutus !
Tu quoque, Brute !!!
Amsi donc, les causes prochaines et les causes éloignées, les grandes causes dé crmies et les petites, vous les fîtes ou vous les suscitâtes toutes ! Que vouliez-itous qiiil fit, Fieschi, au milieu de tant de tentations? qu'il lançât la mort , ainsi qu'il eût fait un pétard, comme il dit...
Plus n'est le cas de dire avec Virgile, mais de retourner avec lui, le fameux vers :
Quid fures facient, audent cum talia domini?
Et ne pensez pas que notre principe des causes premières et de la responsabilité des gouvernemens soit notre principe, à nous profanes, c'est le principe des livres et des hommes sacrés de tous les peuples, c'est une Loi de Cicéron, c'est l'Opmion de Benjamin Constant, c'est votre Doctrine à vous, M. Guizot, à vous, M. Thiers, etc.
C'est le vôtre, à vous. Chef du gouvernement I (1)
(1) Nous eu donuerons les preuves dans le numéro prochain avec la suite de cet article.