‹ L'Écho de la jeune France (volume 5)Chapitre 79 sur 129 · VERSAILLES · texte numérisé non relu

VERSAILLES

(Suite et fin.)

Quand vous .sortez des magnificences du château, quand vos yeux sont encore tout éblouis des merveilles qu'ils viennent de voir, quand votre esprit est comme accablé sous le poids des souvenirs glorieux que vous emportez de la demeure de Louis-le-Grand , quand votre cœur est tout serré de tristesse, à la mémoire des malheurs que ces murailles ornées de marbre et d'or ont vus et abrités... Alors ce vous est une jouissance que de vous trouver sur l'immense esplanade, sous les fenêtres de la grande façade ; là vous respirez à l'aise, là vous avez tout im pays devant vous, et tout ce pays, c'est le parc royal. Toutes ces masses d'arbres qui de loin semblent des forêts, ont été plantées ipar Lenotre, regardez-les, et vous verrez ^ leurs formes, à leur symétrie, qu'une seule pensée d'art a coor

^(iîlion de îme. ^ Tome m , 3» çnnée,^^\b octobre 1835, — N* Î5r

donné tout cet ensemble. Ces eaux qui brillent au soleil, et dontra/Air forme une grande croix au milieu de la verdure ; ces canaux si larges et si longs, ces rivières, ces lacs, ce sont les soldats de Louis XIV qui les ont creusés.

Des esprits fâclieux se sont irrités de ce que l'on ait employé des soldats français à des travaux semblables, leur susceptibilité nationale s'est indignée à la pensée que des millions d'hommes avaient employé leurs journées, avaient donné leurs sueurs pour le plaisir d'un seul I

Moi, je l'avoue, je suis loin de partager leur colère. . . Dans la pensée qui a créé Versailles, je vois bien autre chose que le désir de se faire une splendide habitation... Tout magnifique que fût Louis XIV, il se serait contenté et de St-Gerinain et de Fontainebleau, le château du roi chevalier, la maison de François 1'" devait plaire au roi conquérant,., mais ce roi malgré son humeur guerrière, n'avait pas que des idées de conquêtes; il voulait que les environs delà capitale de ses états fussent assamis , attirassent par leur beauté, et dès-lors il résolut de faire disparaître les marécages de Versailles, car là, où vous voyez aujourd'hui des gazons si fins, des boulingrins si verdoyans, des bosquets si beaux, s'étendait un terrain infertile, insalubre, incessamment imprégné d'eaux fétides et croupissantes. Ce fut du sein même de la stérilité que les génies réunis de Louis AT/ , de Mnnsarl et de Lcnotrc firent naître le prodige des temps modernes.

Là où se balançait le roseau, ils ont fait pousser le chêne; là où il n'y avait que pauvreté, ils ont établi la magnificence. Louis-le-Grand, quand il triomphait sur les bords du Rhin, quand il ajoutait des provinces à la France , rêvait une autre conquête.. Comme il savait bien l'histoire de son pays, il avait vu que dans tous les temps la royauté avait eu une vassale trop fière, mie vassale qui osait regarder sa suzeraine en face, et qui ne voulait pas toujours s'incliner devant le trône. Cette vassale, vous l'avez deviné, c'était la noblesse française... La soumettre par la force des armes, Louis la connaissait trop pour le tenter. Cependant il avait résolu de la voir à ses pieds. Et il en vint à bout. ..

Comme Renaud, que les combats n'avaient pu vaincre, et que les séductions d'Armide rendirent faible, la noblesse de France, qui était restée fière et digne tant qu'elle avait gardé son armure de fer, devint, dès qu'elle eût revêtu le satin , le velours et le taffetas de la cour, complaisante comme une fille séduite.. Quand elle ne tint plus son épée avec ses gantelets de buffle ou d'acier, elle tendit la main aux favorites. Alors son règne fut passé.. En quittant ses châteaux pour venir habiter celui de Versailles, elle abdiqua son influence, chez elle elle ëtait debout, à Versailles elle était à genoux. Et comment commander à genoux? C^était mal à celui qui savait son métier de roi, d'affaiblir ainsi la noblesse ; à la "dompter ainsi par la mollesse et les séductions, la royauté pouvait bien gagner 4lu repos, mais elle perdait sa meilleure défense : les temps l'ont prouvé.

Ce que je viens de dire, l'affaiblissement de la noblesse, voilà le grand tort de Versailles, le peuple n'a rien à lui reprocher. Versailles n'a été pour lui qu'une somcede richesses... Voyez comme la vieille royauté française était puissante I là où elle mettait le pied, il en sortait une ville, avec toutes les industries et tous les profits du luxe.

Si dans les enchantemens de ce grand palais , quelques rudes et preux gentilshommes ont trop perdu de leur indépendance native , bâtons - nous de rappeler qu'une foule de grands génies sont éclos sous le regard vivifiant et inspirateur du maître qui régnait là. Nous l'avons dit ailleurs, Versailles était le rendez- vous général de toutes les célébrités guerrières, littéraires et artistes ; dans sa grande galerie, on n'était coudoyé que par des gloires, foulé, pressé que par des illustrations.

Certes, toutes ces grandes figures historiques devaient être belles à voir, sous les lambris d'or des salons d'apparat et dans la salle du trône, mais comme elles devaient aussi animer les jardins I ce serait vainement que vous chercheriez dans ces groupes qui se promènent entre les ifs taillés et les jets d'eau, entre les vases de marbre et les statues, entre les héros et les dieux, quelqu'un de vulgaire, c'est Condé, Turenne, Vauban, Mansart, Bossuet, Racine, Fénélon , Lebrun, Grammont, Boileau, Créqui, Lebrun d'Humières, Coysevox, Lauzun, Girardon, Colbert, Guiche, Lafontaine et tans d'autres I que l'inimitable Sévigné a si bien nommés... Entendez-vous craquer le sable des allées sous tous ces talons rouges? et des figures gracieuses, des figures de femmes ne se montrent-elles pas à vous dans tous ces bosquets? Ici les gazons se courbent à peine sous leurs jolis pieds chaussés de satin à bouffettes de rubans. Ici Téclat des fleurs est surpassé par les vives couleurs des robes de cour. Là ce ne sont plus les roses et les tubéreuses qui embaument l'air, ce sont les parfums qui s'échappent des cheveux bouclés de toutes ces grandes dames. . .

Quelle est cette femme qui rêve seule à l'écart, et dont le front tout jeune est déjà soucieux? c'est Madame, c'est Henriette d'Angleterre, elle est triste comme si elle avait deviné que cette rose qu'elle vient de cueillir vivra plus qu'elle.... Et cette autre qui regarde un lys? c'est madame de La Vallière, et cette troisième qui se penche sur l'onde tranquille du bassin de marbre, pour s'y mirer? c'est madame de Montespan...» Je m'arrête.. Je neveux plus évoquer les morts. De tous ces hommes si grands, de toutes ces femmes si gracieuses, si nobles, si jolies, que reste-t-il?... Allez voir leurs cercueils,., mais que dis-je 1 leurs tombes mêmes n'existent plus... Car de notre temps il y a eu une telle haine contre les illustrations de tout genre, qu'on a même voulu en finir avec leurs cendres et qu'on les a jetées au vent.

Quand des somptueuses fêtes étaient données dans ces magiques jardins, tâchez de vous faire une idée de leur magnificence. M. Thiers a inventé pour les journées de 1830 son vaisseau de carton et ces trois grands mâts avec les numéros 27, 28 et 29 juillet. Mais en vérité, Mohère avait plus de génie poétique que le ministre favori de Louis-Philippe... J'ai là sous les yeux les descriptions de fêtes et réjouissances données en 1664 au château de Versailles. Et M. Thiers est resté bien en arrière du comédien ordinaire de Louis XIV.

Une des choses qui nuit le plus à la beauté des fêtes de notre temps, ( et , pour être juste , je me hâte de dire que cela ne dépend pas de M. Thiers) c'est le prosaïsme de notre costume ; comment , je vous le demande , poétiser la foulç avec ses habits actuels , étriqués , sans jeu , sans plis^ sans mouvement?...

Quelque chose encore qui manque aux réjouissances de nos jours , et qui cependant est la vie de toute fête , c'est l'entliousiasme. Pour qui aujourd'hui la foule s'émeut-elle? qui aime-t-elle? qui salue-t-elle de ses acclamations, de ses cris de joie et d'amour? Quand Louis XIV se montrait , jeune , beau et majestueux à son peuple , c'était du délire ; à présent l'on est devenu plus froid, et les rois passent dans les rues comme de simples hommes I

Molière, dans ses récits des réjouissances de 1664, parle en détail de toutes les parties du j^arc royal ; ici c'est l'allée d'eau , le parterre d'eau , le berceau d'eau ; l'allée , au lieu d'être bordée d'arbres , était bordée , de jets d'eau qui , se croisant au-dessus des promeneurs , formaient au-dessus de leurs têtes comme une voûte de cristal. Quand la nuit amenait ses ombres, la fête ne faisait que s'embellir, car alors le feu se mêlait à l'eau pour augmenter ses merveilles ; à cela joignez un beau ciel^ d'harmonieux accords, le parfum des orangers en fleurs, de la joie , des croyances , des affections dans la multitude et vous aurez une vériti^ble fête.

Ce qui est encore bien beau à Versailles , c'est le grand escalier qui borde un des côtés de l'orangerie ; la cour du grand roi devait produire un noble effet quand elle descendait lentement les degrés de marbre... — Un jour, Louis XIV arriva à la dernière marche à l'instant où son carrosse doré parvenait en face de }a. ^jV'iWe... J'ai Jailli attendre , dit d'une voix grave et sévère Louis XIV. Dans ce simple mot on voit comme le grand roi aimait à être servi.

Il m'est impossible d'en finir avec Versailles sans citer le Bassin de Latone ,' avec ses grenouilles de mauvais goût.

La Cascade de l'allée d'eau , où les ondes ont été économisées comme le via chez un avare.

La Fontaine du Dragon , avec son eau lancée à 37 pieds , quand c'est le badaud de Paris qui regarde , et à 83 pieds quand le roi assiste à ces jeux hydrauliques.

Le Bassin de Neptune , avec ses chevaux marins qui piaffent dans les ondes. jj Le Bassin d'Apollon, avec ce Dieu sur son char, d'après les dessins de Lebrun,

Le Grand Canal, avec son immense longueur.

Et enûn la Fontaine des Pyramides.

J'ai gardé cette fontaine pour la fm de cet article , trop long peut-être , et voici pourquoi... Ce petit monument, qui n'est pas d'un style très-pur, est tout orné de dauphins , de tritons et de syrènes ; dans un petit livre , publié sous le règne de Louis XIV ( et qui , dans ce temps-là , servait de guide pour visiter les beautés de Versailles ) , j'ai lu , à propos des tritons et des syrènes que l'on voit ù la Fontaine des Pyramides , les remarques suivantes :

Il y a eu autrefois de longues et graves discussions pour savoir combien on devait compter de syrènes. Les uns disaient deux , les autres prétendent que ces fdles du fleuve Achéloùs étaient cinq. Le savant Dacier a écrit sur les syrènes ; il penchait, je crois, pour le nombre cinq... D'après son opinion les syrènes n'étaient autre chose que des courtisanes qui habitaient près des îles Caprées , et qui , par la beauté et la douceur de leur voix , enchantaient tellement ceux qui les entendaient qu'ils ne pouvaient plus les quitter.

D'âUtres au contraire , ajoute toujours mou livre, d'autres au contraire, par 'trop de crédulité ou par raison , ont cru qu'il y avait vraiment des syrènes et des tritons tels qu'on nous les représente... Ils rapportent que du temps de l'empereur Maurice il parut un homme marin et une syrène , et que sous le pape Eugène IV on surprit un triton qui était venu enlever un enfant jouant sur le rivage, que déjà il allait se replouyoer dans la mer avec le petit garçon , quand des pêcheurs le forcèrent à lâcher Tinnocente créature qui tendait les bras vers sa mère, et qui poussait des cris lamentables.

J'ai vu encore dans le même volume que Théodore Gasa assure avoir trouvé sur une plage de la Grèce, au milieu d'une quantité de poissons, une syrène que

la tempête avait jetée sur le sable ; il ajoute qu'il la reconduisit par la main

jusqu'à un endroit où l'accès de la mer était facile , et que là elle s'élança dans les ondes et se mit à bondir de vague en vague , comme une jeune filie folâtre. Ce n'est pas tout encore... Meyer raconte (et ceci est plus merveilleux que tout ce qui précède) qu'en 1403 on amena à Harlem une syrène qu'une forte tourmente de mer avait poussée hors de l'abîme , sa patrie...

Des pécheurs entendirent des plaintes et des gémissemens sur la grève ils

cherchèrent qui pouvait se plaindre d'une voix si douce , et quel fut leur étonïiement quand ils virent luie syrène pleurant parmi les rochers et tordant avec désespoir sa longue chevelure verte... Ils s'en saisirent malgré ses cris. Elle voulait à toute force retourner à son élément , mais les pêcheurs surent la retenir. Un de ces marins s'attacha tout-à-fait à elle , et parvint à lui faire aimer le pain et le lait , et la vieille mère du matelot apprit à la syrène à filer...

C'était une merveille à faire faire fortune à celui qui la possédait ; aussi le matelot se mit à parcourir la Hollande pour la montrer. . . Non-seulement elle mangeait et filait comme une femme , mais elle finit par parler un peu le Hollandais.

Quand le matelot la voyait pleurer , il lui disait, pourquoi pleures-tu, belle syrène des ondes? la terre n'a-t-elle donc pas plus de merveilles que la mer que tu regrettes.

Et la syrène secouait tristement la tête , et répondait : Oh I non, j'aime bien îni^xines ondes verdâtres avec leur écume blanche , -que ta terre «vec sa peus* BÎère et ses épines.

Mais, ajoutait encore le pêcheur, vois nos villes avec toutes leurs demeures.

Oh ! sous les voûtes transparentes et mobiles de l'Océan il y a aussi de nombreuses retraites , où demeurent mes sœurs aux longs cheveux.

— Le marin , voulant lui faire aimer la terre , lui montrait encore les palais des rois.

— Mais elle disait : Oh î dans les profondeurs de l'abîme nous en avons de bien plus beaux ! des palais d'aigue-marine et de corail , pavés de nacre et de perles. , . . • ^

Pour l'empêcher de s'échapper et de retourner à ses ondes , le marin conduisit sa syrène loin des bords de la mer... Là , n'entendant plus le bruissement des

flots, ne voyant plus l'azur des vagues , elle commençait à oublier sa mobile patrie. Les fleurs des prairies et des jardins qui avaient été long-temps sans attraits pour elle , commençaient à lui plaire , et aussi le chant des oiseaux I..*

Mais malheureusement pour le matelot , un jour un marchand vint lui dire : Vous gagnerez des tonnes d'or , si vous allez faire voir votre syrène en Angleterre.

L'or tenta le marin , il s'embarqua pour aller à Londres.... Oh I quand il approcha de la mer , que de joie témoigna la fille des vagues ! c'était du délire! Et il fallait bien des liens , bien des soins pour l'empêcher de se jeter dans les flots.... Laissez-moi, laissez-moi, disait-elle, aller voir mes sœurs dans leur grottes de corail , et je vous promets de revenir.

Mais le matelot la tenait toujours attachée avec des liens de soie , au mat du vaisseau.

Laissez-moi , laissez-moi seulement me rafraîchir dans Tonde , y tiemper mes cheveux et je reviendrai.

Le matelot résistait toujours.

Alors, la syrène, voyant que toutes ses prières étaient vaines , se mit à chanter- Sa voie douce et sonore , et qui allait au loin, appelait les Tritons , ses frères de Tabime , à venir la délivrer... Et bientôt sur la crête des vagues , on les vit apparaître avec leurs conques, ils s'avertissaient entre eux; et avec eux les sœurs de la syrène étaient venues aussi.

A l'aspect du secours qui lui arrivait , la captive reprit courage ; et elle dit encore au matelot : Laisse-moi partir.

Non , répondit-il , jamais.

Eh bien , habitans des flots , vengez-moi , et punissez cet homme qui se fait de l'or et de la joie , avec mon malheur et mes larmes.

A l'instant , tous ces êtres marins qui vivent sous les eaux et que les yeux des hommes voient rarement , se ruèrent , se pressèrent contre un des flancs du navire , et le poussèrent contre un écueil où il se brisa.

L'espace entendit alors deux grands cris , un cri de délivrance de la syrène ^ et un cri de mort du matelot.

Le pouvoir actuel ne se sentant pas de taille à habiter Versailles , veut au moins en bannir le vide et la solitude. Cette pensée est bonne ; il ne faut pas que de si nobles murailles n'abritent rien; et comme les hommes d'aujourd'hui sont trop petits pour ce majestueux palais, Louis-Philippe fait bien d'y appeler toutes les notabilités des temps passés. Ce Musée français, Louis XIV l'approuverait s'il pouvait revivre.

Espérons que l'esprit de parti n'excluera de ces grands états-généraux de l'histoire, aucune illustration méritée. Le nom de M. Thiers , nous l'avouons , ne nous rassure pas beaucoup. Nous nous souvenons qu'il y a des souvenirs qu'il ne veut pas voir duvcr. Ainsi il a eu peur que Louis XVI ne vécût dans la mémoii'e du peuple, et il a fait raser le monument que l'on élevait siu' la place du meurtre m roi-martyv. Aiusi, il a ciaijit <jue le nom de Berry ne rappclit celui de Louvel,

et il vend aujoiivd'lmi les pierres du monument expiatoire de la rue de. Richelieu. Quand on voit de semblables choses, peut-on raisonnablement espérer justice? IVon, en vérité ; pourquoi celui qui ne veut pas laisser subsister un monument élevé à Louis XYI , voudrait-il placer son portrait parmi ceux des hommes qui ont honoré la France Le monument de la place de la Révolution a été rasé pour ne pas contrister les régicides ; le portrait de Louis XVI sera banni du musée de Yersailles pour ne jias se trouver dans la même salle que celui de Philij)pe- Égalité» Vicomte Walsh.

TT- ar^-^5

SEIZE OCTOBilE.

Certes , c'était une belle propriété que celle de ce Versailles, avec toutes les merveilles que je viens de décrire I Certes , celle qui a possédé toutes ces richesses, celle qui a pu dire : ce château est à moi, ces jardins Font les miens, cette foule de serviteurs m'obéissent, certes, cette femme-là a dii être enviée ;... Eh comment, en effet, derrière cette foule de courtisans, aurait-on pu entrevoir des ennemis ? Comment , parmi tant de plaisirs, deviner tant de peines dans l'avenir? Comment, derrière un trône si majestueux, voir un échafaud?... Non, non, cpiand Marie Antoinette, la fille des Césais, la jeune et belle reine de France, se promenait dans les magiques jardins que Louis XIV avait faits pour lui et sa royale hgnée, personne ne pouvait pressentir Li sanglante journée du 16 octobre !

Mais Dieu a des coups de tonnerre qui effrayent le monde, et quelquefois, entre le ciel bleu et l'orage il n'y a qu'un instant. . . ; ainsi la gracieuse princesse que nous avions vue voyager de Vienne à Versailles sous un berceau continu de fleurs et d'arcs de triomphe, a été cruellement arrachée de ees palais pour être jetée dans un cachot.

Ainsi, celle qui s'asseyait sur le plus beau trône du monde, a été vue assise sur la sellette des voleuses et des prostituées I

Ainsi, celle dont les magnifiques atours rehaussaient l'écLitante beauté, a été obligée d'emprunter un fichu pour aller décemment à la mort I

Ainsi , celle qui avait eu à ses ordres toutes les somptuosités du luxe, a été réduite à mendier un verre d'eau î...

Ah I tant et de si cruelles dérisions de la fortune ne seront-elles donc point assez pour l'accomplissement des décrets de l'incompréhensible justice ?

Non , point assez.

Le sang d'un roi a coidé , puis les pleurs, puis le sang d'une reine ?

Pas assez encore.

Voilà maintenant un ange qui monte sur l'échafaud , sera-ce sufHsant .'

Non , il faudra plus encore.

Un jeune enfant torturé , meurtri , empoisonné ?

Pas assez I pas assez !

Vingt-cinq ans d'exil pour les frères de ce roi et de cette reine guillotinés ?

Un instant, nous avons cru que c'était assez, mais nous nous étions trompés : les rigueurs du destin ont repris leur cours, et aujourd'hui , quarante ans après le meurtre de Marie Antoinette , quand nous demandons : Est-ce assez ? est-ce assez , une voix nous répond : Cherche la fille de Louis XYI au château des Tuileries ,

Aujourd'hui , 16 octobre , ce ne sont ni les Tuileries , ni Saint-Cloud , ni Villeneuve-l'Etaiig que regrette madame la daupliine , c'est la chapelle expiatoire de la rue d'Anjou I c'est là qu'elle voudrait prier sur le peu de poussière qui reste de son père et de sa mère... Car voyez-vous , quand on bannit quelqu'un, on ne le chasse pas seulement de sa maison , on le pousse aussi loin du tombeau des siens... Les exilés peuvent bien emporter dans leurs cœurs delà miséricorde pour ceux qui se sont faits leurs ennemis , mais ils ne peuvent emporter les os de leurs pères ! ils ne peuvent pas dire à ceux des leurs qui sont ^couchés dans le sépulchre :

Lci^ez-vous , eL suwez-nous I

Oh I je me le persuade bien souvent , que la fille de Louis XTI et de Marie Antoinette , si loin de la France , pense plus à Saint-Denis qu'à Yersailles , aux chapelles de la rue d'Anjou et de la Conciergerie, qu'aux Tuileries, Fontainebleau et Compiègne ; car ce qui attache le plus à la terre natale , ce n'est pas le bonheur qu'on y a eu , c'est le souvenir de ce qu'on v a souffert.. . Le bonheur de ce monde a en lui quelque chose de si fragile , que c'est comme un lien faible qui se rompt tout de suite , tandis que le malheur est comme une chaîne de fer qui ne se brise pas.

En Bohème comme en France , à Prague comme à Paris, le 16 octobre , madame la dauphine passe une partie du jour à se souvenir , à pleurer et à prier.

Quand elle se soutient , elle doit voir encore ses parens de France , tout vêtus de deuil , agenouillés à Saint-Denis le 21 janvier, et le 16 octobre, à la messe noire de la chapelle des Tuileries.

Quand elle pleure , c'est sur nous plus que sur elle. Et quand elle prie , c'est pour les enfans qui sont bannis si jeunes I

Vicomte ^VALSH.

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