‹ L'Écho de la jeune France (volume 5)Chapitre 66 sur 129 · THEATRE DU VAUDEVILLE · texte numérisé non relu

THEATRE DU VAUDEVILLE

En général , vous ne verrez au théâtre du Vaudeville ni grands seigneurs, ni populace. Le Vaudeville est beaucoup aimé du citoyen paisible qui monte sa garde à son tour, qui paie ses contributions exactement, qui est juré et électeur, qui va au spectacle avec sa femme et sa fille, quia peur également des émotions

g24 LA JEUNE FRANCE,

fortes et des plaisirs trop compliqués. Pour un pareil homme, le Vaudeville est un charmant juste-milieu entre la Porte- Saint-3Iartin et le Théâtre-Français, entre l'Opéra et l'Opéra Italien.

Il y a à Paris trois honnêtes théâtres de vaudeville, qui ont tous trois un genre différent et bien tranché. Le plus vieux de tous, le Théâtre du F'audci'ille, joue ordinairement le vaudeville historique, le vaudeville Louis XIII, Louis XIV, régence ou révolution ; il jure tour à tour par sa bonne dague et par sa bonne épée ; il passe du festin aux émeutes, des fleurs au sang, c'est le mélodrame tempéré par des chansons, c'est l'histoire mêlée de couplets. Il est ficheux que le théâtre du Vaudeville ait plus d'une lois été infidèle au genre historique pour le genre graveleux , et qu'il ait laissé de côté les rois et les princes pour montrera son public des moines, des carmélites et des curés, comme cela lui est arrivé encore l'autre jour, sans intérêt pour personne et sans profit pour le théâtre. Du reste, on joue là avec soin , avec élégance et avec de neufs et beaux habits, qui n'ont rien de commun avec les fétides haillons du boulevard.

Après le théâtre du 3 audeville arrive le tJudlrc des Variétés ; celui-là s'occupe de préférence de l'étude des mœurs populaires. Il laisse de côté les princes et les grands de la terre, qui n'ont rien à faire sur ses planches : mais en revanche tout ce qui est métier de la rue ou dans la rue, fort de la Halle, marchande de goujons, rempailleurs de chaises, maçons, portiers, tels sont les héros favoris du théâtre des \ariétés. Ces héros ainsi vêtus de leurs insignes, ainsi recouverts de leur habit de peau , de leur casquette de loutre, et parlant chacun son langage de carrefour, amusent grandement une bonne partie des honnêtes négocians qui viennent rire ainsi, le fabricant, des hommes de sa fabrique, et le marchand de ses commis. Le théâtre des Variétés est donc, à tout prendre, un innocent théâire où le rire sans façon est toujours le bien-venu. Ce n'est peut-être pas une gaieté de bon goût, mais c'est une gaieté de bon aloi.

Le Gymnase Dramatique^ tout au rebours du théâtre des Variétés, a pris sous sa protection la riche partie de la société parisienne. On ne voit au Gvmnase- Dramatique que riches banquiers, opulens notaires, gros majors de l'armée, élégans colonels, jolies petites maîtresses parées dès le matin. La scène se passe irrévocablement dans quelque beau salon de la Chaussée-d'Antin , verni , doré et décoré par 31. Ciceri ; l'on y respire unedélicieuse odeur de bongoiit et de richesse. Là le style est prétentieux et maniéré comme les héros qu'on fait parler. Là rien ne se parle naturellement, et l'on ne se dit pas bon jour et bon soir, comme partout ailleurs. Toutefois, il faut reconnaître que, de tous les théâtres de Paris, c'est encore le Gymnase-Dramatique quidépense le plus d'imagination et d'esprit. Le Gymnase-Dramatique a été long-tem]is le théâtre bien-ainié de madame la duchesse de Berry, cette spirituelle, élégante et bienveillante protectrice des beaux-arts. 3Iadame la duchesse de Berry avait donné son nom à ce joli théâtre, et fort souvent on la voyait de sa loge, suivre avec intérêt les chefs-d'œuvre naissans de 31. Scribe, qui était alors le roi de ce joli petit recoin dramatique. La révolution de juillet et surtout l'exil de madame la duchesse de Berry, sa noble marraine et sa protectrice éclairée, ont beaucoup nui au succès tlu Gymnase-Dramatique. La société représentée par 31. Scribe s'est éclipsée tout d'im coup, sans qu'on puisse dire ni comment elle a disparu si vite, ni en quels lieux elle est allée : c'est peut-être parce que la Chaussée-d'Antin, admise à la cour, par le droit d'une révolution, a voulu se faire fiidjourg Saint- Germain tout de suite, si bien qu'elle n'est plus rien aujourd'hui , pas même la Chaussée-d'Antin de 31. Scribe.

Cependant tel qu'il est encore, le Gymnase-Dramatique est un charmant petit théâtre, qui vise à l'esprit et à l'intérêt, qui a peur du scandale et des impressions trop fortes, c'est tout-à-fait lui théâtre comme 3Iarivaux, cet homme de tant d'esprit , eiît voulu rencontrer un théâtre pour y faire jouer ces charmans chefs-d'œuvre d'un jour qui durent encore.

Voilà à peu près la position respective de tous les théâtres de Paris. Laissons de côté un méchant trou de fions fions au Palais-Royal, ancien café à bierre dont la spéculation a fait un théâtre, et qui a conservé en dépit de tout, sa

vieille odeur de pipe et. de bierre. Les théâtres de Paris peuvent donc se diviser en trois parties bien distinctes : les théâtres des boulevards où se joue le mélodrame et le drame, horrible poison du peuple ; les théâtres des enfans, horrible poison de l'enfance, et enfin le théâtre proprement dit, ouvert aux honnêtes gens de toutes les conditions et de toutes les fortunes. Dans ces trois catégories, voici ce que ferait un gouvernement sage. 11 fermerait à jamais les théâtres de l'enfance ; il fermerait, ou du moins il soumettrait à la censure la plus sévère et la plus scrupuleuse les théâtres du peuple ; quant aux autres théâtres, ils peuvent rester, ce qu'ils sont aujourd'hui, tant pis pour eux s'ils prennent une fausse route,car soumis qu'ils sont à des spectateurs intelligens, leurs habitués les abandonnent, aussitôt qu'ils s'éloignent de leurs goûts ou de leurs opinions. Heureux les théâtres qui n'ont pas d'autres censeurs I

A l'instant où nous écrivons ces lignes, la chambre des députés s'occupe à trouver un frein à la licence des théâtres, la chambre des députés a raison. Il est impossible que ce qu'on appelle l'art dramatique, reste ainsi plus long-temps livré à lui-même, il est impossible qu'on abandonne à ses plus sanglans caprices; le théâtre qui parle aux masses, qui les anime, qui leur souffle toutes les paroles de révolte et toutes les mauvaises passions ; le théâtre qui défigure l'histoire à plaisir , qui outrage cette belle langue française en lui faisant parler l'argot des voleurs ; le théâtre qui n'aime plus que les haillons, les cavernes, les brigands, la place de Grève et les bourreaux. Le théâtre ainsi défiguré, souillé et dénaturé par d'avides entrepreneurs , ne pourra pas échapper plus long-temps à la sollicitude des magistrats.

ner;

el

de tous nos vœux depuis long-temps, le théâtre doit être soumis à la censure de

la loi. Cette loi salutaire ne se fit pas attendre long-temps pour les théâtres

d'Athènes, dans cette répubhque athénienne si remplie d'esprit, de goût, de bon

sens, d'élégance et de liberté. Francis Benoit.

ËULLETIIV EIVCYCLOPÉDÎQtE.

Page 1